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Le développement
durable : une nouvelle approche ?
Isabelle
Stengers
Lorsqu'il est question de la " nouvelle approche
" qu'imposerait le développement durable, beaucoup adoptent
une attitude sceptique, et comment ne pas les comprendre ! Peu de notions
sont nées dans une telle confusion. Peu de notions semblent à
ce point vulnérables à autant d'interprétations divergentes.
Par rapport à la notion à laquelle le développement
durable semble appelé à se substituer, celle de protection
de l'environnement, on peut même, de fait, soupçonner une
véritable régression. Alors que la protection désignait
une limite à poser à ce qu'on appelle souvent développement,
il semble que ce dernier soit, à nouveau, au centre de la scène.
Quant à l'adjectif durable, il est d'une ambiguïté
plus grande encore que le terme "sustainable", qu'il est censé
traduire, puisqu'il autorise à parler de croissance durable
De fait, dans les documents appartenant à ce genre bizarre qu'on
appelle " politique scientifique ", la détérioration
de l'environnement et la raréfaction des ressources naturelles
apparaissent de prime abord, et ce qui suit souvent s'accompagne d'un
"cependant". Je cite un exemple de cette rhétorique :
" D'autres dimensions que celles de l'environnement doivent cependant
être prises en compte, à savoir : les aspirations sociales
et les nécessités économiques. " Et, à
ce qui est ainsi établi comme une contradiction, ou au moins comme
une tension imposant une position de compromis, répond très
couramment une notion extrêmement floue, celle d'équilibre.
Un équilibre est à rechercher, qui se traduirait en ce qui
concerne la problématique économique par une prise en compte
de facteurs d'environnement, et, pour la problématique de l'environnement,
par une prise en compte des pressions socio-économiques. Cette
double prise en compte imposant - comment en serait-il autrement ? - un
effort de sensibilisation et d'information du public.
Que signifie " prendre en compte " ? Je comprends le scepticisme
de ceux qui craignent qu'il y ait là, tout simplement, une régression,
la mise en scène de la célèbre rencontre entre le
pot de fer et le pot de terre.
Car les représentants de ce que l'on appelle les nécessités
économiques sont nombreux et dotés d'un discours admis comme
compétent : inventif, articulé et puissant, capable même
de se représenter en garant de la satisfaction des besoins et du
bien-être des populations. Les questions liées à l'environnement
se présentent, elles, en ordre dispersé, et ceux qui les
expriment peuvent toujours être contestés, définis
comme peu objectifs, comme solidaires de valeurs subjectives car l'environnement
donne rarement à ses représentants le pouvoir de la démonstration.
Sauf lorsque celle-ci est devenue redondante : tel développement,
en effet, n'était pas durable.
Le scepticisme semble répondre à une exigence de lucidité.
Cependant la question est de savoir s'il est possible d'accepter le risque
de donner du crédit à cette exigence de " prendre en
compte " au centre des discours sur le développement durable.
C'est ce que je vais tenter.
Reprenons d'abord l'argument selon lequel parler de développement
durable revient finalement à conférer à nouveau la
place centrale à la notion de développement.
Ne peut-on aussi bien affirmer que c'est là, potentiellement, une
supériorité du thème de la durabilité par
rapport à celui de la protection ? Le thème de la protection
est en effet associé à la notion de limite. Des limites
sont posées au développement afin que l'environnement soit
protégé, mais le développement n'est pas pensé
en tant que tel, pas plus d'ailleurs que ce qui est à protéger
: il est difficile de rassembler, sous ce même terme de protection,
les baleines dont nous menaçons l'existence et l'effet de serre
qui menace notre existence, l'eau qui nous est une ressource vitale et
l'apparition de souches résistantes qui risquent de nous ôter
la ressource vitale que sont les antibiotiques. Et si l'environnement
inclut l'environnement humain, social et culturel, il nous est plus difficile
encore de penser la situation actuelle en termes de protection, comme
si elle était satisfaisante en première approximation. En
revanche, la durabilité constitue une contrainte qui peut, le cas
échéant, obliger à penser ce que nous entendons par
développement, et notamment, en quoi il diffère de ce qui
est censé le mesurer, la croissance économique.
