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Entre norme et incertitude Henri-Pierre Jeudy Les discours du savoir- expert légitiment
le bien-fondé de la norme, mais dans la mesure où ils se
donnent, dans l'espace public, comme objets de controverses, ils induisent
un scepticisme collectif qui rend difficile l'application des normes.
La crédibilité manifestée à l'égard
des discours du savoir-expert suppose la reconnaissance d'un passage déductif,
de la forme normative imposée par le monde de la science à
l'efficacité pragmatique des normes dans l'environnement. Si le
savoir de l'expert est frappé de suspicion, ce n'est pas seulement
dû à son objet, mais bien plutôt à sa propre
forme prédictive. La scientificité se développant
elle-même dans un cadre normatif, le pouvoir octroyé aux
formes de la normativité collective que produit celle-ci devient
l'objet même de la menace que fait peser l'arbitraire sur l'espace
social. Le passage de "ce qui est" à "ce qui doit être" trouve son archéologie dans les figures destinales que met en scène le langage lui-même. Les systèmes normatifs sont traditionnellement naturalisés, comme en atteste le rythme des saisons. Cette normativité naturelle a toujours été assimilée à la fatalité et à l'acceptation quotidienne de ses manifestations. Quand nous regardons notre propre corps à la surface du miroir, nous acceptons ce qu'il devient, parce que nous avons la certitude qu'il ne peut pas en être autrement, même si l'usage des cosmétiques ou les pratiques sportives nous offrent la possibilité d'imaginer que nous retardons ce qu'il est en train de devenir. Cette logique normative du destin de notre corps nous autorise seulement à penser que nous ne nous laissons pas dominer par la fatalité et la résignation. Mais nous n'ignorons pas pour autant qu'il ne pourra en être autrement à l'avenir. La fatalité contre laquelle nous nous insurgeons n'est pas autre chose qu'une logique normative naturalisée, et nous croyons alors que cette naturalisation, nous l'opérons nous-mêmes afin de nous départir du désespoir de la résignation. Le corps nous contraint à considérer toujours "ce qui est" comme identique à "ce qui doit être", même si nous estimons que nos forces vitales sont en mesure de modifier ce qui devrait être. Cette métaphysique de la naturalisation intrinsèque du destin, on peut l'ignorer, la rejeter comme un archaïsme, elle resurgit malgré tout, parce qu'elle est le seul moyen de donner un sens existentiel au "devoir-être". Et la connaissance scientifique qui prétend rendre prédictible ce qui doit être ne perturbe en rien notre croyance en de telles figures de destinée. La forme normative, inhérente au langage, demeure articulée entre le pouvoir de réfléxivité qu'elle met en scène, et la puissance de l'amor fati. Pour une bonne raison : le lien entre ce qui est et ce qui doit être, s'il demeure toujours présent à la forme énonciative, est réversible. On a beau croire qu'on est maître de soi-même, ce qui doit être précède souvent ce qui est. Ce n'est tout de même pas pour rien que la psychanalyse freudienne a construit toute son aventure sur le fait que, seul, le passé est prédictif. Il n'y aurait pas de jeu entre hasard et destin, s'il n'y avait pas de mouvement réversible entre ce qui est et ce qui doit être. Et c'est dans cette mesure que toute figure destinale peut être pour elle-même l'objet de sa parodie. Quand quelqu'un se met en colère contre les causes reconnaissables d'une catastrophe qui a atteint l'intégrité de son corps, il sait que, malgré les dommages et intérêts auxquels il aura droit, il ne retrouvera jamais sa physionomie. Il est acculé à s'accepter tel qu'il est, et son aigreur deviendra d'autant plus assiégeante s'il songe à ce qu'il aurait été, dans le cas où cette catastrophe ne se serait pas produite. Le normatif n'est que la transfiguration de la contingence, non pas en nécessité, mais en certitude de ce qui est, et qui ne pourrait être autrement. Curieusement, le souci de rendre rationnelle
la description de ce qui nous arrive semble nous convaincre d'abandonner
toute figure destinale, comme si l'acte de décrire suivait un principe
normatif inhérent au langage. Et si cette forme normative du langage
peut prendre une tournure objective et universelle, c'est dans la mesure
où elle se sépare d'un quelconque fatum susceptible de lui
imposer sa finalité. Pourtant, le jeu des intentions dont l'énonciation
ne réussira jamais à se départir, suppose déjà
un pacte avec les représentations inconscientes du destin. Faute
de quoi la normativité inhérente au langage se réduirait
à un système moral de normes imposé au vécu.
