|
Médecins,
qu'attendre des philosophes ?
Corrine
Pieters
" Je ne peins pas l'être, je peins le
passage : non un passage d'âge en autre, ou, comme dit le peuple,
de sept en sept ans, mais de jour en jour et de minute en minute ",
Montaigne, Essais.
Les facultés de médecines, forteresses
pourtant bien imprenables, ont, depuis quelques années, et par
décret ministériel, ré-ouvert leurs portes aux sciences
humaines, permettant à des philosophes, contraints eux- mêmes
à déserter leur mythique tour d'ivoire, de s'engouffrer
dans la brèche de pratiques qui leur sont, ou non, étrangères.
Comment, en dehors des choix personnels de parcours ou de formations,
expliquer ce soudain et inattendu retour à une tradition, considérée
comme humaniste, que la modernité semblait avoir définitivement
écartée au profit d'un enseignement, d'une sélection,
d'une formation quasi exclusivement scientifiques et techniques ? C'est
à cette question initiale, dont les enjeux sont aussi nombreux
que les usages qu'ils reflètent, que s'efforcera de répondre
cet article, sous une forme qui relève tout autant de la profession
de foi que du statut professionnel et institutionnel.
Enseigner la philosophie en faculté de médecine,
c'est concilier l'inconciliable : Le philosophe pose des questions parce
qu'elles ne le quittent pas, tente de leur répondre en fabriquant
des concepts, toujours à renouveler, mais qui doivent aussi intégrer
les anciens, ceux de l'histoire de la pensée. Le médecin
est un homme de la pratique. Compréhension des patients et appréhension
du processus pathologique dans son actualité scientifique et dans
sa continuité historique. Le philosophe est suffisamment étrange
(suffisamment fou ?) pour préférer se retrouver seul, faisant,
au fond, et quoi qu'il en dise, peu cas du monde. Le médecin est
suffisamment curieux (suffisamment inquiet ?) pour choisir d'être
toujours face à autrui, à un autre qui est par définition,
un cas de ce monde. Invitation à la pensée, incitation à
l'exercice. Deux modes de vie.
Faire de sa vie une théorie, c'est reconnaître, au prix de
l'abandon de bien des illusions, ce qui est, ce qui se donne à
voir. Opter pour une vision du monde. Faire de sa vie une lutte incessante
contre les forces morbides qui l'assaillent, c'est s'exposer à
ces mêmes forces, dans la réussite comme dans l'échec.
Opter pour un monde de risques. Dans sa philosophie, le philosophe essaie
toujours de redescendre du monde des idées pour rejoindre la matière.
Du ciel à la terre. Il en a même fait sa méthode de
prédilection : la dialectique. Dans sa médecine, le médecin
essaie toujours d'appréhender une matière objectivée,
neutralisée, le corps, afin de la relier au monde de sa connaissance,
le savoir médical. Il en a fait un mode d'appréhension :
la clinique. De la terre au ciel.
Le philosophe est un intellectuel sans pratique, le médecin un
praticien sans idées, au sens platonicien du terme : pas de valeurs
en médecine, même s'il existe des normes. Pas d'en-soi (pas
de pour-soi, peut-on espérer) mais du pour-autrui.
Le philosophe est un homme de la distance, avec les mots comme seule réalité,
le médecin un homme de la proximité, avec le contact pour
seule actualité. Les mots ou les choses. L'idée ou la matière,
l'esprit ou le corps, la transcendance ou l'immanence. Deux mondes aux
regards croisés. Deux rapports à l'être. Deux relations
aux êtres.
Il n'y a pas de faux en philosophie, car la philosophie énonce
des thèses qui n'admettent aucune vérité, même
si elle est reste toujours en quête . Il existe non seulement des
erreurs mais des fautes en médecine, car la pratique médicale
repose sur des hypothèses qui n'acceptent aucun écart, puisqu'elle
est construite sur la base de l'expérience, de la vérification
et de l'illustration par l'exemple. Deux visions opposées ; d'un
côté de la rive, le champ de l'incertitude et du doute, l'apologie
d'une ignorance comme vertu de l'interrogation, la vraie beauté
de la dissertation philosophique. De l'autre côté du fleuve,
le terrain d'application d'un savoir opérationnel, glorification
des connaissances mémorisées des nuits entières,
dont le moindre oubli constituerait le vice, secret de la réussite
aux examens ; la vérité des QCM. Deux modes d'avoir, deux
façons d'apprendre, deux versants du comprendre.