De fait, la différence n'est pas radicale. Tous ceux qui ont parlé
de limites, pensaient que des limites à la croissance, au sens
où elle est mesurée par des paramètres économiques,
imposeraient de penser en termes nouveaux la manière dont les hommes
réussiront à répondre à la question des besoins
matériels, sociaux et culturels des populations de la planète.
Mais la notion de développement durable peut transformer en question
positive, obligeant à penser et à inventer, ce qui paraîssait
quelque chose que nous devons d'abord subir : on peut toujours rêver,
mais la planète a des limites. La question que pose immédiatement
la durabilité est celle de ce rêve.
En fait, s'il y a quelque chose de paradoxal dans la notion de développement
durable, c'est que, contrairement à celle de limite à la
croissance, elle met l'accent sur une qualité, la durabilité,
difficilement contestable. Qui oserait nier qu'une décision doive
prendre en compte, ou en tout cas chercher à prendre en compte,
non seulement ses bénéfices éventuels à court
terme, mais aussi ses effets à plus ou moins long terme ? Bien
sûr, certains de ces effets sont peu prévisibles, mais qui
nierait que le premier effort rationnel doit être de prendre en
compte ce qui est prévisible et d'aménager la décision
sur un mode assez flexible, assez imaginatif, pour que le moins prévisible,
à mesure qu'il se dessine, puisse, lui aussi, être pris en
compte ? D'autres modes de décision existent. On peut dire "
alea jacta est " - les dés sont jetés, le sort décidera
de la réussite ou de la catastrophe. On peut dire aussi "
ils ont brûlé leurs vaisseaux " - en supprimant toute
possibilité de repli, ils se sont donné pour seule alternative
la victoire ou la défaite irréversible. Mais ces modes de
décision sont exceptionnels, héroïques ou fanatiques.
Nul ne songerait à en faire un modèle pour le développement
humain. Et nul ne songerait non plus à proposer, en tant que modèle,
l'idée que ce qui n'a pas été explicitement pris
en compte devrait s'arranger de soi-même. Bref, la proposition de
durabilité semble l'expression de la sagesse la plus élémentaire.
Faire intervenir activement la question du long terme dans une décision,
tenter d'en imaginer les conséquences, se donner les moyens de
les rendre discutables et repérables pour pouvoir prendre en compte
leur éventuelle non-conformité par rapport aux anticipations
qui ont justifié la décision, tout cela porte un nom : cela
s'appelle penser.
La nécessité, affirmée par les discours sur le développement
durable, d'avoir à " prendre en compte " a ceci de très
intéressant qu'elle pose la question : pourquoi en est-on à
affirmer comme un nouveau défi ce qui aurait dû aller de
soi. Et la parabole de la rencontre inégale entre le pot de fer
et le pot de terre devient alors matière à pensée.
Quelles mauvaises habitudes avons-nous prises pour nous penser en mesure
de faire l'économie de la question de la durabilité ? Comment
avons-nous pu être à ce point vulnérables, sans défense
face à une tentation qui, d'une manière ou d'une autre,
peut se dire " tentation de ne pas penser " ou " disponibilité
à la fiction qui nous fait penser que nous sommes les maîtres
des problèmes " ? Bref, qu'est-ce qui nous a anesthésiés
?
Bien sûr, cette question ne désigne pas d'abord un problème
psychologique, mais ce que je poursuis n'est pas non plus la dénonciation
de l'asservissement de la science au processus de redéfinition
capitaliste. Ce qui m'intéresse est la possibilité qu'elle
puisse être posée par ceux que ce processus a, de fait, affecté,
en l'occurrence, tous ceux à qui la question " comment prendre
en compte " peut apparaître comme un nouveau défi.
À partir cette première conclusion, quelques conséquences
se proposent, dont l'enjeu est de constituer cette question de la vulnérabilité
des pratiques scientifiques en tant qu'obligation de pensée. Si
" nouvelle approche " il doit y avoir en matière de recherche
scientifique, celle-ci ne découlera pas d'un concept qui la justifierait,
mais du diagnostic des raisons pour lesquelles on estimait pouvoir éviter
de poser certaines questions, et des obstacles qui décourageaient
les chercheurs de les poser. En d'autres termes, si la nouvelle approche
liée au développement durable peut être susceptible
de résister au scepticisme, elle ne précédera pas,
mais suivra, l'ensemble ouvert et multiple des transformations pratiques
que pourra susciter l'obligation de penser auquel elle correspond.
