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Les
images de la Belle Époque
Fin de siècle et nouveau mode de communication Patrice Flichy
Le vingt et unième siècle
qui se prépare apparaît à de nombreux commentateurs
comme le siècle de la révolution de la communication. Après
la machine à vapeur puis l'électricité, les technologies
d'information et de communication seraient la source d'une mutation économique
et sociale majeure, nous serions à l'aube de la troisième
révolution industrielle. Dans l'histoire des outils intellectuels,
l'invention de l'informatique et de l'internet serait aussi importante
que celle de l'écriture. S'agit-il là d'un simple discours
promotionnel, de la volonté de donner un contenu au passage à
l'an 2000, sommes-nous en train de vivre véritablement une mutation
majeure que nous n'apercevons pas, car nous y sommes trop immergés
? Je voudrais aborder ce débat en prenant un peu de recul historique
et en examinant une autre fin de siècle, où les contemporains
voyaient également arriver un déferlement de nouvelles technologies. Un nouveau rapport au temps et à l'espace Si, pendant tout le XIXe siècle, les voyageurs ont manifesté un sentiment de malaise lors des voyages en chemin de fer, à la fin de celui-ci, les nouveaux modes de transport procurent, au contraire, des sensations de plaisir : on a pris goût à la vitesse. La diffusion de la bicyclette puis de l'automobile (que le petit peuple peut même essayer dans certaines foires) augmente encore l'attrait de la vitesse. Les fêtes foraines savent jouer de cet engouement, avec leurs grandes roues qui donnent " la sensation de fendre l'air et de dévorer l'espace ". Cette fascination pour la vitesse modifie aussi la vision des choses : on passe d'un monde où " le regard comme toute chose va au pas " à un univers où l'on voit bouger le panorama. Certains observateurs associent également cette mutation des sensations à la grande ville. En 1903, le sociologue allemand Georg Simmel écrivait, dans un essai intitulé Métropolis et la vie mentale, " l'accumulation permanente de nouvelles images, la radicale nouveauté d'un simple coup d'il, l'aspect inattendu d'une impression soudaine : voici les conditions psychologiques créées par la grande ville. L'agitation des rues, la diversité des rythmes de la vie économique, sociale et de loisirs font que la grande ville est profondément différente du monde rural dans le domaine des fondements sensoriels de la vie psychique. " Un auteur américain contemporain remarque le même phénomène, qu'il caractérise par l'expression " hyperstimulus ". À en juger par les gravures de l'époque, les piétons ont bien du mal à apprendre à cohabiter dans la ville avec les tramways, puis avec les automobiles. Il fallait donc une attention soutenue, une excitation visuelle, pour vivre en ville. L'évolution des sciences et des techniques L'activité scientifique et technique de
cette fin du XIXe siècle rencontre la question de l'image en de
nombreux points. Tout d'abord, l'éclairage électrique va
modifier la physionomie de la ville pendant la nuit : non seulement on
y circule plus facilement et plus sûrement, mais la cité
éclairée devient un spectacle à elle seule. L'électricité
apparaît aussi comme un moyen potentiel pour se voir à distance.
Dès les années 1880, différents inventeurs utilisent
la propriété du sélénium de transformer la
lumière en électricité pour développer des
recherches dans ce domaine. Lors du congrès international d'électricité
de 1900, le terme télévision est utilisé. "
Il s'agit de faire pour les yeux ce que le téléphone fait
pour l'oreille ", écrit l'un des participants. Littérature, image et vie quotidienne Le roman, qui devient le grand genre littéraire
du XIXe siècle, accorde une place toute particulière à
la description de la vie quotidienne. En France, Balzac définit
son roman Eugénie Grandet comme " le drame appliqué
aux choses les plus simples de la vie privée ", de même,
écrit-il, au début du Père Goriot : " Ce drame
n'est ni une fiction ni un roman. "All is true". Il est si véritable
que chacun peut en reconnaître des éléments chez soi.
" Par la suite, les écoles réaliste puis naturaliste
ont voulu décrire, avec un grand luxe de détails, la vie
quotidienne des différentes classes de la société
urbaine. La presse qui est alors en pleine expansion et est l'un des véhicules
de la diffusion de ces romans, présente également de nombreux
éléments sur la vie quotidienne, tant dans ses articles
que dans ses publicités. Mais un autre genre littéraire
apparaît également en France, dans les années 1830-1840.
L'écrivain allemand Walter Benjamin l'appellera " littérature
de panorama ". Il s'agit d'ouvrages collectifs, composés de
petits textes illustrés de lithographies présentant le spectacle
de la vie quotidienne. On y trouve aussi bien des présentations
de tel ou tel quartier ou jardin de Paris que la description de la pratique
des bibliothèques, du théâtre, ou de la musique chez
soi. Des images de rêve Mais l'image éditée peut également
se situer dans d'autres univers, celui de l'imaginaire, celui du rêve.