Est-il alors possible, est-il même seulement envisageable de trouver
un chemin où l'un et l'autre pourraient se retrouver ? Une sorte
de route, au tracé encore indéfini, où médecins
et philosophes de la médecine se promèneraient, pour un
moment ou pour longtemps, ensemble ?
Cette zone de clair-obscur, si les contours s'en délimitent bien,
peu à peu, reste encore à dessiner : s'il est des portraits
faciles à peindre, avec un peu d'observation et un minimum de technique,
il est des tableaux dont le mystère ne cesse de renvoyer aux analyses.
S'interroger sur les liens qui unissent le philosophe et le médecin,
c'est tenter de déchiffrer l'énigme du lien, défaire
le nud de la discorde. S'il l'on veut bien s'arrêter un moment
sur les textes et les images que nous ont légués l'histoire
des hommes, alors, on s'apercevra vite de l'artifice des boucles. Théorie
et pratique, vie et mort, santé et maladie forment bien de véritables
couples, unis pour l'identique comme pour le différent, que seule
l'idéologie propre au savoir scientifiquement admis aujourd'hui
a, vainement, tenté de séparer, au mépris de la seule
éthique possible, celle de la mixité et de l'alliance, l'acceptation
de l'altérité, la seule issue politique pourtant.
Le sentiment de vivre un tournant dans l'histoire
de l'humanité redonne force et vigueur à la vieille question
du sens : il ne s'agit pas là de spéculation, mais d'orientation
: quelle direction suivre ? Comment habiter ce monde ? Quelle attitude
adopter dans notre travail et dans notre vie ? Si nous espérons
recevoir quelque chose de la philosophie, nous devons savoir ce qu'elle
peut donner et pour cela, de qui elle dépend, comment elle est
faite, comment elle fonctionne. Si nous voulons recevoir quelque chose
de la médecine, nous devons mesurer ce qu'elle est en mesure d'offrir,
qui sont ceux qui l'exercent, comment elle avance ou dérape.
Voici donc apparaître le premier lien. Rien de bien théorique
ici, mais la manifestation première, essentielle de la pratique
: en philosophie comme en médecine, nous avançons pas à
pas. De la même manière qu'un étudiant ou qu'un homme
découvre la philosophie en la pratiquant, un étudiant ou
un patient découvre la médecine par ce même exercice
d'une pratique. La philosophie est donc tout aussi pratique que la médecine,
même si leurs exercices diffèrent. Il n'y a pas d'autre voie
; on peut même affirmer aujourd'hui, sans exagération, qu'il
n'y a pas d'autre issue. Il suffit d'un court extrait de La guerre du
Péloponnèse pour nous y renvoyer directement :
" La maladie se déclara à Athènes ; nulle part
on ne se rappelait pareil fléau et des victimes si nombreuses.
Les médecins étaient impuissants, car ils ignoraient, au
début, la nature de la maladie (
) toute science humaine était
inefficace ; en vain on multipliait les supplications dans les temples,
en vain avait-on recours aux oracles ou à de semblables pratiques
; tout était inutile ; finalement on y renonça, vaincus
par le fléau ".
Cette guerre, entachée de violence et de maladie, mit fin à
la toute-puissance athénienne. La peste fut le symbole et la réalité
de la décadence. Mais point de destin ni de superstition chez le
premier grand historien. Un simple (et pourtant si complexe !) constat
de méthode : le mot nature employé ici renvoie au grec eïdos.
L'eïdos, c'est, littéralement, le caractère propre
à une personne ou à une chose, sa constitution physique.
On sait aussi que c'est la forme, l'apparence, autrement dit l'image.
C'est enfin l'idée, autrement dit le groupe présentant les
mêmes caractères. Les médecins grecs ne sont pas venus
à bout de la peste, car ils n'en comprenaient ni la nature, ni
la forme - les manifestations - ni l'idée, c'est-à-dire
son essence, la maladie en elle-même, unique alternative à
sa domination sur les hommes, fussent-ils de robustes guerriers. La pratique
médicale ne pouvait s'appuyer sur aucune théorie, ni s'en
enrichir, le savoir n'était ancré dans aucune appréhension
de l'expérience. Lorsque le mot ne recouvre pas la chose, pas de
compréhension, et sans compréhension, vanité de l'action.
