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La science et l'expertise
sont-elles une limite au débat démocratique ?
Bruno
Escoubès
Bruno Escoubès, qui se présente lui-même
en tête du texte qui suit, nous a quitté il y a quelques
mois. Sa chaleureuse présence, dans les nombreuses activités
collectives auxquels il participait, nous manque. Si nous publions ci-dessous
les notes de son intervention dans une des dernières réunions
auxquelles il participa, au Club Jacques Peirotes, le 28 avril 1999, ce
n'est pas seulement pour lui rendre hommage, mais pour prolonger son action.
Je suis un physicien des particules, chargé
de recherches au Cnrs : j'ai donc passé une bonne partie de ma
vie, en utilisant les accélérateurs du Cern à Genève,
à étudier les structures intimes de la matière, les
quarks et leptons.
D'autre part, depuis une quinzaine d'années, je m'intéresse
aux relations entre science et société, essentiellement
la physique, notamment comme membre du Comité d'action "Physique
et Société" de la Société européenne
de Physique.
J'ai publié dans ce domaine un certain nombre d'articles, ainsi
qu'un livre d'histoire de la physique quantique, en collaboration avec
le professeur José Leite Lopes.
Le titre du débat me laisse perplexe : opposer
science et démocratie me paraît aussi étrange qu'opposer,
par exemple, astronomie et démocratie, ou gastronomie et démocratie.
Comme si deux des activités les plus liées à la singularité
de l'être humain par rapport à l'animal, à sa place
dans l'évolution, la recherche de la connaissance et la quête
des meilleures conditions de la vie en société pouvaient
être antagonistes, comme si l'une pouvait limiter l'autre.
En revanche, que tout pouvoir s'abrite derrière des rapports d'experts
choisis par lui pour justifier, au nom de la science, des politiques décidées
sans consultation démocratique, ceci est une manipulation que les
citoyens se doivent de dénoncer, et que les scientifiques, privilégiés
par leur formation et leur activité, ont l'obligation, peut-être
plus ardente que leurs concitoyens, de combattre.
J'aimerais montrer comment les objectifs de la
science ont pu être détournés par les rapports privilégiés
qu'entretiennent les scientifiques et le pouvoir, et les dangers et catastrophes
auxquels la technoscience, la science appliquée à grande
échelle, a pu conduire. Mais je conclurai dans le sens inverse
du titre : loin de s'opposer à la démocratie, la science
- qui ne fonctionne pourtant pas sur les mêmes principes- est sans
doute le seul outil qui permettra à l'être humain de s'en
sortir. Et que la pire des choses serait de participer au mouvement anti-science
qui, depuis les années quatre-vingt, empoisonne différents
milieux intellectuels occidentaux.
OBJECTIFS DE LA SCIENCE
En suivant Gerald Holton (Science en gloire, science
en procès : entre Einstein et aujourd'hui , Gallimard, 1998), on
peut dire que les objectifs de la science visent à :
- conduire à une connaissance progressivement améliorable,
- accessible à tous en principe,
- basée sur la pensée rationnelle,
- potentiellement valable pour l'ensemble de la société.
Conduire à une connaissance progressivement
améliorable
Le premier point est indiscutable. Il fait implicitement
référence à une réalité extérieure
à l'être humain : progressivement améliorable signifie
que les différents modèles que construisent les scientifiques
pour se représenter la réalité s'approchent de cette
dernière chaque fois davantage, sans pour autant supposer que le
monde réel ne puisse être saisi autrement que par une représentation.
Les modèles ne donnent de la réalité qu'une image
partielle et provisoire : le modèle classique du Big Bang s'interdisait
de décrire ce qui pouvait se passer avant l'instant zéro,
puisque celui-ci était une singularité de la théorie,
un point où toutes les quantités prennent des valeurs infinies.
Une nouvelle version fait apparaître le Big Bang comme l'un des
passages possibles d'un avant à un après. On attend de cette
théorie qu'elle prévoie un résultat expérimental,
une observation astronomique différente de celle du modèle
classique : ce n'est qu'à cette condition que le nouveau modèle
remplacera l'ancien.
