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La photographie scientifique, les académismes et les avant-gardes* Monique
Sicard Les conditions d'une convergence
Au cur du XIXe siècle, l'invention de la photographie (et avec elle, la substitution de la rapidité du coup d'il à la lenteur et la maladresse de la main) bouleverse les relations entre l'art et la science. La complexité d'une invention qui est à la fois celle d'une chimie, d'une mécanique et d'une image met en confrontation des champs scientifiques et artistiques ayant soigneusement pris leurs distances depuis la querelle romantique. La nouvelle technologie force l'isolement des uns et des autres. L'annonce officielle de la découverte de
la photographie a lieu en 1839 ; trois ans plus tard, Auguste Comte publie
son cours de philosophie positive. Pour l'art de la seconde moitié du XIXe
siècle, dominé par le réalisme, le monde extérieur
possède une existence objective. L'artiste se doit de capter la
réalité ; il s'efforce ainsi d'éliminer la part de
l'interprétation, de la subjectivité, du contrôle
intellectuel. Les peintures de genre se substituent aux allégories
ou aux scènes historiques. Il fuit la recherche à tout prix
de la beauté : Les repasseuses de Degas bâillent dans un
moment d'abandon. Les réalistes académiques, tels le sculpteur
français Gérôme, les peintres Alfred Stevens ou Henri
Gervex, recherchent d'abord la précision et l'exactitude ; pour
la réalisation de leurs uvres, ils n'hésitent pas
à faire usage d'instruments de mesure. L'irruption des nouvelles images photographiques
crée les conditions d'une exceptionnelle convergence. Alors que
la science du milieu du XIXe siècle s'attache encore souvent à
la compréhension de phénomènes macroscopiques observables
à l'il nu, la quête absolue d'un monde réel
est prônée à la fois par le positivisme scientifique
et les artistes réalistes. Malgré l'affirmation progressive
de la clôture des savoirs et l'institutionnalisation rapide de la
science, toutes les conditions semblent réunies pour que naissent
de nouvelles collaborations entre artistes et scientifiques. La daguerréotypie : prévalence du fait scientifique La photographie est née des travaux d'un
physicien passionné par les techniques de reproduction lithographique,
mais aussi inventeur d'un moteur à explosion : plus savant que
scientifique, Nicéphore Niepce est héritier d'une science
qui, marquée par une volonté encyclopédique, ne méprise
pas les recherches techniques. Tâtonnements et travaux empiriques
mariant optique et chimie donnent naissance, en mai 1816, à une
première image négative, dont Niepce sait pertinemment qu'elle
doit être encore fixée, rendue positive, et reproductible.
Cette immersion scientifique du daguerréotype
a pour conséquence une prévalence de la performance technique
sur l'image. Dans l'élan exploratoire des tout premiers essais,
les capacités et les limites de l'outil photographique sont testés
: le fait technologique prime sur le fait esthétique. Les scientifiques
n'hésitent pas à se pencher sur la matérialité
de la plaque de cuivre et du chlorure d'argent qu'ils observent au microscope.
L'intérêt pour l'image proprement dite ne vient qu'ensuite.
