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Mettre
la science en culture ou comment civiliser le progrès.
Bruno
De Dominicis
Introduction
Mettre la science en culture, qu'est-ce que cela
peut recouvrir ? Et quelle place pour une telle réflexion ? Nous
voudrions nous situer dans un cadre non spécialisé, qui
s'adresserait au public curieux des débats de son temps, tel le
gentilhomme du XVIIIe siècle pour qui les savoirs n'étaient
pas encore cloisonnés. Ce qui est à reconquérir,
selon nous, c'est une problématisation du lieu où se dit
la chose publique. Indépendamment des concepts valides pour telle
ou telle discipline, biologistes qui ne voient la vérité
du monde qu'à travers protéines et enzymes, physiciens à
travers la théorie des particules élémentaires, qu'en
est-il des concepts et des représentations qui permettent à
tous les sujets de la modernité, c'est-à-dire à tous
ceux qui sont plongés de fait dans le monde industriel, de penser
la relation qu'ils entretiennent avec leurs semblables et avec eux-mêmes
et comment situer les productions de la science et de l'industrie dans
cette problématique ?
Ce pourrait être l'occasion de réfléchir, par exemple,
à notre être au monde devant un écran, à ces
instants d'absences fugitives de la raison qui nous laissent quelquefois
rêveurs lors d'une sauvegarde de données un peu lente. La
machine ne serait-elle pas encore assez rapide pour nous oublier à
nous-mêmes totalement ? Grâce à Dieu, - mais est-ce
bien l'endroit, dans cet article dédié à la science
d'invoquer cet ancêtre à l'auréole délavée
? -, le processeur n'a pas encore colmaté toutes les béances
de notre être, et nous pouvons encore nous absenter devant un écran.
Les dieux et les choses
Mettre la science en culture consiste aussi à
penser l'être-là de ceux qui sont confrontés dans
leur existence quotidienne à ces objets techniques qui nous parlent,
dans lesquels d'autres ont auparavant inscrit des paroles, des processus,
des formes.
Avant l'ère industrielle, les interlocuteurs de l'homme étaient
hommes ou dieux. Depuis, les dieux sont tombés, ou plutôt
ont été précipités ou condensés, au
sens de la chimie, dans notre monde : les cieux sont vides désormais,
et les objets produits en grande série sont montés sur les
autels désertés. Nous engageons par leur truchement des
entretiens qui s'adressent à nous-mêmes, mais nous ne le
savons pas. Les mots qui jadis permettaient de dire la relation aux dieux
ou à Dieu, sont à réinvestir, à réinterpréter,
pour nous formuler à nous-mêmes ce à quoi nous occupons
nos vies quand nous sommes en relation avec les objets industriels. Les
mots du Moyen Âge européen, de la Grèce antique, sont
là comme un disque que nous aurions désappris d'entendre.
Les grandes religions laïcisées en idéologies depuis
le XIXe siècle, au sens de grands systèmes symboliques que
l'humanité produit comme l'araignée sa toile, sont des élaborations
collectives consubstantielles à l'humanisation : " les institutions
du pouvoir sont partie prenante des institutions du moi de l'individu
", ce qui distingue l'homme des autres espèces dépourvues
de la parole. C'est en quoi la qualité des institutions et des
représentations collectivement partagées qui en découle
est déterminante pour la survie, c'est-à-dire la possibilité
du groupe à se reproduire, pour une génération de
se reconnaître issue et distincte de la précédente.
Les institutions et représentations doivent être portables
d'une génération à la suivante, avec toutes les modulations,
évolutions, qu'impose le temps. Ces évolutions n'empêchent
pas le fait que " la structure n'oublie rien " : nous restons
occidentaux et nous reconnaissons comme tels, différents des Chinois
ou des Indiens.
Mettre la science en culture revient à parler la science, ou bien
à penser la science. Paradoxalement, " la science ne pense
pas ", elle permet au contraire d'économiser la pensée
au moyen des raccourcis fulgurants que les outils qu'elle produit induisent.
Les opérations complexes sont "prépensées",
si bien que l'on n'a plus besoin de connaître le détail de
la méthode pour l'utiliser, et néglige quelquefois ses limites
de validité. Dans notre environnement urbain industrialisé,
nous sommes en relations avec des objets à haute pensée,
comme on parle de haute tension ou de haute couture. À ces objets
si puissants, nous déléguons bien souvent la faculté
de penser - c'est la faute à l'ordinateur - et même de sentir
- nous pouvons nous surprendre regardant la pendule pour savoir si nous
avons faim -, et nous y inscrivons nos peurs par défaut, par exemple
sous la forme du bogue de l'an 2000 consécutif au codage de l'année
sur deux chiffres.