Face à ce présupposé de la science - les faits existent
indépendamment de la connaissance que nous pouvons en avoir -,
présupposé qui seul nous permet d'avancer dans notre connaissance
de la réalité, une philosophie postmoderne prône le
relativisme cognitif : quand on étudie l'histoire des sciences,
tout l'accent est donné aux conditions extérieures de la
production scientifique (économiques, sociales, politiques) sans
référence aucune à la logique interne de la discipline
(physique, mathématiques, biologie). La bataille fait rage entre
certains sociologues des sciences et des scientifiques, l'affaire Sokal
en est l'un des exemples.
Accessible à tous en principe
Ce point fait problème. Le haut niveau d'abstraction
des théories physiques du XXe siècle est un obstacle à
leur divulgation. L'attitude de très nombreux scientifiques, selon
lesquels la vulgarisation, la transmission des connaissances, n'entre
pas dans leurs obligations en est un autre. Le manque de coopération
entre enseignants du primaire et du secondaire et chercheurs en est un
autre encore. Incidemment, le programme avancé par Georges Charpak
d'après l'expérience de Leon Lederman à Chicago,
la main à la pâte, pour l'école primaire, faisant
appel à l'expérimentation (par exemple, faire pousser une
plante), l'observation (mesurer sa hauteur à intervalles réguliers
; ou mesurer l'heure d'apparition du Soleil entre l'hiver et le printemps)
; le relevé des observations dans un cahier (qui permet d'acquérir
la maîtrise de l'écriture) ; l'introduction d'un modèle
explicatif (comment croît la plante ; comment la rotation de la
Terre autour du Soleil et l'inclinaison de son axe sur le plan de l'écliptique
sont responsables des saisons) pourraient permettre à l'élève
d'accéder à la joie de connaître un phénomène
biologique ou physique.
On peut remarquer aussi le peu d'espace consacré par les principales
chaînes de télévision aux programmes scientifiques
(à part les films sur les animaux), et le manque total d'intérêt
dans une municipalité comme celle de Strasbourg pour ouvrir un
musée des sciences interactif comme il en existe de nombreux dans
le monde (San Francisco, Minneapolis, New York, Londres, Paris, Barcelone,
Munich), et bien qu'existe depuis presque vingt ans dans cette ville une
association (l'Association pour un musée des sciences à
Strasbourg) où des responsables de musées plus spécifiques
(planétarium, zoologique), des chercheurs du Cnrs responsables
d'expositions itinérantes, s'efforcent en vain d'avoir un local
et un budget minimal pour concrétiser leur projet, budget bien
entendu infime face à celui du Racing ou du musée d'Art
moderne.
Basée sur la pensée rationnelle
Je ne reviendrai pas sur ce qui oppose les scientifiques
aux tenants du relativisme cognitif. Je noterai cependant que les avances,
dans le domaine scientifique, commencent toujours par une phase où
l'imagination, les raisonnements par analogie, la fantaisie souvent la
plus échevelée s'emparent du chercheur et éclairent
le chemin où il s'engage. Imagination visuelle bien souvent.
Ce n'est qu'une fois dessinée une première ébauche
que commencent les procédures de vérification, où
les données se trouvent confrontées aux prédictions
du modèle en gestation, où l'ensemble de la situation expérimentale
antérieure est appelée comme témoin à l'examen
de passage : cette phase, nécessaire, est celle qui sépare
la science de la pseudoscience, cette dernière, le plus souvent,
se limitant à ne garder que les événements favorables
à sa thèse, et éliminant, de bonne ou de mauvaise
foi, ceux qui ne s'y ajustent pas.
Potentiellement valable pour l'ensemble de la société.
C'est bien entendu sur ce point que la distance
entre les objectifs de la science, ceux qui paraissaient évidents
au siècle de Condorcet et de Laplace, et la réalité
d'aujourd'hui semble la plus grande. Nous allons citer quelques-uns des
faits qui ont conduit à ce divorce.
La militarisation des sciences :
Militaires et Scientifiques ont toujours fait bon ménage, les premiers
demandant aux seconds la technologie la plus destructrice que ceux-ci
pouvaient leur proposer, les seconds cherchant dans cette alliance un
pouvoir et une reconnaissance que leurs seuls travaux ne pouvaient leur
assurer.
Si l'on regarde, au XXe siècle, quelles sciences furent mises à
contribution, on note :
La chimie
Les gaz toxiques furent employés :
- En 1915/1918, sur le front nord-est de France, par les Allemands, puis
les Français.
- En 1936, en Abyssinie, par les Italiens contre les Éthiopiens.
- En 1937, en Mandchourie, par les Japonais contre les Chinois.
