|
Fascination
de la narcose sociale
Un risque majeur pour le collectif-monde ?
Denis
Duclos
Vie et fascination de la mort au seuil du XXIe siècle
Être un vivant humain en ce début
de millénaire confronte chacun à deux tendances étroitement
liées :
- Une immense pluralité d'identités, de moyens, de dispositifs,
d'imaginaires, de projets, au point que nous ne disposons guère
de concepts pour exprimer cette explosion anthropique liée au refus
de la mort, et à l'espoir de repousser sans cesse les limites de
l'expansion humaine dans tous les domaines.
- Une non moins extraordinaire fascination pour la complétude,
le contrôle, l'équilibre, l'arrêt des mouvements trop
libres ou trop énergétiques. L'obsession de la mort, à
la fois redoutée et attendue, se signale par toutes les formes
de la narcose sociale que nous déployons ensemble pour durer sans
souffrir ni penser (et dont l'univers médiatique est peut-être
la quintessence).
Il faut rendre compte du nouage de ces deux tendances, en apparence opposées.
Le capitalisme obsessionnel
On peut admettre que le capitalisme mondial, libéré
des objections régionales des socialismes étatiques, résume
en son sein le rapport prédominant entre ces deux orientations.
C'est que le capitalisme n'est pas un mécanisme amorphe : c'est
une dynamique sociétale, une orientation en cours, un idéal
en marche. C'est le collectif mondial contemporain, le référent
de l'humanité elle-même. Qu'est d'autre le capitalisme, sinon
le mouvement même d'unification de l'humanité par l'argent
? L'argent, libéré des limites contingentes des monnaies
métalliques ou de papier, devient en effet, à proprement
parler, la circulation même du désir humain entre les membres
de l'humanité. Argent et humanité ne font plus qu'un, se
devant réciproquemement leur unité.
Autant dire que le capitalisme n'est pas - ou n'est plus - une force libératrice
explosive des énergies humaines. Il est bien plutôt l'interdit
majeur de précipitation de ces énergies vers des projets
hardis, nécessairement aventureux, disparates, contradictoires,
rêveurs. En ramenant toute activité, tout élan, tout
investissement, tout projet à la forme argent de la plus-value,
le capitalisme est devenu un régulateur social de plus en plus
central. Il bride les désirs, les maîtrise et les modifie,
comme l'avait vu Tocqueville, autour d'une certaine médiocrité
des dépenses, d'une distillation des passions. En même temps,
il continue d'attiser les concupiscences (autour des "miracles"
de la science), mais c'est pour les ramener à de petites jouissances
mesurées, réparties, sans risque pour la rotation rapide
et régulière de l'argent.
C'est la rançon de l'unité humaine : en donnant à
voir la limite des exotismes, en égalisant et en échangeant
toutes les formes possibles de tourisme, c'est-à-dire d'évaluation
réciproque des valeurs d'autrui, le capitalisme affaiblit l'amplitude
de déploiement du désir. En généralisant les
valeurs de consommation moyenne, il atténue les différences
entre les valeurs d'usage, vide de sens les compétitions pour les
biens rares ou exceptionnels, en faisant apparaître leur pure fonction
de spéculation ludique, pour des élites elles-mêmes
strictement définies par leur disposition de masses abstraites
d'argent.
L'abstraction monétaire ayant de moins en
moins de contrepartie intéressante dans les objets réels,
l'avant-garde capitaliste se détourne peu à peu du beau
risque et de l'aventure extraordinaire (même si elle est encore
partie prenante des avancées de l'électronique ou des percées
de la génétique), pour se consacrer aux formes destructives
de l'excédent de valeur (comme le poker financier international).
Ensuite, la destruction atteignant elle aussi des limites, la même
élite se reconvertit plus ou moins lentement dans le contrôle
du fonctionnement. Nous passons, peut-être sans nous en apercevoir,
d'une société de profit à une société
d'information, c'est-à-dire surtout de fonctionnement et de contrôle.
Comment s'effectue cette évolution ? Pourquoi est-elle inéluctable
? Vers où nous entraîne-t-elle ?
Il faut rappeler que seul le différentiel de valeur crée
un courant de convection assez fort entre pauvreté et richesse,
en instituant une sorte de pyramide universelle, dont, constamment, les
plus riches sortiraient par la pointe alors que les plus pauvres y entreraient
par la base. Tout le jeu de la valeur serait résumé par
ce moteur d'une comparaison calculable entre ceux qui n'ont pas et ceux
qui ont. Lorsque le désir créé au sommet faiblit
(car la bourgeoisie bien établie n'a plus grand chose à
prouver à soi-même et aux autres), il n'existe qu'une seule
autre manière de conserver l'énergie de l'influx sur lequel
repose toute la circulation de capital : recréer de la pauvreté
à la base du système.
