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La
vision scientifique du monde - et les autres
Paul Feyerabend
La vision scientifique du monde de la science bénéficie-t-elle
d'un statut d'exception par rapport aux autres visions du monde ?
Il me semble que nous pouvons d'emblée diviser cette question en
trois :
1. Quelle est la vision scientifique du monde ? Est-elle unique ?
2. De quel type de statut peut-il s'agir ? Faut-il en parler en termes
de popularité, d'avantages pratiques, de vérité ?
3. Quelle sont les autres visions du monde à considérer
?
Y a t-il une vision scientifique du monde ?
Je répondrai à la première
question en rappelant les divergences qui animent les protagonistes des
sciences, les différentes écoles et les diverses périodes
de l'histoire, divergences qui constituent autant d'obstacles à
l'expression de principes communs, qu'ils soient méthodologiques
ou factuels.
Dans le domaine de la méthode, certains scientifiques comme S.
Luria prétendent lier la recherche scientifique à l'occurence
d'événements permettant de " fortes inférences
". On aboutit ainsi à " des prédictions qui seront
fortement confirmées ou rejetées grâce à une
étape expérimentale clairement définie ". Selon
Luria, c'est précisément le cas des expériences ayant
montré que la résistance des bactéries aux bactériophages
est le résultat de mutations indépendantes de l'environnement,
et non d'une adaptation à l'environnement. On fait une prédiction
simple : d'une culture à l'autre, les fluctuations des colonies
de bactéries survivant sur une gélose contenant un nombre
excessif de bactériophages seront faibles dans le premier cas et
massives dans le second. On peut tester cette prédiction de façon
simple et directe et obtenir un résultat décisif. Celui-ci
a permis de réfuter le lamarckisme, alors en vogue auprès
des bactériologistes, mais pratiquement disparu de la scène
ailleurs - ce qui donne une première indication sur la complexité
de la science.
Les grands problèmes comme celui de l'Univers, de l'origine de
la Terre, ou de la concentration de gaz carbonique dans la haute atmosphère
suscitent peu d'enthousiasme chez les chercheurs comme Luria car "
fondés sur de faibles inférences ". D'une certaine
manière, on peut voir ici une continuité avec l'approche
aristotélicienne, laquelle exige un contact étroit avec
l'expérience et les objets pour poursuivre jusqu'au bout une idée
plausible.
La spéculation sur les grands problèmes est pourtant la
procédure exacte qu'ont suivi Einstein, les chercheurs en mécanique
céleste de Newton à Poincaré, les tenants de l'atomisme,
et plus tard, de la théorie cinétique, Heisenberg aux débuts
de la mécanique des matrices, et la plupart des cosmologues. Le
premier article de cosmologie d'Einstein est un exercice purement théorique
et qui ne contient aucune constante astronomique ; les physiciens ont
longtemps boudé la cosmologie elle-même. Seul Hubble, en
tant qu'observateur, bénéficiait du respect général
; la vie était dure pour les autres, comme le rappelle le grand
astrophysicien Fred Hoyle :
" Les revues acceptaient les articles des observateurs, qui ne subissaient
qu'une évaluation superficielle. Mais nos articles avaient toujours
du mal à passer, à tel point qu'on se lassait de tenter
d'expliquer des points de mathématiques, de physique, de fait ou
de logique à ces esprits obtus qui constituaient la classe mystérieuse
et anonyme des lecteurs, attelés à leur tâche tels
des hiboux dans les profondeurs de la nuit. "
Dans une lettre à Max Born, Einstein s'interroge : " N'est-il
pas étrange de constater que les hommes sont habituellement sourds
à l'argument le plus puissant, mais toujours enclins à surestimer
la précision de la mesure ? " Cette " surestimation de
la précision de la mesure " est précisément
la règle en épidémiologie, en démographie,
en génétique, en spectroscopie et dans d'autres domaines.
