|
La
portée d'une recherche
Jean-Claude Risset
Chercheur, artiste ? Il n'est pas évident pour chacun que le Cnrs ou l'université doivent soutenir des recherches sur l'art, ou que les institutions culturelles soient concernées par la science et la technologie. L'art et la science sont bien distincts dans leurs fins, leur procès, leur tempo, leurs critères. La science vise la connaissance, l'art vise la fabrication d'un objet esthétique. La création artistique tente de maîtriser des techniques en vue de la construction d'uvres : elle se rapproche de l'activité de l'ingénieur, pour qui Léonard de Vinci devrait être une figure tutélaire, mais cette activité est trop souvent envisagée sous un angle exclusivement matériel et pragmatique. Les sciences pour l'ingénieur ne se confondent pas avec le développement : elles alimentent la course à la technologie, mais elles doivent garder distance et capacité de réflexion. Le recours à une démarche scientifique ou technologique ne justifie en rien la valeur d'une musique, qui doit parler pour elle-même. Il n'est que trop tentant de maquiller des options musicales en théories paraissant revêtir le caractère incontestable de la scientificité. Comme le disait Varèse, prophète de l'art-science et du "son organisé" : " Je vous livre des produits finis : dites que vous n'aimez pas ma musique, mais ne dites pas qu'elle est expérimentale ". Ma musique est destinée au concert, et c'est au milieu musical de l'apprécier. De même, c'est pour sa contribution au savoir et au savoir-faire qu'une activité scientifique doit être appréciée. Mes activités scientifiques et artistiques se sont nourries l'une de l'autre. La pratique musicale peut avoir une valeur formatrice et heuristique. Mes recherches scientifiques ont été portées par des désirs musicaux : ne pas se satisfaire d'agencer des sons préfabriqués, mais construire - pour ainsi dire composer - le son lui-même ; mettre en scène les rencontres des sons de synthèse avec les instruments acoustiques en direct ; jouer sur les mécanismes perceptifs pour faire surgir des simulacres, des mirages, des êtres labiles, échappant aux contraintes matérielles, dans un monde sonore illusoire mais évocateur ; faire en somme de l'ordinateur l'instrument de l'harmonie, de la personnalisation et même du rêve, plutôt que l'impitoyable agent d'uniformisation auquel on le réduit trop souvent. La relation de la musique avec la science et la technologie remonte à l'Antiquité. La connaissance et la pratique de la musique peuvent féconder la recherche scientifique : elles donnent des points de repère pour l'étude du son. La musique est plus qu'un divertissement, elle engage le corps et l'esprit de l'être humain : perception, motricité, cérébralité, sensibilité et affectivité. Comme l'a montré récemment le physiologiste allemand Gottfried Schlaug, une pratique instrumentale précoce développe les structures de communication entre les deux hémisphères cérébraux. La musique ouvre des champs d'étude féconds dans le domaine brûlant des sciences cognitives. À l'instar de la création artistique, la création scientifique fait souvent appel à une vision sensible, intuitive, synoptique, qui ramasse toute une démarche discursive. Bien au-delà de la seule recherche artistique, c'est souvent la quête du Beau qui meut le chercheur de haut vol. Recherche, pluridisciplinarité, application Pour être pénétrante, la recherche
doit être pointue, mais elle risque alors de réduire son
objet à l'extrême : " La science dit tout sur rien "
(Victor Hugo). Bien des chercheurs ont une culture générale
profonde et humaniste ...mais des connaissances scientifiques étroites,
ce qui ne les empêche pas de disserter avec autorité sur
d'autres secteurs de la science. Le scientifique ne doit pas se satisfaire
d'être " unidimensionnel ", suivant l'expression de Herbert
Marcuse. Encore faut-il que ces relations soient organiques
et qu'elles n'en restent pas à des rapports hiérarchiques
ou ancillaires, réduisant l'apport d'une discipline à une
prestation de service - "technologique" ou "subjective".