Fabriquer de la pauvreté "désirante" à
la base du capitalisme résulte à son tour d'une combinaison
de deux méthodes, absolue et relative : la méthode absolue
est une destruction spéculative de la richesse accumulée
; la méthode relative consiste à faire payer le prix de
cette destruction soit aux économies créditrices (comme
l'Europe ou le Japon, qui financent les riches joueurs endettés),
soit à certaines parties défavorisées des populations.
Ces mécanismes classiques sont connus, de
même que leurs dangers : la révolte sociale, dont les états
socialistes et communistes du XXe siècle ont été
des effets indirects, et qui ne sera sûrement pas supprimée
des modalités possibles de l'action humaine. D'autant qu'un risque
encore plus grand guette le capitalisme en l'absence de révolte
: le confinement de masses humaines dans un semi-esclavage, incompatible
à son tour avec la croissance, c'est-à-dire avec l'aspiration
de la base dans le mouvement convectif vers le sommet. C'est que la pyramide
en mouvement (modèle de l'Amérique du Nord exporté
au monde) peut toujours devenir une pyramide immobile (castes indiennes
ou nuancier racial brésilien). Il est même possible que ce
destin civilisationnel ne soit jamais conjurable très longtemps.
Pour une raison simple : le système ne fonctionne que si les nouveaux
pauvres entrants ne sont pas les anciens riches sortants. Car alors, les
participants s'entendraient pour bloquer le circuit à des niveaux
majoritairement raisonnables, plutôt que de viser leur propre chute
sociale en bout de piste.
Or, si le flux de désir peut facilement
continuer dans une Amérique exemplaire, important toujours des
masses considérables d'immigrants, et exportant du dollar, il devient
beaucoup plus problématique au niveau de la planète, qui
ne connaît ni entrants ni sortants, et pour laquelle son caractère
de jeu à somme nulle pourrait bien se révéler plus
rapidement que prévu. Pris entre les deux extrêmes d'un chaos
d'initiatives démesurées (comme le furent encore au XIXe
siècle l'équipement ferroviaire des colonies africaines
ou celui de la Sibérie, ou au XXe siècle, l'engouement des
élites techno-militaires du tiers-monde pour les barrages géants),
et d'un marasme involutif, autophagique, le capitalisme mondial est donc
en train de devenir équivalent à la notion de contrôle,
car sa survie est elle-même conditionnée par la régulation
de long terme et de portée universelle de son propre mécanisme.
En d'autres termes, le collectif capitaliste se ferme autour de son énoncé
constitutif (l'ascension sociale indéfinie des masses), afin d'en
assurer la répétition pérenne. D'où les progrès
de l'obsession sécuritaire dans de nombreux domaines : parce que
le capitalisme n'est rien d'autre qu'un énoncé de l'accord
des participants à "l'humanité" autour du marché,
il ne peut désormais s'adapter au mouvement irrésistible
de la vie que dans les limites de sa propre répétition.
Parce que le capitalisme n'est que tension militante vers l'unité
par l'abstraction comptable, il ne peut être en même temps
militantisme de l'aventure scientifique ou culturelle. C'est la raison
pour laquelle il freine désormais les prouesses et les défis
(alors même que les menaces militaires nucléaires semblent
s'éloigner), pour se consacrer à la visée obsessionnelle
d'une mise en circulation générale et contrôlée
des valeurs et des êtres. Ainsi préfère-t-il de loin
la vieille automobile polluante au TGV ou au paquebot solaire, et le téléphone
portable à l'autonomie technique des villages. Il préfère
appliquer la télématique à l'organisation d'un marché
mondial, plutôt qu'à l'invention des robots anthropomorphes
qui fascinent tant les Japonais, désormais seuls héritiers
de la vague de rêves de science-fiction qui prévalut après
la deuxième guerre mondiale. Le capitalisme connaît une sorte
d'arrêt sur l'image... du capitalisme.
Les buts inavoués du collectif-monde
Il serait réducteur d'attribuer cette résistance
à l'avenir au simple principe du profit. Le capitalisme n'est pas
la chose des capitalistes : c'est la chose de tout le monde, en tant que
chacun préfère que triomphe pour tous le discours absolutisant
le marché. C'est en tant que cette chose est désirée
par tous et pour tous, qu'elle s'impose comme résistance massive
à ce qui pourrait l'ouvrir au dépassement. La pensée
unique ne fonctionne pas seulement comme propagande imposée : elle
séduit comme pensée unifiante, parce que l'unification est
l'idéal par excellence de tout collectif, et que nous attendons
du collectif universel qu'il satisfasse notre attente sur ce point.