La situation est plus variée lorsque l'on aborde les sciences comme
l'anthropologie culturelle où il faut trouver un compromis entre
les effets du contact personnel et l'idée d'une approche objective.
Mais n'est-il pas vrai que les scientifiques procèdent de manière
méthodique, évitent les accidents, et s'attachent à
l'expérimentation et à l'observation ? Pas toujours. Certains
scientifiques proposent des théories et calculent des cas ayant
peu ou pas de rapport avec la réalité. L'hydrodynamicien
L. Prandtl écrit :
" Les immenses progrès techniques réalisées
au dix-neuvième siècle ont laissé la connaissance
scientifique loin derrière. La pratique soulève d'innombrables
problèmes qu'on ne peut résoudre par l'hydrodynamique d'Euler.
En fait, on ne peut même pas en discuter. En partant des équations
du mouvement de Euler, la science s'est en effet de plus en plus résumée
à une discussion purement académique autour d'un hypothétique
"fluide idéal" dépourvu de friction. Ces développements
théoriques sont associés aux noms de Helmholtz, Kelvin,
Lamb et Rayleigh. Les résultats analytiques de cette "hydrodynamique
classique" ne sont presque jamais en accord avec les phénomènes
pratiques (
) Par conséquent les ingénieurs (
)
se sont appuyés sur un ensemble des données empiriques connu
sous le nom de "science hydraulique", branche de la connaissance
qui s'éloigne de plus en plus de l'hydrodynamique. "
D'après Prandtl, on a d'une part une collection de faits désordonnés,
et d'autre part, un ensemble de théories fondées sur des
présupposés simples mais contrefactuels, sans aucun lien
entre les deux orientations. Non sans cynisme, certains observateurs ont
récemment comparé l'approche axiomatique en mécanique
quantique, et en particulier en théorie quantique des champs, aux
"Shakers", " secte religieuse de la Nouvelle Angleterre
dont les membres construisaient de solides granges pour y mener une vie
isolée. On peut y voir un équivalent non-scientifique de
ceux qui cherchent à prouver des théorèmes rigoureux
sans calculer des sections efficaces* ".
Cette activité apparemment inutile a pourtant conduit, en mécanique
quantique, à une codification bien plus cohérente et satisfaisant
qu'auparavant. De même, en hydrodynamique, le "bon sens physique"
se révèle moins précis que les résultats de
preuves rigoureuses pourtant fondées sur des présupposés
franchement irréalistes. Le calcul de la viscosité des gaz
par Maxwell en fournit l'un des premiers exemples. Pour Maxwell, il s'agissait
d'un exercice de mécanique théorique prolongeant ses travaux
sur les anneaux de Saturne. Ni lui, ni ses contemporains, ne croyaient
au résultat obtenu, à savoirque la viscosité reste
constante sur un grand éventail de densité - d'autant qu'il
y avait des indications contraires. Pourtant, des mesures plus précises
ont permis de confirmer la prédiction.
Peu de gens étaient préparés à la tournure
des événements. La curiosité mathématique
est à l'origine de ces travaux ; les croisements des espèces
d'idées, et non de grands principes, ont conduit à la conclusion.
Entre-temps, la situation est devenue favorable à la théorie.
Dans les années soixante et soixante-dix , alors que la science
bénéficiait encore de la faveur du public, la théorie
avait la haute main sur l'université. Elle tendait à remplacer
la compétence professionnelle, même en médecine, et
dans des domaines particuliers comme la biologie et la chimie, où
l'on remplaçe les recherches morphologiques et sur les substances
par l'étude des molécules. En cosmologie, une forte adhésion
à la théorie du big-bang conduisait à sous-évaluer
les observations qui contredisent cette théorie. L'astrophysicien
C. Burbidge écrivait :
" On retarde les articles sur ces observations au stade de leur évaluation
avant publication, en espérant que l'auteur finira pas renoncer.
Si ce n'est pas le cas, on opte pour une deuxième ligne de défense,
qui consiste à ignorer volontairement l'article publié.