En ce sens, mettre la science en culture, c'est réinvestir l'espace
de la subjectivité individuelle, afin de permettre le "parlage"
de l'existence moderne au milieu des objets techniques. C'est reconquérir
sur les objets industriels faits pour séduire toujours plus, un
lieu de parole porteur d'une intersubjectivité qui fasse foi, c'est-à-dire
qui soit porteur d'une représentation du monde partagée,
considérée comme l'évidence pour nous, à laquelle
nous fassions crédit, c'est-à-dire que nous y croyions.
Le latin credere donne en français créance et croyance :
croire, c'est faire crédit à quelque chose ou à quelqu'un.
En l'occurrence, les musées de sciences et techniques, ces temples
de la technoscience révélée, surtout en France, au
nom de l'État, sont sommés par leurs publics de se porter
garants d'une représentation du Monde et de l'Homme qui fasse foi,
c'est-à-dire qui résiste à l'épreuve des faits,
au nom de laquelle chacun puisse établir des relations avec ses
semblables et se situer dans son existence.
Les pères et les fils
Chaque époque repense ses représentations,
qui sont un compromis entre les exigences vitales de perpétuation
du groupe social et les contraintes de la réalité. Jusqu'à
la révolution industrielle, la réalité, - climat,
récoltes, épidémies, etc. - était inaccessible
à l'homme, de l'ordre de la providence divine. Désormais,
nous disposons de multiples moyens d'intervention sur nous-mêmes
et notre environnement, si bien que les évidences d'hier ne sont
plus pertinentes pour nous. En même temps, la norme, qui était
définie par l'éternité de la structure dont la divinité
était le sceau, est devenue évolutive, avec le darwinisme
d'abord - l'homme est une espèce en devenir, qui descend du singe,
et non plus le canon fixé dans le récit de la Genèse
par la descendance adamique -, avec l'industrie ensuite, qui impose par
son Standard évolutif, des normes sans cesse renouvelées,
sur un rythme toujours plus rapide.
Désormais, le savoir des pères n'est plus valable pour les
fils, étant devenu obsolète en moins d'une génération.
Pères et Fils se voient ravalés sur un même plan,
roulés par la même vague du progrès de l'industrie,
mettant en péril la différenciation des générations,
à savoir l'interdit de l'inceste au plan symbolique, et donc la
perpétuation du groupe. Corrélativement, le temps accélère
en même temps qu'il s'étiole : nous passons notre vie à
gagner du temps pour être à la page, dans le coup, rester
jeunes. L'échéance qui nous guette est le passage du mur
du temps, quand la vitesse du changement imposé par l'industrie
entre en résonance, au sens de la physique, avec le rythme du renouvellement
des générations. Le passage génère une perte
de mémoire collective, et nous sommes sonnés, de même
que l'avion qui dépasse la vitesse du son induit un bang supersonique.
Le groupe social entre alors en fusion, et les individus se confondent
en une masse indivise, qui ne reconnaît plus d'altérité.
Pour se fonder, la masse désigne ceux qui, par leur expulsion ou
leur disparition manifesteront la réalité de cette nouvelle
identité fusionnelle. Nous avons déjà fait une fois
cette expérience au XXe siècle, avec l'émergence
de cette nouvelle forme de domination inédite dans l'histoire de
l'humanité : le totalitarisme et le camp de concentration qui l'accompagne.
Nous n'avons pas encore appris à maîtriser les tenants et
les aboutissants de cette expérience historique trop récente,
ni n'avons pris la peine d'analyser le rôle de la technoscience
industrielle dans la genèse de cet événement nouveau.
Voilà un vaste chantier qui s'ouvrirait aux musées de sciences
et techniques si, d'aventure, ils venaient à se préoccuper
de la pérennité du monde qu'ils promeuvent.