C'est parce que le capitalisme comme énoncé
du collectif-monde est devenu son propre fonctionnement, sa propre visée
pérennisée, que se multiplient en son sein les phénomènes
contradictoires, à la façon dont les tics, le bégaiement
ou les rituels figent le vivant en proie à la névrose obsessionnelle.
Ces contradictions ne sont plus des signes d'un mouvement, encore moins
d'une appréciation mesurée des risques et des avantages
du progrès, mais sont, au contraire, les symptômes d'une
hésitation érigée en finalité : il s'agit
de plus en plus souvent pour le système de reprendre d'une main
ce qu'il a donné de l'autre, car seule la résorption de
l'énergie humaine sous forme comptable abstraite l'intéresse,
et non les éclats libérateurs.
Ainsi, par exemple, du destin du papy boom, symptôme d'un droit
à vivre que la science a plus étendu que jamais, mais qui
se trouve aussitôt retourné en devoir de " mourir dans
la dignité " à l'aide de cette même science.
Autre exemple : la catégorisation d'une jeunesse aux désirs
consommatoires supposés sans bornes, mais qui est aussitôt
vouée au redressement judiciaire, si elle prétend passer
à l'acte hors des codes sécuritaires ou moralistes. Ou encore,
une liberté de choix sexuels exaltée, publicisée,
mais qui est immédiatement transformée en délinquance
monstrueuse dès que la libido s'appliquerait, dans le réel,
à autre chose qu'à saliver devant les nouveaux produits
que propose par le commerce patenté.
Ce nouage contradictoire révèle la
forme présente de la pulsion de mort dans la culture. À
la fois monétaire et technologique, le collectif contemporain ne
souhaite pas seulement capturer dans la circulation la haine meurtrière
ouverte, le malheur ou la misère. Il désire aussi user des
miracles techniques pour abolir le foisonnement immaîtrisable de
la vie et de la liberté.
On ne cessait de l'oublier avec l'éloignement des grands massacres
internationaux de la première moitié du XXe siècle
(avant que la guerre portée en Yougoslavie nous le rappelle) :
vitalité et désir de mort ne s'opposent pas en soi. Au contraire,
ils peuvent converger dans les énoncés collectifs. Si vivre
sa destinée dans des rencontres humaines sans garantie intimide
la plupart d'entre nous, la combinaison du plaisir corporel et de l'idée
radieuse partagée - ce que la psychanalyse a nommé la jouissance
- attire sans répit, et sa promesse instituée par la foule,
la secte, le jeu de rôles, le parti, la nation, le groupe multinational
ou le bouquet de médias, rassemble toujours davantage d'adhérents,
passifs ou militants.
Désormais, l'humanité, instituée en tant que telle
par l'invention du crime qui la viserait, paraît devenir le plus
grand collectif possible, doté d'une capacité d'action sur
ses membres : c'est aussi à ce niveau que se propage la plus forte
aspiration au rassemblement unitaire et à la production de ses
preuves. Nous nous mobilisons pour éteindre les derniers foyers
de haine atavique, au nom d'une urgence d'humanisation globale, sans jamais
interroger en nous ce besoin de juger férocement les résistances
locales.
Chacun croit ignorer le but fatal de la mobilisation
la plus joviale (telle manifestation sportive mondiale), la plus nécessaire
(celle du collectif de harcèlement productiviste, au nom de la
propriété des actifs financiers), la plus morale (le procès
en sexualité du président de la "superpower"),
ou la plus juste (le bombardement chronique de petites nations par des
Alliés supposés incarner l'ordre mondial). Mais ce refus
de savoir n'est que ruse de la passion : elle lui donne toute sa force
d'innocence apparente. C'est en déguisant la finalité secrète
de toute représentation idéale globalisante (du nouvel ordre
économique, de l'humanité comme instance suprême ou
de l'Amérique comme leader maximo, des nouveaux devoirs de prévention
et de transparence morale du sujet, des nouvelles normes universelles
de la sexualité, etc.), que nous progressons efficacement vers
un dénouement secrètement désiré : rejoindre
un état d'innocence de masse, nous venger enfin ensemble de notre
propre incapacité individuelle à assouvir nos penchants
innommés.
