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Tristes Automnes : comment penser l'identité en Chine ?
Nicolas
Chapuis
Quiconque approche la culture chinoise aboutit rapidement à un
double constat : si son altérité n'atténue en rien
sa richesse, sa fragilité à l'épreuve de la modernité
accentue son atrophie.
Autre, la Chine l'est totalement. D'abord, en raison d'une continuité
culturelle et historique sans précédent depuis l'Antiquité
: tous les grands empires ont disparu, sauf la Chine ; toutes les langues
écrites existant au début de notre ère sont mortes,
sauf le chinois. Seul, peut-être, le monde hébraïque
pourrait-il contester au monde chinois cette prétention à
détenir la parole d'une sagesse originelle : mais, à la
différence d'Israël, la Chine a conservé ses attributs
de souveraineté quels que furent les aléas de l'histoire.
Cet enracinement dans le passé suffit, me semble-t-il, à
expliquer à la fois l'altérité et la richesse de
la culture chinoise. Riche par accumulation, elle est autre par le double
jeu de l'antériorité et de la continuité.
Dans un ouvrage remarqué, le sinologue britannique W.F. Jenner
a dénoncé ce qu'il dénomme en l'espèce la
" tyrannie " de l'histoire. La Chine, explique-t-il, s'étouffe
progressivement dans ce carcan culturel ; elle avance à reculons,
le regard fixé sur son passé. Ses récentes convulsions
ne seraient que les signes précurseurs de cette asphyxie.1 Les
intellectuels chinois ne sont pas moins critiques ni moins désespérés.
Dès le début de ce siècle, Lu Xun s'en prenait au
" cannibalisme " de ses compatriotes qui, sous le poids du conservatisme,
préféraient s'entredévorer plutôt que de rompre
avec le passé. Plus proche de nous, Qian Zhongshu a mis en lumière
les hypocrisies et les lâchetés qui rongent une âme
chinoise empêtrée dans le respect de la tradition.
C'est précisément la fréquentation de Qian Zhongshu
qui est à l'origine de cette étude. Au cours d'une série
d'entretiens privés, s'étendant de 1986 à 1992, sur
la question de la crise de la conscience chinoise, Qian m'avait encouragé,
dans le droit fil de ses écrits, à gratter la surface des
théories pour retrouver l'homme. S'appuyant sur une solide culture
encyclopédique, couvrant tout autant le monde chinois que le monde
occidental, Qian m'a convaincu que la Chine aurait pu et pourrait encore
prononcer d'autres choix culturels, sociaux ou politiques que ceux communément
désignés sous le nom de confucianisme.
Contrairement à nombre d'idées reçues, il n'y a pas
de fatalité d'un conservatisme totalitaire dans la pensée
chinoise ; mais la " tyrannie de l'histoire " rend particulièrement
ardue toute proposition alternative. Les intellectuels chinois, échaudés
par les échecs successifs des révolutions culturelles (1919,
1966), sont de plus en plus tentés de jeter le bébé
avec l'eau du bain, et de rechercher leur salut dans une occidentalisation
à outrance (quan-ban xi-hua). Cette démarche se heurte cependant
à l'impossibilité de transcrire et d'assimiler une vision
du monde radicalement étrangère aux fondements de la culture
chinoise. Aussi, les forces conservatrices ont-elles beau jeu de dénoncer
une "trahison des clercs" et de livrer en pâture à
l'opinion publique ces "vendeurs d'âme".
La seule façon de sortir de cette impasse est de poser la critique
du conservatisme en des termes propres à la culture chinoise. Le
XIXe siècle avait connu de premières tentatives (Wei Yuan,
Kang Youwei), restées cependant sans suite, en raison de l'aveuglement
d'un pouvoir impérial incapable de concilier modernité et
indépendance nationale.2 Les conditions, en cette fin de XXe siècle,
sont totalement différentes : la renaissance économique
de la Chine lui donne la possibilité de renouer avec une puissance
culturelle et morale ; sur les décombres des idéologies
s'élance déjà la troisième vague du confucianisme,
dont les promoteurs (Du Weiming en particulier) soulignent les aspects
consensuels et modérés. Mais entre l'occidentalisation à
outrance et le retour au paternalisme confucéen, la pensée
chinoise n'aurait-elle pas, enfin, la possibilité de s'engager
dans une voie nouvelle ?