La première conséquence de cette
position porte sur l'organisation de la recherche en matière de
développement durable. Il est certainement tentant de faire communiquer
le concept de développement durable avec la nécessité
d'un champ de recherche fondamentale. Mais une telle proposition ratifie
la séparation entre les questions que l'on dira fondamentales,
correspondant aux grands enjeux d'une discipline, et les recherches que
l'on présente comme instrumentales ou opérationnelles, ayant
à composer, à prendre en compte, à négocier
le possible et débouchant directement sur une proposition d'action.
Cependant la question est de savoir si cette séparation, et la
division du travail qui lui correspond, ne font pas partie de l'ancienne
approche, celle qui ne nous a pas aidés à résister
à la tentation de ne pas penser, c'est-à-dire celle qui
a permis de dissocier la question du développement de celle de
sa durabilité. Que les recherches opérationnelles ou instrumentales
puissent être reconnues porteuses de questions "fondamentales"
signifierait, en revanche, l'impossibilité de subordonner à
des jugements généraux, c'est-à-dire à des
principes d'économie et de hiérarchisation, la multiplicité
pratique des terrains où s'élabore la question " comment
prendre en compte ".
Je n'aurai pas la naïveté d'ignorer la dimension politique
de cette proposition. La séparation entre fondamental et instrumental
pose en effet de manière directe le problème de la manière
usuelle dont la recherche scientifique est censée donner un appui
à la politique. Les problèmes dits fondamentaux traduisent
la liberté de la recherche, mais ils ne gênent personne,
car ils peuvent toujours être considérés comme trop
abstraits pour avoir des implications politiques effectives.
En revanche, les problèmes instrumentaux ou opérationnels
doivent accepter le cadre de ce qui est défini politiquement acceptable
ou plausible. Et donc, ils ne doivent rien remettre en question de fondamental.
Ce qui suffit à faire taire certaines questions, celles précisément
qui permettraient à la recherche de jouer son rôle, de constituer
un "appui fiable" pour la décision politique. Le cercle
est vicieux puisque, d'une part, les scientifiques tendent à renvoyer
ces questions à la décision politique, sachant que, en tout
état de cause, la décision invoquera des mots d'ordre plutôt
que des raisons, et que d'autre part la relative rareté des recherches
laisse le champ libre aux mots d'ordre.
Citons deux exemples propres à mon pays. Le fait qu'on puisse aujourd'hui,
de manière plausible, y proposer l'alternative entre une politique
d'immigration zéro et une vague de migrants submergeant la Belgique
interdit la pensée d'une coexistence durable entre pays riches
et pauvres. Tout processus d'apprentissage permettant d'intégrer,
notamment lorsqu'il s'agit de populations ne fuyant pas la guerre et la
violence mais la pauvreté, la question de la migration avec celle
de la coopération devrait figurer en priorité dans les programmes
de recherche portant sur le développement durable. De même,
devrait y figurer en priorité la question du traitement des chômeurs
et autres allocataires sociaux. Le problème n'est pas de savoir
si la crise de l'emploi est ou non durable. Si la question du développement
durable est d'abord celle de la résistance à l'idée
anesthésiante que les choses devraient finir par s'arranger d'elles-mêmes,
cette question est en jeu chaque fois qu'un mot d'ordre anesthésiant
traduit le refus de penser une situation. Ce qui est bel et bien le cas
avec les mots d'ordre invoquant, en Belgique, le manque de formation ou
de motivation des sans-emplois et justifiant les règlements qui
font d'eux une population sous surveillance.
Ce qui frappe, chaque fois qu'un mot d'ordre remplace une question appelant
apprentissage et création de savoir, c'est que certaines parties
intéressées, et sans l'association desquelles aucune pensée
du durable n'est, en tout état de cause, envisageable, sont disqualifiées,
comme si leur position ne devait être ni écoutée ni
prise en compte. Groupes migrants ou chômeurs font partie de ce
qui pose problème, mais non de ceux avec qui on pose un problème.