Pour le cas où il aurait quand même un écho, on se
contente de soutenir qu'il est tout simplement faux. Si toutes ces tentatives
échouent, on peut en venir à menacer l'auteur de perdre
tout accès au télescope jusqu'à ce qu'il ait changé
son programme de recherche. "
Il faut donc reconnaître que les scientifiques
procèdent de manières différentes. Les règles
méthodologiques, lorsqu'elles sont explicitement mentionnées,
ne sont pas respectées du tout ou fonctionnent de façon
très empirique ; les résultats importants sont le fruit
de la rencontre de diverses réalisations, elles-mêmes issues
de courants distincts et souvent contradictoires. L'idée que "
la connaissance scientifique est particulièrement positive et libérée
de toute divergence d'opinion " n'est que pure chimère.
La situation des arts est peu ou prou comparable. Il semble en fait que
ce soit le cas de toutes les sphères de l'activité humaine.
Le Libro dell'Arte de Cennino Cennini (1390) contient des conseils pratiques
fondés sur une riche expérience et des aptitudes complexes.
L'ouvrage de Leon Battesti Alberti, Della Pictura (1435-36), est un traité
théorique étroitement lié à la perspective
centrale et à la théorie optique académique. La perspective
est vite devenue une manie chez les artistes. Leonard de Vinci et Raphaël
ont montré, le premier par écrit et le second par la pratique
(cf. la sphère dans la main droite de Zoroastre, dans L'école
d'Athènes, dans la Stanza della Segnatura du Vatican), qu'une image
regardée dans des circonstances normales, à une distance
confortable, avec les deux yeux ouverts, ne peut répondre aux règles
de la perspective centrale. Ils ont ainsi exprimé clairement la
différence entre optique physiologique et optique géométrique,
différence que Kepler, un siècle plus tard, cherchait toujours
à construire grâce à une hypothèse facilement
réfutable. Mais la perspective centrale est restée la base
sur laquelle se sont superposés divers changements.
Jusqu'ici nous avons parlé de procédure ou de méthode.
Lorsqu'elles ne sont pas suivies par habitude, sans réfléchir
aux raisons qui les fondent, les méthodes sont souvent liées
à des croyances métaphysiques. Par exemple, une forme radicale
d'empirisme suppose ou bien que les hommes sont la mesure de toutes choses,
ou bien qu'ils sont en harmonie avec elles. L'application constante de
règles méthodologiques peut conduire à des résultats
en accord avec les présupposés métaphysiques qui
leur correspondent. La procédure de Luria en est un exemple. Elle
n'a pas échoué. Elle a contribué à la construction
d'un domaine scientifique qui est aujourd'hui à la pointe de la
recherche. L'approche d'Einstein n'a pas, elle aussi, fini en désastre.
Elle a conduit à l'une des théories modernes les plus fascinantes
: la relativité générale. Mais les méthodes
ne sont pas limitées aux champs dans lesquels elles ont enregistré
leurs premiers succès. Les exigences de Luria, par exemple, ont
également réussi en cosmologie. Heber Curtis les a reprises
à son compte à l'occasion de sa contreverse avec Harlow
Shapely, de même que Ambartsumian, qui oppose l'empirisme aux principes
abstraits. Halton Arp, Margaret Geller et leurs collaborateurs les appliquent
actuellement. Quels que soient les résultats, le monde selon Luria
a peu de choses en commun avec le monde selon Einstein, qui lui-même
n'a rien à voir avec celui de Bohr. Johann Theodore Merz décrit
en détail comment des visions abstraites du monde, en utilisant
les méthodes correspondantes, produisent des résultats qui
leur fournissent progressivement un contenu empirique. Il discute les
visions du monde suivantes :
Vision astronomique. Elle repose sur un raffinement mathématique
des lois d'action à distance ; elle a été étendue
à l'électricité et au magnétisme (Coulomb,
Neumann, Ampère et autres). La théorie de la capillarité
de Laplace constitue un remarquable aboutissement de cette approche.