La question de l'identité
Tant les occidentalistes que les néo-confucéens (ou néo-autoritaires,
selon les dénominations en vogue) partent du principe que la pensée
chinoise exclut le dualisme.
À la surface des mots, en effet, la Chine ne nomme qu'un versant
de l'identité, à savoir "le même" (tong
ou tong-yi) ; elle ne sait pas nommer "l'autre". Être,
au sens philosophique du terme, ne peut se traduire en chinois que par
des approximations : ben-zhi (essence fondamentale) ou zhu-ti (corps principal)
; le " je pense donc je suis " de Descartes se rend curieusement
par " je pense donc je suis là "(zai). Le contraire de
néant (wu) - concept central de la pensée chinoise - est
avoir (you) et non pas être (sauf à vouloir traduire l'avoir
chinois comme signifiant être, ce qui ne peut être que source
de confusion).
Cette indifférence à la question de l'Être s'inscrit
dans une vision du monde où la conscience de Soi se confond délibérément
avec la conscience du Tout. Toutes les pensées chinoises classiques
(c'est-à-dire les trois écoles : confucianisme, taoïsme
et bouddhisme) admettent l'Unité suprême (tai-yi) du vivant,
dont la pérennité est garantie par la fluidité du
Dao - "Procès ", dans lequel se réconcilient et
se résolvent antagonismes et contraires. Selon le point de vue
d'où on l'observe, l'imaginaire chinois minimise la position du
sujet - qui ne peut être Autre - ou, au contraire, valorise la position
du Maître - qui incarne le Tout : l'ontologie chinoise n'est jamais
allée plus loin que les propos ambigus de Zhuang Zi sur le "
Vrai Maître " (zhen zai), un Moi authentique, car global, par
rapport à un faux Moi, prisonnier de sentiments particuliers.
Ce cadre philosophique est tellement ancré dans les esprits qu'il
apparaît incongru de le questionner. Et pourtant, n'est-ce pas là
la marque d'un " égocentrisme totalitaire " (formule
de Lévinas) qui expliquerait la propension chinoise à rejeter
toute éthique fondée sur le respect de la singularité
de l'Autre ? Ou encore, et ceci éclairerait nombre de comportements
chinois, n'est-ce pas là le signe d'une peur de l'Autre, en tant
que " désir d'éviter la blessure d'une extériorité
perçue comme une menace " ?3
Ainsi l'Autre serait tu, dissimulé, contraint à être
réduit dans le même ou à demeurer à l'extérieur
de la pensée. Mais, paradoxalement, sa présence est d'autant
plus forte qu'elle est niée. Supposons l'existence virtuelle de
cet Autre : comment s'exprimerait-il dans une langue qui refuse de le
nommer ?
Ma recherche a consisté à suivre les empreintes de cet Autre
invisible et à tenter de nommer ce qui ne l'était pas. L'ambition
est de poser les jalons d'une ontologie chinoise qui transgresserait l'interdit
du dualisme.
La méthode
Le morcellement des sciences humaines en des disciplines de plus en plus
spécialisées et cloisonnées constitue un obstacle
pour ce type de recherche. Il eût sans doute été plus
scientifique de limiter l'étude à une période restreinte
de l'histoire chinoise (par exemple, le début des Tang), ou encore
à la clarification d'un seul concept (ainsi l'opposition entre
qing - émotion, sentiment - et xing - caractère, nature).
Mais une approche aussi ciblée ne permet pas, m'a-t-il semblé,
de comprendre la dynamique de la tension, dans la formation de l'esprit
chinois, entre le besoin d'expression de l'identité et la volonté
de ne pas dissocier l'être de son milieu.