La recherche (effectivement) fondamentale pourrait bien alors ne pas être
celle qui expliquerait ou dénoncerait cette absence, en termes
d'une théorie de la domination par exemple, mais celles, multiples
et laborieuses, qui étudieraient, voire contribueraient à
inventer les procédures, contraintes, agencements susceptibles
de susciter l'apparition de groupes porteurs de nouvelles compétences.
Ce qui n'est pas du tout une manière d'abandonner la science pour
la politique. Si Galilée a pu opposer sa description de la manière
dont les corps tombent à toutes les autres, renvoyées à
la fiction, c'est parce qu'il a appris à étudier la chute
des corps non à partir de mouvements naturels, donnés, mais
à partir de mouvements activement mis en scène pour rendre
cette opposition possible. De même, s'il doit y avoir apprentissage
par rapport à cette évidence naturelle, quasi redondante,
selon laquelle les faibles ne se reconnaissent aucune compétence
pour intervenir dans les questions qui les concernent, ce n'est pas en
la ratifiant par des versions discursives plus sophistiquées, mais
en mettant activement en scène et en risque la question de savoir
comment se construit une force.
Cette première approche suscite bien entendu la question des chercheurs
eux-mêmes, et plus précisément des habitudes des chercheurs
telles, notamment, qu'elles correspondent à la séparation
fondamental-appliqué.
De fait, le modèle de recherche inspiré par les sciences
expérimentales conjugue deux traits remarquables : d'une part,
la manière créative dont est construit un problème,
dont sont exhibés ses aspects les plus intéressants, ceux
à partir desquels les questions décidables pourront être
formulées ; d'autre part, le caractère extraordinairement
sélectif de cette construction. Lorsqu'il s'agit d'un ensemble
problématique "ouvert", comme le développement
durable, la liberté créative et la sélectivité
qui font le succès de la démarche expérimentale peuvent
bien entendu devenir extrêmement dangereux. L'intervention explicite
de termes tels que intégrer, adapter, tenir compte, etc., signifie
alors que le chercheur doit apprendre à résister au modèle
de réussite que constitue la démarche expérimentale,
comme aussi à tous ceux qui lui reprocheront de trahir ce modèle.
L'intérêt de la question du développement durable
est donc ici la possibilité de mettre en problème ce qui
satisfait le chercheur ou ce qui est usuellement exigé de lui :
un problème bien posé, qui devrait permettre de juger si
la solution est réussie ou ratée. Ce que Thomas Kuhn appelait
la mentalité de " puzzle solver ". Et c'est cette mentalité
de " puzzle solver " qui encourage de fait bien des chercheurs
à "détourner", à "relabelliser"
un projet de recherche, de telle sorte que ce projet puisse bénéficier
des opportunités de crédits publics. Cette pratique fait
partie de la culture des chercheurs. Pour le dire brutalement, nul n'est
scandalisé lorsqu'un chercheur détourne intelligemment un
problème socialement posé vers les enjeux particuliers de
sa discipline. Lorsqu'un chercheur réussit, sans même y croire,
à montrer que son objet-puzzle de recherche est essentiel à
une question définie comme d'intérêt général,
il aura, aux yeux de la plupart de ses collègues, fait son métier,
car, loin de détourner l'argent du contribuable, il l'aura au contraire
ramené vers les seules questions où cet argent puisse être
valablement investi, les questions qu'une discipline scientifique définit
comme bonnes.
Ma perspective aboutit dans ce cas à un problème très
concret : la mentalité de puzzle solver, et la relative phobie
qui lui est corrélative par rapport aux problèmes ouverts
(par opposition aux puzzles) ne seraient-elles pas des attributs inséparables
de la pratique scientifique ? Si la réponse était positive,
il y aurait bel et bien une menace associée à l'esprit scientifique
en tant que tel, et la construction de ce qu'exige le développement
durable devrait se faire contre les scientifiques. C'est donc à
ce stade que ma proposition s'expose au risque, et devient de ce fait
intéressante.