À la fin du siècle, des affiches en couleur commencent à
envahir les murs de Paris. Leur principal thème est l'annonce de
spectacles de café-concert ou de music-hall. Alfred Chéret,
prestigieux dessinateur présente le plus souvent des femmes dansant
dans une ambiance de carnaval et de fête aérienne. Ces images,
qu'on associe aujourd'hui au " French cancan " de la "
Belle Epoque ", donnent une impression de luxe et d'une pointe d'érotisme
sur les murs de Paris. Un contemporain note qu'ainsi les habitants transportent
avec eux une image intérieure du Moulin rouge. Ces nouvelles images
ont suscité à l'époque une forte controverse. Les
uns n'y voient qu'un " art mobile et dégénéré
". Cette prolifération mécanique d'images allant, comme
le tout nouveau cinématographe, éroder la fibre morale de
la nation. Ce loisir de masse destiné à tous irait tuer
les spécificités de l'art, qui n'est destiné qu'à
quelques-uns. À l'inverse, d'autres estiment que l'affiche a su
faire appel à de nouveaux talents artistiques, Chéret et
Toulouse-Lautrec sont les nouveaux Watteau de cette fin du XIXe siècle.
Un art de masse réellement démocratique est en train de
naître. L'affiche permet aussi de familiariser le public avec les
nouvelles technologies. Les féeries électriques En 1887, Guy de Maupassant décrivait ainsi les Champs-Élysées : " Les globes électriques pareils à des lunes éclatantes et pâles, à des ufs de lune tombés du ciel, à des perles monstrueuses, vivantes, faisaient pâlir sous leur clarté nacrée, mystérieuse et royale, les filets de gaz, de vilain gaz sale, et les guirlandes de verre de couleur. Je m'arrêtai sous l'Arc de Triomphe pour regarder l'avenue, la longue et admirable avenue étoilée, allant vers Paris entre deux lignes de feux et les astres. " Ce spectacle d'une ville transfigurée par l'électricité, les hommes et les femmes de la fin du siècle y furent particulièrement sensibles. Cette même avenue parisienne fut décrite par un journaliste comme un " diamant éclatant " ou un spectacle de " conte de fées ". Lors des fêtes, on commence à illuminer les monuments publics ou les ponts. L'électricité occupe une place importante dans les expositions universelles, certaines expositions lui sont même consacrées. Parmi de nombreuses merveilles, les contemporains peuvent découvrir des tours de lumière, des fontaines lumineuses, des jardins éclairés jour et nuit... L'électricité devient également un élément des spectacles de danse ou de théâtre. La lumière blanche qui fascinait tant Degas souligne le mouvement des corps, rehausse les couleurs, joue sur les robes des danseuses. En définitive, la " fée électricité " est associée à tout ce qui est spectaculaire et grandiose, elle est le premier média du nouvel âge. Fêtes foraines et cafés-concerts, des spectacles de masse En cette fin de siècle, la fête foraine
prend une nouvelle dimension ; la croissance des revenus et du temps libre
lui permettant d'attirer un public plus étendu, elle prend ce caractère
jouissif et joyeux qui aurait caractérisé la Belle Époque
; enfin, elle utilise les nouvelles possibilités des sciences et
des techniques pour créer de l'illusion, donner le vertige, répondre
au nouvel engouement pour la vitesse, à l'excitation de la vie
urbaine. Les forains exploitent les différentes formes d'illusions
optiques (miroirs déformants, lanternes magiques...), les effets
créés par des étincelles électriques, les
dispositifs mécaniques : automates, mais aussi grandes roues (celle
de l'Exposition de 1900 montait à plus de cent mètres de
haut). On crée les premiers parcs d'attractions, ils offrent aux
activités foraines un cadre permanent. Panoramas et musée de cire La technique de base du panorama est la toile peinte,
qui est accrochée sur une scène, le spectacle consistant
à présenter au public un événement ou une
histoire en jouant sur les éclairages et sur le déroulement
de la toile. Ce dispositif a été très populaire dans
les années 1830, (Daguerre, l'un des inventeurs de la photographie,
fut notamment peintre et entrepreneur de panoramas) et il reprend une
nouvelle vie à la fin du siècle. Un article de 1881 parle
même de panoramamania ! Comme dans les différents médias
de l'époque, on trouve dans cette forme de spectacle une association
de réalisme et de fantastique. Le Tout-Paris présente les
célébrités de la capitale massées sur la place
de l'Opéra. Selon son créateur, ce spectacle attire le public
" qui a toujours voulu voir et connaître les poètes,
écrivains, peintres, sculpteurs, acteurs et hommes politiques dont
il peut lire les noms chaque jour dans le journal ". Pompéi
vivante ou le Vésuve à Paris sont au contraire des spectacles-catastrophes.
À partir de 1889, le panorama essaye également de répondre
au goût du voyage et de la vitesse qui se manifeste dans le public.
Pour le Panorama de la compagnie transatlantique , a été
mis au point un dispositif qui permet de faire bouger la salle. Cette
" croisière " attirera plus d'un million de personnes.
