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ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



Le livre de culture scientifique a-t-il un avenir européen?



Nicolas Witkowski

Avant de s'interroger sur l'éventuel avenir européen du livre de culture scientifique, c'est-à-dire de ce qui n'est ni de la littérature scientifique primaire ni des ouvrages destinés à l'enseignement, mais de la science véritablement écrite, à destination d'un public généraliste, sans doute est-il nécessaire de retracer en deux mots l'histoire récente de ce secteur bien particulier de l'édition. Succédant à l'âge d'or qui a fait sentir ses effets, à la fin du XIXe siècle, dans toute l'Europe, l'édition de vulgarisation scientifique s'est assagie au début du siècle, se remettant peut-être de ses excès propagandistes, jusqu'à manifester une inquiétante somnolence au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Dans les années cinquante, en France, n'écrivaient sur la science que des vugarisateurs professionnels et quelques prix Nobel, volontiers encouragés par les éditeurs à disséminer leur savoir. Cependant, apparaissaient, aux États-Unis mais aussi en URSS, des scientifiques-auteurs d'un genre nouveau, davantage soucieux d'intégrer leur savoir à la culture que d'apporter la bonne parole à un lectorat réputé ignorant. Les physiciens américains George Gamow et Richard Feynman, ainsi que la grande école de vulgarisation soviétique, montraient que moyennant une recherche littéraire originale, et un peu (voire beaucoup) d'humour, la science pouvait se raconter agréablement et constituer un genre littéraire à part.

Il n'en fallut pas plus pour réveiller, en Europe, les vélléités vulgarisatrices de chercheurs courageux qui, pour la plupart, n'accédèrent à la célébrité littéraire qu'au prix d'un certain désaveu de leur milieu scientifique. Les années 70 et 80 virent ainsi se développer, en marge de la science mais aussi de la culture, le livre de culture scientifique, qui s'est affirmé dans tous les pays européens, connaissant même parfois de remarquables succès. Cet effet positif de l'exemple américain a cependant un revers, en ce qu'il est plus commode, pour un éditeur européen, de traduire au kilomètre la vulgarisation anglo-saxonne, que de susciter et d'éditer des ouvrages locaux. Tel éditeur américain proposait ainsi récemment aux éditeurs français une prestigieuse série d'une dizaine d'ouvrages, dont un seul était signé d'un auteur européen ! Certes, les grands succès des années 80 ont fait place à un marché plus calme, avec des tirages plus faibles et des vedettes moins nombreuses, mais le livre de culture scientifique, désormais solidement installé dans toutes les librairies européennes, semble bien répondre à un besoin culturel affirmé.

Besoin multiforme, et décliné au gré des particularismes nationaux, mais besoin essentiel, transcendant parfois ces mêmes particularismes, dans la mesure où le lien entre science et culture fait souvent appel aux grands mythes de nos cultures modernes - parmi lesquels la quête de l'origine, Dieu et la science, ou encore le mystère des nombres font toujours recette. Si les grandes découvertes de l'astrophysique ont été personnalisées dans la plupart des pays européens par un auteur différent, le succès international de l'astrophysicien britannique Stephen Hawking, incarnant une figure mythique du savant - l'homme-cerveau -, relève clairement de cette analyse. Dans quelle mesure les différentes cultures et mythologies européennes se recoupent-elles ? Aucune expérience éditoriale dans le domaine scientifique n'ayant été tentée, la réponse ne peut qu'être indirecte, et s'inspirer de tentatives menées dans d'autres domaines du savoir. L'histoire en est un, via la collection " Faire l'Europe " coéditée par Laterza (qui en fut l'instigateur) en Italie, Le Seuil en France, Beck en Allemagne, Blackwell en Grande-Bretagne, et Critica en Espagne.

Lancée il y a une dizaine d'années, la collection " Faire l'Europe " compte une quinzaine d'essais historiques, non universitaires, signés des grands noms de l'histoire européenne. Aux résultats honnêtes, mais loin d'être glorieux, enregistrés en Italie, en France et, pour des raisons techniques (le passage rapide en édition de poche), en Grande-Bretagne, s'opposent le relatif échec allemand et le pessimisme espagnol. En Allemagne, la presse joue un rôle important dans la vente des livres universitaires, mais ignore curieusement le secteur de l'essai ; en Espagne, la dépression du marché de l'édition s'est traduite par l'absorption de Critica dans un groupe moins sensible aux exigences de la culture européenne. Au-delà de ces cas particuliers, dont il faut peut-être conclure que " l'Europe se vend mal ", l'aventure ne s'est pas révélée très fructueuse : l'avantage évident d'attirer de très bons auteurs (assurés d'être traduits en cinq langues) a largement été contrebalancé par une nette augmentation des frais d'édition, assortie de problèmes diplomatiques (les querelles visant à imposer telle ou telle autorité scientifique ne sont pas rares) provoquant d'importants retards. Des obstacles purement culturels, enfin, ont surgi : les essais à la française, par exemple, ont généralement du mal à s'imposer en Italie ou en Espagne, et certains thèmes classiques dans un pays peuvent paraître tout à fait exotiques dans un autre : le Britannique moyen ignore la signification du terme "bourgeoisie"Š

Même si la science est à cet égard plus universelle que l'histoire, il serait sans doute tout aussi difficile de faire l'Europe scientifique. L'urgence est cependant réelle : au risque de se prêter à la mondialisation des cultures scientifiques, c'est-à-dire à leur disparition pure et simple, l'Europe de la science devra tôt ou tard s'inventer une édition de culture scientifique à sa mesure.




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