Libérés de nos désirs libidineux pour devenir anges
de guerre, nous inaugurons l'ordre du nouveau millénaire qui ne
saurait être peuplé que d'êtres bons, corps et esprits
réconciliés au sein de la superpuissance mondiale (pour
reprendre l'intéressante expression de M. William Clinton). Les
corps pacifiés, les esprits béatifiés seraient enfin
délivrés de tout souci d'identité propre grâce
à Internet, ce nouveau squelette externe de l'espèce humaine.
Ce serait le temps de la communication, de l'accès tant rêvé
à l'universel.
Nous masquons ce souhait fusionnel sous le culte du prodige technico-commercial
ou les fastes des rituels universalistes, et nous nous abandonnons enfin
corps et âmes à la puissance dominatrice. En nous cachant
les uns aux autres notre sourde envie de léthargie collective pour
ne pas vieillir un par un, en taisant notre besoin de nous décharner
dans la bonne conscience globale, plutôt que de vivre les résistances
de nos corps au symbole, nous mettons, avec une rage qui s'ignore, nos
énergies vivantes au service du Maître absolu. Nous attendons
de lui qu'enfin Nature et Culture, l'innommable Vie et le Symbolisme invivable,
se réconcilient pour s'amalgamer, sans plus personne pour en maintenir
un savoir critique, une limitation locale.
Mais où cela nous mène-t-il ? Quand
d'ultimes Serbies auront été corrigées de leurs dernières
envies de "purification ethnique", quand toutes les souverainetés
résiduelles auront été absorbées dans la souveraineté
de l'unique puissance mondiale, quand le désordre des anciens dispositifs
étatiques aura laissé place au brassage sans frein des valeurs
marchandes, quand les poches de pauvreté finiront, elles aussi,
par être emportées dans le mouvement, devenant sporadiques
et aléatoires comme les taches à la surface du Soleil, que
nous restera-t-il à désirer ?
Comme le disait Bertrand Russell, à l'heure des euphories qui précédèrent
le dernier conflit mondial : " Dans nos rares moments de bonheur
parfait, il est naturel, comme Othello, d'aspirer à la mort, puisque
nous savons que le contentement ne peut durer. Nous en avons besoin, parce
que le bonheur durable est impossible pour les êtres humains, et
que Dieu seul peut connaître une totale félicité,
puisqu'Il est le royaume, et le pouvoir, et la gloire. "
Il est vrai que quelque chose nous sépare
encore du bonheur si proche d'une humanité enfin réalisée.
C'est même à cause de cet écart frustrant que nous
nous autorisons à attaquer ceux à l'entêtement desquels
nous attribuons le retard du parachèvement attendu : patriotes
butés, jeunes et moins jeunes "sauvageons", enseignants
et chercheurs publics impavides sous les insultes, artistes persistant
à crier dans le silence ouaté de l'Agence de presse mondialisée.
Seuls ont grâce à nos yeux ceux que, après les avoir
réduits - ou fait réduire - à l'état de victimes
pantelantes ou de quémandeurs misérables, nous jouissons
de voir mourir ou dépérir, tout en accusant leurs bourreaux.
C'est l'épouvantable perversion inconsciente de l'humanitaire,
qui se nourrit de bombes, de blocus, de guerres civiles induites, provoquées
ou sciemment financées, pour mieux prolonger le délice de
sa bonne conscience.
On pourrait, à voir l'énergie que nous consacrons à
cette débauche agressive, penser que nous préférons
ralentir à l'infini le mouvement vers la société
globale, de façon à profiter le plus possible des attaques
impunies que nous permet la fiction d'une chasse aux dernières
délinquances.
C'est sans doute vrai, mais ces représailles
et rétorsions indignées, elles aussi, font désordre
: à terme, les milices armées et civiles chargées
d'exploiter la terreur jusque dans l'intimité des pratiques sexuelles,
devraient elles-mêmes être rappelées à l'ordre
pour qu'enfin l'empire de la narcose sociale puisse s'imposer dans toute
sa glaciale majesté. Si toute figure collective ou solitaire de
la résistance politique au marché nous paraît obscène,
voire criminelle, au point que nous puissions parfois envisager une juste
guerre, voire une "bonne" issue nucléaire au conflit
opposant l'humanisme aux obscurs régimes nomenklaturistes (dûment
démonisés), nous construisons en même temps, sans
plus tarder, le genre de paradis dont ils nous séparent. Jamais,
peut-être, n'avions-nous été conviés avec autant
d'insistance à vivre le tiède collectif dans sa splendeur
hallucinée. Jamais n'avions-nous été, sous le manteau
des humanismes abstraits, désormais au pouvoir sur des continents
entiers, aussi instamment invités à tirer sur tout ce qui
dérange notre céleste obnubilation de circulation comptable.