Le retrait de l'État
En France comme dans tous les États industrialisés,
nous assistons depuis dix ans à une privatisation générale
des avoirs publics, à un désengagement des États
de leurs prérogatives traditionnelles. Ce vaste mouvement planétaire
signe le déclin de l'État-Nation tel que l'a promu l'Europe
il y a deux siècles, et nous vivons corrélativement une
reféodalisation progressive des institutions sous l'égide
des grands groupes industriels transnationaux : les grandes compagnies
s'échangent des usines avec leurs dizaines de milliers d'employés
tout comme, il y a quelques siècles, des provinces étaient
annexées par mariage.
En France, où depuis deux siècles la raison est sollicitée
de fonder le lien social au nom de l'État, les musées de
sciences et techniques dont c'est la mission implicite subissent le retrait
des tutelles. De ce fait, ces institutions qui promeuvent les sciences
et techniques sont prises en tenaille entre des exigences contradictoires
: d'une part, les intérêts privés demandent une rétribution
dans les espaces d'exposition conformes à leur influence grandissante,
d'autre part, les publics se prêtent chaque jour un peu moins à
un discours scientiste présentant la technoscience et le rapport
homme/machine comme le signe d'un avenir radieux. Par ailleurs, face à
la concurrence ludoéducative américaine (edutainment), la
convergence progressive des parcs à thèmes et des musées
des sciences et techniques américains, les institutions françaises
se veulent plus "sérieuses" et didactiques, dispensatrices
d'une culture scientifique, authentique héritière des Lumières
et de Descartes.
Comment se situer devant ces exigences contradictoires ? La balance n'est
sans doute pas facile à tenir entre deux extrêmes qui seraient,
d'un côté, un discours scientiste triomphant mais déclassé
qui date du XIXe siècle, et de l'autre, une description du monde
d'un pessimisme qui se voudrait lucide. Le discours scientiste est déjà
obsolète dans le sens où il ne laisse pas de place aux inquiétudes
des publics, à la simple angoisse existentielle de se situer dans
un monde industrialisé. Il ne permet plus de " présenter
l'Homme et le Monde à l'Homme " et ne fait plus sens pour
nos contemporains. En revanche, il permet de valoriser les réalisations
de l'appareil industriel. Le risque en est la désaffection progressive
de publics partis ailleurs quérir leur pitance existentielle sur
le marché du sens, en dehors d'une allégeance à la
raison (sectes, marginalité, etc.). Sur l'autre versant, un discours
critique devant les réalisations de l'industrie, qui présenterait
les catastrophes induites par une industrialisation effrénée
risquerait d'effrayer les sponsors, qui sont amenés à prendre
plus d'importance dans le financement des expositions, et de livrer les
publics à une angoisse renforcée par le statut institutionnel
du discours présenté.
Le ludoéducatif du parc à thème technoscientifique
est une façon d'échapper à cette contradiction par
l'étourdissement technologique, la fascination devant la technique,
mais qui demeure insatisfaisante du point de vue français et où,
en tout état de cause, les institutions françaises sont
mal préparées à concurrencer le professionnalisme
et les grands moyens américains. La responsabilisation des publics
devant les défis de notre temps fait partie de la traditionnelle
"mission civilisatrice de la France", de cette propension que
nous avons à proclamer la vérité au monde, parce
que finalement, c'est ce que nous faisons le mieux, ou peut-être
ne savons-nous pas vraiment faire autre chose de sérieux (cf. la
mode, l'amour, la cuisine, et plus généralement le bon goût,
qui ont fait notre réputation internationale plus que le TGV ou
Concorde, sans parler du paquebot France et de Superphénix).
Cette troisième voie reste à élaborer, comme l'illustre
l'attitude face au nucléaire qui est paradigmatique de cette situation.
En France, ce secteur industriel reste une zone protégée,
où l'État et des intérêts privatisés
gèrent ensemble un vaste complexe industriel. En 1995, une exposition
sur les réalisations du Commissariat à l'énergie
atomique (CEA) fut organisée à la Cité des sciences
et de l'industrie à Paris. Seuls furent abordés les aspects
emblématiques et flatteurs du nucléaire, et c'est le comité
d'entreprise, en collaboration avec la CRII-RAD, qui assuma de sa propre
initiative et dans un local accessible au seuls salariés, la présentation
des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl. Cette attitude
encore tenable à l'époque le serait-elle aujourd'hui ? Depuis,
des taches de radioactivité dites " taches de léopard
" ont été découvertes dans les Vosges, les massifs
alpins du Mercantour et des Écrins apparaissent contaminés,
une fuite de radioactivité a été détectée
dans les effluents de l'usine de la Hague à l'occasion des grandes
marées annuelles, tandis qu'en Suède et en Allemagne, où
des foules toujours plus nombreuses rendent chaque convoyage de produits
de fission toujours plus onéreux et risqué, sont enclenchés
des programmes de désengagement du nucléaire.