Vision atomique. Elle a joué un rôle important dans la recherche
chimique (par exemple, la stéréochimie) ; mais a également
suscité l'opposition de certains chimistes.
Vision cinétique et mécanique. Elle fait appel aux atomes
pour comprendre les phénomènes de l'électricité
et de la chaleur. Pour certains scientifiques, l'atomisme devait être
au fondement de toute science.
Vision physique. Elle cherche à atteindre l'universalité
d'une manière différente, sur la base de notions générales
comme celle d'énergie. On pouvait la relier à la vision
cinétique, mais souvent, ce n'était pas le cas. Les médecins,
physiologistes et chimistes comme Mayer, Helmholtz, du Bois Reymond et,
dans le domaine pratique, Liebig sont de remarquables représentants
de cette vision pour la seconde moitié du dix-neuvième siècle.
Ostwald, Mach et Duhem l'ont étendue au vingtième.
Vision morphologique, Merz la décrit ainsi :
" Dans les chapitres précédents, j'ai parcouru différents
aspects de la nature et les diverses sciences qui ont été
élaborées à leur sujet. Ils représentent ce
qu'on pourrait appeler l'étude abstraite des objets et des phénomènes
naturels. Toutes les méthodes de raisonnement exposées tirent
leur origine de l'observation et de la réflexion sur les choses
de la nature. Cependant, elles ont en commun, à des fins d'examen,
d'opérer un déplacement de leur objet hors de sa position
et de son environnement naturels : elles l'abstraient. Ce processus d'abstraction
peut signifier littéralement un déplacement d'un lieu à
un autre, du grand atelier de la nature et de ses réserves, au
petit atelier, le laboratoire de l'expérimentateur. Lorsque ce
déplacement est impossible, le processus d'abstraction s'accomplit
en pensée : l'on prend en compte et l'on décrit une ou deux
propriétés, et l'on écarte pour un moment les autres
données collatérales (une troisième méthode
d'abstraction, qui n'a pas été développée
à l'époque, consiste à créer des conditions
non-naturelles, et ainsi des phénomènes non-naturels). (
)
"En dehors de la commodité du processus d'abstraction, les
scientifiques ont de fortes raisons pour s'y tenir. (
) Il s'agit
de l'utilité pratique de ces recherches dans les arts et l'industrie.
(
) Les besoins et les créations d'une vie artificielle se
sont ainsi avérés de puissants stimulants pour le traitement
abstrait et artificiel des objets et processus naturels, sur lequel, au
cours du vingtième siècle, les laboratoires chimiques et
électriques ont fondé leur renommé,avec les bureaux
de calcul des mathématiciens d'un côté, avec les ateliers
et usines de l'autre. (
)
"Heureusement, il y a dans l'esprit humain un intérêt
opposé qui vient largement contrebalancer le travail unilatéral
de l'esprit d'abstraction en science. (
) C'est l'amour profond de
la nature, la conscience que nous perdons tout pouvoir si, d'une manière
ou d'une autre, nous distendons le lien qui nous connecte au monde tel
qu'il est, aux choses réelles et naturelles. On en trouve une expression
dans la vieille légende du géant puissant qui tire de la
terre-mère toute sa force, laquelle s'évanouit s'il en est
séparé (
) L'étude de la nature est en partie
menée par des scientifiques tournés vers les choses telles
qu'elles sont. (
) Les sciences qui en résultent sont vraiment
descriptives, par opposition aux sciences abstraites. "
Cette longue citation illustre très clairement comment différentes
procédures reposent sur différentes visions du monde et
constituent en même temps des preuves qui viennent les conforter.
Merz mentionne pour finir la vision génétique, la vision
psychophysiologique, la vision vitaliste, la vision statistique, ainsi
que les procédures et découvertes qui leur correspondent.
Que peut être une vision scientifique du monde, unique et complète,
dans un tel contexte ?