Plus grandit la part des informations consacrées au suivi des flux
économiques, plus s'impose le flot d'affirmations narcissiques
de la marchandise appelée publicité, plus se déploie
la numérisation dans l'interprétation virtuelle des sons,
des images et des mouvements, et plus nous nous hâtons d'effacer
ce qui semble faire encore obstacle au comblement du monde par la seule
métaphore du calcul abstrait.
Cet énoncé collectif (qu'Ulrich Beck a nommé "
l'autre modernité ", mais que nous devrions plutôt appeler
la modernité terminale) revient avec toujours plus d'amplitude
à l'assaut des pluralités culturelles, ethniques ou nationales,
des libertés, des tolérances, des vies privées. Sa
mythologie ultra-libérale est peut-être encore plus totalisante
que les rêves qu'elle a cru vaincre, tout en les réexcitant.
C'est en elle, en effet, que s'actualise l'idéal d'une société-monde-machine
qui pourrait fonctionner seule, usant des intentions de ses membres "libres"
(mais parfaitement gouvernés par l'argent et les procédures
informatisées) comme d'un carburant des dispositifs de régulation
interconnectés. Voici enfin l'énergie humaine complètement
retournée contre elle-même, réalisant la vision hobbesienne,
sans l'intermédiaire superflu des autoritarismes étatiques.
Voici définitivement réduite la querelle des universaux,
puisque dans la société informationnelle, la pensée
épouse enfin le réel : la merveilleuse servilité
des électrons y traduit à la fois le réalisme scientifique,
l'empirisme machinal efficace, et le nominalisme des fictions langagières
utiles. Enfin, loin des disputes philosophiques délaissées,
s'actualiserait le savoir absolu : à la fois vrai, pratique et
bon.
Au-delà de la narcose
L' énoncé sous-jacent de l'époque,
produisant la fin de sa propre histoire par l'automatisme des marchés,
vise non pas tant la mort physique que l'absence du sujet, dissous dans
la morale monétaire cybernétisée.
L'assoupissement du système sur son propre fonctionnement n'est
cependant qu'un risque intermédiaire. Ce qu'il met en perspective
fatale, c'est l'immobilisation réciproque au sein du grand Tout.
Or ce sommeil, par définition, est sujet à d'insupportables
réveils, tant qu'il n'a pas atteint la nuit sans étoiles,
cette éternité sans durée que Socrate, envisageant
sa mort, appelait " le grand Roi ".
L'idéal narcotique refoule ainsi de plus en plus mal un désir
plus mortel encore : l'attaque des corps vivants, de l'espèce finalement
accusée d'être ennemie de l'individuation et de la liberté.
Car c'est bien cette idée qui prend peu à peu figure au
cur du fonctionnement post-moderne d'un monde-société
unique : son "corps", constitué de l'immense nombre des
corps humains vivants, semble se destiner à la simplification et
à l'épurement de ses différences internes. L'actuelle
désertification du champ intersubjectif appelle en silence, dans
son horreur même, un émondage programmé de la masse
-supposée toujours trop nombreuse, trop dépensière,
trop improductive, trop dangereuse, trop voluptueuse, trop polluante -
de l'humanité. Elle assouvit ainsi, bien à l'abri de la
political correctness, de la responsabilité civique, de l'obsession
victimaire, voire des appels les plus véhéments aux droits
universels de la personne humaine, l'éternelle envie d'abolir les
divisions intimes de la subjectivité dans l'image unaire supposée
coïncider exactement avec un être de pensée : l'homme
idéal, en harmonie avec la nature. Ce fantasme, secret mais si
répandu, encourage la course à l'autodestruction du collectif
humain, sous des formes plus efficaces encore que la nucléarisation
jadis promise (et peut-être demain enfin délivrée
à la Chine ou ses alliés) par quelques stratèges
déments.
Ainsi, du thème récurrent de la pandémie déclenchée
par un virus grippal manipulé, dont on nous anonce déjà
- millénarisme oblige - qu'il proviendra d'une mutation survenue
dans un élevage de porcs ou de poulets asiatiques (voire belges
) !
Or, qui ne voit, au moment où sont minutieusement détruits
les rares ateliers irakiens ou soudanais d'agrochimie, que c'est seulement
dans l'immense résille de laboratoires paramilitaires occidentaux,
et spécialement américains, que l'issue "anthropocide"
à la présente histoire humaine est devenue possible ?
