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Les risques du fonctionnaire
du risque
La
diversité des institutions et la répartition des risques
Mary
Douglas
Cet article propose d'appeler l'attention sur les
difficultés inhérentes au poste de cadre chargé du
risque. Le ministère de la Santé publique britannique exige
pour cette fonction un spécialiste, ou un cadre administratif expérimenté.
Ce dernier accomplit alors cette tâche en même temps que d'autres
responsabilités. Dans une grande institution, j'ai demandé
un entretien avec le cadre chargé du risque. On m'a présenté
au Secrétaire général, qui n'a fait aucune difficulté
pour admettre que ce poste n'existait pas ; la gestion du risque faisait
globalement partie de sa charge. En réalité, a-t-il expliqué,
la responsabilité pour les risques de feu ou de cambriolage se
retrouve aux différents niveaux et fonctions d'autorité.
La question que je pose est la suivante : pourquoi certains organismes
payent-ils un cadre chargé du risque et d'autres pas ? quelle est
la meilleure approche du problème du contrôle des risques
? faut-il payer un spécialiste ou non ? La recherche sur ce sujet
est peu avancée.
Si j'étais un cadre chargé du risque avisé, je chercherais
un maximum d'information sur l'institution qui veut m'employer avant de
signer. La première chose que je demanderais serait l'emplacement
de mon bureau. Il m'arrive parfois de demander où travaille le
cadre chargé du risque. Souvent, on me montre une petite dépendance,
qui ressemble plutôt à une cabane, ou bien un petit coin
sombre du bâtiment. Moi-même, en tant qu'universitaire, j'ai
souvent travaillé dans ces conditions, sans me sentir pour autant
marginalisée. Mais si j'étais cadre chargé du risque,
je n'accepterais pas d'être logée dans un tel antre, à
moins d'avoir terriblement besoin de travailler, ou bien de me résigner
à l'idée d'une marginalisation totale. Je m'attendrais plutôt
à être la personne chargée d'assister aux réunions
sur les normes de santé et de sécurité pour le compte
de mon administration, censée expliquer mes connaissances à
l'équipe qui manipule des substances dangereuses. Je surveillerais
la stricte observation des règles de sécurité et
ferais des rapports à ce sujet. Bref, je m'attendrais à
un certain respect et à une certaine dignité.
Continuons cet entretien imaginaire avec mon futur employeur. Après
m'être assurée de mon confort, je l'interrogerais sur le
degré d'autonomie dont bénéficierait mon travail.
Plus on m'assurerait de ma totale autonomie, plus je me persuaderais du
peu d'intérêt que suscitera mon travail. Quiconque accepte
ce travail sait qu'il ne sera pas soutenu par sa hiérarchie en
cas de crise. Si j'acceptais ce travail, je devrais surveiller depuis
ma petite cabane l'observation quotidienne des règles de sécurité.
Ces règles sont censées protéger le personnel. On
s'attend donc à ce qu'il les respecte avec enthousiasme. Mais c'est
assez improbable. Je devrais choisir entre prendre rendez-vous, ou débouler
au hasard dans l'équipe en plein travail. Mais cela ne changerait
pas grand-chose. Si j'essaie de prendre rendez-vous, les gens auront du
mal à trouver le temps de s'y rendre. Mais si j'arrive sans rendez-vous,
je trouverais le laboratoire vide, le personnel ayant eu vent de mon arrivée
et s'étant volatilisé, à l'exception du petit stagiaire.
Si je devais accepter ce travail, je serais tentée de rester dans
mon bureau à dessiner des affiches et à redéfinir
les règles de sécurité. À la cantine, je ne
connaîtrais personne. Rien d'étonnant, puisque je passerais
mon temps à empiler des papiers. Mais si mes collègues savaient
qui je suis, ils feraient des plaisanteries sur les risques. J'ai vu une
fois, dans un laboratoire de biophysique, une grande affiche qui disait
: " Ne pas boire au robinet, eau contaminée. " Elle était
manifestement là pour taquiner le cadre chargé du risque.
Un autre département affichait une note citant l'Épître
aux Thessaloniciens (II, 3).
Face à ces provocations, je ne tarderais pas à éviter
la cantine et à manger des sandwichs dans mon cagibi. Dur métier,
et bien solitaire !
La question suivante de cet entretien imaginaire concernerait la responsabilité
finale. Si le toit tombe ou que le coffre-fort est forcé, si le
laboratoire explose, qui blâmera-t-on ? Ce sera moi, bien sûr.
Je saurais alors qu'il n'est pas raisonnable d'accepter de travailler
dans cette institution. C'est dangereux d'y être cadre chargé
du risque. Mais n'est-ce pas le cas partout ailleurs ?
La philosophie morale du risque
Les grandes institutions peuvent se révéler
des lieux dangereux. Il n'est pas nécessaire qu'elles soient très
grandes. On peut observer différentes espèces d'institutions,
dotées de niveaux et de divisions différents, de relations
internes et extérieures différentes. Les risques ne sont
pas répartis de la même façon dans tous les organismes.