Et si elle n'était que cela, on ne comprendrait pas pourquoi elle
hante le langage autrement que sous la forme pure et simple de l'obligation
énoncée. Quand Hilary Putnam dit que supprimer le normatif
inhérent au langage équivaut à un suicide mental,
faut-il penser que, dans un tel cas, le langage serait condamné
à l'unique énonciation de ce qui est ? Si je décris
ce qui est, ma manière de le dire se présente en même
temps comme une façon d'énoncer ce qui doit être.
La forme énonciative du langage serait-elle toujours implicitement
normative ? Cependant, ce lien prédestinal ne disparaît pas grâce à l'assomption de la rationalité scientifique, il n'est que refoulé, toujours susceptible de faire retour. Ce n'est pas la volonté de plier le monde à mon regard qui provoque son retour, puisque nos représentations du monde se conforment elles aussi à des figures normatives. La perception de la nature - bien que celle-ci devienne de plus en plus une production d'artéfacts - impose l'habitude d'un rythme normatif dont la nécessité manifeste ne semble guère pouvoir fair l'objet de controverses. Il en va de même pour certains principes d'existence qui commandent à nos comportements sans avoir besoin même d'être énoncés. Il existe aussi des normes implicites dont la légitimité ne semble jamais être remise en cause. Celles-ci fonctionnent comme des normes naturalisées qui paraissent aller de soi. Et il en va, bien entendu, d'une cohérence elle-même tenue pour naturelle parce qu'elle sert d'antécédence normative au langage. Par exemple, l'idée qu'il soit absolument nécessaire de préserver sa vie est comprise, sans être énoncée, dans la plupart des normes qui régissent notre rapport à l'environnement. Cette idée fonctionne donc comme une norme évidente, qui commande aux autres ou qui confère une finalité indubitable, sans avoir besoin d'être invoquée. L'incohérence d'un comportement que l'on désignera comme suicidaire viendra de cette négation ostentatoire d'une norme naturalisée circulant dans la communauté d'une manière occultée. La norme qui va de soi n'est plus en mesure de faire l'objet d'une controverse, l'arbitraire qui la constitue est tenu pour définitivement résolu. L'obligation de préserver sa vie, quelles que soient les circonstances, renvoie à l'instinct de vie qui commande à la sauvegarde d'une société. L'obligation de ne pas fumer selon des règles appliquées à l'espace public demeure implicitement légitimée par celle de préserver sa propre vie et celle des autres. Si je fume, mon comportement sera jugé comme incohérent puisque je signifie publiquement que je veux ma mort, autant que celle des autres. Ce sont les normes édictées qui viennent alors fonder à rebours la norme originaire, tenue pour allant de soi. Autrement dit, toute l'incohérence que démontre un comportement jugé pathologique puise sa raison dans le retournement de la norme non fondée et pourtant constitutive du dispositif normatif. C'est là une autre manière de prouver sa propre cohérence. Face à un tel vertige des formes normatives, la rationalité contemporaine se fonde sur la mise en rapport de la menace à la norme. L'évidence de la menace, la possibilité d'énonciation de son contenu, justifient la production de la norme. Les menaces pesant sur l'environnement, et sur l'humanité, semblent pouvoir être conjurées par la compréhension mutuelle de certaines mesures bonnes à prendre et à suivre. La dynamique de la production normative dépend de la polyvalence des menaces. Cette organisation rationnelle est cependant confrontée au fait que le principe normatif de possibilité n'est pas toujours applicable. Si l'obligation d'appliquer des normes se heurte à l'impossibilité de son exécution, celle-ci peut être frappée d'annulation. Or, les représentations d'une impossibilité de répondre aux normes, de les respecter, dans la vie quotidienne, sont multiples et viennent autant de la réalité des faits (absence matérielle des moyens d'application) que des incertitudes imaginées. Ce principe normatif de possibilité est sans cesse remis en cause par la disjonction entre le fait et la valeur attribuée à la norme elle-même. L'incertitude est alors utilisée comme un moyen de légitimer l'impuissance tenue pour publiquement intrinsèque au dispositif normatif. Et, du même coup, c'est par son invocation que fait retour l'idée de destinée. Puisqu'il n'y a pas de figure possible pour l'avenir, puisque les normes, malgré leur rationalité, ne permettent pas de le préparer, de le concevoir, l'incertitude vient justifier