Elle peut consister dans un panorama, dans une liste un peu à la
manière de Merz, qui énumère les aboutissements et
conséquences des différentes approches, ainsi que leurs
conflits. La science serait ainsi identifiée à un champ
de bataille complexe et dispersé, aux fronts multiples. On peut
également privilégier une vision du monde et lui subordonner
les autres, soit en prétendant les déduire de la première,
soit en les déclarant infondées ; cette méthode plaît
beaucoup aux réductionnistes. On peut enfin minimiser les différences
et faire du bricolage ; on fabrique un lien lâche entre toutes les
visions du monde et les résultats qu'elles impliquent, pour aboutir
à un édifice cohérent et impressionnant : LA vision
scientifique du monde.
En d'autres termes, on peut dire que le présupposé d'une
vision du monde unique au fondement de toute la science est ou bien une
hypothèse métaphysique, un pari sur l'avenir, ou bien un
artifice pédagogique. À moins qu'il ne s'agisse d'essayer
de montrer qu'on est déjà parvenu à une synthèse,
grâce à une habile hiérarchisation des disciplines
scientifiques. C'est ainsi que les tenants de l'uniformité ont
procédé par le passé (cf. la liste de Platon dans
le livre VII de la République), comme ils le font toujours aujourd'hui.
Un point de vue plus réaliste conduirait plutôt à
constater qu'" il n'y a pas une seule et unique carte scientifique
du monde. De toute façon, si c'était le cas, cette carte
serait trop compliquée et impraticable pour qu'on puisse la comprendre
et l'utiliser. Il y a foule de cartes du monde différentes, selon
les différents points de vue scientifiques. "
On pourrait objecter que nous ne sommes plus au dix-neuvième siècle
: nous avons pu réaliser de nombreuses unifications qui paraissaient
alors impossibles. On en trouve des exemples dans la thermodynamique statistique,
la biologie moléculaire, la chimie quantique et les supercordes.
Il s'agit en effet de domaines en pleine effervescence, mais ils ne suffisent
pas à réaliser l'unité que semble connoter l'expression
" la vision scientifique du monde ". En fait, la situation actuelle
n'est pas vraiment différente de celle décrite par Merz
pour le dix-neuvième siècle. Truesdell et d'autres prolongent
la vision physique : Prandtl déprécie Euler, Truesdell le
loue d'avoir fourni pour la recherche des concepts rigoureux. Certains
ont accordé un statut inférieur à la morphologie,
d'autres l'ont déclarée morte ; mais elle connaît
un renouveau chez les écologistes et dans les études de
Lorenz sur le comportement animal (qui ajoutent des formes du mouvement
aux anciennes formes statiques), sans parler de son importance dans la
recherche galactique (classification de Hubble). Reléguée
au placard, la cosmologie est aujourd'hui en faveur auprès des
physiciens des hautes énergies, mais elle entre en contradiction
avec la philosophie de la complémentarité à laquelle
adhère le même groupe de scientifiques. À propos de
cette question, H. Kafatos et R. Nadeu écrivent :
" L'interprétation de Copenhague exige essentiellement que
le montage expérimental soit pris en compte lors des observations
; elle est rarement respectée en cosmologie " (alors que ces
observations reposent sur la lumière, le cas paradigmatique de
complémentarité).
D'un côté nous sommes confrontés
à un empirisme débridé (en biologie moléculaire,
par exemple) et de l'autre, à un subjectivisme modeste ou radical
(dans certaines versions de la théorie quantique de la mesure,
dans le principe d'anthropique). On observe des résultats, des
spéculations, des essais d'interprétation fascinants et
nombreux, certainement très intéressants à connaître.
De là à essayer de les (bri)coller ensemble pour obtenir
une vision du monde scientifique unique et cohérente, il y a un
pas de trop, en dépit de la bénédiction papale. Après
tout, comment savoir si le monde, qui résiste à toute tentative
d'unification, est tel que les pédagogues et les métaphysiciens
veulent qu'il soit : ordonné, uniforme et égal à
lui-même ? De plus, un tel bricolage tend à éliminer
les conflits qui ont fait avancer la science par le passé et continueront
de le faire, si l'on ne cherche pas à les étouffer.