Cela conduit les étudiants en gestion des risques à examiner
les divers types d'organisation. Mais quelle typologie adopter ? Il faut
distinguer la taille et l'âge des institutions. Mais quoi d'autre
? La théorie de la gestion des risques ne s'est pas vraiment intéressée
à de telles questions. Elle est largement dominée par deux
concepts : celui d'individu rationnel, et celui d'institution bien gérée.
En réalité, la théorie du choix rationnel domine
cette pensée. Elle ne prend en compte que deux types d'individus
: les rationnels et les irrationnels. Ces derniers ne l'intéressent
pas. Dans la même veine, cette théorie ne conçoit
que deux types de gestion du risque, une mauvaise et une bonne. Seule,
cette dernière l'intéresse vraiment.
La gestion du risque a pour fin l'identification et la réduction
des risques. On les mesure et on évalue leurs probabilités
par des moyens scientifiques. Mais il y a également le facteur
humain. Il s'agit de l'erreur humaine, mais aussi de la décision
de prendre un risque une fois mesuré, ou de l'éviter. Le
contrôle du risque est un acte empreint de jugements moraux. Face
au cadre chargé du risque, des dilemmes se dressent où,
partout, le choix est une question de vie ou de mort. Une formation en
philosophie morale du risque ne serait pourtant d'aucune utilité
pour prendre une décision. Le premier principe fondamental est
que l'administration a le devoir moral de ne pas mettre en danger la vie
des employés, leur intégrité corporelle, leur santé
et leurs biens. Le second est que ni les membres du personnel, ni le public
ne sont autorisés à toucher sans permission les biens de
l'organisme en question. L'inadéquation de ces principes donne
lieu à d'interminables débats sur la responsabilité
du personnel et celle de l'administration, celle de l'institution et celle
du public. On voit se dessiner le fossé entre les analystes du
risque, qui s'intéressent aux risques mesurables, et les anthropologues,
qui s'intéressent au facteur humain. Les gens acceptent de prendre
une quantité de risques, et pas seulement dans les sports de l'extrême,
mais à la maison, à cause d'un sol glissant ou d'une échelle
branlante. Ils imposent volontairement des risques aux autres, comme quand
un chien mord le postier, qu'une machine est défectueuse au travail,
une voiture mal entretenue, une route t dangereuse, sans parler de la
nocivité des rejets industriels.
Il peut y avoir beaucoup de bonnes raisons de prendre des risques. Cela
peut être une fin : on prend un risque en connaissance de cause,
parce que quelque chose en vaut la peine, ou pour devenir la personne
que l'on souhaite être, ou pour d'autres buts fort louables. Ces
considérations appartiennent à la philosophie du risque.
Le risque peut aussi être un moyen. Il relève alors de l'économie
du risque. On prend certains risques pour gagner de l'argent et du temps,
réaliser certaines fins. Je me demande dans quelle mesure le cadre
chargé du risque est censé se prononcer sur la valeur de
ces fins. Probablement en aucune manière. L'anthropologie du risque
arrive après que l'on a déterminé les véritables
risques. Ou peut-être avant. Elle s'intéresse à la
pression sociale qui entoure la prise de risque ou son évitement.
Il existe un lien naturel entre l'analyste, qui mesure le risque et l'économiste
qui analyse l'économie de la prise de risque. Ce rapprochement
est facilité par leur accord sur l'idée que la détermination
des fins morales excède leur domaine de compétence. Cet
accord sur les limites du champ d'application de leur discipline creuse
un trou béant au cur de leur objet. Toute prise de risque
a des implications morales. Une frontière nette sépare forcément
la recherche sur les risques en termes de mesurabilité et de coût,
de la philosophie morale. Cependant, les conversations qui roulent sur
les risques, au bistrot, au ministère ou au parlement, parlent
toutes de responsabilité morale. On a tendance à ignorer
ce problème central, entre autres à cause de la fragmentation
des disciplines universitaires concernées. Mais l'anthropologie
a les moyens de rassembler les morceaux du puzzle.
La première chose à faire est de replacer les débats
sur les risques dans leur contexte social. On le fait généralement
de manière fort décousue, par touches impressionnistes,
en confrontant un risque avec un ensemble d'objectifs. Il est rare de
trouver un ouvrage centré sur la philosophie morale du risque qui
comprenne en même temps la prise de risque comme une partie intégrante
de la vie sociale des individus moraux. Parfois, certains philosophes
essaient de traiter le sujet de façon impartiale et de prendre
au sérieux la question des conditions sociales de la prise de risque,
tandis que certains scientifiques abordent la notion de crédibilité
et la philosophie de la connaissance. La plupart des réflexions
philosophiques se fondent sur des risques choisis soit pour illustrer
une idée politique, comme le fait Beck dans son livre The Risk
Society, soit pour attaquer une idée politique, comme le fait Schrader
Frechette, avec son essai au vitriol, Risk and Rationality. La seule exception
que je connaisse est un livre remarquable et assez ancien, The Anatomy
of Value, de Charles Fried. D'autres développent une philosophie
du risque dans le cadre d'une théorie générale de
la société, mais ils doivent être peu nombreux.
