Carnet
de dessins originaux : " Je risque... "
Brigitte
Nahon
Voilà, déjà cinq ans que je
vis à New York, métropole par excellence où le risque
est omniprésent.
Le risque : force centrifuge invisible, tourbillonnante, sans cesse en
mouvement. C'est ainsi que je le ressens. Je vois sa forme, semblable
à celle de la molécule de l'Adn. C'est comme une somme d'informations
qui génère ainsi mes actions.
Face aux différents risques, je réagis. Agir ou ne pas agir,
en prenant tel ou tel risque ou encore, en n'en prenant pas, il faut choisir,
en tous les cas, une situation.
Un risque me met en mouvement. Mes sens remuent. L'éternelle question
: que dois-je faire ?, anime toutes les liaisons moléculaires de
mon être intérieur vers l'extérieur. Oui, " la
vie est en perpétuel mouvement ".
De toutes les façons, vivre, c'est déjà risquer d'être.
C'est aussi risquer de ne pas être, ou même de ne pas pouvoir
être. Je suis donc je risque ou je risque, donc je suis.
J'ai la chance d'être née un 23 décembre
1960, dans une clinique bien chauffée, éclairée à
la lumière électrique. Je mange à ma faim, bois de
l'eau potable. Je n'ai pas vécu directement de guerre, de révolution,
de répression. Cette ville européenne m'a épargnée
des risques que ma naissance dans un village d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique
du Sud aurait pu entraîner. Peut-être est-ce en partie pour
cela que je peux prendre, de mon plein gré, certains risques ?
A-t-on un potentiel maximal de risques possibles à assimiler avant
leurs rejets ? Je me demande si la peur du vide, de la chute en général,
fait prendre plus ou moins de risques, ou si elle les limite ? C'est au
sommet que l'alpiniste connaît ses capacités, tout comme
le marin sait s'il a bon pied par forte tempête.
Je remecie la vie d'être née dans cette belle région
niçoise, à la frontière italienne, entre mer et montagne,
dans cette zone de limites. J'aime rouler en voiture dans la vallée
de la Roya, où un village sur deux est soit français, soit
italien, au hasard des virages. Cette route de montagnes en lacets me
rapelle également l'Adn, car elle informe. J'aime les rues de Tende,
où les vieilles personnes, assises sur un pliant, vous saluent
d'un Bonsoir, Madame, ou Buona sera, Signora, selon la porte de l'immeuble.
L'effet de surprise est réel. Qu'il est bon de ne pas s'attendre
à ce que l'on va vivre.
Même si c'est paradoxal, j'aime retrouver
un équilibre face à un déséquilibre. C'est
sans doute ce qui me pousse à prendre certains risques dans le
travail.
Dans mon atelier de l'hôpital Éphémère, il
a fallu que j'utilise quatre cent cinquante ufs crus pour arriver
à trouver la série Teicpilrac Eilzao, sculptures exposées
à l'abbaye Saint-André de Meymac, en 1992.
Il a aussi fallu que je remplisse d'eau un certain nombre d'aquariums,
jusqu'à en casser, pour définir mes sculptures de la série
Posyr Lirketche de 1991-92. C'est ce même risque qui me permet d'expérimenter
les limites des matériaux et mes propres limites, pour aboutir
à un résultat plastique satisfaisant. Quitter mon pays natal
est aussi devenu une nécessité, car il m'a fallu risquer
davantage pour aiguiser mes sensations, m'exposer à la vie, à
ses vertigineux paradoxes. C'est à New York que je peux exposer
la quête de ma raison de vivre, dans la réalisation de nouvelles
sculptures, d'autres dessins.
La recherche principale de mon travail est ce ballet perpétuel
entre l'incertitude et la certitude qu'éprouve le spectateur face
à mes sculptures. À leur vue, il ressent un certain vertige,
où il pense perdre les repères habituels de ses connaissances
et de ses sens : il entre dans le paradoxe où le plein devient
le vide, le fragile soutient le poids, et où s'associent des éléments
qui n'ont pas l'habitude de se côtoyer. La sculpture réalisée
pour l'exposition Les Champs de la sculpture 2000, sur les Champs-Élysées,
est l'exemple même de ce concept.
Le risque pris est que le spectateur ne réalise
pas mon intention et passe à côté de mes sculptures,
persuadé de les avoir comprises. Pour éviter ce risque,
il doit trouver sa juste distance à l'uvre et déterminer
son propre point de lecture. Cette distance, en effet, n'est jamais la
même, les seules données fixes étant la sculpture
et le spectateur.
Face aux sculptures de fil de rayonne et d'acier inox poli, de la série
Revinniir Zagaizz , exposées à la galerie Jérôme
de Noirmont, à Paris, le visiteur, selon son acuité visuelle,
aura plus ou moins de facilité à voir qu'il s'agit techniquement
du même fil, que j'écarte, sculpte jusqu'à sa limite,
sa rupture, sa vision. C'est d'ailleurs avec les doigts plus qu'avec l'il
que je le travaille, pour ne laisser que le plus ténu des filaments.
J'enlève sa matière jusqu'à la limite du possible,
tout en risquant de rompre le brin en le manipulant. Je refais ce même
geste comme pour maîtriser ce risque. Pour une même uvre,
je peux le répéter jusqu'à plus de dix mille fois.
Ce fut le cas pour la sculpture de la série Nsglan liberdai, réalisée
sur place à l'atelier du musée Zadkine à Paris, en
1997. Certes, la répétition d'un même risque n'élimine
pas pour autant le risque. Seul, le résultat est hypothétiquement
connu, mais non certain.
Ce qui m'intéresse, c'est une communication réussie qui
me permet de partager la responsabilité de l'existence de mon uvre
avec le spectateur. Ou mieux encore, lorsqu'en retour, celui-ci s'approprie
la responsabilité de la sculpture. Il contrôle alors son
désir de vérifier, de saisir, de détruire.
La situation s'inverse, les repères se brouillent, le spectateur
devient acteur. La chute possible n'est que provisoire. En fait, seule
importe la diversité des instants.
Ce n'est que face à moi-même, seule
dans mon atelier, que je risque ma sculpture en la travaillant.
Là, je diminue certains risques pour en potentialiser d'autres.
Choisir le bon du mauvais. Mais y a-t-il une échelle de valeurs,
une échelle de priorité des risques ?
Quel que soit le risque pris, ne demeure-t-il pas toujours un risque ?
Connaître ses limites et vouloir les dépasser, sans cesse.
C'est tout ce cheminement de la prise de risque : ébranler un premier
équilibre, déstabiliser une situation connue pour trouver
un deuxième équilibre qui m'intéresse. Ma démarche
artistique est sous-entendue par la recherche d'une stabilité toujours
nouvelle, inattendue.
Brigitte Nahon, dite NaHon
New York City, 17 novembre 1999
Liste des figures :
En couverture :Je risque, carnet de dessins
à l'encre rehaussés, 1999
Carnet de dessins à l'encre rehaussés
,1999
1 er tu risques
2 ème elle risque
3 ème il risque
4 ème vous risquez
5 ème nous risquons
6 ème elles risquent
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