un relativisme sceptique et ironique. Ce ne sont plus l'accident ou le hasard qui viendraient perturber l'ordre des représentations en imposant la souveraineté de leur puissance extérieure et inattendue, en provoquant les effets d'une altérité radicale, c'est le repli sur la croyance en l'incertitude qui crée une nouvelle ambiance d'esthétisation du monde et de la vie quotidienne. L'incertain se prête à bien des usages. Il peut être cultivé à des fins économiques et politiques pour justifier le laisser-faire, satisfaisant les aspirations d'un néo-libéralisme en quête d'un non-interventionnisme de parade ! Mais cet entretien stratégique de l'incertitude laisse paraître ses propres calculs et se présente comme une parodie des règles du marché. L'incertitude est traditionnellement glorifiée pour être vaincue. Tantôt elle reste préservée, afin d'exciter pour ainsi dire la construction des certitudes, tantôt elle est cultivée comme la figure dominante d'un devenir que l'on a peu de chance de maîtriser. Elle est la métaphore à géométrie variable de toutes nos angoisses. On en fait la représentation d'une issue heureuse de nos malheurs, parce qu'elle rend justement irreprésentable ce que nous avions cru objectiver par la croyance en notre propre travail d'interprétation. Grâce à la reconnaissance impossible de son objet, l'angoisse se soutient de la propre indétermination de ses causes, et trouve en l'incertitude une dimension esthétique. On comprend aussi pourquoi toute interrogation métaphysique puise les raisons de sa stimulation dans l'idée qu'on se fait de l'incertitude. Ce n'est pas la certitude sensible qui calme l'angoisse, elle la fait rejaillir, au contraire, par l'immédiateté de l'anéantissement du sens qu'elle provoque. L'éventualité de la mort, tel le destin assuré de tout homme, entretient au temps présent l'incertitude comme si elle renaissait de ce qui est absolument certain. Quant à l'héritage même des certitudes scientifiques, les hommes de science sont devenus de plus en plus prudents, ce qu'ils tiennent pour certain dépend des conditions de l'expérience, c'est-à-dire du cadre de représentation dans lequel ils tirent des conclusions vérifiables et reproductibles. Lorsqu'ils jouent le rôle d'experts et qu'à ce titre, ils sont conviés à formuler des avis publics, ils ne manquent pas de susciter entre eux de sérieuses controverses. Et l'attente de l'erreur ne stimule pas seulement les mauvais esprits apparemment contents de constater leurs échecs, elle est surtout la manifestation d'un relativisme ambiant qui s'exerce contre le formalisme institutionnel du sens. L'organisation de la normativité collective par les institutions se présente comme une gestion de nos croyances et de nos incertitudes pour le Bien de tous. Et si l'évaluation de nouvelles normes, ayant pour finalité la réduction même de l'incertain, se heurte à l'expression communautaire d'un relativisme sceptique, notre propre incrédulité restera toujours fondée sur la croyance en un moindre mal. Signe de l'impuissance, l'incertitude se résolvait autrefois par la croyance collective en la fatalité divine ou naturelle. La modalité de sa manifestation change quand l'incrédulité collective frappe l'ensemble des idéaux politiques. On peut continuer à l'idolâtrer, en la comparant à un "horizon d'attente", ou en la désignant comme la dynamique du jeu des possibles ; puisqu'elle se prête aisément aux fonctions qu'on lui assigne, elle demeure l'expression de cette angoisse existentielle dont le modèle serait l'avenir incertain et sa cohorte de peurs anticipées. Croyant défier l'auto-réflexivité des systèmes de société, le bon vieux sujet, acculé à être acteur ou citoyen, paraît tantôt adopter une position sceptique et ironique, tantôt se laisser porter par l'engouement collectif pour le spectacle de la commisération publique. Seulement, l'idée même de position du sujet n'a plus aucun sens ! Il ne s'agit pas du spectacle du monde auquel assisterait le sujet présumé en contemplant le défilé des images télévisuelles ou en écoutant les litanies des modèles d'interprétation de ce qui s'est passé, de ce qui advient ou de ce qui arrivera probablement. Cette " société du spectacle ", dénoncée par les situationnistes, a été intériorisée avec ses mécanismes et ses règles, si bien que l'incertitude tient autant à l'indistinction entre sujet et objet qu'à une surdétermination du sujet par lui-même (ce que les sociologues s'acharnent à définir comme " l'individualisme "). Il ne s'agit pas d'une prise de