- En 1942/1945, dans les camps d'extermination nazis, par les Allemands
contre les Juifs, les Gitans, les Slaves, les homosexuels
En 1939
un programme d'euthanasie avait fonctionné en gazant les malades
mentaux allemands et alsaciens, et s'arrêta en 1941, après
la protestation des Églises
- En 1961/1975, au Vietnam, l'aviation américaine utilise les défoliants
contre les Vietnamiens cachés dans les forêts.
- En 1983/1986, en Irak, l'aviation irakienne contre les villages kurdes.
- En 1991, en Irak, l'aviation américaine contre les troupes irakiennes
envahissant le Koweit : ces produits toxiques seraient la source des maladies
contractées par les soldats américains de la guerre du Golfe.
La physique nucléaire.
- 1945, Hiroshima, Nagasaki, l'aviation américaine contre les Japonais.
- 1948/1999, course aux armements nucléaires (États-Unis,
Union Soviétique, Royaume-Uni, France, Chine, Israël, et finalement,
Inde et Pakistan).
Essais dans l'atmosphère, toujours contaminée près
de 30 ans après leur arrêt .
Essais souterrains ; contamination de lacs, d'océans due aux sous-marins
nucléaires coulés ou abandonnés .
Consolidation du rideau de fer derrière lequel se maintinrent,
grâce au complexe militaro-policier, des régimes totalitaires
économiquement et démocratiquement sous-développés.
Ce surarmement réussit à faire imploser l'Union soviétique,
dans des conditions qui entraînèrent une explosion de nationalismes
et une "purification ethnique" dans l'ex-Europe de l'Est (Gitans
expulsés de Roumanie, "purification" ethnique en Croatie,
Bosnie, et maintenant Kosovo).
La course à l'espace
- Les premières fusées supersoniques sont les V2 allemands
(Peenemüde, Werner von Braun, le même qui dirigera le programme
Apollo de la Nasa).
- Le lancement de satellites militaires d'observation vise à rendre
visible chaque centimère carré de la planète. Pour
l'instant, l'Otan n'arrive qu'à une précision de l'ordre
de cent mètres carrés par temps clair, mais en lui donnant
l'occasion de tester ses missiles et ses bombardiers, l'Europe lui rend
un grand service.
Les sciences sociales et biologiques demain :
Les sciences sociales
- Les techniques de manipulation employées notamment par les chaînes
de télévision pour surinformer sans informer, et notamment
en montrant très peu les dommages collatéraux, en cachant
systématiquement le nombre de morts civils et militaires d'opérations
comme les bombardements de Libye, de l'île de Grenade, de Panama,
d'Irak et maintenant de Serbie et du Kosovo.
La biologie
- D'une part, les progrès médicaux dans le traitement des
grandes maladies (cancers, sida, malformations d'origine génétique)
jouissent d'un très bon accueil chez les citoyens. D'autre part,
les problèmes éthiques liés à la procréation
assistée, au clonage, au déchiffrage du génome humain
les préoccupent.
- Mais c'est peut-être le développement des sciences cognitives,
qui réunit sous la houlette des neurosciences des disciplines aussi
variées que psychologie, linguistique, physique statistique, mathématiques
(pour construire les raisonnements), logique (pour formaliser les processus
en jeu), informatique et intelligence artificielle (qui utilise les résultats
des travaux de psychologie et de linguistique), philosophie et anthropologie,
pour reprendre le programme du Cnrs, qui fera le plus grand bond en avant
le prochain siècle. Et c'est dans ce domaine que la vigilance des
citoyens devra être la plus efficace pour défendre tout simplement
la liberté des individus.
Reprenons les mots du généticien Benno Müller Hill
à propos de la cartographie du génome humain :
Ce programme se propose d'identifier les lésions des gènes
impliqués dans les maladies " génétiques ",
celles qui affectent le corps et celles qui affectent le cerveau et l'esprit
: ainsi, à partir de l'Adn des cellules du sang, on pourra prévoir
qu'un enfant qui jouit apparemment d'une bonne santé mourra entre
quarante et cinquante ans d'une forme de la maladie d'Altzheimer présente
dans sa famille, c'est-à-dire lui donner une probabilité
de décès.
On voit tout le profit que pourront tirer de cette information les futurs
patrons et assureurs de cet enfant.
Les catastrophes écologiques :
- Amoco Cadiz, Bhopal, Tchernobyl, accidents de transport : non-application
de règles de sécurité établies lors de désastres
précédents.