La place de la France
Le nucléaire, clé de voûte
de la souveraineté nationale et de la dissuasion depuis la fin
du dernier conflit mondial, est sans doute le domaine le moins facile
à aborder sereinement. Poser la question du nucléaire en
France revient à situer la France dans le monde vis-à-vis
de ses alter ego que sont les autres États. Proposer aux sujets-citoyens
visiteurs de la Cité une présentation de l'homme et du monde
à l'homme passe par une présentation assumable par ces citoyens
du sujet-France, sujet collectif se réfèrant à un
passé, à une mémoire partagée.
Les Lumières qui explosent à la face du monde en 1789 affirment
le progrès comme l'allié du bonheur, devenu industriel depuis,
et ce par le moyen de la raison assimilée à la science par
la suite. La souveraineté française se fonde alors sur une
laïcité qui se réclame de la raison, également
distante de tous les cultes, les tolérant tous et n'en privilégiant
aucun. Auschwitz et Hiroshima ont depuis lors confronté les citoyens
au retournement contre l'homme de la rationalité industrielle dans
le premier cas, de la science pure dans le deuxième, tandis que
l'indépendance de l'Algérie marquait l'échec de l'exportation
de ce modèle raisonnable qui se voulait d'une universalité
aussi irréfragable que le christianisme pontifical dont il était
issu.
Nous sommes actuellement dans cette période où la structure-France
se cherche de nouvelles raisons d'être. Cette structure mythique,
fille aînée de l'Église dans le sens où le
centralisme romano-pontifical a trouvé sur notre territoire son
meilleur relais au cur de l'Europe, qui fut habillée d'abord
par la chrétienté féodale puis monarchique, ensuite
par une laïcité révolutionnaire, puis impériale
et enfin républicaine, se cherche désormais un nouvel emblème.
Le nucléaire et la cinquième République en ont fait
office pendant quarante ans mais se voient retirés leurs prérogatives
par l'unification de l'Europe et la fin de la guerre froide. La France,
qui a régné culturellement pendant deux siècles sur
l'Europe et qui continuait, malgré la défaite de 1940, grâce
au général de Gaulle et à la faveur de sa position
de pivot dans le jeu est-ouest de la guerre froide, à se penser
comme une grande puissance, se voit désormais ramenée à
la dimension d'une puissance régionale, dont la souveraineté
est progressivement déléguée aux instances bruxelloises
et aux fluctuations de la sphère financière internationale.
Le choc est sans doute plus rude chez nous que chez nos voisins, dont
les identités traditionnelles et les instances régionales
ont gardé plus de vigueur. Le déclin de l'État dans
un pays aussi statocentrique que la France, qui a incarné pour
le monde entier la congruence exemplaire de l'État et de la nation
sous l'espèce du peuple-souverain, et où le culte de la
raison est élevé en culte national, engendre des perturbations
identitaires douloureuses. Dans ce sens, la France, qui fut l'épicentre
des Lumières, se retrouve en première ligne au moment où
s'étiole ce messianisme et à l'épicentre d'un nouvel
obscurantisme devenu plus vigoureux chez nous qu'en aucun autre pays européen.
Culte de la raison et retrait de l'État
Alors quid du culte de la raison et du retrait
des tutelles ? Traditionnellement, et cela depuis huit siècles,
l'Église, puis l'État qui en est le descendant, sont les
porteurs de la figure mythique au nom de laquelle le Pape, puis le souverain,
et enfin le chef d'État, exercent le pouvoir. Dans un monde ou
les États se désengagent de leurs prérogatives traditionnelles,
les allégeances généalogiques des sujets sont livrées
aux quatre vents de tous les fournisseurs de sens, donc de pouvoir, du
marché multimédiatique. On peut désormais être
en même temps sujet-chrétien, sujet-citoyen, sujet-consommateur,
sujet-rationnaliste, simultanément informaticien, astrologue, scientologue
ou témoin de Jéhovah. Ces références se superposent
en strates plus ou moins rivales chez un même individu sans qu'aucune
assure une allégeance univoque. Notre époque se rapproche
de ce point de vue, de celle des premiers siècles du christianisme,
quand pullulaient les sectes gnostiques avant l'institutionnalisation
de l'Église. Ce qui maintenant achève de se défaire
ressemble à ce qui était alors en cours d'élaboration.