Aussi, ai-je pris délibérément exemple sur ceux qui
m'avaient précédé dans ce chemin : les essais de
Qian Zhongshu, bien que critiqués pour leur "absence"
de méthodologie, m'ont conforté dans l'idée qu'une
démarche pluridisciplinaire, mêlant histoire, philologie,
philosophie, poétique et littérature comparée, aboutissait
- à condition de ne pas perdre de vue l'objet de la question traitée
- à une perception globale, "humaniste" pourrait-on dire,
d'un sujet culturel ; de la même façon, les ouvrages de Stephen
Owen, universitaire américain spécialiste de la poésie
et de la poétique chinoises, peu suspect de manque de rigueur scientifique,
m'ont encouragé à lire les poèmes chinois comme l'expression
d'une conscience toujours singulière, pour remonter à la
source de l'interrogation poétique.
En France même, les études thématiques de François
Jullien, au carrefour de la philosophie, de la philologie et de la critique
littéraire, se situent dans une perspective tout aussi enrichissante
pour le lecteur. En confrontant les concepts chinois à leur logique
interne et non par rapport aux concepts occidentaux, tout en commentant
les recoupements ou les divergences de l'une et l'autre vision du monde,
Jullien a ouvert la voie d'un comparatisme raisonné dans les études
chinoises.
Ma propre démarche a donc consisté à prendre appui
sur ces précédents et à invoquer tous les outils
méthodologiques disponibles pour restituer le caractère
global d'une conscience qui est, par définition, indivisible dans
l'histoire, dans la langue, dans la façon dont elle exprime des
idées, des frustrations ou des rêves.
Les sources
Dès le départ, j'ai fait le choix de placer la poésie
au coeur de la recherche. Ceci tient à deux raisons fondamentales
: le statut de la poésie dans la culture chinoise ; le caractère
universellement identitaire de l'inspiration poétique.
La poésie constitue dans la Chine ancienne le degré le plus
élevé de l'expression littéraire. L'attachement précoce
des Chinois pour la musicalité, conçue comme témoin
de l'harmonie universelle du vivant, a élevé la poésie
au niveau du rituel et en a fait un art du Gouvernement des Sages. Longtemps
chantée, la poésie chinoise était, bien davantage
que la prose des philosophes ou les annales des historiens, l'évocation
d'un Monde harmonique, saisi dans son essence même. La gratuité
des occasions ou la simplicité des compositions ne doivent jamais
égarer le lecteur occidental : derrière chaque poème
chinois se tient un prophète ou une Cassandre.
Selon Paul Valéry - était sensible à cette puissance
d'évocation de la poésie chinoise au-delà de traductions
imparfaites -, la poésie doit être pensée à
la fois comme un état émotif particulier, et un art dont
l'objet est de restituer cette émotion.4 La poésie chinoise
ne fait pas exception à cette double définition : l'émotion
ressentie doit traverser le poème pour être appréciée
par le récipiendaire " au-delà des mots ". Cette
intersubjectivité est, en soi, fondatrice de la relation du Je
avec un Autre. Si identité il y a dans la pensée chinoise,
c'est en premier lieu dans la poésie qu'il convenait d'en rechercher
l'expression.
Les poèmes d'automne
Le corpus de la poésie chinoise ancienne étant considérable,
il est apparu indispensable de circonscrire un ensemble de textes dont
la cohérence devait répondre à l'objet précis
de la recherche menée. Plusieurs thèmes - chacun représentant
une situation de crise du poète - étaient envisageables
: l'exil, le voyage, la mort. La lecture de ces poèmes fait rapidement
apparaître que la question de l'identité se joue toujours
à la même saison de l'année : l'automne.
L'automne, comme on le verra tout au long de cette étude, est une
figure emblématique de la pensée chinoise : passage de la
vie promise à une mort annoncée, l'automne est également
partie du cycle infini et toujours répété des saisons.