Le fonds commun de risques
Fried s'appuie sur l'idée du philosophe
moral selon laquelle l'être rationnel recherche prioritairement
à vivre dans une société juste. Il a donc beaucoup
à dire sur les règles de justice. L'originalité de
son propos tient au fait qu'il applique systématiquement la notion
de justice à celle de risque, tout en considérant qu'il
est impossible de vivre sans risque. Il ne parle pas de risque au sens
trivial, comme de traverser la rue pour acheter son journal, mais il ne
les écarte pas non plus : " Tout choix a des conséquences,
fussent-elles minimes, sur la probabilité de la mort. Pour tout
choix, il existe une décision alternative, qui a plus, ou moins,
de chance de se solder par la mort de la personne qui le fait ou par celle
d'autres personnes. " Les risques encourus à cause d'autrui
montrent bien que la question du risque est au cur de la philosophie
morale. L'auteur s'appuie sur trois idées pour développer
ce point de vue : le plan de vie individuel, le budget-risque individuel,
et le fonds commun de risque.
L'idée d'un plan de vie découle de celle que tout être
rationnel est censé avoir pour but de donner sens à sa vie,
grâce à une certaine cohérence. De l'idée qu'il
n'y a pas de vie sans prise de risque, on conclut que l'individu rationnel
doit s'attendre à courir certains risques, et doit les mettre en
rapport avec les objectifs qui font partie de son plan de vie. L'approche
de l'auteur est statistique ; elle s'appuie sur de nombreux exemples d'assurance-vie.
Les individus rationnels choisissent leur identité et leurs valeurs.
Leur plan de vie établit l'ampleur des risques qu'ils sont prêts
à accepter selon différentes circonstances. Puisque tout
choix comporte un risque, tout plan de vie implique un budget-risque.
On fait la balance entre les actes, les valeurs et les risques qui valent
la peine d'être pris. Il passe ensuite au droit d'imposer des risques
aux autres. Tout choix individuel a des effets sur la personne qui le
prend, mais aussi sur le budget-risque des autres. Les problèmes
moraux pointent leur nez. Lorsque je fais mon budget-risque, ai-je le
droit d'user de la vie des autres comme il me plaît ? Y a-t-il un
principe éthique qui m'oblige à choisir des fins destinées
à prolonger la vie d'autrui ? Cela constituerait une limitation
drastique de ma liberté, et Fried, l'auteur-juge-philosophe, se
déclare sans hésiter contre cette dernière proposition
: " Il est évident que nier le droit qu'a chacun d'utiliser
la vie des autres dans un sens large conduirait à limiter sa liberté
et à nier les fins et les possibilités humaines. "
Il propose ensuite de considérer la justice dans la prise de risque
comme le principe du droit kantien : une personne reçoit la plus
grande part de liberté compatible avec une égale liberté
chez toutes les autres personnes, conformément aux lois générales.
Cela veut dire qu'une personne a la liberté totale d'imposer un
risque de mort aux autres, liberté compatible avec un droit égal
de la part des autres de lui imposer un risque de mort, selon les lois
universelles. Par exemple, si je pars chasser avec un groupe, je risque
de me faire tuer par un coup de fusil de mon voisin, et réciproquement.
Nous sommes autorisés à élaborer des lois pour les
mêmes types de fusils ou pour une adresse au tir comparable, avant
de permettre à quiconque de se joindre à la partie de chasse.
On crée ainsi un fonds commun de risques doté d'une échelle
limitée par des lois. Ce système ne fonctionne que si l'on
présuppose des échanges équitables entre les personnes
rationnelles. L'idée d'un fonds commun de risques est le parallèle
collectif de celle de budget-risque individuel.
" Toute personne, par ses actions, contribue, pour ainsi dire, à
un fonds commun des risques que l'on peut imposer aux autres, et sur lequel
on peut compter lorsque l'on poursuit des buts suffisamment louables.
" Ce que l'on puise dans le fonds commun de risques est un droit
accordé d'avance par les autres de leur imposer des risques admis
comme nécessaires pour la poursuite de buts communs, ou de buts
individuels acceptés. Quiconque retire plus que sa part de prise
de risque partagé doit indemniser les autres, c'est-à-dire
s'exposer à des sanctions pénales. Nous arrivons à
l'aspect légal du problème.
Pour Fried, l'étude du risque doit avoir une forme systématique.
Il ne traite jamais le risque et la valeur comme deux problèmes
distincts. La société et ses règles sont structurées
par le cadre dans lequel on juge de la valeur et du risque. C'est une
approche générale, et non comparative, mais elle permet
de rendre compte de la diversité culturelle. Dans des cultures
différentes, les membres de la société ont établi
des valeurs et des buts communs différents. D'où la création
de fonds communs de risques très différents, liés
à un ensemble de valeurs et de buts assumés en commun. Cette
thèse, totalement abstraite, est truffée de nids de poules,
qui attendent un remplissage concret. Il s'agirait d'exemples de ces ensembles
de buts, des budgets-risques correspondants, que la société
crée pour permettre à ses membres de réaliser des
plans de vie raisonnables sans s'empêcher les uns les autres d'en
faire autant.