C'est à un historien de génie, à la fois observateur,
enquêteur et penseur de son temps que l'on doit la première
transmission de ce mot, qui recouvre, à lui seul, tant de richesses
; si le médecin et le philosophe peuvent se rejoindre, c'est d'abord
parce qu'une théorie sans pratique est à la fois non-sens
et contre-sens. C'est dans le lien qui les unit, l'un comme l'autre, au
corps de leur semblable que l'on peut, s'il l'on veut bien s'y arrêter
un instant, trouver matière à entente. Enseigner la philosophie
en faculté de médecine, c'est, pour le médecin, penser
sa pratique, en dehors du cadre de l'urgence, mais c'est aussi, pour le
philosophe, habiter un lieu, des pratiques, rencontrer des hommes dont
le mode de vie, de fonctionnement, dont le regard sur le monde et ses
habitants est bien différent.
Habiter, c'est se sentir chez soi ; ça n'est pas connaître,
encore moins savoir, mais se sentir dans un espace qui nous est familier,
si familier que l'on s'y trouve accueilli parmi des choses et des êtres
qui n'ont pas même à nous reconnaître. C'est savoir
où s'asseoir, se poser, dire, répondre et correspondre.
Habiter, c'est se figurer les choses pour mieux les transfigurer en mots
et en images, c'est leur offrir un sens, leur donner vie. C'est précisément
cette transfiguration qui permet au corps de se sentir chez lui, d'avoir
ses habitudes, de n'exister que parce qu'il est la vérité,
l'expérience de la vérité. Co-habitation que l'on
retrouve chez les philosophes qui pensèrent le corps, les passions
du corps. " L'esprit humain ne connaît le corps lui-même
et ne sait qu'il existe que par les idées des affections dont le
corps est affecté. " Cette adéquation spinoziste entre
le corps et l'esprit, si nouvelle en son temps, à peine acceptée
aujourd'hui par une pensée et une pratique qui lui préfère
la commodité du dualisme, en lui-même répressif (lorsque
l'on est dualiste, blesser un corps ou briser un esprit n'est pas un crime
puisque l'on attente pas à un individu dans sa totalité
de sa personne) rassemble pourtant, elle aussi, médecins et philosophes.
L'individu c'est, littéralement, ce que l'on ne peut diviser. Lorsqu'il
pense l'individu, a fortiori l'individu souffrant, malade, le philosophe
agit. Sa pensée prend corps. En agissant sur un individu, le médecin
fait une action spirituelle. Il pense le corps. Vision idéalement
concrète de la philosophie ? Idéalisation de la médecine
? Pas si l'on considère que c'est dans le même temps, que
l'esprit est restitué à son activité dynamique, qu'il
est ouvert à un objet (ici un sujet, l'homme) qui lui-même
offre un contenu à cette activité, qui est la visée
de cette activité. C'est donc le plus naturellement du monde que
l'esprit est en relation avec le corps. C'est de la nature même
de l'esprit de faire porter son activité originaire sur son premier
objet, qui ne peut être que le corps ; l'esprit est chevillé
au corps, le lien qui les unit est interne et non externe. C'est ce lien-là,
et non l'interaction du corps et de l'esprit qui intéresse davantage
la psychanalyse, lien à la fois harmonieux, désordonné,
instable, mais qui peut se donner à lire, entre les tissus et les
organes, constitués comme des individus. Des êtres qu'on
ne peut diviser. Le corps comme individu global : de Spinoza à
Foucault, la revendication est la même. L'esprit comme corps, l'esprit
comme conscience concernée du corps, réceptive aux modifications
qui affectent ce corps. Conscience des choses, bonnes ou mauvaises, qui
modifient le corps. Unité et dynamisme, lieu où se déploient
les événements, théorie des correspondances entre
le corps et l'esprit, en quoi la démarche médicale est-elle
si différente de la démarche philosophique ? Quelle est
donc l'ultime visée de ces démarches si ce n'est d'offrir
au corps, donc à l'esprit, la persévérance dans son
être, le conatus dont parle Spinoza, la possibilité d'être
et d'exister pleinement en agissant par et sur ce qui nous entrave, corps
et âme?