La précision du daguerréotype, son aspect métallique,
sa modernité, mais aussi son aspect précieux et unique,
qui le réserve d'emblée à une élite, conviennent
bien à la science. La daguerréotypie, souvent boudée
par le public des premiers temps, n'est ni un art de masse, ni un produit
de consommation. Le calotype, qui voit le jour rapidement après le daguerréotype, semble mieux convenir aux artistes. L'existence d'un négatif permet une reproduction multiple. Surtout, la présence d'une image latente dont l'apparition s'effectue progressivement dans l'obscurité du laboratoire, frappe les esprits. Les opérateurs ne voient plus là une oxydation du chlorure d'argent, mais simplement un " lent dépôt de lumière sur une surface ". Des calotypes, moins précis, moins froids que les daguerréotypes, émane spontanément un véritable charme. Alors s'opposent, dans les années 1840 les adeptes du net et les partisans du flou, les artistes créateurs et les gens de métiers maîtrisant un savoir-faire. Si le daguerréotype est perçu comme l'empreinte exacte du monde réel, la douceur du calotype en fait un dessin réalisé sans effort. Le premier s'affirme dans ses caractéristiques scientifiques, le second dans ses qualités artistiques. La photographie des premiers temps n'est pas une simple mécanique, elle est aussi un savoir-faire (tekhnê) aux exigences duquel n'échappent ni les artistes, ni les scientifiques. De l'habileté de la manipulation dépend la qualité du résultat, sa précision. Cet art photographique, l'habileté acquise, la maîtrise du geste, liés au sentiment profond que les techniques peuvent encore être améliorées, créent des liens de connivence entre scientifiques et artistes. Dès 1852, Ernest Lacan, rédacteur en chef de la revue La lumière, réunit chez lui photographes, artistes, critiques d'art et scientifiques. La Société française de photographie prend le relais en 1854-1855 ; elle est, en France, la plus belle expression de ces collaborations entre scientifiques et artistes photographes. Artistique ou scientifique ? Les choix de la réception Avec les années 1880 et l'usage des procédés instantanés au gélatino-bromure, se développe en France, sous l'égide du physiologiste Étienne Jules Marey une photographie séquentielle du mouvement, ou chronophotographie. Par la mise au point d'appareils de type de vue, prototypes soumis à d'incessants perfectionnements, les vitesses s'accélèrent soudain jusqu'à plusieurs dizaines et mêmes plusieurs centaines d'images par seconde. Ces prises de vue en rafale, qui décortiquent l'instant, décomposent le mouvement, donnent du monde quotidien une image sur-réaliste avant la lettre. Marey entreprend ainsi un catalogue systématique de la locomotion animale dans les trois milieux : aérien, terrestre, aquatique. Georges Demenÿ, son collaborateur, oriente l'objet de la chronophotographie vers l'analyse des gestes sportifs, des pathologies de la locomotion humaine. Afin de mieux saisir le phénomène
spécifique de la locomotion, Marey en vient à développer
des mises en scène spécifiques, créant à la
fois les conditions de la saisie photographique, celles de l'observation
et de la mesure. Couvrant de noir le corps et le visage du sujet photographié,
fixant sur les segments de ses membres des bandes réfléchissantes,
il obtient, dans sa chronophotographie sur plaque fixe, des "modèles
en bâton" : sur l'image, le corps humain est réduit
à l'état de segments blancs saisis à intervalles
de temps réguliers et se détachant sur un fond noir. Ainsi, ces photographies, réalisées à des fins scientifiques, mais marquant une étape importante dans une histoire de l'esthétique, sont-elles sources de malentendus. Reçues, il y a un siècle, en tant que travaux scientifiques, elles sont aujourd'hui reconnues pour leurs qualités esthétiques ; leur intérêt technique n'ayant, quant à lui, jamais été mis en défaut. Ces transferts d'usages nous rappellent que la nature scientifique ou artistique d'une production n'est pas une qualité intrinsèquement déterminée, mais qu'elle est aussi affaire de réception. Chronophotographie scientifique et académisme artistique. Les travaux scientifiques d'Étienne Jules
Marey, ceux du photographe anglo-américain Eadweard Muybridge,
qui les ont inspirés n'ont pas manqué d'influencer les artistes
réalistes américains et français. Les premières analyses photographiques du
mouvement ne sont pas toujours accueillies d'emblée avec enthousiasme.
Elles provoquent souvent un certain étonnement, voire un scepticisme.