Institutions
L'environnement du risque se présente ainsi
comme un dédale de principes moraux, dans lequel se perd quiconque
entre dans un débat politique. Les risques sont réels, et
tout ce que l'on fait les modifie : ce n'est donc pas une réalité
statique. Cette image, où nous sommes pris dans un réseau
d'arguments sur les risques et les valeurs, permet à l'anthropologue
de développer une vision différente et plus complète
du risque. Toute institution, pouvoir local, usine ou système de
transport, est considérée comme lieu de production et de
contrôle des risques. La manière dont les hommes se comportent
alors dépend de leur degré de connaissance.
Les membres de la société sont dans le même bateau.
C'est une expérience de risque totale, où la situation n'est
pas statique. Lorsqu'ils interagissent, ils produisent des risques et
imaginent des moyens de s'en préserver, s'accordant sur les risques
qui valent la peine d'être encourus et ceux que l'on doit absolument
éviter. Tous les jours, ils lancent des poursuites pénales
les uns contre les autres, quand certains risques subis sont jugés
inacceptables. Cela aboutit régulièrement aux compensations
qui s'imposent. Lorsqu'on assouplit les lois sur le risque, comme dans
le cas de la responsabilité financière limitée, ou
qu'on les renforce, comme dans celui des risques alimentaires, les autres
institutions changent également. Nous passons notre temps à
négocier les valeurs et les buts partagés, c'est-à-dire
les limites du fonds commun de risques. La théorie du risque doit
donc tenir compte des valeurs de la société pour comprendre
quels risques elle est prête à courir. Grâce à
ces choix, nous pouvons quitter un niveau trop élevé de
généralité et combler l'un des trous que présentait
le modèle de société du risque de Charles Fried.
Nous voulons toujours savoir pourquoi certaines institutions ont un cadre
chargé du risque et pourquoi d'autres, tout aussi dangereuses,
n'en ont pas. Les premières sont-elles plus sensibles aux risques
qu'elles font courir à leurs employés ? les autres, qui
laissent les cadres gérer le problème, ont-elles moins de
sens moral ? L'idéal serait de savoir si elles présentent
des fonds communs de risques différents. Les grandes institutions
qui ne créent pas un poste spécial de cadre chargé
du risque s'imaginent-elles assez intelligentes pour avoir éliminé
les risques majeurs ? ou pratiquent-elles la politique du pire, et "
après nous, le déluge " ? Aucune de ces hypothèses
n'est vraisemblable. Sans des principes moraux, sans prévision
des risques, c'est-à-dire en l'absence de toute valeur, ces institutions
ne survivraient pas un seul jour. L'institution est une organisation formelle
des interactions. Ses membres doivent entrer en interaction, et ainsi
constituer un fonds commun de risques. L'institution doit aussi entrer
en interaction avec l'exérieur et se conformer aux principes du
fonds commun de risques du niveau supérieur d'organisation sociale.
Dans le cas contraire, il faut s'attendre à des sanctions pénales.
Notre point de départ nous a conduit à comparer les institutions
et leur fonds commun de risques respectif. La littérature scientifique
sur ce sujet est assez rare, mais je propose de considérer deux
tentatives très intéressantes.
Les accidents normaux
La première appartient entièrement
au domaine des risques mesurables. Elle n'empiète pas sur des questions
de morale ou de choix. Le livre de Charles Perrow, publié en 1984,
Normal Accidents, présente une étude comparative éclairante
des grands institutions. Le comparatisme constitue un progrès dans
la théorie du risque. C'est également un excellente manière
de rendre compte des réelles situations de risque. Le sous-titre
de l'ouvrage est : " Living with High Risk Technology " (Vivre
avec les technologies à hauts risques). Ces situations de risques
se produisent toutes à grande échelle, mais ne sont pas
égales face au risque : l'analyse du risque doit donc aller plus
loin que l'évaluation spontanée du grand public, pour s'attaquer
à la voie ardue des problèmes d'échelle. Cette dernière
représente également un progrès.
Perrow identifie certains accidents, qu'il appelle " accidents de
système ". Ils résultent de types d'organisation repérables.
Dans sa typologie des organisations, il met l'accent sur les interactions
des groupes qui les composent. Il distingue :
a) Les interactions linéaires, qui se produisent à l'intérieur
d'un processus de production ou de maintenance planifié et prévisible.
Elles sont visibles et connues. Les interactions linéaires comprennent
également les séquences de travail, qui sont visibles, sans
être cependant planifiées. Les réseaux électriques
et miniers, les transports ferroviaires ou maritimes en sont des exemples.
b) Les interactions complexes, correspondant à des séquences
inhabituelles, non-planifiées, inattendues ou incompréhensibles.