Pour envisager le vrai crime contre le genre humain, crime global et unitaire
par définition, c'est donc moins du côté de pauvres
dictatures dûment tiers-mondisées qu'il faut tourner nos
regards vigilants, que vers la world superpower, vers le super-collectif
indifférencié, travaillé aujourd'hui plus que jamais
par l'eschatologisme, et par un désir avoué d'achèvement
de l'histoire.
Suspendre le cours de la suicidance collective
?
La vie ne s'oppose au miroitement fascinant où elle se perd, qu'en
brisant la continuité du récit collectif en marche vers
son épurement conclusif, son angélisme péremptoire,
sa distribution finale, son uniformité létale.
Mais est-il possible de contribuer à interrompre - fût-ce
un moment - les tentations anthropocides du collectif global contemporain,
en analysant la volonté qui y est à l'uvre, et, du
même coup, en signalant la trace d'alternatives plausibles à
son cours fatal ?
Toute proposition collective rencontre deux genres d'obstacles ou de freins
: des objections et des suspensions.
La conversation démocratique admet que la contradiction, le contre-pouvoir,
ou sa variante économique, la concurrence, dissuadent de se laisser
entraîner sur la pente fatale vers la fusion ou le monopole. Toutefois,
ces objections, si elles en freinent le cours, collaborent aussi au parachèvement
tragique d'un énoncé, qui, se nourrissant d'elles, se montrera
finalement assez consistant pour leur survivre en les absorbant. Ainsi,
par exemple, de l'objection communiste au capitalisme, qui, en exigeant
un contrôle politique de l'accumulation ne réussit qu'à
faire apparaître le caractère encore plus injuste des rentes
de pouvoir administratif. Ainsi encore de la régulation des concurrences,
qui produit inéluctablement un monde que dominent quelques mastodontes
économiques.
Si elle n'est pas simple refus porté au niveau du combat victorieux,
l'objection au projet fusionnel ne suffit donc pas : ce n'est pas en contrariant
le cours d'un fantasme de masse, que l'on peut éviter qu'il ne
s'affirme avec sans cesse plus d'arrogance dans des voies nouvelles, pour
ainsi dire déblayées par le travail de la contradiction
elle-même.
En revanche, la proposition collective peut se trouver suspendue par d'autres
récits, et surtout d'autres interrogations. Certaines interventions
mettent au jour son inconsistance interne, provoquant une érosion,
un bloquage, un effondrement, une dissémination, ou encore un déroutement
du projet vers d'autres motifs de groupement. Le temps que la démarche
suspensive fasse effet, la mode a pu changer, et la pression militante
pour imposer un modèle global reflue, laissant à nouveau
le champ de bataille en proie à la pluralité.
Étrangement, c'est souvent une fascination fusionnelle plus forte
que celle du collectif qui permet sa suspension. Exemple classique : un
certain narcissisme, solitaire ou amoureux, peut parfois se révéler
"plus fort que la mort", plus captivant que la puissance létale
du "jouir-en-foule" via l'argent. L'amour (de soi dans le personnage
aimé, ou dans la relation spéculaire en l'autre) peut servir
au drogué d'échappatoire à la maîtrise adorée
du piston de la seringue, maîtrise qui ne va pas, d'ordinaire, sans
le rituel du groupe des sectateurs en toxicomanie. L'amour peut aussi
être, pour le paranoïaque, une diversion au plaisir de s'unifier
à l'encontre du monde, ou pour les névrosés, une
alternative salvatrice aux jeux laborieux (et finalement obsessifs) de
leurs atermoiements intimes. Même dans la secte au séduisant
gourou totalisant, ou dans la horde fasciste de Salo (vue par Pierre Paolo
Pasolini), l'amour d'un membre pour un autre cristallise parfois une force
d'ouverture à l'autre, que la puissance collective devient impuissante
à défaire, se dévoilant du même coup comme
vain forçage.
Faire couple peut ainsi faire échec au plus grand collectif, en
lui opposant non pas une raison, mais son propre aveuglement.
Malgré tout, c'est bien alors la pluralité
(ce concept arendtien essentiel), qui apparaît sur la scène,
travaillée par le combat des narcissismes, pluralité "affine"
à la suspension du collectif, parce qu'elle n'est pas seulement
structure de controverse (intériorité structurale), mais
ouverture radicale au changement imprévu du jeu entre personnes
ou personnages, au dépassement des cristallisations macro-identitaires,
au passage d'un collectif à d'autres.
Il n'y a, naturellement, aucune garantie de succès d'une méthode
(l'objection) ou de l'autre (la suspension), et, si elles contrarient
la suicidance collective, les solutions intimes, rares et arbitraires,
n'ont en général que peu d'impact sur les comportements
de masse.
