|
Le
complexe médico-industriel Jean-Claude Salomon Les bonnes revues médicales et biologiques
ont en commun quelques caractères essentiels : l'anglais, elles
sont réalisées et publiées en Amérique du
Nord ou en Grande-Bretagne, elles sont "peer reviewed" et les
"referees" sont en grande majorité anglo-saxons. Leur
diffusion atteint tous les pays industrialisés. Les idées
qu'elles répandent sont proches de la vérité. Les
liens qui les unissent au complexe médico-industriel sont multiples
et serrés. Enfin elles sont puissamment valorisées par les
grandes bases de données publiques et privées américaines
qui les sélectionnent de façon préférentielles. Au moment où nous allons cesser de publier la version imprimée du Journal du Cancer et de ce fait inévitablement réduire son audience, il nous paraît légitime de dire pourquoi il était nécessaire et comment nous allons poursuivre ce que nous avions entrepris. À travers nombre d'éditoriaux, Gershom Zajicek et moi, dans des styles différents, nous avons décrit une forme très répandue de l'intégrisme médical et ses conséquences néfastes sur le progrès. Les qualités individuelles des cliniciens et des chercheurs ne peuvent être mises en cause. On trouve à toute époque la même qualité chez les hommes, la même volonté d'accroître le savoir et de soigner. Les génies ne sont potentiellement ni plus nombreux, ni plus rares aujourd'hui qu'hier. Le contexte de plus en plus enveloppant que nous appelons le complexe médico-industriel nous semble mieux rendre compte de ce que nous observons. Nous allons tenter de décrire cette relation entre ce complexe, envahissant tous les espaces de la pratique médicale et de la recherche, et quelques formes d'intégrisme dans des disciplines-clés. Au cur de notre propos, nous plaçons le progrès mesurable de la santé des hommes. Pour les malades atteints de cancer, le nombre de décès imputables à la maladie cancéreuse, l'âge des sujets au moment de leur décès sont les deux éléments qui comptent le plus. Selon les époques, on peut observer des périodes très contrastées. En quelques années parfois, la situation des malades s'améliore de façon déterminante, ce fut le cas pour les cancers des sujets jeunes pendant la période 1965-1975. À d'autres moments, des décennies durant, la situation médicale semble stagner. Cela répond assez bien à l'histoire vue par Thomas Kuhn. D'une époque à l'autre, changent la société et son reflet sur les hommes. Nous n'évoquerons pas ici la part du sentiment religieux, mais nous ne ferons croire à personne que le matérialisme contemporain soit exempt de toute ferveur mystique. La dévotion envers les objets techniques s'y rattache, aussi bien que la croyance en la capacité de la science à contenir la totalité des savoirs. Cependant, nous ne nous occuperons que des problèmes abordables par la science et de la tentation fondamentaliste. Nous verrons dans trois domaines la même fermeture, la même volonté de contrôler les moyens disponibles à travers la production d'une idéologie cohérente, ne laissant aucune place aux propositions alternatives. L'intégrisme en génétique Les techniques de la biologie moléculaire
sont utilisées par un nombre croissant de laboratoires dans les
disciplines les plus diverses, au point d'en être banalisées
; la biologie moléculaire elle-même ne constitue plus une
discipline. Quelques généticiens moléculaires reprennent
à leur compte l'idée de Robert Sinsheimer instigateur du
projet génome humain : " Les vieux rêves de perfection
culturelle de l'homme ont toujours buté sur les imperfections et
les limites de son héritage... Les horizons de la nouvelle eugénique
sont en principe illimités. Pour la première fois dans l'histoire,
une créature vivante comprend ses origines et peut entreprendre
de créer son avenir... " Concrètement les généticiens
moléculaires recensent, localisent et séquencent tous les
gènes, afin, disent-ils, après avoir caractérisé
la fonction de la protéine correspondant à chacun d'eux,
d'en faire l'élément de base d'un processus industriel dont
le produit potentiel serait un ou des médicaments. On doit rêver,
mutatis mutandi, il s'agit de transmuter des gènes en or. Pierre
philosophale ou baguette magique ? Volumineux fantasme : cent mille gènes,
en puissance : cent mille brevets, cent mille médicaments. Il faut
pour cela être prêt. Les concentrations dans l'industrie chimique
autour des plus grosses firmes multinationales : Monsanto, Novartis, Hoescht-Rhône-Poulenc,
Glaxo-Welcome, Du Pont... se réalisent sur le génie génétique.
Les firmes périphériques de biotechnologies devront à
terme s'intégrer ou disparaître du complexe médico-industriel.
L'intégrisme en thérapeutique Pour atteindre la cohérence stratégique,
la démarche thérapeutique doit simultanément agir
sur plusieurs registres. C'est du moins une sorte de vérité,
tellement souvent ressassée, qu'elle subjugue. On oublie de s'interroger
de façon critique sur ce qui la fonde. Efforçons-nous de
considérer les questions rarement posées. Auxquelles, plus
rarement encore, il est répondu. L'intégrisme en épidémiologie La recherche clinique repose pour une grande part
sur l'évaluation mathématisée des résultats
obtenus pour des séries de patients atteints de la même maladie,
au même stade évolutif. Dans un effort pour objectiver toute
innovation médecins et industrie pharmaceutique se sont tournés
vers les statisticiens. Il en est résulté un cortège
d'exigences méthodologiques. Qui pourrait contester une telle nécessité
? Le souci de soumettre les essais cliniques aux règles élémentaires
de l'expérimentation n'est pas en cause ici. Par contre la formalisation
méthodologique est devenue, au fil du temps, une absurde contrainte.
L'essai randomisé a changé de statut. Issue d'une méthode
indiquée, parmi d'autres, pour conduire des travaux de recherche
clinique, cette forme d'organisation des travaux fut inscrite dans les
règlements. Elle est aujourd'hui la seule méthode admise
par à la fois par l'administration, l'industrie et les médecins
eux-mêmes, parfois à leur corps défendant, pour dire
le vrai. Il convient de s'interroger sur les raisons profondes de ces trois intégrismes. Nous pensons qu'il y a là matière à réflexion et que bien des questions, qui ne sont que rarement posées, vont venir à l'esprit du lecteur. Nous avons rapproché trois domaines dans lesquels une attitude commune peut être reconnue. Ces trois domaines sont étroitement associés au complexe médico-industriel. Est-ce une coïncidence ? Sinon quels sont les intérêts et les forces en jeux ? Sommes-nous en présence d'une dérive scolastique à mettre au seul compte d'un scientisme persistant dans un monde médical et biologique fasciné par une accélération technologique difficile à maîtriser ? Nous ne le pensons pas, mais nous sommes décidés à éviter l'enfermement par les questions trop fréquement posées (FAQ), qui brident insidieusement l'ouverture des esprits et la liberté de passer par d'autres chemins. La discussion sera poursuivie sur le serveur du Cancer Journal: : http://www.infobiogen.fr/agora/journals/cancer/homepage.htm |