Le monde qu'elles révèlent semble si étrange. Le
regard découvre, stupéfié, les formes inconnues d'un
univers quotidien. Ernest Meissonnier accuse les appareils de prises de
vue de voir faux. " Quand vous me donnerez un cheval galopant comme
celui-ci, dit-il en faisant un croquis à l'intention des scientifiques,
je serai satisfait de votre invention. " Pour Georges Demenÿ,
collaborateur d'Étienne Jules Marey, les images nouvelles sont
vraies, à n'en pas douter, mais pour les faire accepter par l'il,
il faut contracter de nouvelles habitudes, éduquer sa propre vue,
en bref, passer par tous les degrés qu'ont eux-mêmes franchis
les spécialistes de la chronophotographie. Cependant, la photographie devient peu à
peu une référence visuelle : bientôt, il n'apparaît
plus tolérable que les chevaux galopent en donnant à leurs
pattes un mouvement tel que " toutes les jointures se trouvent pliées
à angle droit, que l'artiste fasse courir des hommes dont le buste
est obstinément incliné en avant, ou voler des bandes d'oiseaux
tenant tous leurs ailes relevées, " comme si l'on n'avait
jamais remarqué qu'elles s'abaissent au moins de temps à
autre ". Dérives eugénistes En 1890, l'interne Paul Richer, entré quelques
années auparavant à l'hôpital de la Salpêtrière
comme collaborateur de Jean-Martin Charcot, publie son Anatomie artistique.
Les acquisitions de la science sont mises là au service des artistes
: Paul Richer s'est très directement inspiré pour ses dessins
des chronophotographies d'Étienne Jules Marey et de celles d'Albert
Londe, alors responsable du laboratoire photographique de l'hôpital.
Le sculpteur Gérôme se félicite de ces initiatives.
La photographie comme révolution visuelle Par son pouvoir de transformation du regard, la
photographie devient peu à peu une référence, un
passage obligé. L'observateur de la fin du XIXe siècle n'a
plus grand chose à voir avec l'observateur des années 1840
; son univers visuel s'est radicalement transformé. Irving dirait
que la photographie devient " la norme de l'apparence de chaque chose
". Les illustrateurs de journaux, de revues, deviennent suspects
: seule, la photographie peut s'ériger en preuve. Le célèbre
illustrateur américain Frederic Remington prend soin de noter "
after photo " sous ses dessins de chevaux ou ses scènes de
Far West. Comme le dit Jussim Estelle : " Le public commençait
à demander une information pure, non contaminée par les
idiosyncrasies artistiques. " Le grotesque scientifique L'analyse photographique du mouvement, si exacte
soit-elle, n'apparaît pas totalement parfaite. En France, le caractère
scientifique des travaux d'Étienne Jules Marey, la notoriété
même du physiologiste, ne suffisent pas : que vaut l'exactitude
scientifique, si les séquences obtenues ne donnent pas la sensation
du mouvement ? Pour Rodin, la réalité du mouvement
et la sensation du mouvement sont deux choses distinctes. Il n'est pas
question de copier la photographie scientifique. C'est dans le déséquilibre
même et les formes impossibles que réside la sensation du
mouvement, non dans la saisie d'une réalité. L'excès
de photographie est présenté comme un danger. On fustige,
dans les premières années du XXe siècle, ces artistes,
qui, par une sorte de bravade, se plaisent à reproduire textuellement
les résultats de la photographie. Pour Souriau, les attitudes reproduites
sont grotesques, mais, " si l'on se récrie, ils sont prêts
à vous prouver, photographie en main, que ces attitudes sont vraies
". Ces images sont " disgracieuses et mensongères, puisqu'elles
montrent les choses autrement que nous ne les voyons dans la nature (...).
Le premier travail du peintre est de faire un choix dans la vérité
". Ainsi, à la charnière des deux siècles,
le peintre Giacomo Ballà s'inspire pour l'une de ses caricatures
des chronophotographies de Marey : sur une gigantesque portée,
les corps d'une série de doubles-croches ascendantes sont occupés
par le visage d'un prêtre qui s'époumone de note en note,
du grave à l'aigu. Le monde artistique italien est directement
concerné par les travaux d'Étienne Jules Marey qui, partageant
sa vie entre son appartement parisien et sa villa de Naples, n'hésite
pas, à l'occasion, à publier dans des revues italiennes.