L'histoire nous avertit en outre que le risque de la suspension d'un fantasme
est plus grand que celui de la simple objection : ceux qui s'avancent
pour surprendre l'inconsistance d'un énoncé collectif, seront
probablement saisis en objets de haine par les membres conformes, et même
par les objecteurs, parce que ce dévoilement les prive de jouir
impunément (c'est-à-dire ensemble) d'une agression inconsciente
bien organisée d'autrui ou de soi-même.
La haine collective envers le porteur de vérité
ne se déclenche pas seulement lorsque les collectifs sont distincts,
denses et structurés (groupes militarisés, communautés
sectaires, polices dictatoriales, foules racistes, etc.), mais peut-être
encore davantage quand un idéal se porte au pouvoir sans code de
distinction sociale ou idéologique, au travers du plus vague humanisme.
Comme nous le voyons encore aujourd'hui, l'accusation, le signalement,
la délation, qui inaugurent les processus de "fascisation"
de n'importe quel peuple, commencent souvent innocemment à partir
des indignations ou des intérêts les plus légitimes
des bons citoyens les plus variés. Ainsi, les médias, vecteurs
suractifs de l'actuel affaissement vers le trou noir de nos cultures,
procèdent-ils à petits pas précautionneux en rassemblant
les vindictes diffuses autour d'énoncés toujours plus agressifs,
par exemple, en traitant en criminels potentiels - ou réels - tel
militant " violent ", tel artiste " outrancier ",
tel sportif " dopé ", tel aventurier " irresponsable
", tel jeune " sauvageon ", tel vieux " privilégié
", tel père " abusif ", tel ministre " empoisonneur
", tel chef d'État " violeur "" ou " autoproclamé
", etc. Ce qui leur permet de ne pas critiquer, en vis-à-vis
des personnes qu'ils diffament ainsi, les mécaniques collectives
auxquels elles résistent, ou dont elles sont au contraire les symptômes
: pouvoir spéculatif généralisé, oppression
patronale, ordre moral, star-système corrompu, politique de discrimination
et d'exclusion, folie sécuritaire, orgueil ethnique, désastres
de l'autorité parentale, industrialisme du vivant, etc.
On peut même constater que plus un grand collectif avance dans son
homogénéisation, et plus il devient sensible à toute
mise en cause, même inintentionnelle ou dérisoire, de sa
puissance absolue. De petites anecdotes en témoignent : par exemple,
au lieu d'être acclamés en héros comme ils l'auraient
été quelques années auparavant, les survivants de
tel accident de course en montagne furent violemment dénigrés,
moins pour avoir voulu obtenir leur part du pactole médiatique
délivré pour la vente de leur image, que pour avoir du même
coup "dérobé" la vedette à la police des
sauveteurs professionnels, ainsi qu'aux capteurs thermiques embarqués
sur l'hélicoptère de sauvetage, et censés découvrir
les corps encore vivants sous les avalanches. Avant même que la
question d'argent ne fût posée, tel quotidien présenta
le fait d'avoir été assez ingénieux pour survivre
longtemps par soi-même en creusant un igloo dans la tourmente neigeuse,
non comme un exploit digne de louanges, mais comme une curiosité
éthologique, passible d'un rapide " soutien psychologique
". La simple action de vivre hors de la tutelle des appareils officiels
devenait ainsi à l'évidence une insulte à l'ordre
public défini par solidarité entre le professionalisme médiatique
et celui des agents de sécurité (certes héroïques,
mais en service commandé).
Cette saynète médiatique en dit long sur l'inflexion significative
de l'arrogance du système face aux individus à la fin du
XXe siècle, le rapprochant lentement de l'ambiance totalitaire
reprochée autrefois aux polices morales et psychiatriques du monde
communiste.
Elle n'est pas isolée : il faut désormais s'attendre à
ce que, devenu simple organe du supermarché universel, le média
nous décourage toujours davantage de mettre en cause les systèmes
qui nous abrutissent, tout en nous demandant "pour notre sécurité"
d'ouvrir le sac de nos opinions et de nos comportements divergents avant
de sortir dans l'espace public, sous peine d'être "assurés
du soutien psychologique", ou d'être désignés
à l'acharnement judiciaire.
Dès lors, que faire ? Comment s'y prendre pour affronter "la
bête" sans risquer d'être dévoré avant
d'avoir eu la moindre chance de l'apprivoiser ?