C'est son aptitude à être affecté qui fait d'un homme
ce qu'il est, c'est-à-dire, un être humain. Il est des affects
créateurs et des affects destructeurs. La vie est emplissement,
la maladie elle-même est emplissement. Dans la maladie, dans la
douleur, nous ne sommes pas autres mais le même - et c'est bien
là le terrible du pathologique -, affecté dans sa puissance
d'agir. La maladie entrave, elle décompose, elle modifie l'allure
de notre vie. Le champ des activités de l'homme malade ou souffrant
est rétréci, l'énergie diminue, la norme intime se
modifie, mais c'est pourtant en elle que l'on puise la force de réaction,
la génération qui repousse la force de corruption, pour
reprendre l'expression d'Aristote. C'est en elle aussi que se trouvent
la force de guérison, à défaut la capacité
d'adaptation, cette " autre allure de la vie " dont parle si
bien un philosophe-médecin, Georges Canguilhem.
Conserver, augmenter, maintenir, favoriser, s'opposer à ce qui
s'oppose, nier ce qui nie : la mécanique, la dynamique, la dialectique
de la pratique médicale comme de l'activité philosophique
sont des variations sur un même thème. Consacrer sa vie à
la philosophie ou à la médecine, c'est bien accorder crédit
(le seul qui vaille) à cette puissance. Non au pouvoir ou à
la maîtrise (puisque l'immaîtrisable de la mort demeure),
mais à la dynamique qui entretient un corps en vie, celle du désir.
Souci de soi ou désir de l'autre, c'est bien dans ce désir
que l'on peut voir se réunir corps-objet et corps-sujet, l'individu
indivisible. Lutter contre les fêlures du corps que sont la douleur
et la maladie, mettre en question la mort, n'est-ce pas là activité
commune au médecin et au philosophe ?
Donner la vue ou élargir le champ de vision, autant de marques
concrètes d'action et de réflexion nécessaires à
la pratique et la formation médicale à l'aube d'un siècle,
qui s'annonce, comme tous les autres avant lui, menacé par le pathologique
sous toutes ses formes. Ne va t-il pas alors du salut de tous d'envisager
une autre économie de l'individu, autrement dit de son corps ?
En vertu de sa nature ambivalente, l'homme est une inépuisable
réserve de signes. Il se cache donc. Il ne se donne ni tout à
fait à voir, ni tout à fait à connaître. Il
n'y a pas de vérité de l'individu, pas plus de vérité
de la philosophie que de la médecine. Contre l'illusion contemporaine
scientifique, technique et ultra- médicalisée - sans oublier
une répartition géo-politique des soins et des traitements
d'une injustice pour le moins scandaleuse - l'individu refuse de se donner.
Tout aussi bien à l'économie politique, exclusivement comme
force de travail, à l'économie libidinale, comme source
de plaisir, à l'économie médicale, comme source de
maladie et de souffrance, à l'économie religieuse, comme
chair corrompue. Reconquérir l'ambivalence de l'individu, plutôt
que de prôner l'individualité ou entretenir l'individualisme,
est bien un exercice sur soi. Le " risque de soi ", dont a parlé
Foucault dans ses derniers écrits, est bien la marque d'adoption
d'une attitude critique qui défie tout phénomène
de domination. Ainsi, ce qui se passe aujourd'hui en faculté de
médecine, et ce qui s'y passera demain, sans retour en arrière
envisageable (?) est-il un permanent exercice sur soi, dont peut légitimement
se vanter la faculté de médecine. Ce permanent exercice
sur soi est une éthique, de celle qui ne se résume pas à
la casuistique, mais qui se donne, au nom d'une liberté pratique,
comme forme de résistance et d'ouverture au monde. Une liberté,
non des intentions ou des désirs, mais choix d'une manière
d'être. L'uvre de la liberté est toujours inachevée,
c'est sans doute là qu'elle trouve son élan, le souffle
de la vie, la dynamique de la transformation historique. Mettre la question
sur l'éthique, en médecine comme en philosophie, c'est poser
la question des pratiques formatrices de l'individu, dans son rapport
au savoir, à la politique et au droit modernes.
Liste des figures:
Sonja près du poêle, photographie
de Annelies Strba, 1986.
|