Il devient intéressant de souligner que si la mentalité
en question semble bien caractériser la plupart des chercheurs,
elle ne tient pas tout à fait à une forme d'adéquation
spontanée, mais répond bien plutôt à un mixte
d'agents incitants et inhibiteurs. En d'autres termes, elle relève
de ce que l'on peut appeler une culture disciplinaire, culture qui doit,
comme telle, être entretenue, confirmée, promue au rang de
valeur, mais peut également être modifiée.
Je me souviens encore de cette conviction qui fut mienne à l'issue
d'études de chimie : je me posais trop de questions pour faire
un bon chercheur. Cette conviction m'avait été instillée
de manière diffuse à travers des remarques ironiques ou
sentencieuses qui ne m'étaient pas spécialement adressées,
mais convergeaient vers la nécessité d'une distinction ferme
entre les questions scientifiques et le reste, accompagnée de l'idée
sous-jacente d'une tentation dangereuse pour le scientifique de trop s'intéresser
à ce reste. Et cette distinction est promue non seulement par les
milieux professionnels, mais aussi par les programmes de recherche. Dans
les deux cas, la remarque " mais cela, c'est de la philosophie, ou
de la politique " vaut condamnation.
S'il s'agit non d'une mentalité-attribut, mais d'une culture (modifiable),
la question devient : comment inciter, comment reconnaître, comment
proposer, de manière à modifier cette culture disciplinaire,
toute prête à profiter de l'opportunité du développement
durable, mais beaucoup moins à reconnaître qu'il implique
en effet une " nouvelle approche " ?
Un précédent me semble à retenir, qui concerne l'expérimentation
animale. Ici également, la culture disciplinaire était en
jeu : la non prise en compte de la souffrance animale fait bel et bien
partie de ce qui, dans certains domaines expérimentaux, est exigé
du chercheur. La réponse d'importants journaux anglo-américains
est tout à fait intéressante, car elle s'est adressée
à cette culture de l'insensibilité. Il est désormais
exigé, pour qu'un article soit publiable, que cet article détaille
avec soin et précision les conditions d'élevage des animaux,
leur degré de stress, les types d'inconfort et de souffrance que
leur a infligés l'expérience publiée, les raisons
pour lesquelles inconfort et souffrance ne pouvaient être évités,
et les raisons pour lesquelles, malgré cet inconfort et cette souffrance,
il était indispensable de mener cette expérience. La contrainte
est scientifiquement recevable : d'une part, l'état de l'animal
en question peut avoir autant d'importance que le degré de précision
d'un dispositif de mesure ou de détection, d'autre part, tous les
chercheurs qui expérimentent sur les animaux affirment qu'ils ne
le font pas de gaieté de cur, mais parce qu'ils y sont obligés.
Toutefois devoir, au cas par cas, décrire avec précision
l'état de l'animal et ce qu'il a subi, défendre l'obligation
où ils étaient d'expérimenter impose aux chercheurs
qui veulent publier de surveiller ce à quoi leur culture leur demandait
d'être insensibles, c'est-à-dire impose, contre la routine,
l'éveil de leur imagination et de leur sensibilité.
Il n'existe pas de critère indiscutable quant à la relation
entre l'importance d'une expérience scientifique et le taux de
souffrance que l'on peut légitimement imposer à un animal.
La solution que j'ai décrite incite les chercheurs à construire
le problème eux-mêmes, à apprendre les uns avec les
autres les normes qu'ils accepteront. Elle ne demande pas aux chercheurs
de faire montre d'une vraie sensibilité, elle reprend la question
au niveau de la culture disciplinaire qui inhibait la sensibilité
en la faisant coïncider avec sensiblerie irrationnelle non scientifique,
et met en place un incitant susceptible d'être efficace, même
si les chercheurs, d'abord, se soumettent parce qu'il le faut.
De même, il n'existe pas de bonne définition du développement
durable, et à la limite, tout ce qui peut, le cas échéant,
contribuer au progrès humain semble apte à s'y inscrire.
Une solution pourrait être de demander aux chercheurs désireux
de contribuer au programme de recherche de participer à la construction
non de ce qu'est ce développement, mais de la " nouvelle approche
" qu'il appelle. Il s'agirait que chacun précise concrètement
ce que le développement durable impose de modifier dans ses habitudes
de recherche et la culture disciplinaire à laquelle il appartient.