On voit bien que dans ce contexte, la critique emportée du "complot
collectif" risque de nourrir l'intention grégaire. Elle est
utilisée à son corps défendant à la fabrication
sociale du personnage sacrificiel auquel le collectif attribue ses propres
désirs insensés. Comme l'a bien vu Michel Foucault, le déviant,
le fou ou le criminel "dangereux" servent de combustibles au
travail de refoulement, de moyens privilégiés de "résistance
à la résistance". L'altérité aussitôt
codifiée comme délictueuse par les agents du collectif leur
permet d'ignorer celle qui les traverse. Ils n'enregistrent le manque,
la folie, la violence, la souffrance de chaque personnalité isolable,
que pour mieux ne rien savoir de ceux qu'impliquent la grande robotisation
en cours et le branchement de tous sur la publicité réciproque
des puissances.
Un discours plus efficace est la déconstruction, dont la méthode
fut déployée avec virtuosité par Jacques Derrida,
sur le terrain même où des demi-logiciens croyaient pouvoir,
sans dommage et au nom de la science, asséner des énoncés
de vérité pure, à jamais indemnes de parasitages
intérieurs. En un sens, cette déconstruction (ou la dissémination
comme acte de parole) illustre l'objection par excellence, celle qu'on
pourrait nommer (sans aucune dépréciation) la résistance
hystérique dans la conversation savante. La rencontre intersubjective
y prend en effet une tonalité inimitable de dépit amoureux
vis-à-vis des idéaux philosophiques. On y exige réparation
; on refuse de quitter le terrain (de la philosophie) avant que l'arrogance
argumentaire des "réalistes" les plus chicaniers ait
rendu compte des blessures qu'elle inflige, au compte de l'innocence performative.
Cette méthode n'est pas non plus sans risques, et elle a rencontré
des critiques acerbes mais honorables (comme celles de John Searle) ou
de vastes offensives d'insultes de bas niveau, médiatiquement orchestrées
(Sokal et Bricmont). Les unes et les autres témoignent, d'après
moi, de la difficulté des tenants du supercollectif contemporain,
attaché aux énoncés les plus péremptoires
du positivisme, à admettre la moindre mise en cause de ses certitudes,
la moindre note divergente dans l'harmonie de ses idéaux en marche
vers le meilleur des mondes sous commandement unique.
Un troisième discours demeure celui de
la théoria, de la vision articulée dans les mots du savoir,
et, précisément, du savoir analytique sur les formes du
refoulement collectif. C'est celui auquel nous avons recours ici, sans
croire qu'il détient le secret du combat contre ce refoulement,
mais en admettant qu'il participe, avec d'autres, à la lutte contre
ses précipitations les plus emportées.
Une pratique de théoria peut mettre au jour le cours inconscient
du désir collectivisé dans la société actuelle,
parce qu'elle permet de se distancier du mécanisme que l'on s'attache
à décrire, et qui est supposé produire le penchant
vers la suicidance "ensemble". Le discours que nous tentons
se voudrait ainsi indirectement - ou narrativement - suspensif de l'idéal
étudié, car on ne peut être à la fois dans
le fantasme de collusion fatale, et dans l'analyse du désir qui
le sous-tend.
Deux énoncés "à risques".
Il me semble, en résumé, qu'il faut
étudier la destinée réelle ou plausible de deux énoncés
collectifs actuels particulièrement préoccupants : "
la paix par l'information " (qui semble triompher comme devise planétaire
du super-collectif post-moderne) et " l'homme est en trop ",
qui paraît être au cur de l'écologisme eschatologique,
en train de prendre en sourdine le relais de la précédente.
Il est utile d'évaluer comment la douceur insistante de ces imaginaires
universalisants et simplifiants a pour revers une extraordinaire dureté
envers les vivants, qu'ils constituent en catégories, et du même
coup en séries d'obstacles ou en ennemis, tels les gens de métier
(corporatistes, conservateurs), les vieux (trop nombreux, trop riches),
les jeunes (délinquants,désuvrés), les identités
culturelles ("enclavées", "sectaires"), et,
bien entendu, les pauvres (invasifs, dépendants, et désormais,
polluants, voire dangereux).
Certes, il est vraisemblable (et souhaitable) que
les tendances décrites soient contrebattues par d'heureux avatars,
ou n'apparaissent finalement pas comme des réalités significatives.
Au moins, nous l'espérons, le lecteur aura-t-il été
un moment retenu par la pertinence possible d'une question : se pourrait-il
que nos meilleures sociétés, au cur même de
leurs idéaux de paix, d'humanisme, d'universalité, de raison
économique, se dirigent tout droit vers leur propre autodestruction
? Se pourrait-il qu'il s'agisse de "sociétés folles"
?
Liste des figures:
Intervention de Peter Klasen pour " Le vivant
et l'artificiel ", 1984.
|