conscience collective qui laisserait croire que les masses (en tant que sujet collectif) seraient désormais capables de ne plus se laisser leurrer en manifestant un scepticisme systématique à l'égard des modèles de représentation qui leur sont infligés. Ce qui caractérise les formes contemporaines de l'auto-réflexivité, c'est le fait que les modalités d'interprétation des phénomènes de société ne se mesurent plus qu'à elles-mêmes. Signe de l'appauvrissement intellectuel provoqué par la consensualité et le relativisme, cette esthétique de l'incertitude est contagieuse, elle envahit tous les domaines, du politique à l'économique, du culturel au social, en accompagnant, tel l'unique supplément d'âme commun, les logiques de la rationalité gestionnaire. Soutenue par la médiatisation universelle et devenue la cause première du ramollissement des cerveaux et des idées, elle n'est jamais menacée, elle naît et renaît de l'éternelle croyance en des retournements de sens. Seule, l'ironie de l'arbitraire qui est à l'origine de toute construction du sens, peut encore ébranler la consensualité des interprétations. Journalistes et professionnels des sciences humaines s'acharnent à le combattre, cet arbitraire du sens, par l'itération affirmative de leurs discours, par le pilonnage de leur interprétation des événements. Rien ne doit échapper à cette entreprise de distribution du sens et à ses modèles de représentation. Dans la conquête de la maîtrise rationnelle du devenir, la compulsion de l'interprétation fonctionne au rythme de cette urgence obligée qui est devenue le moteur de la gestion des sociétés. Qu'il s'agisse de la conservation patrimoniale du temps passé, de la protection sociale et culturelle au temps présent, ou de la sauvegarde de la nature au temps futur, l'urgence de la gestion du temps ne cesse de consacrer l'incertitude, telle une figure suprême de la menace, comme la jouissance esthétique de nos angoisses. Quand on considère avec beaucoup d'idéalisme le développement contemporain des capacités de réflexivité des sociétés modernes, on ne cherche pas à voir combien la normativité est inhérente à la reproduction même de cette réflexivité. On croit que l'environnement s'offre, par la dynamique inter-relationnelle de l'homme et le milieu qu'il met en perspective, comme le mode d'interrogation le plus essentiel pour comprendre la forme elle-même évolutive de la réflexivité. Mais le travail d'interpétation incessant que présuppose la réflexivité finit par entraîner ses propres effets de légitimation, parce qu'il implique nécessairement un passage de la pure hypothèse à la construction normative. Si ce travail demeurait toujours dans l'ordre de l'hypothèse, il menacerait la forme même que peut prendre la réflexivité. Sa finalité normative implicite assure au processus réflexif lui-même des effets de sens déterminants, objectivables, et lui offre surtout un horizon de sens. Cependant, un tel processus ne peut saisir en miroir de ses investigations que ce qu'il se donne comme objet de son interrogation. L'apologie contemporaine de la réflexivité ne permet plus d'imaginer des phénomènes extérieurs, incompréhensibles pour l'entendement humain, qui viendraient mettre en déséquilibre les modes d'investigation eux-mêmes. Par conséquent, la réflexivité épouse sa propre forme normative, au rythme d'une rationalité régulatrice des phénomènes dont la mise en relation spéculaire consacre son auto-légitimité. Ce qui triomphe, comme forme idéalisée de la réflexivité, c'est l'union réussie du spéculaire et de la spécularité, de la mise en relation de miroir et de la conceptualisation. Le vocabulaire conceptuel et institutionnel dit et construit du même coup ce qu'est la réalité. Son usage finaliste ne présente, de toute évidence, aucune possibilité d'énoncé axiologiquement neutre. Et le travail de la théorie, toutes sciences confondues, semble alors accomplir une optimisation de la réflexivité grâce à une vocation thérapeutique qui consiste à produire les armes d'une reconnaissance légitime de la nécessité. Comme le dit Pierre Bourdieu : " Tout progrès dans la connaissance de la nécessité est un progrès dans la liberté possible. " Un tel slogan, expression même de la domination morale des masses, se soutient de cette illusion tenace d'une libération des idéologies par la connaissance. L'apothéose de la réflexivité apparaît avec la certitude d'une production de la norme fondée uniquement sur l'acquisition du savoir. Liste des figures: Agneta, photographie de Paul-Armand
Gette, 1973 |