Ainsi, plus le travail est spécialisé et compartimenté,
moins on sait ce qui se passe, et plus les interactions sont invisibles
et inattendues. Les organisations complexes ne sont pas nécessairement
plus risquées. Lorsque Perrow ajoute une autre dimension, comme
on va le voir, on peut retrouver un type d'organisation sujette à
ce qu'il appelle des accidents normaux.
c) Cette autre dimension est le degré de densité. Les interactions
sont-elles plus denses, ou plus lâches, selon l'espace et le temps
? La densité des interactions désigne un entassement d'objets
qui ne laisse pas d'espace de manuvre, ou des processus si rapides
qu'ils ne laissent pas de temps de réaction. Aucune stratégie
de substitution n'est possible. Redondances et répétitions
doivent être délibérément imposées.
À l'inverse, une interaction lâche veut dire que l'organisation
du travail occupe peu d'espace, est lente, ou comporte des moments vides.
On peut adopter des processus de substitution, changer de séquences
de production. Grâce à une certaine redondance, les conditions
de travail sont plus détendues.
Il est facile de comprendre que les industries aux interactions à
la fois complexes et denses sont les plus exposées aux catastrophes.
On doit reconnaître que les accidents de système sont une
chose normale pour les usines nucléaires, missions spatiales, systèmes
de détection et d'alarme militaires. Cette typologie de l'exposition
aux risques industriels relativise la classification habituelle, par la
taille. Certains systèmes de production à grande échelle,
comme les chaînes d'assemblage et, en fait, la plupart des unités
de fabrication, sont lâches et linéaires, et peu exposés
aux accidents de système. La taille n'est pas le problème
majeur. Les firmes de recherche et de développement, organismes
de sécurité sociale, universités, sont importants
et complexes, mais lâches ; en dépit de leur taille, ils
sont davantage protégés des accidents de système.
Le schéma de Perrow s'attaque aux risques réels en termes
de mesurabilité. Leur présence est déterminée
par les processus physiques et les services que ceux-ci sont censés
produire. Sa théorie devrait être riche d'enseignements quand
on conçoit le fonctionnement des institutions. Quelle est la meilleure
organisation des relations sociales dans un organisme exposé aux
accidents de système ? Cette question dépasse le cadre de
son travail, mais ne manque pas d'intérêt. On peut supposer
que les membres du personnel devraient bien se connaître les uns
les autres, se faire confiance, et être capables de prévoir
les réactions des uns et des autres. Une telle familiarité
implique des années de collaboration ; elle nécessite donc
un faible taux de renouvellement du personnel.
La redondance, constituée par le doublement du personnel et la
substituabilité des compétences humaines, doit permettre
une compensation des lacunes des processus matériels. Autant que
je sache, ce sont les critères admis pour gérer le personnel
de ces institutions exposées aux risques. Paradoxalement, tout
se passe comme s'il fallait contrôler les processus de production
complexes et denses par un système social linéaire et lâche.
Nous y reviendrons.
Nous sommes encore loin de répondre à notre question initiale.
On ne peut prédire quel type d'insitution va employer un cadre
chargé du risque, et quel autre va juger inutile de créer
un poste spécial. Perrow ne nous dit rien sur la façon dont
interviennent les problèmes moraux, ou comment les risques de catastrophes
affectent la constitution du fonds commun de risques. Son schéma
explicatif est trop fortement centré sur l'identification des processus
de production complexes. Il est donc impossible de le faire coïncider
avec un schéma explicatif comparable, centré sur les formes
d'organisation sociale adaptées à la gestion et au contrôle
de ces processus.
L'autodestruction des institutions perverses
L'étude qu'a consacrée Christopher
Hood à la variété des institutions s'intéresse
à un problème parallèle. Quels sont les dangers qui
guettent les différents types de bureaucratie ? Il ne s'agit pas
des risques réels, mais des risques de mauvais jugement et de faiblesse
qui peuvent aller à l'encontre des efforts des dirigeants administratifs.
Hood s'inspire librement de la théorie de la culture pour dégager
quatre types de culture. Il les applique aux mécanismes destructurants
qui se développent au sein de différents types de contrôles
employés par les grandes institutions. Ce n'est pas une histoire
très reluisante. Chaque type de procédé de contrôle
a des buts spécifiques, et chacun est exposé à la
production d'effets pervers. Il ne se demande pas si la création
d'un poste spécial de cadre chargé du risque constitue un
contrôle efficace des risques. Mais sa réflexion est intéressante.
Revenons sur les mécanismes liés aux quatre types de culture.
Le premier, appelé mécanisme du hasard volontaire, s'appuie
sur la métaphore du presse-fruits. Il s'agit de développer
des procédés destinés à limiter la corruption
et la conspiration. Le mécanime consiste à sélectionner
par lots, à attribuer des postes au hasard, et à instaurer
des procédures de surveillance surprise. Personne ne sait avec
qui il va travailler l'année suivante. On utilise cette méthode
dans les bureaucraties où les tentations mentionnées précédemment
sont les plus courantes. Ainsi dans le fisc, les unités de terrain
et les grands empires. Son objectif est de lutter contre les pratiques
répréhensibles et la conspiration, mais sa faiblesse vient
du manque d'incitation à l'innovation et à l'émulation
qu'elle provoque.
Le second, appelé mécanisme de mutualité, repose
sur l'utilisation de groupes de contrôle de tuteurs, la rotation
des postes de responsabilité, et des règles consensuelles.