Les poètes chinois ont pris conscience très tôt de
cette contradiction, de la même manière que Paul Valéry
commentant les Bucoliques de Virgile : " Le retour des saisons et
de leurs effets donne l'idée de la sottise de la nature et de la
vie, laquelle ne sait que se répéter pour subsister. "5
Les poèmes d'automne jalonnent l'histoire de la poésie chinoise
ancienne ; mais on constate que l'apogée de l'inspiration, dans
ce genre comme dans bien d'autres, culmine sous la dynastie des Tang,
au VIIIe siècle, avant d'amorcer la pente descendante de l'imitation
ou de la répétition. Cependant, les quinze siècles
qui séparent le Livre des Poèmes des uvres de Du Fu
et de Wang Wei livrent un corpus déjà vaste, pour aboutir
à des résultats probants dans le cadre de cette étude.
On pourrait d'ailleurs avancer l'idée que le débat interne
sur l'expression de la conscience individuelle se clôt sous les
Tang, avec la mise en place d'un système de reproduction des élites
(les examens mandarinaux) qui permet aux confucéens de reprendre
la direction de la vie intellectuelle, dans un sens moins favorable que
par le passé à la diffusion d'idées contraires à
leur vision du monde. Peu de poètes chinois après Du Fu
oseront questionner ouvertement le sens de la vie.6
La suite de ces poèmes d'automne trahit une tension de plus en
plus marquée entre l'expression des émotions et l'impératif
de la morale. La somme des deux termes donne un équilibre, souvent
fugace et fragile, qui fonde à son tour une réelle notion
d'identité. Contrairement à l'éthique confucéenne,
qui noie la conscience du Soi dans le principe d'indifférence,
le poète chinois reconnaît l'existence d'un potentiel passionnel
irréductible à la personne, aussi séducteur que menaçant
: c'est dans cette puissance virtuelle de l'émotion (en chinois,
qing) que se distingue l'homme : selon qu'il la canalise ou qu'il la sublime,
il embrasse ou rejette l'indifférence.
Ce choix est plus restreint que dans la culture européenne, pour
laquelle la confrontation, plutôt que la modération, est
davantage susceptible de valoriser l'individualité. Mais le poète
chinois n'éprouve ni goût ni plaisir à conduire l'émotion
jusqu'à son paroxysme. La pulsion existe, la réalisation
est absente. L'esquive est préférée à l'affrontement.
Ce trait culturel, qui est à l'origine de bien d'autres comportements
dans la société chinoise, est trop fréquemment mépris
pour une fuite ou un refus de prendre sa place dans l'ordre conflictuel
de la Nature ou de l'Histoire. Cette interprétation n'a pas de
sens dans la culture chinoise, qui récuse cet a priori conflictuel
; dans une vision du monde basée sur l'harmonie du vivant, il n'y
a rien à affronter ou à combattre, sinon soi-même
; en revanche, l'esquive est la seule alternative au respect de la norme
ou à la régulation des écarts. Esquiver, c'est admettre
en creux la présence d'une individualité "autre",
et proposer, en lieu et place de la régulation confucéenne,
une transcendance (les Chinois diraient un éveil, xing), c'est-à-dire
l'élévation à un autre plan que celui de la stricte
morale.
L'espace du vide
Citons, pour illustrer cette démarche, un poème de Wang
Wei (701-761), l'un des plus grands poètes chinois classiques :
Le Monastère des Parfums Accumulés
Le Monastère des Parfums Accumulés n'est pas reconnaissable,
Les crêtes s'engouffrent dans les nuages sur plusieurs lieues.
Pas de passage pour l'homme entre les vieux arbres :
Où sonne la cloche en ces monts si profonds ?
La source s'enroue au péril des rochers,
Le bleu des pins fraîchit à la couleur du soleil.
Le crépuscule vide les courbures de l'étang,
La méditation maîtrise le dragon vénéneux.
Si le poème de Wang Wei retient notre attention, c'est qu'il révèle
un ordre fragile, et à tout le moins menacé. Le dragon est
un élément perturbateur ; il n'est que maîtrisé,
contrôlé, dompté, apprivoisé peut-être,
mais certainement pas vaincu, éliminé ou anéanti.
C'est cette incertitude, cette note finale lourde de périls, qui
nous amène à nous interroger sur les métaphores à
l'uvre dans ce texte.
Au-delà des apparences, ce poème reste opaque, comme si
les ombres du soir en rendaient la compréhension plus complexe.