Que peuvent les institutions de vulgarisation de la technoscience devant
une telle situation ? Eh bien, elles peuvent en faire le constat. Moyennant
un pas de côté relativement à leur démarche
habituelle, elles peuvent proposer à leurs publics une présentation
de ces enjeux, présenter le rôle d'une figure d'ancêtre
mythique et montrer la filiation historique dans laquelle nous nous situons,
ainsi que les remaniements en cours. Elles peuvent donner à leurs
publics des outils de la pensée qui s'écartent de la science
" dure ", pour aborder des concepts qui permettent de mettre
en mots les situations dans lesquelles nous sommes plongés. L'inquiétude
s'apaise quand le sujet n'est plus aliéné à des représentations
insues et les affects négatifs encombrant la conscience et susceptibles
de générer de l'agressivité tournée vers le
sujet lui-même (dépression, suicide individuel ou collectif),
ou bien l'autre (racisme, violence infondée), peuvent se muer en
énergie tournée vers l'action et le remaniement de la situation
du sujet dans le monde. Le travail de la pensée est le seul capable
de prévenir des explosions de violence dues à des remaniements
identitaires trop rapides et qui demeurent sans élaboration consciente.
Chez nous, cela pourrait consister à élaborer le remaniement
des allégeances que nous subissons en mettant en perspective le
culte de la raison, lequel prend en France une place déterminante,
et les échéances auxquelles il fait face actuellement. Ce
faisant, la place des institutions de vulgarisation scientifique dans
le paysage français en tant que temple de la technoscience publique
révélée au nom de l'État, et les vacillements
consécutifs au retrait de celui-ci trouveraient une illustration.
Parler raisonnablement de la figure mythique qui fonde l'institution ne
peut se faire qu'en recourant à la " mise en scène
esthétique " de cette figure. En effet, la figure mythique
est ce qui précède le discours raisonnable. La raison qui
est là la limite du discours scientiste, ne peut s'instituer qu'en
se fondant sur une narration mythique ou une mise en scène esthétique
opèrant une " mise en forme maîtrisée de la folie
", du fantasme, du rêve, de l'arrière-boutique de la
conscience. C'est la prérogative fondamentale du pouvoir que de
trancher, d'assumer un choix esthétique distinguant une nation
d'une autre, une institution d'une autre. Les marques commerciales, les
patries assument et revendiquent farouchement - et avec raison - leur
logo ou leur drapeau. La science, au sens positiviste laplacien, qui se
veut une vérité hors de la subjectivité, ne tranche
pas et refuse d'assumer un tel choix, de même que la laïcité
refuse de favoriser un culte. C'est ce qui vient à échéance
aujourd'hui, aussi bien à travers les problématiques de
la mesure en mécanique quantique, que celles de la laïcité
vis-à-vis de l'islam français. La physique découvre
qu'elle prend parti dans sa description du réel, tandis que la
laïcité découvre que pas de culte, c'est déjà
un culte : les Lumières sont confrontées à leur présupposés
sur leur propre terrain.
Institutionnellement, promouvoir un message public implique inévitablement
la mise en scène d'un " au nom de " fondateur de l'ordre
humain et du sujet. Cet " au nom de " qui vient ligaturer le
pourquoi vivre ?, pourquoi le monde ?, inhérent au tourment humain
d'exister, est arbitraire et culturel, caractéristique d'un espace
de souveraineté et porté par un nom mythique, un mot-emblème
(la Révolution, IBM, Dieu, Liberté-Égalité-Fraternité,
etc.). Ce nom, qui est à la place de la figure mythique de l'Ancêtre,
permet la saisie emblématique de l'institution par le sujet qui
peut s'en réclamer, et ainsi s'instituer , registre sur lequel
la publicité ne cesse de jouer pour s'imposer. Or, l'emblème
n'est pas scientifique au sens des Lumières, et l'objectivité
au sens positiviste n'est pas équipée pour aborder cette
problématique, dont le refoulement est précisément
le socle sur lequel s'est bâtie la conception du monde dominant
depuis trois cents ans. Pour les musées de sciences et techniques,
c'est là que gît le cur de la mutation à engager
pour rester plausible. Cette mutation est déjà bien élaborée
par les modernes développements des sciences de la forme (cf. les
travaux de René Thom, Jean Petitot, Ilya Prigogine du côté
des sciences exactes, ceux de Pierre Legendre pour les sciences humaines
).