L'objectif est la création d'un type traditionnel d'organisation
collégiale, qui fonctionne par la surveillance mutuelle, la consultation
de groupes de tuteurs et l'exercice du veto. L'idée est de décourager
toute tentative de contre-pouvoir au sein de l'institution. Sa force est
de créer de la redondance et de fournir l'accès à
d'importants flux d'informations. Mais sa faiblesse, d'après les
spécialistes, est qu'elle empêche bien les dysfonctionnements
individuels, mais pas les comportements frauduleux sur un plan collectif.
Le troisième, appelé mécanisme de compétition,
consiste à instaurer des mises en concurrence pour toute la gestion
de l'institution : sélection, budgets, clients, etc. Selon cette
théorie, on doit encourager la rivalité de telle sorte que
l'ambition contrôle l'ambition, réduise le gâchis,
et maîtrise les comportements égoïstes. Ses avantages
sont une promotion de l'innovation, l'élévation du niveau
des performances. Mais ses inconvénients sont la création
de camps au sein de l'institution.
Le dernier, appelé mécanisme de surveillance et de régulation,
privilégie l'usage de normes, la référence à
l'autorité, la régulation et l'inspection. La surveillance
continuelle contribuerait à maintenir une gestion critique du système
en faisant appel à des autorités supérieures et aux
instructions de la hiérarchie. Les avantages sont une forte pression
en faveur de l'intégration, et la circulation de meilleures pratiques
au sein du système
Comme le dit Hood, ces types de contrôle constituent différents
pôles de système. Chacun a sa manière propre de générer
des échecs. En réalité, on peut trouver ces quatre
types de mécanismes à l'uvre aux différents
niveaux d'une grande institution. Poussés trop loin, ces contrôles
ont des effets pervers. Une attention exclusive portée aux dangers
de corruption d'abus internes peut entraîner à une utilisation
excessive des moyens de surveillance et de répression. Les efforts
pour libérer la motivation personnelle, augmenter la productivité
ou l'innovation, peuvent conduire à l'éclatement. L'institution
qui se consacre exclusivement à un type de contrôle travaille
à sa propre perte.
L'article de Hood se concentre sur une espèce de problème
administratif, la réglementation. En réalité, il
ne trouve pas quatre, mais trois types d'institutions. Le premier, décrit
comme " le contrôle par hasard volontaire ", est le moyen
de contrôle favori, aussi bien dans la hiérarchie adminstrative
que dans le secteur compétitif. Il s'applique aux deux, et a les
mêmes effets désastreux : le manque de motivation. Il semble
appartenir à un autre niveau d'analyse. Les requins de l'économie
de marché recherchent un système d'interaction sociale hiérarchisé,
sans chercher à justifier les inégalités. Tous les
moyens sont bons, même les plus sauvages, pour contrôler les
strates inférieures de la société, y compris le hasard
volontaire. En fait, disons que les trois types d'institutions provoquent
quatre catégories de réactions chez les employés
concernés.
Au cours de son entretien d'embauche, notre jeune et enthousiaste cadre
chargé du risque doit songer à une nouvelle série
de problèmes. Il doit s'enquérir de la forme de contrôle
choisie par l'organisme. S'il s'agit du système de contrôle
aléatoire du type "presse-fruits", il sait qu'il va rejoindre
une équipe composée d'individus démotivés
et désimpliqués. Pourquoi se soucieraient-ils davantage
de ses avertissements que des propos de leur chef ? Ils n'ont rien à
défendre dans ce système, ils sont apathiques et fatalistes.
Si notre sujet pense que d'autres postes l'attendent ailleurs, il ferait
mieux de laisser tomber celui-ci.
Mais supposons que l'entretien suivant le mette face à une institution
qui a choisi le système du contrôle par tutorat. Là
encore, il doit bien réfléchir. Ces relations fraternelles
et égalitaires ne vont-elles pas l'exclure et l'isoler ? C'est
probable. Si vous pensez que ce n'est pas grave, vous avez tort. IL lui
importera beaucoup de savoir que pour le personnel, seul un membre du
groupe peut connaître les véritables dangers, et rejette
tout contrôle extérieur. Dans son essai sur le biais culturel
des scientifiques industriels, Bloor étudie les spécialistes
du sodium. Ils forment un groupe très uni et chaleureux, partagent
leurs secrets et leurs repas. Les groupes fraternels ont tendance à
résister à tout contrôle venant de l'extérieur.
Bloor évoque un entretien avec les spécialistes du sodium
en ces termes :
" De manière significative, le docteur Merchinston voit dans
la personne de son manager la source de contrainte la plus immédiate...
"Actuellement, nous avons un chef qui vient d'un autre départemen,t
et qui a du mal à comprendre ce que nous faisons, alors que c'est
lui qui décide de la construction de tel ou tel appareil. Non seulemen,t
il vient d'un autre département, mais en plus, d'un département
complètement différent : c'est vraiment insuppportable de
savoir que c'est lui qui décide de l'orientation de notre travail.