Arrivé à ce stade de la réflexion, certains partisans
de l'uniformité passent au cran supérieur. La science a
beau être complexe, disent-ils, elle reste rationnelle. On peut
utiliser le terme "rationnel" comme une étiquette que
l'on colle sur toute une série de procédures : ce serait
une interprétation nominaliste. On peut également en faire
un trait général que l'on retrouverait dans tout acte scientifique
individuel. J'accepte la première définition, mais je rejette
la seconde. Dans le second cas, ou bien l'on décrit la rationalité
de façon étroite, ce qui exclut, par exemple, les arts ;
mais alors, il faut également exclure des pans entiers de la science.
Ou bien on la définit d'une manière qui permette d'inclure
toutes les sciences, et alors, elle s'applique à l'amour, à
la comédie ou aux combats de chiens. On ne peut délimiter
la science par un moyen plus fort et plus cohérent, que de faire
la liste des sciences.
Un statut d'exception ?
Deuxième question : qu'entendons-nous par
un statut d'exception ? S'il s'agit de popularité, on veut dire
que certains résultats sont familiers du grand public. On pourrait
mesurer cette popularité en interrogeant les gens sur l'importance
qu'ils accordent à ces faits scientifiques. En dépit des
hauts et des bas dans l'opinion, on peut dire que les sciences bénéficient
encore d'une haute estime auprès du grand public. Il faudrait dire,
plutôt que les sciences, la science, monstre mythique s'il en fut
(en allemand c'est encore plus impressionnant : die Wissenschaft). Pour
le grand public, il est admis que les résultats publiés
dans les colonnes culturelles de son journal, de même que les dangers
qui semblent le menacer, proviennent d'une même source et sont les
fruits d'une procédure uniforme. Les gens savent que la biologie
est différente de la physique, elle-même distincte de la
géologie. Mais ils supposent que ces disciplines découlent
simplement de l'application de la méthode scientifique à
des sujets différents ; la méthode scientifique, elle, reste
la même. J'ai essayé de montrer combien la pratique scientifique
pouvait être variée. Si l'on ajoute que les scientifiques
ne cessent de se plaindre du manque de culture scientifique du grand public
(il s'agit, bien entendu, des classes moyennes occidentales, et non du
paysan bolivien, par exemple), il faut conclure que la popularité
de la science est un thème très ambigu.
Qu'en est-il des avantages pratiques ? On peut répondre que la
science ne marche pas toujours, mais qu'elle est assez souple pour transformer
un désastre en succès. C'est possible justement parce qu'elle
n'est pas liée à une méthode ou à une vision
du monde particulière. Ce n'est donc pas du fait qu'on déclare
une approche scientifique, selon un critère précis donné,
que l'on aura le succès garanti. On doit juger au cas par cas,
surtout à l'heure actuelle. Tout nous y invite : la peur de l'espionnage
industriel, la course au prix Nobel, la répartition inégale
des crédits de la recherche, la rivalité entre les nations,
source d'obstacles pour certains (y compris les philosophes, que l'on
tient encore pour les hérauts d'une aventure intellectuelle libre).
La question de la vérité reste en définitive sans
réponse. L'amour de la vérité constitue l'un des
plus puissants motifs pour remplacer les événements réels
par une version rationalisée. En des termes moins édulcorés,
disons que la vérité constitue l'un des plus puissants motifs
de se tromper, soi-même, et les autres. De plus, la théorie
quantique semble indiquer, avec cette précision tant appréciée
des amoureux de la science, que la réalité est ou bien une,
et alors il n'y a plus ni observateur ni chose observée, ou bien
multiple, ce qui inclut les théoriciens, les expérimentateurs,
et les choses découvertes, et alors, ce que l'on découvre
n'existe pas en soi mais dépend de l'approche choisie.
