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La
flamme de Bruno
Jean-Marc
Lévy-Leblond
Voici très exactement quatre cents ans, le 17 février 1600,
s'allumait au cur de Rome, sur le Campo dei Fiori, le bûcher
où périssait l'un des plus libres esprits de son temps -
et peut-être de tous les temps. Giordano Bruno, né à
Nola, près de Naples en 1548, entre dans l'ordre des Dominicains
; il est ordonné prêtre en 1572. Mais, déjà
novice, il attire l'attention de l'Inquisition par l'originalité
de ses vues et sa critique ouverte de la théologie conventionnelle.
Accusé d'hérésie en 1576, il rompt ses vux,
fuit Rome et entame une vie d'errance, passant d'un protecteur à
un autre, se brouillant avec chacun à cause de son franc-parler
et de son irrespect. Après avoir traversé l'Italie, il parvient
à Genève en 1579, se rapproche des calvinistes qui finissent
par le chasser. On le trouve ensuite à Toulouse, Lyon, Paris, puis
en Angleterre, où il dispute - et se dispute -, avec les professeurs
d'Oxford. Il revient à Paris en 1585, passe en Allemagne chez les
luthériens dont il se sépare aussi. Après Prague
et Zurich, il arrive à Venise en 1591, chez un mécène
qui veut acquérir son " art de la mémoire ", puis
le dénonce à l'Inquisition. Emprisonné à Rome
pendant huit ans, il sera condamné au début 1600. Lors de
son procès on dit qu'il conserva toute son insolence : " Vous
avez certainement plus peur en prononçant cette sentence que moi
en l'écoutant ! ", aurait-il tonné devant ses juges.
Au cours de ses pérégrinations, Bruno
écrivit de très nombreux ouvrages métaphysiques,
théologiques et cosmologiques, dans un style souvent critique et
même satirique. On aura une idée de son ton à la lecture
déjà de quelques-uns de ses titres les plus polémiques,
Le banquet des Cendres (hélas prémonitoire), L'expulsion
de la bête triomphante, La cabale du cheval pégaséen,
Les fureurs héroïques. Même des ouvrages aux titres
plus sérieux, comme De l'infini, de l'univers et des mondes ou
De la cause, du principe et de l'un, restent écrits, sous forme
de dialogues en général, avec une liberté de ton
et une vivacité toujours stimulantes.
Bruno développe dans ses livres une conception du monde résolument
matérialiste et unitaire, qui lui vaudra d'être trois fois
excommunié, par les calvinistes, les luthériens et les catholiques
successivement, mais qui lui gagnera plus tard l'admiration de Spinoza
et de Hegel. Aujourd'hui encore l'Église se défend de l'avoir
condamné pour ses vues cosmologiques, mais bien pour ses positions
hérétiques - comme si les deux pouvaient être séparées,
et comme si les secondes justifiaient mieux le bûcher que les premières
C'est d'ailleurs moins l'hétérodoxie de ses opinions que
sa capacité à en changer qui furent insupportables aux institutions
religeuses. Plus relativiste que sceptique, Bruno écrit en 1588,
anticipant de près de deux siècles sur la tolérance
des Lumières, que sa propre religion " est celle de la coexistence
pacifique des religions, fondée sur la règle unique de l'entente
mutuelle et de la liberté de discussion réciproque ".
Bruno, s'il fait confiance à la raison " de tout un chacun
", méprise les doctes. Aussi s'identifiera-t-il souvent à
l'âne, que son ignorance, sa patience et son obstination constituent
en allégorie emblématique du chercheur de vérité.