Ainsi, pourraient être exigées une analyse détaillée
des raisons pour lesquelles la recherche proposée ne pouvait, ou
ne pouvait que très difficilement, être envisagée
si l'impératif du développement durable n'avait été
formulé, une description précise des questions qui, sans
ce problème, n'auraient pu être prises en considération,
et enfin, une discussion lucide des autres contributions de recherche,
issues de sciences différentes, qui apparaissent nécessaires
pour que les résultats de celle qui est proposée aient une
pertinence par rapport au développement durable.
Comme dans le cas de l'expérimentation animale, il ne s'agit pas
de demande de garantie, mais d'incitation. Le chercheur peut certes tricher,
ou ne se soumettre que de manière formelle. Il n'empêche
que le fait même d'avoir à tricher, à faire acte de
soumission formelle, et ce de manière convaincante, le force à
se cultiver, à tenter de construire les contraintes qu'impliquent
le développement durable, à décrire les limites associées
à sa culture disciplinaire, et surtout, à dissocier les
intérêts de sa discipline de ceux du développement
durable. Bref, à prendre des habitudes de pensée mettant
sa discipline en relation de coopération et de présupposition
réciproque avec d'autres disciplines, face à un problème
qu'aucune ne peut définir.
Parler d'habitude de pensée, de sensibilité à cultiver,
d'imagination à construire, implique tout autre chose qu'une démarche
réflexive. La réflexivité donne à celui qui
la cultive la satisfaisante impression que ce qu'il pense l'autorise à
réfléchir, alors que la sensibilité que je décris
devrait donner au chercheur l'appétit pour la présence d'autres
chercheurs, l'intérêt actif à l'égard des autres
intérêts, qui traduiront d'autres dimensions d'une situation
ouverte que celles qu'il capture.
Le type de contrainte que je décris ne vise donc pas à la
création d'une mentalité plus philosophique, c'est pourquoi
je parle d'habitude de pensée au sens le plus empirique, et je
n'ai aucun problème à l'idée que les chercheurs,
d'abord, devraient " faire semblant pour obtenir les subventions
". Même sous contrainte, il est intéressant que les
chercheurs relevant des sciences expérimentales trouvent, par exemple,
les moyens de mettre en scène d'eux-mêmes les raisons pour
lesquelles sont nécessaires des recherches relevant des sciences
humaines et sociales, ainsi que le rôle indispensable des savoirs
non scientifiques. Un même savoir n'aura pas la même pertinence
ou la même signification, selon que les chemins de la décision
associent ou non des groupes citoyens mobilisés autour d'un problème
mettant en cause les effets ou les conséquences d'un développement.
Cependant, il importe de ne pas négliger
le fait que les chercheurs qui accepteraient ce genre de défi seront,
par là même, en situation de vulnérabilité
: ils ne pourront s'appuyer sur aucun consensus disciplinaire, et seront
exposés à la critique de leurs pairs. On les accusera de
faire de la politique, de ne pas démontrer, mais de spéculer.
Pour pouvoir prendre des risques par rapport à la discipline qui
les autorise, et à la culture disciplinaire qui les sécurise,
les chercheurs doivent pouvoir faire confiance à ceux qui les évalueront,
savoir que ces derniers seront guidés par des critères de
pertinence, non de conformité à des règles bureaucratiques
aveugles.
Une nouvelle configuration des rapports entre sciences et savoirs, telle
qu'elle peut être décrite à partir d'une question
comme celle du développement durable, implique également
la création de lieux et de situations où les chercheurs
puissent discuter en toute sécurité, sachant notamment que
leurs incertitudes, qui traduisent le caractère ouvert de toute
question où il s'agit d'apprendre à " prendre en compte
", ne seront pas utilisées contre eux : la création
de lieux et de situations où c'est celui qui hausserait les épaules
en affirmant que " ce n'est pas prouvé ", " c'est
secondaire ", " c'est de la spéculation ", "
si on prend ça en compte, on ne fait plus de la science ",
qui se verrait demander des comptes quant à la pertinence de ses
critères.