En fait, il est responsable de la sécurité du sodium, alors
qu'il est probablement celui qui en connaît le moins sur le sodium
dans tout le bâtiment." "
Être ressenti comme un étranger peut entraver l'exercice
du cadre chargé du risque, lequel doit jouir d'une certaine autorité.
Il est difficile de travailler avec un groupe de plus en plus hostile
à toute ingérence.
Si le cadre chargé du risque a sagement préféré
renoncer à ce poste, ses soucis vont continuer avec le prochain,
dans une institution qui mise sur la concurrence tout azimuts comme moyen
de contrôle. Si c'est le cas, il peut s'attendre à ce que
le personnel l'ignore au mieux, le méprise au pire. La direction
les encourage à repousser toujours plus loin les limites, à
innover, courir partout, arrondir les angles, diviser les coûts.
Face à des gens pour qui le danger est un défi, toute intervention
est vouée à l'échec. Ce contexte attire des individus
pétris de valeurs machistes, qui mettent un point d'honneur à
mépriser ouvertement leur sécurité personnelle. Le
risque que comporte leur travail constitue un argument dans la rivalité
qui les oppose les uns aux autres. L'affrontement du danger devient un
enjeu personnel ; il s'agit d'être le plus téméraire,
le plus fou, le genre qui tente le diable
C'est l'environnement
institutionnel le pire pour un cadre chargé du risque. Il sera
la risée de tous, le dindon de la farce. Et pourtant, les risques
ne manqueront pas. Il lui faudra un salaire très élevé
pour compenser tout ce stress. Il serait bien mieux ailleurs, dans une
institution calme, ordonnée et hiérarchisée.
La diversité des institutions.
Les études d'administration publique ne
recouvrent pas l'étude de Perrow sur les accidents. Mais les deux
auteurs mentionnés précédemment ont en commun un
intérêt particulier pour les institutions dotées de
systèmes autodestructeurs. Perrow met l'accent, en amont, sur les
conditions institutionnelles d'accidents violents à grande échelle.
Hood montre davantage les mécanismes insidieux d'une destructuration
interne. Tous les deux ont suivi une méthode comparatiste, qui
donne une idée de la diversité des institutions. Nous allons
enfin pouvoir combler les trous de la théorie des fonds communs
de risques de Charles Fried. La théorie de la culture permet d'attacher
des valeurs et des normes positives aux trois types d'institutions précédemment
distingués.
Afin de développer sa théorie, Hood part du système
de contrôle pour arriver à des types de comportements chez
les personnels concernés. Cette perspective est compatible avec
celle de Charles Fried concernant l'évaluation du risque par la
société. Les personnels sont alors tenus pour des êtres
rationnels qui échangent des accords en vue de la construction
d'une société juste. Dans chaque cas, l'accent est mis sur
l'angoisse de l'injustice, et l'oubli des objectifs communs. C'est toujours
le même problème : comment se débarrasser des individus
qui font cavaliers seuls et des groupes qui entrent en collusion ? L'objectif
de justice est ruiné si les membres peuvent détourner les
ressources communes au profit de fins privées. La survie de l'institution
implique la surveillance de ceux qui prétendent faire cavalier
seul. Deux types d'institutions essaient de prévenir la corruption
par la provocation d'un hasard volontaire du type du presse-fruits. Un
autre type d'institution essaie d'empêcher le copinage et les détournements
privés par la création de groupes de tuteurs, qui assurent
la surveillance de tous par chacun. Un troisième type d'institution
essaie de contrôler par un système de régulation et
de surveillance. Le seul cas radicalement différent est le troisième
type, qui parie davantage sur les récompenses que sur les punitions.
Dans le système de la concurrence interne, il s'agit de concevoir
des moyens d'incitation tels que l'intérêt personnel de chaque
membre serve les objectifs de la communauté.
Conclusion
Il faut conclure par un résumé rapide
(et sans doute répétitif) des possibilités de nourrir
l'analyse des différents types de fonds communs de risques par
la prise en compte des différents types d'institutions. Les individus
démotivés et isolés ont peu de chances de créer
un fonds commun de risques qui soit le fondement moral de leur société.
S'il en va ainsi, il sera réduit à sa plus simple expression.
Leur cas n'est pas bien défini dans le modèle de Charles
Fried. Ils n'ont pas vraiment de plan de vie, et, par définition,
ils se regroupent rarement. Leur fonds commun de risques n'est donc pas
très développé, leurs valeurs sont éclectiques,
et le budget-risques personnel reste flou.
Le cas des opportunistes du système concurrentiel n'est pas plus
brillant. La préservation des biens communs n'entre pas dans leurs
priorités. Ils visent davantage à faire passer avant tout
les droits individuels. Bref, le concept de fonds commun de risques est
par définition moins pertinent pour les individus que pour les
groupes clos sur eux-mêmes et hiérachisés. Les objectifs
d'une institution hiérarchisée et les moyens mis en uvre
pour les réaliser ne sont guère compatibles avec ceux d'une
institution fondée sur les marchés concurrentiels. Dans
le premier cas, le fonds commun de risques est important ; il reflète
les intérêts de chacun, ceux des générations
passées et à venir. Mais c'est un enchevêtrement de
croisements, verrous, barrages et ponts, toute une série de règles
régissant le droit du risque à chaque niveau et à
chaque passage. Les objectifs de ce système dépendent fortement
d'une grosse valeur accordée à la rationalisation des échanges.