Il ne faut ni subordonner un champ à un autre, ni laisser les jargons
spécialisés marquer des territoires entre lesquels peuvent
naître méfiance ou mépris. C'est un défi perpétuel,
à contre-courant de profondes tendances identitaires ou catégorisantes,
mais c'est la condition pour que les idées ne soient pas distordues
ou appauvries. Art-Science-Technologie La pluridisciplinarité concerne de multiples
domaines. Peut-être est-ce dans les relations art-science-technologie
qu'elle présente les plus grandes difficultés. Actuellement,
les arts sont très peu présents en France dans la recherche
scientifique et technologique. Pourtant, les enjeux de ces relations sont
multiples et importants. Les exigences de l'art et les connaissances opératoires
des artistes ont, de tout temps, stimulé et inspiré la recherche
scientifique et l'innovation technologique bien plus qu'on ne le croit
généralement. J'ai souvent développé ce point
important en ce qui concerne la musique, de l'orgue à l'ordinateur,
en passant par la notation musicale qui aurait selon Geoffroy Hindley
suscité l'apparition en Occident des coordonnées cartésiennes.
De la confrontation entre l'exigence et la capacité créatrice et la puissance analytique et technique, peuvent naître des possibilités neuves et riches. Il est important de faire cohabiter et interagir dans certains lieux une logique artistique, une logique scientifique et une logique technologique. Mais en France, il est difficile de justifier l'accueil dans les laboratoires d'artistes dont les pratiques n'ont pas de reconnaissance universitaire. Il est tout aussi difficile de légitimer et d'évaluer les recherches touchant au domaine de la création artistique, qui n'a pas sa place à l'université ou dans les organismes de recherche. Dans notre pays, c'est le ministère de la Culture qui assume les missions et les compétences concernant la pratique artistique. La recherche relève d'un autre ministère. Toutes les missions - recherche, application, pédagogie, création artistique, diffusion - doivent être également prises au sérieux et assumées avec compétence. Il faut donc donner une réponse institutionnelle à ce problème de cohabitation et rendre possible en France des démarches analogues à celles du Center for Computer Research in Music and Acoustics de Stanford University, du Media Lab du M.I.T. ou du Zenter für Kunst und Medien Technologie de Karlsruhe. Il y a un marché considérable lié aux biens culturels. Mais l'uvre d'art ne se réduit pas à un objet d'agrément, de commerce, elle n'est pas une marchandise. L'art authentique et original est rarement rentable à court terme, il ne se juge pas à l'audimat ou à l'applaudimètre, il ne se prête pas aux stratégies d'un marketing qui lance les "tubes" comme des lessives. L'obsession du profit immédiat risque d'étouffer l'art et la culture et de tuer la poule aux ufs d'or. Je cite Pierre Bourdieu, défendant en octobre dernier l'exception culturelle devant une assemblée de responsables des médias : " Réintroduire le règne du commercial dans des univers qui ont été construits, peu à peu, contre lui, c'est mettre en péril les uvres les plus hautes de l'humanité, l'art, la littérature, et même la science. " Le rôle de l'artiste est décisif pour subvertir les notions de productivité et de marché, de compétition ou de domination : mais les démarches de refus, de "déconstruction", sont vite marginalisées ou récupérées, elles ne suffisent pas à suggérer un changement, une alternative. De façon plus positive, l'artiste peut aider à faire émerger des figures originales, des formes neuves de spectacle, de relation, de participation, proposer des modèles, des images, des constructions sonores à même de renouveler, recréer ou raviver les mythes dans une nouvelle perspective : pas seulement un échantillon ou une dérision, mais une nouveauté vectorielle, capable d'entraîner, de modifier une vision du monde. Ces enjeux intellectuels concernent le monde de la recherche. Hugues Dufourt propose de " considérer l'art comme le lieu et le ferment d'une dynamique historique, celle de notre société. (...) L'art n'est pas un gadget pour classes supérieures ni seulement un marché à protéger, ou bien il l'est autant que la recherche scientifique dans les laboratoires de pointe. L'art est le relais et le ferment de valeurs aux enjeux désormais planétaire ". Les disciplines sont multiples, l'homme n'est pas
unidimensionnel, mais il est Un. La science vise à une connaissance,
même si c'est de la puissance de ses applications qu'elle tire son
prestige social. L'art est lui aussi un mode de connaissance : plutôt
qu'à décrire, il cherche à suggérer un monde
qui pourrait être ; "artisanat métaphysique", gratuit
et fantasque, il est moins démuni que la science pour aborder ce
qui nous dépasse. La recherche artistique implique l'exploration
de nos limites , l'investigation de nos caractéristiques propres,
de notre nature humaine et de notre place dans le monde.
Médaille d'or du Cnrs Jean-Claude Risset, Bell Laboratories, États-Unis, 1965 |