D'autres visions du monde ?
J'en viens à présent au troisième
point. Quelles sont les autres visions du monde à prendre en considération
? Dans une conférence publique, j'ai cité un passage de
E. O. Wilson, qui dit ceci : " La religion (
) va rester encore
longtemps une force vitale de la société. Comme le géant
mythique Antée, qui tirait son énergie de la Terre, sa mère,
la religion ne peut être mise en échec par ceux qui prétendent
la mettre à bas. La faiblesse spirituelle du naturalisme scientifique
vient du fait qu'il est coupé de cette source primitive de pouvoir.
(
) Ainsi, est-il temps de se demander : existe-t-il un moyen de
détourner le pouvoir de la religion en vue d'un nouveau grand projet
pour l'humanité ? "
Selon Wilson, les visions du monde alternatives se distinguent par le
fait qu'elles ont du pouvoir. Je pense que ce point de vue est un peu
étroit. Les visions du monde permettent également de répondre
à la question de l'origine ou de la fin, qui se pose presque toujours
dans la vie d'un homme. Kepler et Newton avaient des réponses à
ces questions, et ils les utilisaient dans leurs recherches. Ce n'est
plus le cas aujourd'hui, du moins pas dans les sciences. Ces visions du
monde non-scientifiques ont par conséquent beaucoup à offrir,
y compris aux scientifiques. Lorsque la civilisation occidentale a envahi
ce que nous appelons le Tiers Monde, elle a imposé ses idées
sur ce que devait être un environnement de qualité et une
vie intéressante. Elle a ainsi dérangé des schèmes
délicats d'adaptation à l'équilibre et créé
des problèmes inconnus jusque-là. Un certain sens de la
dignité humaine, mais aussi une réévaluation de la
diversité des rapports des hommes à la nature, ont conduit
les agents du développement et de la santé publique à
une analyse plus complexe et, d'une certaine manière, plus relativiste.
Notons qu'on ne doit pas attribuer la triste paternité de l'idée
"inhumaine" d'un monde-machine, de la nature comme simple matière
à façonner pour l'homme, à la science moderne, c'est-à-dire
post-cartésienne. Cette idée est plus ancienne que n'importe
quelle doctrine philosophique. L'expression de "monde-machine"
se trouve chez pseudo-Denys l'Aréopagite (autour de 500 après
J.-C.), mystique dont l'influence a été énorme. Oresme
(mort en 1382), évêque de Lisieux, compare l'univers à
une grande horloge mécanique, dirigée par Dieu de sorte
que " toutes les roues tournent de façon aussi harmonieuse
que possible ". On comprend facilement cette image : à l'époque,
partout en Europe, on construisait des horloges mécaniques d'"
un raffinement et d'une complexité stupéfiants ". Chaque
ville se devait d'en avoir une. Lynn White, dont je tire ces informations,
montre également le changement d'attitude qui a présidé
à l'ère carolingienne :
" Dans l'ancien calendrier romain, on pouvait souvent voir des scènes
de genre de l'activité humaine, mais la tradition dominante (qui
s'est prolongée à Byzance) consistait plutôt à
représenter les mois par des personnifications passives symbolisant
leurs attributs. Le nouveau calendrier carolingien, cadre du Moyen Âge,
(
) démontre une attitude de maîtrise envers les ressources
naturelles. (
) Les images montrent des scènes de labourage,
de récolte, de coupage du bois. On voit des gens qui font tomber
les gland pour leurs cochons, puis qui tuent le cochon. L'homme et la
nature sont désormais deux royaumes différents, et l'homme
est le maître. "
En résumé, il n'y a pas une vision
scientifique du monde, une entreprise uniforme, la science, si ce n'est
dans l'esprit des métaphysiciens, des maîtres d'école
et des politiciens qui veulent assurer la compétitivité
de leur pays. Il demeure que nous avons beaucoup à apprendre des
sciences. Mais c'est également le cas des lettres, de la religion,
et des autres vestiges de traditions anciennes qui ont survécu
aux assauts de la civilisation occidentale. Aucun domaine n'est unifié
ni parfait ; certains sont franchement dépourvus d'intérêt.