Le système de contrôle par marchés concurrentiels
représenterait, de ce point de vue, une perte de cohérence
interne. Le système hiérarchisé fonde ses valeurs
sur la notion de tradition. Chacun reçoit une place, un rang. La
forme de surveillance naturelle est alors celle exercée par un
niveau hiérarchique supérieur sur un niveau inférieur.
Il en est de même du système de contrôle par hasard
volontaire, comme nous l'avons vu. Toute interaction doit se justifier
en référence à au projet d'ensemble ; elle doit être
en harmonie avec le passé et l'avenir.
Le système de contrôle par surveillance et régulation
est nécessarement désagréable à toute personne
opposée aux obstacles relationnels et aux contrôles impersonnels.
La technologie et d'autres moyens peuvent offrir une solution alternative,
par la formation d'un groupe informel et égalitaire. Les autorités
seront alors tentées de mettre en place un système de surveillance
mutuelle. Remarquons que les groupes clos sur eux-mêmes sont exposés
aux risques d'une manière spécifique. Animés d'une
opposition de principe contre l'opinion du plus gand nombre, les membres
du groupe développent une perception du monde qui leur est propre
et qui échappe à tout principe de réalité
concernant les risques. La prise de risque volontaire devient leur apanage.
L'idée que les autres imposent des risques à leur groupe
et à des innocents devient un cri de ralliement. Ils prennent des
risques pour se défendre les uns les autres. Ces risques sont intégrés
dans le travail de définition et maintien du groupe. Les membres
sont prêts à prendre des risques pour écarter toute
menace de risque sur leur principe central ; ils sont également
prêts à imposer des risques graves à des personnes
extérieures qui rejettent ce principe.
Nous avons à présent une idée de la diversité
à laquelle est confrontée la notion de fonds commun de risques
et des difficultés structurelles qui attendent le cadre chargé
du risque dans l'exercice quotidien de ses fonctions. Le livre de Perrow
aboutit à la conclusion que le meilleur modèle d'interaction
sociale dans les situations à hauts risques est une longue collaboration
entre les membres du personnel. Elle permet de s'assurer des réactions
de chacun en cas de crise. Seule une organisation hiérarchique
donne cette sécurité et cet engagement à long terme.
Nous pouvons donc être tentés de le qualifier de meilleur
système pour prévenir les accidents catastrophiques. Le
cadre chargé du risque apparaît alors comme l'instrument
approprié d'une telle hiérachie. C'est dans ses cordes et
tout à son honneur : organiser des surveillances, des inspections,
et des régulations. Mais l'image que nous donne Hood des mécanismes
de contrôle hiérarchiques fait froid dans le dos. Notre candidat
enthousiaste au poste de cadre chargé du risque va au-devant de
bien des déceptions. On pourrait penser qu'un procédé
hybride, entre le système fraternel et le système hiérachique,
serait mieux à même de combattre les dangers d'une interaction
physique aléatoire et brusque. Mais, de nouveau, Christopher nous
montre que cette voie mixte, qui mélange deux principes d'organisation
contraires, est semée d'embûches. Dans un système
égalitaire, les employés ne peuvent supporter un commandement
extérieur, pourtant inhérent au système hiérarchique.
Nous n'avons donc guère de conseils à donner concernant
le meilleur type d'institution pour contrôler les risques. Nous
pouvons cependant indiquer au cadre chargé du risque le poste le
plus sûr. Comme pour tous les autres personnels, il vaut mieux se
trouver dans une institution hiérachisée, aux processus
linéaires et lâches, pour reprendre les termes de Charles
Perrow. Le futur cadre chargé du risque souhaite travailler dans
une institution où l'attribution de l'autorité est clairement
définie en tout point d'interaction important. Mais il ne veut
cependant pas vivre dans un environnement où la méfiance
est une règle et l'exercice du contrôle un pain quotidien.
En fait, l'idéal serait d'entrer à La Poste. Chacun met
tout ce qui ne va pas sur le dos de son supérieur hiérarchique,
et ainsi jusqu'en haut, selon l'autorité dont chacun peut se prévaloir.
Le travail de contrôle des risques serait alors présent à
tous les niveaux. Il ne serait jamais banalisé ni tourné
en dérision ; les règles seraient appliquées à
la lettre. Mais c'est précisément dans ce type de lieux
que le cadre dirigeant est de facto le cadre chargé du risque.
Si un spécialiste du risque était engagé, son travail
serait largement chapeauté. À son tour En clair, il n'aurait
aucune perspective de carrière. Il pourrait alors devenir apathique.
Je remercie David Bell, John Adams pour leurs fructueux commentaires et
Christopher Knight pour ses idées sur le travail dans un bureau
de poste.
Traduit de l'anglais par Julie Brumberg-Chaumont
Liste des figures:
" Corporate Office ", Lynne Cohen, épreuve
argentine, 1989
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