Peu importe finalement ce qu'il en est réellement à ce degré
d'abstraction : " les courbures de l'étang " (qu'il s'agisse,
par ordre croissant de probabilité, du bord sinueux de l'étang,
des rides sur la surface de l'étang ou des fonds en creux de l'étang)
s'estompent, faute de lumière ; l'étang, espace délimité
et transparent, se fond dans la nuit et masque ce qu'il recèle.
Espace ou, si l'on préfère, domaine : tout tient en réalité
dans cette notion (en chinois, jing). Le génie de Wang Wei est
de nous introduire dans un domaine qui se vide, voire un espace du vide.
La poésie moderne française - qui, il faut le préciser,
a été largement influencée par les théories
du vide d'Extrême-Orient,7 peut aider à comprendre la démarche
de Wang Wei. Guillevic, Lamartine et Lautréamont ont esquissé
des images fort similaires à celle de cette excursion métaphysique.
L'étang est, chez Guillevic, le lieu de la réalisation du
poète, c'est-à-dire le procès de révélation
de son identité. Mais cela n'a rien d'évident, puisque :
Ne réussit pas qui veut
A trouver l'étang... (Du Domaine, 102)
car
Les allées ne sont pas
Fatalement tracées (id., 5)
et
Tous les chemins
Ne sont pas lisibles (id., 250)
Mais l'étang, même trouvé, est comme vidé de
sa substance, et le poète ne peut que chercher à :
Se rappeler
L'ombre dans l'étang
Malgré le soleil (id., 181)
ou, s'il insiste, il lui faudra découvrir :
Les crimes que recrachent
Les eaux nocturnes (id., 143)
Guillevic et Wang Wei creusent pareillement dans le noir, font surgir
du vide dans le plein des mots ; mais c'est un creusement sans fin, ils
maintiennent tendue la question du noir, pour reprendre une formule de
Jean-Marie Gleize.8 Cette poésie est d'autant plus subversive qu'elle
retient ou contient sa force. Guillevic encore :
L'étang
N'éclate pas. (id., 186)
Puissance fabuleuse de l'étang contenu dans le vide. Nous retrouvons
là un des principes clés de la critique poétique
chinoise classique, qui accorde à "poésie" (shi)
l'étymologie de "retenir" ou "contenir" (chi).
En vidant les courbures de l'étang, Wang Wei retient effectivement
les dragons et les poisons de son esprit, et, ce faisant, livre un poème
dans la plus grande tradition confucéenne ou bouddhiste. Mais,
parallèlement, cette retenue renforce la pression qui s'exerce
sous la surface opaque et désormais lisse.
On trouve également dans la poésie lyrique française
ce sens de la révélation dans l'avènement du poème
: est-ce un hasard si c'est l'auteur du Lac qui nous introduit également
dans le domaine de Wang Wei ? Jean-Marie Gleize dit à propos de
Lamartine que " la "vraie" solution est ailleurs que dans
la solution fournie par les poèmes, elle est dans l'acte de poésie
lui-même comme production de traces et d'échos..., dans une
tension soutenue pour abolir le temps. Et ceci n'est pas lisible seulement
dans le motif de la trace et de l'écho [on retrouve ici la notion
chinoise des empreintes : ji], mais dans la matérialité
du poème lui-même, dans la strophe ou la phrase système
d'échos multipliés... ". La poésie, dit encore
Gleize, " figure la tension, mais, comme acte, elle va tendre à
dominer l'obscur, à charmer le mouvement (on sait, vers 10 du Vallon,
que les ruisseaux "serpentent"). Le carmen lamartinien veut
immobiliser le serpent "9:
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ;
...
Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes.
Il serpente et s'enfonce en un lointain obscur ;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.
(Isolement, Méditation première)
L'homme par ce chemin ne repasse jamais...
Une voix à l'esprit parle dans son silence,
Qui n'a pas entendu cette voix dans son coeur ?
(Le Vallon, Méditation sixième)
Lamartine risque même un parallélisme strict, typique de
la poésie de Wang Wei et dont on ne peut que ressentir l'écho
:
Et ces ruisseaux pleuvant de ces rocs suspendus,
Et ces torrents grondant dans les granits fendus...