Ce retour de la forme n'est en fait qu'un nouvel épisode de l'archaïque
dialectique entre mythos et logos, qui fonde depuis la Grèce antique
la dynamique de la civilisation européenne, nouvel avatar, mais
à fronts renversés, de la querelle entre anciens et modernes
: le refoulement énergique de la figure ancestrale consécutif
à l'exécution de Louis XVI, marque l'interruption de la
lignée monarchique et l'effondrement consécutif de la narration
chrétienne en tant que discours normatif, signant ainsi le triomphe
du logos scientifique. C'est ce qui arrive maintenant à échéance.
Le logos des Lumières a exprimé sa sève, et une refondation
mythique, forcément paisible, est désormais en gestation.
Une figure de l'Ancêtre
Face au retrait des tutelles, et pour persister
sans se morceler en tant qu'institution délivrant un discours singulier
et pertinent, l'institution sera vraisemblablement amenée à
s'autonomiser progressivement aussi bien de l'État que des pouvoirs
industriels, et à élaborer un discours qui se distingue
du scientisme conquérant pour prendre en charge les présupposés
de ce type de discours. Cela revient à dire que l'institution sera
amenée à s'instituer en son nom propre, à devenir
progressivement autocéphale, ce qui implique de s'autoriser d'une
figure mythique au nom de laquelle l'institution peut délivrer
son discours propre. Dans notre monde, c'est le rôle de l'art de
prendre en charge la mise en scène de ce qui ne peut se dire mais
permet à " la raison d'émerger du magma fantasmatique
du rêve ". Sauf à se déliter, l'institution ne
peut éviter la responsabilité institutionnelle " d'assumer
le délire souterrain d'avant la mise en scène esthétique,
et de trancher parmi toutes les virtualités possibles, en faisant
venir au jour le discours de la raison instituée au moyen d'une
mise en scène esthétique " de la causalité,
du temps, et donc de la filiation.
Ce faisant, l'institution manifesterait son allégeance au "
principe généalogique " par une mise en scène
esthétique de ce qui ne peut se dire mais qui doit être montré
sur le mode poétique. Face à ces enjeux, la Cité
des sciences et de l'industrie, temple emblématique de la science
publique, pourrait accueillir dans son grand hall, parmi l'infinité
des mises en scène possibles, une horloge monumentale stylisée
afin de montrer le temps, maître des destins, Référence
fédératrice sous l'égide de la Mesure du temps par
l'homme.
La célébration de l'an 2000 au nom de la science aurait
pu être l'occasion d'un détour analytique faisant partie
de la mission de la Cité, détour qui aurait présenté
les enjeux d'une telle monstration sensible et l'aurait située
dans le contexte de notre époque, comme s'efforce de le faire cet
article. L'échéance de l'an 2000 eût été
une occasion de présenter les enjeux de sens, de pouvoir et de
structuration de l'identité qu'implique le choix d'un calendrier
et de reconnaître en même temps la dette qu'entretient le
monde industriel descendant de la normativité pontificale avec
cette narration mythique qui continue de participer à la fondation
de l'identité européenne.
Dans cette optique, la proposition faite par la CSI de procéder
à " un appel à création et à réalisation
sur le thème du temps (...), appel [qui] porte sur la création
d'une centaine d'horloges dont la seule obligation est d'indiquer l'heure
exacte et de sonner spécifiquement à l'heure du passage
de l'an 2000. Plusieurs catégories peuvent être proposées
: artistique, écologique, symbolique, farfelue, high-tech, éducation,
bricolage, jeux de construction (Meccano, Lego...), informatique... "
mérite commentaire.
Cette initiative peut se lire comme le reflet d'une volonté de
créer des liens entre l'institution et la génération
montante, sur le mode de la célébration du deuxième
millénaire. Initiative louable dans le sens où elle cherche
à établir un dialogue sur le mode du " tressage "
de la technique et de l'imaginaire social entre l'institution et le jeune
public en formation. L'intention est bonne, mais il nous semble qu'elle
se retourne contre elle-même. En effet, posons la question : quel
est l'acte de sens, la mise en liens, dans cette manuvre institutionnelle
? Quel est le sens d'une demande institutionnelle adressée à
la génération montante, consistant à concevoir des
horloges de styles variés, c'est-à-dire des figures du temps
?