L'importance des formes et des contraintes (par opposition à l'authenticité
réflexive) est illustré par le droit, technique qui a pour
première vocation de construire en tant que problème discutable
ce qui, sinon, se réglerait par mots d'ordre, évidence majoritaire
et occultation des intérêts des plus faibles. Indépendamment
de ses innombrables imperfections, la décision juridique s'est
donné des contraintes très intéressantes. Le fait
que toute décision doive être accompagnée de motivations,
que le refus de dire le droit dans une affaire, comme si elle devait s'arranger
d'elle-même, puisse être assimilé à un déni
de justice, que la procédure prévoie non seulement l'écoute
de toutes les parties intéressées, mais la présence
d'un défenseur capable d'articuler leur position avec compétence,
constitue le modèle juridique en modèle tout à fait
pertinent pour les problèmes relevant du développement durable,
bien plus pertinent en tout cas que la démonstration expérimentale.
J'en viens au dernier problème : la nécessité, sans
cesse réitérée, d'impliquer ce que l'on appelle le
" public ". La question des risques, en général,
et du développement durable, en particulier, implique, on le pressent,
un effort qualitativement différent d'information, visant à
faire partager des questions, des préoccupations, des choix, à
des protagonistes qui doivent être sensibilisés, voire responsabilisés,
à accepter que cela les concerne et puisse influencer leur manière
de penser et d'agir.
Je crois en avoir assez dit pour ne pas avoir à insister sur le
fait que cet effort ne doit pas viser le seul grand public, conçu
comme ignorant, mais aussi, et peut-être d'abord, l'ensemble des
protagonistes de la recherche et de la décision. Mais je veux ici
insister sur un point particulier. Un champ de recherche crucial nous
manque, qui constituerait le moyen par excellence de sensibiliser le public,
de l'intéresser. Ce qui nous manque n'est rien d'autre qu'une culture
des précédents, et notamment des histoires où cela
ne s'est pas arrangé tout seul. Il existe remarquablement peu d'études
ou de recherches, accessibles au grand public ou aux médiateurs,
qui mettent en lumière la manière dont a été
prise une décision, à partir de quels déterminants,
en négligeant quels autres, et les effets et conséquences
de cette décision : ce qui est arrivé en fait, ce qui n'avait
pas été prévu, ce qui, le cas échéant,
avait été annoncé par certains, mais n'avait pas
été pris au sérieux, ceux qui avaient permis de ne
pas les prendre au sérieux, et avec quels arguments. On parle,
depuis des années, d'évaluation technologique, mais nous
manque ce qui ferait de telles évaluations l'affaire de tous :
les récits qui raconteraient comment s'est passée l'évaluation
et comment se sont construits ses critères, comment les parties
ont réussi ou non à s'entendre, la manière dont le
processus a ou non modifié les positions des protagonistes. Il
nous manque, en bref, une mémoire active des précédents
à partir desquels nous pourrions ou devrions apprendre d'un passé
cultivé, discuté, travaillé pour contribuer sur un
mode pertinent et intéressant à l'avenir.
Qu'est-ce qu'un développement, selon qu'il prend en compte tel
ou tel ou tel type d'intérêt ? Qu'est-ce qu'un argument,
selon qu'il s'ouvre à d'autres arguments ou exige leur disqualification
? Qu'est-ce qu'une démonstration, selon qu'elle dépend ou
non d'un parti pris de simplification et du postulat que ce qu'elle ne
prend pas en compte devrait s'arranger par la suite ? Comment un ensemble
disparate d'intérêts peut-il s'articuler autour d'un problème
concret ? Il ne s'agit pas de questions épistémologiques,
mais de matières à récit concrets, ces récits
dont le manque met à égalité " le public "
et " les scientifiques ". Car la plupart d'entre nous, scientifiques,
experts, politiques et simples citoyens, partageons la même non
culture par rapport à ce qui, pourtant, fabrique notre avenir,
et que nous nommons développement.
Liste des figures:
Deviner l'avenir et se guérir. Le cygne
regarde vers l'avenir, et la chèvre voit ce qui se passe aujourd'hui.
Joseph Beuys, Panneaux de l'environnement " Das Kapital ", Raum,
1970-1977.
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