(La solitude, Nouvelles Méditations, XIII)
Sans verser dans les travers trop connus du comparatisme, comment rester
insensible à l'empathie de ces voix à des siècles
de distance ? Il est extrêmement improbable que Lamartine ait lu
Wang Wei. L'intérêt n'est d'ailleurs pas dans la similitude
des métaphores, mais dans la façon de poser l'interrogation
sur la pertinence de l'être.
Lautréamont contemple le vide de la même manière,
en opposant la furie des vagues (encore les courbes) au " calme le
plus complet "10 :
Vieil océan, tu es le symbole de l'identité : toujours égal
à toi-même. Tu ne varies pas d'une manière essentielle,
et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque
autre zone, elles sont dans le calme le plus complet.
Mais dans cette " autre zone ", dans ce domaine du " calme
", il faut livrer combat :
...je vis une petite fille qui se penchait sur un lac, pour cueillir un
lotus rose... elle se penchait vers les eaux, quand ses yeux rencontrèrent
mon regard... Aussitôt, elle chancela..., ses jambes fléchirent,
et, ... elle tomba jusqu'au fond du lac : conséquence étrange,
elle ne cueillit plus aucune nymphéacée. Que fait-elle en
dessous ? Je ne m'en suis pas informé. Sans doute, sa volonté,
qui s'est rangée sous le drapeau de la délivrance, livre
des combats acharnés contre la pourriture !
"Pourriture" (tan) est d'ailleurs l'image symbolique associée,
dans la théorie des cinq éléments (wu xing), à
l'élément eau (shui) rendu opaque (zhuo ).
On ne pourrait conclure sur ce point sans citer le plus chinois des poètes
français, Mallarmé, dont Le Lac11 fait également
écho à l'étang de Wang Wei, jusque dans ses poisons
cachés :
Au printemps de mon âge ce fut mon destin de hanter de tout le vaste
monde un lieu, que je ne pouvais moins aimer - si aimable était
l'isolement d'un vaste lac, par un roc noir bordé, et les hauts
pins qui le dominaient alentour.
...
La mort était sous ce flot empoisonné, dans son gouffre
une tombe bien faite pour celui qui pouvait puiser là un soulas
à son imagination isolée -- dont l'âme solitaire pouvait
faire un Eden de ce lac obscur.
Un lieu, comme le domaine de Guillevic ou le vallon de Lamartine. Isolement
et solitude, comme dans tous les poètes que nous avons rencontrés.
Mais surtout, obscurité et poison intimement mêlés
en un seul élan, comme le crépuscule et le dragon aux poisons
à la fin du poème de Wang Wei.
Ainsi, le processus par lequel l'obscurité chasse la clarté
est-il terriblement ambigu : on pourrait certes y voir, comme le prétendent
les bons esprits, le début de la sérénité,
avec l'apprentissage du vide et le calme de la méditation ; mais
ne faudrait-il pas plutôt y voir, comme nous y invitent avec les
mêmes images les poètes français, le début
d'un combat dans lequel la personnalité isolée et solitaire
du poète tente de s'affirmer dans l'opacité du monde qui
l'engloutit insensiblement ? Autrement dit, ne serait-ce pas dans la tension
qui surgit du vide que naît, inéluctablement, l'identité
de l'homme, seul face au noir, plutôt que confondu dans la foule
de ses semblables ? Ne faut-il pas gravir les montagnes les plus inaccessibles
pour révéler sa personnalité et commencer alors seulement
à affronter les dragons, qui ne seraient plus seulement les vagues
désirs qui enivrent nos sens, mais l'autre face de nous-mêmes
?
Contemporain de Wang Wei, Du Fu est probablement le poète chinois
qui a le mieux exposé les termes de cet enjeu identitaire dans
les deux poèmes qui suivent :
Du Fu : L'étang de dix mille pas (extraits)
Un dragon repose, enroulé sous des eaux pesantes,
Son antre écrasé à dix mille pas de profondeur.