Concevoir des figures du temps revient à élaborer des montages
esthétiques de la fonction symbolique, autrement dit, de la fonction
paternelle, de l'autorité, du tiers-social. Or, dans cette manuvre,
quel jeu joue la Cité en tant qu'interprète institutionnel
de la Science publique ? Celle-ci sollicite institutionnellement de la
part des jeunes qu'ils façonnent des images paternelles selon leur
désir. Cela revient à dire que l'institution interprète
du vrai scientifique n'a rien à dire sur l'origine, sur l'institution
du sujet. Les jeunes sont priés de s'instituer sans l'intervention
du tiers-social, en bricolant une figure paternelle chacun pour son propre
compte. Corrélativement, la Cité, interprète de la
"science publique", propose de célébrer l'an 2000,
moment réfèrant à une narration mythique qui fonde
l'origine du temps pour notre culture. Or, sur ce point aussi, la Cité
n'a rien à dire en tant qu'interprète de la "science
objective", puisque la fondation mythique du sujet comme de la civilisation
et du calendrier ne fait pas partie du champ de la science objective.
Cette double manuvre institutionnelle est en accord complet avec
les représentations du sujet autofondé caractéristiques
du monde industriel, dans lesquelles est déchue la figure paternelle.
Le message implicite est : l'institution ne propose pas de sens à
investir collectivement, chacun doit se bricoler un sens pour son usage
narcissique, sa tribu. Au mieux, le lien collectif est l'accumulation
des bricolages individuels. En toute bonne foi et à son propre
insu, la démarche vise à éviter de créer du
sens ou du lien au nom de l'institution, en reportant la responsabilité
d'instituer le temps sur les générations montantes, et cela
sur un mode morcelé, atomisé. Implicitement, l'institution
dit : " Instituez-vous seuls, nous, anciens, n'y sommes pour rien,
n'avons rien à transmettre du point de vue de l'esthétique
du montage de la fonction symbolique, de la créance généalogique.
"
Transmission et Interdit
Le nom propre de l'institution Cité des
sciences et de l'industrie situe celle-ci au confluent de la référence
citoyenne et de la référence scientifique et industrielle.
On peut avancer que la référence citoyenne est fondée
anthropologiquement dans le sens où elle assume sa négativité
en se référant à la mémoire de ses morts,
et en assurant un renouvellement pacifique du pouvoir démocratique
par le moyen du suffrage universel. Le Droit civil qui la garantit ordonne
pour ses sujets la filiation et les rapports généalogiques
entre les sexes. Il institue ainsi le sujet-citoyen mortel issu de deux
lignées, paternelle et maternelle.
Au contraire, la référence scientifique et industrielle
n'assume pas sa négativité mais la nie, sur le versant scientifique,
selon des critères méthodologiques d'objectivité
(la mort du sujet-scientifique ne fait pas partie des objets d'études
de la science, seule la chose corporelle fait l'objet d'investigation).
Sur le versant industriel, la négativité est niée
sur des critères de rentabilité et d'efficacité (l'offre
désirable de la publicité est toujours jeune, dans un présent
éternel, la mort ne fait pas vendre). Elle se fonde sur la représentation
d'une filiation non sexuée qui nivelle les générations
: pères et fils sont ramenés au même niveau devant
le Standard évolutif imposé par l'industrie, nouvelle figure
d'une mère-usine parthénogénétique incestueuse
qui produit choses et personnes dans le vrac de la grande série,
sans filiation repérable.
En ce sens, un monde basé sur cette référence n'est
pas anthropologiquement fondé, ne prenant pas en compte le minimum
nécessaire à l'institution de la reproduction de l'espèce
: mort, filiation sexuée et différenciation des générations.
C'est là l'enjeu de la transmission. Si
l'institution a l'ambition d'instituer une référence scientifique
fondée anthropologiquement, elle ne peut qu'inscrire les conditions
minimales de reproductibilité de la civilisation qu'elle porte
-négativité et double filiation du sujet -, dans le message
qu'elle promeut.