- Le sang contaminé : l'irresponsabilité de médecins
acceptant de prescrire un traitement qu'ils savent (ou devraient savoir,
en consultant la littérature médicale) un poison pour leurs
patients.
- La vache folle : la recherche du profit, qui en vient à modifier
de fond en comble l'alimentation des bovins sans accord ( ?) des vétérinaires
intéressés.
- Les organismes génétiquement modifiés : une exigence
minimale, l'étiquetage. Une exigence raisonnable : une expérimentation
contrôlée par des experts de formations différentes,
et un public formé pour poser les bonnes questions (les conférences
de citoyens, comme celle tentée il y a quelques mois à l'Assemblée
nationale).
SCIENCE ET DÉMOCRATIE : QUE FAIRE ?
Ce qu'il ne faut pas faire.
Rendre responsable la science, l'activité
de recherche et la représentation du monde qu'elle offre :
- de l'engagement de nombreux scientifiques dans le développement
et la mise au point d'armes de destruction massive.
- de l'utilisation par les grandes entreprises d'experts qu'elles ont
nommés pour influencer le public et cautionner les choix politiques
des gouvernements qui ont leur appui (exemple de la nucléarisation
à quatre-vingt pour cent de la production d'électricité
en France)
- des catastrophes écologiques bien souvent annoncées par
des écologistes sérieux.
Non pour assurer une rente aux chercheurs et aux institutions qui permettent
cette recherche, mais parce que la science permet à l'être
humain d'exercer un droit inaliénable : satisfaire sa curiosité,
augmenter sa connaissance du monde et des êtres qui l'entourent.
Qui a vu la démarche d'un enfant de deux ans cherchant par tous
les moyens à comprendre comment ça marche, sait de quoi
il s'agit.
Parce qu'elle lui permet d'exercer un autre droit inaliénable,
et consubstantiel avec les règles de la démocratie : le
droit de critique.
Et parce que, face aux différents défis qui pèsent
sur l'humanité, la recherche scientifique est le seul moyen d'avancer
dans la quête des solutions, dans tous les domaines, celui des sciences
dures comme celui des sciences molles ; celui des sciences humaines comme
celui des sciences inhumaines.
Ce qu'il faut faire.
- Au niveau de l'enseignement, favoriser au maximum
les échanges entre chercheurs et enseignants, par des stages réciproques
- des premiers dans des écoles, collèges et lycées
; des seconds dans des laboratoires -, pour mettre au point des structures
d'intervention dans les classes et dans les labos où s'échangent
les expériences .
- Organiser des " conférences de citoyens ", comme celle
qui réunit une quinzaine de personnes qu'intéressait par
problème des organismes génétiquement modifiées
par l'Office d'évaluation technologique de l'Assemblée nationale,
dûment préparées durant trois week-ends aux tenants
et aboutissants de la question, et donc aptes à poser aux experts
et aux contre-experts les questions pertinentes, au cours d'un débat
public.
- Améliorer au niveau des médias, tant celui de la presse
écrite (courrier des lecteurs, tribunes libres) l'expression critique
et la donnée d'arguments souvent cachés parce que gênants
pour les décideurs, qu'à celui de la télévision,
au niveau des associations.
- Enfin, concernant les chercheurs, ouvrir des voies nouvelles de recherches
appliquées, visant à répondre aux problèmes
qui obsèdent notre société, comme l'est, par exemple,
celui des déchets nucléaires et des risques de catastrophes
du type Tchernobyl : c'est ce qu'a entrepris Carlo Rubbia et son équipe,
avec son projet de réacteur piloté par un accélérateur,
et susceptible à la fois de produire de l'énergie et de
désactiver certains déchets de très longue et intense
radioactivité.
C'est ainsi que la science peut aider à
conforter la démocratie, alors que les méthodes de chacune
sont bien distinctes : ce n'est pas la majorité qui a raison dans
une discussion scientifique, sinon celui qui propose le modèle
le plus explicatif et le plus prédictif, même s'il est seul
contre tous. Néanmoins, tout scientifique sait qu'il est avant
tout un citoyen, et que son devoir, dans son domaine et hors de son domaine,
est de lutter pour une société plus juste, une société
qui lui permette de pratiquer l'un des plus beaux métiers qui soit,
le rendant redevable devant ses compatriotes d'une dette envers elle.
Bruno Escoubès
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