C'est un monde mystérieux, un domaine sans hommes,
Seul moi en recueille l'éveil qu'il suscite.
Il m'est très pénible de prendre congé,
Pour celui qui vieillit, voilà la meilleure des excursions12
Voilà un nouveau monde intérieur semblable à celui
de Wang Wei, où les "autres" n'ont pas de place (un domaine
sans hommes). L'éveil (Du Fu utilise explicitement le mot de xing)
ne peut être qu'individuel, et quelle que soit la profondeur où
est enfoui l'être (le dragon), on ne peut résister à
de telles excursions, car elles subliment la personne dans le "mystère".
Le poème suivant approfondit la découverte de l'étang
:
Sixième des septs chants composés lors de
mon passage à Tonggu durant l'ère Qianyuan (759)
Au sud il y a un dragon, dans un lac de montagne,
Des vieux arbres majestueux les branches s'entremêlent.
Les feuilles jaunies tombent, le dragon est tapi,
Des serpents venimeux se glissent dans l'eau.
Je trouve étrange qu'ils osent ainsi sortir,
Je tire mon épée pour les tuer, puis je me ravise.
Cette chanson est pour mes pensées de repos,
Que torrents et à-pics remettent leurs atours printaniers pour
moi13
L'interprétation de ce poème - qui s'inscrit dans une série
de sept chants où Du Fu dépeint les malheurs et la misère
de sa famille en fuite - a rendu perplexe plus d'un commentateur chinois.
Certains y voient une allégorie politique, le dragon symbolisant
l'empereur déchu, les serpents venimeux incarnant les usurpateurs.
Mais ils ont alors du mal à expliquer pourquoi Du Fu ne tue pas
ces serpents. D'autres pensent que Du Fu s'identifie au dragon tapi dans
les eaux profondes, attendant son heure, pendant que les "hommes
de peu" sont ces vipères qui profitent de sa retraite.
Il me semble que le poème de Wang Wei et celui-ci s'éclairent
l'un l'autre. Les " serpents venimeux " ne sont, finalement,
qu'une variété dangereuse de " dragons ". Il y
a dans cet étang les deux faces de tout individu : la face majestueuse
(comme les arbres), tapie au fond de l'esprit, en un mot la conscience
; et puis, il y a la face agitée à la surface (shui shang
you), constituée par les émotions qui viennent troubler
le repos de la conscience. Du Fu - qui feint de trouver " étrange
" cette audace, a pour premier réflexe de combattre ces fauteurs
de trouble ; mais il se ravise, car, finalement, c'est une partie de lui-même
qu'il trancherait alors. Comme Wang Wei, il maîtrise le danger,
mais ne le combat pas.
Les premier et dernier couplets me confortent dans cette lecture : c'est
une scène d'automne typique qu'introduit Du Fu dans les deux premiers
vers, avec tous ses sous-entendus de mort approchante et de questionnement
sur le sens de la vie. Mais les deux derniers vers célèbrent
le " repos " que la nouvelle année ramènera, la
renaissance promise dans le cycle de la vie. Cette promesse latente suffit
à retenir le glaive vengeur du poète, jusqu'à ce
qu'il rencontre d'autres eaux...
L'identité chinoise résulte donc de ce mélange de
majesté (dragon/conscience) et de poison (venin/émotion),
et aspire à un équilibre que la nature lui promet, mais
que la société ne cesse de lui refuser.
*
Une ouverture sur l'Autre basée sur l'affection suppose en fait
deux étapes successives : la reconnaissance de cet Autre, puis
son intériorisation. C'est cette seconde étape qui est esquivée,
empêchant finalement la pensée chinoise de nommer comme nous
le faisons la singularité. Tant qu'elle est affect (qing), elle
reste du domaine du privé et ne se déploie que dans un monde
virtuel, un quant à soi. Pour accéder au monde réel,
il lui faudrait se socialiser : il faudrait accepter de penser le rapport
avec l'autre en termes non pas de coexistence ou de contrôle, mais
d'interpénétration ou d'identification.
Au moment où la Chine élargit ses relations avec le Monde,
l'enjeu n'est pas seulement théorique.
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