Dans le Voyage en Transsibérien de Moscou à Pékin,
les spectateurs sont assis dans des compartiments soumis aux secousses
des rails et voient le paysage défiler. Le décor fait plus
de deux cents mètres de long, et met une demi-heure à se
dérouler, de plus, des poteaux et des arbres défilent encore
plus rapidement entre le paysage et le train. En 1898, trois ans après
la naissance du cinéma, le Maréorama propose un voyage en
haute mer à mille cinq cents spectateurs. Une plateforme mouvante
bouge en fonction des actions du vent et des vagues. D'autres panoramas
présentent des faits divers, de manière outrageusement réaliste. La lanterne magique Si, comme son nom l'indique, la lanterne magique fut longtemps utilisée pour créer des phénomènes illusionnistes, et l'était encore, dans les fêtes foraines, comme moyen de projection de photographies, elle est devenue à la fin du siècle un grand média d'éducation. En Allemagne, elle est très utilisée dans les écoles, et en Grande-Bretagne, on s'en sert dans les conférences publiques. En France enfin, deux réseaux concurrents, l'un dépendant de l'Église, l'autre de l'école républicaine (le musée pédagogique), diffusent des vues photographiques pour l'éducation populaire. Le contenu est diversifié : vulgarisation scientifique, reportage d'actualités... Les quelques statistiques en notre possession nous montrent que la diffusion en était très importante. En effet, chacun des deux réseaux possédait dans chaque département un dépôt de lanternes. En 1898, le musée pédagogique avait un catalogue de plus de trois mille collections de vues et avait diffusé plus de vingt mille boîtes de plaques de verre dans l'année. Dix ans après, la diffusion annuelle avait presque doublé. Après l'interruption de la guerre, elle devait redémarrer et avait à nouveau doublé en 1928. Les boîtes de vues possèdent un document d'accompagnement. C'est généralement l'instituteur qui organise la séance. Celle-ci, nous dit un témoin, " remplace la veillée d'autrefois. C'est réjouissance publique quand on sait que le soir sur la blancheur du drap, les vues enfin arrivées de Paris défileront ". Le cinématographe Pendant les dix premières années
de sa vie, le cinématographe n'est que l'un des spectacles populaires
qui prolifèrent en cette fin de siècle. Le succès
du dispositif de projection proposé par les frères Lumière
et par d'autres inventeurs repose en partie sur le fait que, contrairement
au kinétoscope d'Edison (appareil individuel), il s'intègre
dans une tradition de spectacles collectifs. Les contenus proposés,
comme ceux des autres médias visuels, tournent autour de la double
attraction de la vie quotidienne et du fantastique. Il s'agit de montrer
quelque chose qui étonne autant par sa proximité que par
son étrangeté. Les Lumière ont plutôt joué
sur le premier registre avec des scènes de vie quotidienne dans
l'espace privé (Le déjeuner de Bébé, La dispute
de Bébé...) ou dans l'espace public (Le bassin des Tuileries,
La sortie des usines Lumière, L'arrivée du train en gare
de la Ciotat...). Les premiers projectionnistes des Lumière sont
en même temps cameramen, aussi tournent-ils certaines séquences
dans la ville où ils se trouvent, et peuvent-ils donc les reprojeter
le soir à un public susceptible de se voir sur l'écran. Seul le cinéma a traversé le siècle En cette fin du vingtième siècle,
le cinéma s'est transformé, mais aura été
l'un des grands médias du siècle, alors que le panorama
ou la lanterne magique ont complètement disparu. Certains historiens
du cinéma expliquent la destinée différente de ces
divers dispositifs par le fait que le cinéma soit en quelque sorte
devenu le point d'achèvement, la synthèse des médias
" fin de siècle ". Pour étayer cette thèse,
on peut alléguer que les différents médias de l'image
que j'ai brièvement présentés ont beaucoup de points
communs, celui qui arrive le dernier et se trouve le plus évolué
sur le plan technologique va donc s'inspirer des précédents
et en reprendre certaines caractéristiques. Mais cette sorte de
convergence des médias pour former le cinéma est une vision
a posteriori. Les inventeurs de dispositifs techniques, les producteurs
d'images et de spectacles ignoraient, eux, quelle était la forme
médiatique qui l'emporterait, le public également. Pendant
longtemps, celui-ci fut intrigué par le cinématographe,
mais ne déserta pas pour autant cafés-concerts ou panorama.
Nous savons également qu'Edison n'était pas persuadé
que son kinétoscope eût un grand avenir et, en tout cas,
ne croyait pas à l'intérêt de la projection. Comme
d'autres inventeurs, il était persuadé que l'avenir appartenait
à un système de visionnement à domicile : il voulait
apporter le théâtre et le concert à la maison. Les
Lumière estimaient également que le cinématographe
n'aurait qu'un succès temporaire, aussi orientèrent-ils
leurs recherches vers l'image en couleur ou en relief, d'autres privilégiant
le son. Pour tous ces inventeurs le cinématographe, comme les "
pantomimes lumineuses ", n'était qu'une forme provisoire d'images
animées, et seul un spectacle audiovisuel total rencontrerait durablement
le public. Conclusion De l'histoire des images 1900, on peut tirer un
certain nombre d'enseignements, également valables pour les nouvelles
technologies d'information et de communication de l'an 2000. |