D'autres tableaux de Ballà suivent, directement
inspirés de la chronophotographie scientifique : ainsi, le célèbre
Bambina che corre sul balcone, peint en 1912-1913, où l'analyse
du mouvement de type chronophotographique se double d'une décomposition
chromatique. À l'instar de Marey, Ballà travaille sur le
vol des oiseaux, la course de l'homme. La mano del violonista peint en
1912 reprend - inconsciemment - un thème cher à Georges
Demenÿ. En Italie, cependant, les critiques commencent
à poindre : Ballà ne crée pas une sensation dynamique,
puisque au contraire, il arrête le mouvement dix fois, vingt fois
par seconde. Le mouvement est continuité ; il n'est pas une succession
de formes. L'esprit réfute cette idée de saisie d'un fragment
de temps : pour lui, le mouvement n'a ni début ni fin. L'approche
de Ballà, serait jugée trop scientifique, alors même
que le premier manifeste futuriste annonce : " Nos sensations ne
peuvent être murmurées. Nous les faisons chanter et hurler
dans nos toiles. " L'objet des travaux futuristes est bien de rendre
l'artiste acteur de cette vie " exaspérée par la vitesse,
dominée par la vapeur et l'électricité (...), tourbillonnante
vie d'acier, d'orgueil, de fièvre " ; il n'est pas de créer
une observation distanciée. Mais une critique des travaux de la photographie scientifique voit peu à peu le jour. Umberto Boccioni a entendu ou lu Henri Bergson. Il en a tiré la conviction que le mouvement ne pouvait être fragmenté en instants, qu'il possédait une unité profonde. Il en a acquis une certitude : celle de la force de l'intuition. L'idée de mouvement chez Boccioni s'oppose ainsi fondamentalement à l'objectivité et à l'aspect mécanique du mouvement chez Marey. L'art comme moule externe de la science Pour les frères Bragaglia, la chronophotographie
scientifique est incapable de traduire la vivacité d'un geste,
son irrégularité. Elle est loin, finalement, de cette réalité
qu'elle prétend traduire ; elle ne rend pas compte de la vie. Les critiques ouvertes des Bragaglia, comme les critiques voilées de Boccioni, s'inspirent très directement des reproches formulés par Bergson au " réalisme scientifique ". La durée y est sacrifiée à l'intérêt porté à l'instantané ; matière et perception ne peuvent plus, dès lors, coïncider. Le réalisme scientifique établit bien un cloisonnement entre la matière qui évolue de telle manière que l'on passe d'un moment au moment suivant par déduction mathématique, et la perception, qui nous livre de l'univers une série de tableaux pittoresques mais discontinus. Pour Bergson et pour les photographes futuristes, ce cloisonnement n'a pas lieu d'être. La substitution de l'instantané par la prise en compte du mouvement dans sa continuité devrait annihiler les contradictions entre l'objet et sa perception. Il peut sembler étonnant que les Bragaglia
se définissent ainsi par opposition aux travaux d'Étienne
Jules Marey, qui ne sont pas sous-tendus par des projets similaires et
peuvent, dans ces années 1910, paraître déjà
anciens. Les volontés hégémoniques de la science,
réelles ou attribuées, l'idéal de beauté sous-jacent
aux travaux de la chronophotographie, ont cependant de quoi agacer, voire
inquiéter, les partisans des avant-gardes italiennes. L'arrivée des technologies photographiques,
celle des technologies des transports et communication, la découverte
du cinématographe bouleversent - de manière souvent inattendue
- la partition entre art et science, semant le trouble et la confusion.
L'image photographique, par sa large diffusion, contribue à rapprocher
des domaines jusque-là soigneusement isolés. Un tel désenclavement,
certes, favorise les échanges, mais il contribue également
à rendre plus vives les divergences, plus nettes les ruptures.
Pour une même pratique, pour une même
image, la ligne frontière entre l'art et la science est susceptible
de changer de position. Les photographies réalisées à
des fins scientifiques demeurent les lieux privilégiés de
ces domaines flous. Qui peut affirmer que dans leur réalisation,
n'interviennent ni volonté esthétique, ni prise en compte
de la réception, ni désir de substituer la perception sensible
et immédiate à l'analyse rationnelle ? Qui peut empêcher
les artistes de les recevoir plus tard comme des concurrentes sur leurs
propres terrains, jusqu'à en concevoir une jalousie secrète
?
Chronophotographie sur plaque fixe, 1886, Étienne Marey. Crédit Cinémathèque française Vol d'hirondelles, 1913, Ballà |