Ayant adopté le copernicanisme, Bruno dépassera
le seul héliocentrisme pour se faire l'ardent propagandiste d'un
univers infini, de la pluralité des mondes, et du vitalisme cosmique
:
" Persévère, cher Filoteo, persévère
; ne te décourage pas et ne recule pas parce qu'avec le secours
de multiples machinations et artifices le grand et solennel sénat
de la sotte ignorance menace et tente de détruire ta divine entreprise
et ton grandiose travail. (
) Et parce que dans la pensée
de tout un chacun se trouve une certaine sainteté naturelle, sise
dans le haut tribunal de l'intellect qui exerce le jugement du bien et
du mal, de la lumière et des ténèbres, il adviendra
que des réflexions particulières de chacun naîtront
pour ton procès des témoins et des défenseurs très
fidèles et intègres. (
) Fais-nous encore connaître
ce qu'est vraiment le ciel, ce que sont vraiment les planètes et
tous les astres ; comment les mondes infinis sont distincts les uns des
autres ; comment un tel effet infini n'est pas impossible mais nécessaire
; comment un tel effet infini convient à la cause infinie ; quelle
est la vraie substance, matière, acte et efficience du tout ; comment
toutes les choses sensibles et composées sont formées des
mêmes principes et éléments. Apporte-nous la connaissance
de l'univers infini. Déchire les surfaces concaves et convexes
qui terminent au dedans et au dehors tant d'éléments et
de cieux. Jette le ridicule sur les orbes déférents et les
étoiles fixes. Brise et jette à terre, dans le grondement
et le tourbillon de tes arguments vigoureux, ce que le peuple aveugle
considère comme les murailles adamantines du premier mobile et
du dernier convexe. Que soit détruite la position centrale accordée
en propre et uniquement à cette Terre. Supprime la vulgaire croyance
en la quintessence. Donne-nous la science de l'équivalence de la
composition de notre astre et monde avec celle de tous les astres et mondes
que nous pouvons voir. Qu'avec ses phases successives et ordonnées,
chacun des grands et spacieux mondes infinis nourrisse équitablement
d'autres mondes infinis de moindre importance. Annule les moteurs extrinsèques,
en même temps que les limites de ces cieux. Ouvre-nous la porte
par laquelle nous voyons que cet astre ne diffère pas des autres.
Montre que la consistance des autres mondes dans l'éther est pareille
à celle de celui-ci. Fais clairement entendre que le mouvement
de tous provient de l'âme intérieure, afin qu'à la
lumière d'une telle contemplation, nous progressions à pas
plus sûrs dans la connaisssance de la nature. " (De l'infini,
de l'univers et des mondes)
Certes, il serait très abusif de faire de
Bruno le pionnier de la science nouvelle. Là où Galilée,
de vingt ans son cadet, inaugurera la modernité, Bruno reste lié
à des modes de pensée archaïques. Mais c'est précisément,
par-delà le tribut que commande sa liberté d'esprit en un
temps qui ne la permettait guère, la leçon la plus forte
qu'il nous faut tirer de son uvre. Car les idées nouvelles
ne naissent jamais sous la forme claire et nette que, rétroactivement,
la postérité leur donne. Chez Bruno, ce sont des éléments
d'hermétisme, de magie naturelle, de philosophie néo-platonicienne,
qui se combinent pour produire une conception du monde audacieuse et visionnaire.
Même si on ne peut lui attribuer aucune découverte scientifique
majeure, Bruno a joué un rôle essentiel en préparant
les esprits à la révolution galiléenne. Les nombreuses
découvertes actuelles de planètes extrasolaires, le développement
des recherches sur d'éventuelle formes de vie extraterrestre, comme
le gain de crédibilité scientifique de l'hypothèse
Gaïa constituent un magnifique hommage à sa pré-science.
Mais sommes-nous aujourd'hui, plus qu'il y a quatre
siècles, capables d'entendre les porteurs de ces polémiques
exubérantes, de ces confusions fécondes, de ces archaïsmes
paradoxaux qui préparent l'avenir ? En ces temps de certitudes
prétendument rationnelles, souvenons-nous de ce que nous devons
aux mauvais esprits.
Bibliographie
Giordano Bruno, uvres complètes, collection dirigée
par Yves Hersant et Nuccio Ordine, Les Belles Lettres, Paris 1993-2000.
Liste des figures:
Un graffito, rue de l'Hôtel des postes à
Nice, décembre 1999.
Le flambeau, Odilon Redon, vers 1880, fusain, 32
x 28 cm.
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