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Sciences
et techniques en Chine, la percée de Joseph Needham
Jean
Chesneaux
Amené à séjourner en Chine, entre 1942 et 1945,
Joseph Needham subit un véritable choc et décide de se tourner
vers l'étude de la science et de la technologie chinoises avant
l'arrivée des jésuites, au XVIe siècle. Durant la
seconde partie de sa vie, Needham s'est consacré à cette
uvre monumentale. Jusque-là, brillant chercheur en biochimie
de l'université de Cambridge, en Angleterre, il ne connaissait
la Chine que de l'extérieur. En découvrant ce pays "de
l'intérieur" et dans de rudes conditions, il modifie la vision
qu'il en avait. Lui, le scientifique, est alors fasciné par ce
qui lui paraît une inexplicable contradiction : le contraste entre,
d'une part, l'expression extrêmement évoluée, élaborée,
raffinée, de la culture et de la civilisation chinoises et, d'autre
part, le caractère "arriéré" de la science.
C'est son postulat de départ. Mais à mesure que son travail
avance, cette hypothèse se retourne. Needham a vite compris que
la science chinoise était, à la vérité, en
avance de plusieurs siècles, dans maints domaines essentiels, sur
la science occidentale. Ce quadragénaire (il est né en 1900)
sera entièrement absorbé, jusqu'à la fin de sa vie,
par son projet d'étude de la science chinoise. Pour Needham, l'un
des fondateurs de l'Unesco, ce projet personnel et intellectuel était
aussi un projet politique, car la science et la technique étaient
pour lui partie intégrante de la culture et de l'histoire chinoises,
lesquelles représentaient à ses yeux l'expression la plus
achevée du "non-Occident".
Initialement, Science and civilisation in China devait comporter sept
volumes. En fait, le projet a été emporté dans une
sorte de dynamique d'auto-expansion. À partir du quatrième,
les volumes se sont de plus en plus subdivisés pour en arriver
à dix-sept tomes parus, sur une trentaine mis en chantier. Une
telle entreprise représentait une triple contrainte, difficile
à gérer pour quelqu'un n'ayant pas la personnalité
de Needham. D'abord, des connaissances sinologiques et une maîtrise
poussée de la culture chinoise classique étaient indispensables
pour aborder les documents anciens rédigés en chinois classique
(maintenant langue morte) et entrer dans un autre univers mental que le
nôtre, grâce notamment à la consultation d'encyclopédies
de plusieurs centaines de volumes dont les Chinois se sont fait une spécialité.
Ensuite, il fallait un minimum de connaissances scientifiques et techniques
dans chaque domaine étudié, et pouvoir se référer
à l'état des connaissances occidentales dans ces même
domaines, qu'il s'agisse de médecine, d'astronomie ou de génie
civil. Enfin, on devait élaborer un outillage d'analyse, afin de
pouvoir lire et comprendre des travaux spécialisés chinois
dans des domaines très divers, souvent mal inventoriés par
les Chinois eux-mêmes et pratiquement inconnus du monde occidental,
et dans une société où la science n'avait pas le
même statut qu'en Occident.
Pour faire progresser son uvre, Needham a su tirer parti des circonstances,
ne perdant jamais une occasion de parler de la Chine, et des concours
bénévoles les plus divers. Là, cependant, Needham
devait bien souvent convaincre des techniciens sans grande culture générale,
ni sinologique, de mettre leurs travaux en perspective dans l'optique
de son projet général sur la Chine, la société
chinoise, l'évolution du savoir scientifique et technique chinois.
Le projet de Needham s'est donc élaboré de façon
progressive et pragmatique, sans jamais perdre de vue l'enjeu théorique.
D'où l'importance des recueils partiels, y compris sur des thèmes
transversaux qui ne correspondaient pas à des cadres bien définis
du projet initial telle l'une de ses plus remarquables études portant
sur la perception du temps, sur la temporalité et sa place dans
la culture de l'homme oriental.
Needham a bien montré que le savoir scientifique et technologique
chinois était d'une extraordinaire diversité. On s'était
résolu à ce que l'Occident ait dû emprunter à
la Chine dans les domaines de la poudre et des explosifs, de la boussole,
de l'imprimerie. Dorénavant, il fallait admettre qu'on devait aux
Chinois bien d'autres avancées, telles la construction du premier
pont à profil segmentaire connu au monde (en 610), ou des premiers
ponts suspendus, indispensables pour franchir les vallées escarpées
des confins sino-tibétains, celle des premiers canaux de sommet
réunissant deux vallées diffluentes. On pourrait encore
citer les premières écluses à sas, le gouvernail
axial, la première horloge à échappement, la bielle,
le harnais chinois, la machine à pointer le sud, etc. Les Chinois
avaient même établi, mille ans avant l'Occident, une valeur
de pi assez précise. Cependant, et Needham avait raison d'insister
sur ce point, le savoir scientifique chinois ne constituait pas un corps
de connaissances autonomes se développant de façon continue.
C'est ainsi que les Chinois ont redécouvert l'horlogerie quatre
fois de suite.
Toutefois, l'uvre de Needham appelle quelques remarques. Tout d'abord,
il a choisi un plan thématique, puisque son projet était
celui d'un inventaire, mais ce caractère sacrifiait nécessairement
la diachronie, la périodisation, l'évolution discontinue
ou continue sur une période de deux mille ans. Le dernier volume
prévu par Needham devait être consacré à ce
mouvement de la science chinoise dans la durée historique, mais
l'auteur est mort avant. Ensuite, la science et la technologie ne progressaient
pas de la même façon dans les diverses régions de
la Chine. Aussi peut-on se demander quelle était la place des connaissances
techniques et scientifiques dans la dynamique socio-économique
chinoise et la nature de la "demande sociale", à la fois
de la part de l'État, de la part des lettrés fonctionnaires,
et aussi d'une classe entrepreneuriale active mais qui ne s'est jamais
affirmée. Enfin, Needham n'a jamais vraiment choisi entre la fascination
pour le "sublime duo" entre l'Occident et la Chine et une autre
conception : à savoir, l'idée d'un champ complexe d'échanges
et de réciprocité dans lequel intervenaient non seulement
la Chine et l'Occident anciens mais aussi la science indienne, la science
zoroastrienne, la science arabe.
Le mérite de Needham n'est pas seulement de nous avoir présenté
un inventaire prodigieux, mais de nous avoir conduits à penser,
à réfléchir, sur la complexité de l'histoire
intellectuelle du monde.
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