C'est là que les interprètes-médiateurs d'expositions
technoscientifiques doivent s'exercer au cas par cas à la manuvre
de " l'interdit qui institue la vie ". Interdit qui sépare
le licite de l'illicite, dans ce montage au nom duquel l'institution s'apprête
à guider ses publics vers une interprétation du monde qui
établit des représentations humanisantes, c'est-à-dire
qui institue le " désenlacement narcissique ", la différenciation
du sujet du magma originel, du " bruit de fond de l'information "
multimédiatique, afin de proposer des repères dans un monde
complexe. Dans ce cas licite, l'institution présente à ses
publics des outils permettant de se déprendre des effets de fascination
des techniques publicitaires industrielles, des nouvelles technologies
de communication, et de comprendre pour leur propre compte les ressorts
complexes et occultés par les médias qui régissent
la vie contemporaine, production, chômage, marchés financiers,
insécurité, etc. L'institution fournit ainsi aux publics
des outils de maîtrise et de désaliénation de ce monde.
Dans le cas illicite, l'institution se fait serve des intérêts
industriels et financiers, des lobbies scientistes, pour promouvoir un
discours qui encourage la fascination et le collage narcissique aux nouvelles
images, la représentation d'un corps-objet, produit industriel
et démontable, dont la subjectivité serait un résidu
historique, qu'il s'agirait de purger au nom de la "vérité
objective scientifique", et favorise un discours d'admiration béate
devant la nouveauté technologique quelle qu'elle soit.
La négativité de la référence citoyenne, c'est-à-dire
les morts pour la patrie, est la référence historique assumée
par l'institution, mais qu'il n'est pas dans sa mission d'instituer ou
de commémorer, l'État républicain en ayant la charge.
Dans son champ d'activité, assumer la négativité
de la citoyenneté revient pour l'institution à faire le
choix de forcer la référence citoyenne à l'intérieur
de la référence scientifique industrielle. Cela veut dire,
interpréter la science et l'industrie au service de la référence
citoyenne, et non pas l'inverse, ce qui revient à situer le citoyen
au centre des préoccupations muséales et à présenter
la science et l'industrie serves des intérêts du citoyen.
L'autre option est de présenter le citoyen comme un produit parmi
d'autres de l'industrie, consommateur passif aliéné aux
images publicitaires, bientôt purgé de sa subjectivité
vieillotte par la science objective.
Selon la première option, qui est l'option licite, en se référant
à l'interdit décrit plus haut, l'institution choisit de
présenter dans son message la face obscure de la science et de
l'industrie, responsabilisant ainsi ses publics devant les risques encourus
par le développement industriel et scientifique, en témoignant
des catastrophes passées pour les comprendre et les éviter.
Corrélativement, les réalisations géniales de ce
siècle sont mises en perspective par l'autre face du génie
: la folie. C'est l'occasion de faire valoir la nécessité
d'une limite en tant que norme sociale, donc d'une référence
fondée sur des exigences de reproductibilité institutionnelle.
C'est aussi la condition indispensable pour crédibiliser le discours
institutionnel en affichant son indépendance vis-à-vis des
pouvoirs industriels.
Au fil du temps, cette casuistique, patrimoine accumulé d'études
de cas, pourrait s'instituer en autorité référentielle
et permettre la légitimation de cette place de tiers-interprète
institutionnel de la science publique revendiquée par l'institution,
laquelle serait ainsi en position d'exercer une autorité morale
reconnue vis-à-vis des groupes de pressions et ses médiateurs-interprètes
se voir accorder un statut social spécifique.
L'institution est confrontée à une double contrainte : réinvestir
un lieu discursif dans lequel la Science et l'Industrie seraient au service
du citoyen, et cela dans un monde où le pouvoir se démembre
en se privatisant. L'enjeu est la perpétuation d'un monde démocratique
fondé sur la raison. Le pari n'est pas gagné d'avance. L'espace
politique et sémantique ouvert et institué par le christianisme
en scellant Jésus à Christos, que la Révolution française
a refondé en scellant peuple à souverain, reste à
réinvestir, en contribuant sous la forme d'expositions en et hors
les murs, à sceller l'alliance de la Cité avec la science
et l'industrie, désormais fusionnées en technoscience, c'est-à-dire
à parler cette technoscience au nom des valeurs citoyennes, autrement
dit à civiliser le progrès. Pour notre époque, cela
veut dire, en particulier, réinstituer l'interdit qui marque la
limite au-delà de laquelle règne le " tout est possible
" de la domination totalitaire.
Liste des figures:
La durée poignardée, tableau de 1939,
René Magritte
Une icône des populations, 1995, peinture
murale, Jean-Michel Alberola
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