Aucun principe objectif ne justifie que nous quittions le supermarché
"art" ou "religion" au profit du supermarché
"science", plus moderne, mais aussi bien plus coûteux.
Un tel guide ne serait d'ailleurs en contradiction avec l'idée
de responsabilité individuelle, pourtant considérée
comme un élément majeur de l'âge de la raison ou de
la science. L'appel à un tel principe reflète la peur, l'indécision,
le besoin d'autorité, et fait fi des possibilités qui nous
sont offertes aujourd'hui : nous pouvons construire nos visions du mondes
sur la base de nos choix personnels. Nous pouvons ainsi unifier, pour
nous et pour nos amis, ce qui a été séparé
par l'histoire. C'est ainsi que Wolfgang Pauli, inquiet de la situation
intellectuelle de l'époque, souhaitait une réunification
de la science et de la religion. Je suis d'accord avec lui, mais j'ajouterai,
pour des motifs que lui-même approuverait, que cette réunification
doit rester une affaire personnelle. On ne doit pas la confier à
des alchimistes philosophico-scientifiques de l'esprit, et laisser leurs
sectateurs l'imposer dans le système éducatif (la situation
est différente dans le Tiers Monde, où la foi est encore
très vivante).
On peut cependant admettre que, dans un monde envahi par les produits
scientifiques, on accorde un statut d'exception aux scientifiques, comme
ce fut le cas des hommes d'armes à l'époque des désordres
sociaux, ou des prêtres, au temps où la citoyenneté
coïncidait avec l'appartenance à l'Église universelle.
On peut également reconnaître la fonction politique que revêt
la référence à la chimère de l'unité
de la science. En 1854, le commandant Perry a ouvert par la force les
ports de Hakodate et de Shimoda au commerce pour le bateaux américains.
Cet événement a permis de démontrer l'infériorité
militaire du Japon. Les acteurs des Lumières japonaises du début
du dix-huitième siècle, notamment Fukuzawa, raisonnaient
ainsi : le Japon ne peut conserver son indépendance que s'il augmente
sa puissance, ce qui n'est possible qu'avec l'aide de la science. Pour
s'appuyer sur la science, le Japon doit non seulement pratiquer la science,
mais également croire en l'idéologie qui la sous-tend. Pour
beaucoup de Japonais attachés à la tradition, cette idéologie,
la vision scientifique du monde, était une barbarie. Mais, selon
les partisans de Fukuzawa, il était nécessaire d'adopter
ce discours barbare, de le promouvoir, pour intégrer la civilisation
occidentale dans un but de survie. Après une telle formation, les
scientifiques japonais n'ont pas tardé à prendre leurs distances,
comme leurs collègues occidentaux avant eux : ils ont ainsi réfuté
l'idéologie uniforme qui avait présidé aux premiers
développements. Voici la leçon que je tire de cette histoire
: une vision scientifique du monde uniforme peut avoir son utilité
pour les gens qui font de la science. Elle les motive sans constituer
un carcan. C'est un peu comme un étendard. Sous un motif unique,
il permet aux hommes de faire des choses différentes. Mais pour
les personnes extérieures à la science, c'est un désastre
(philosophes, mystiques de l'extrême, prophètes du New-Age).
Cela les conduit à une étroitesse d'esprit totale dans leur
engagement religieux, et induit la même étroitesse d'esprit
à leur égard.
Traduit de l'anglais par Julie Brumberg-Chaumont
Liste des figures:
La transfiguration, Raphaël, Vatican
Composition sur les cercles, La géométrie secrète
des peintres, Charles Bouleau, Seuil, 1963
L'école d'Athènes, Zoroastre (Pietro
Bembo ?) Raphaël, Stanza della signatua du Vatican
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