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ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



Organiser le désordre :


Usages du cahier de laboratoire en physique contemporaine



Odile Welfelé


La disparition (1)



Une archive à part
Pourquoi choisir le cahier de laboratoire ? (2) Il y a d'autres supports de l'écrit scientifique, mais qui n'ont plus les caractéristiques techniques qui nous intéressent : unicité de l'objet, appartenance claire, archives par destination.
En effet, l'évolution des techniques de production documentaire engendre la disparition d'un certain nombre de supports scientifiques traditionnels, supports que nous sommes habitués à retrouver dans les fonds d'archives scientifiques du XIXe et de la première moitié du Xxe siècle. Nous savons déjà que les manuscrits préparatoires à un article n'existent plus en tant que tels dans la grande majorité des disciplines scientifiques : les différentes étapes manuscrites, puis dactylographiées, griffonnées, découpées, collées, recollées, ont été remplacées par des fichiers informatiques directement modifiés sur écran et dont les différentes étapes, même imprimées, ne sont généralement pas conservées. De même, la généralisation du courrier électronique a fait subir des changements importants aux échanges de courrier entre les chercheurs : la lettre manuscrite ou dactylographiée, adressée par un chercheur à un autre chercheur pour faire état du progrès de ses recherches, glissée dans une enveloppe timbrée, n'est plus guère utilisée. D'une manière générale, les progrès des technologies de l'information ont largement modifié les pratiques et productions documentaires.
Toutefois, il nous est apparu lors de nos travaux qu'un support, et l'un des plus traditionnellement associés à la recherche, avait résisté à ce raz-de-marée technologique : il s'agit du cahier de laboratoire. L'expression "cahier de laboratoire" peut couvrir des réalités bien diverses selon les disciplines. Il accompagne toujours un travail d'expérimentation en laboratoire ou d'observation à l'extérieur (on parle dans ce cas de cahier ou carnet de terrain, par exemple, en géographie, en botanique, en archéologie). L'expression est généralement réservée au support tenu par un chercheur. Les ingénieurs et techniciens peuvent tenir aussi un cahier consignant les circonstances techniques du déroulement d'une expérience, ce cahier étant appelé "cahier de manipulation".

Le cahier est l'objet qui symbolise parfaitement la recherche scientifique (avec l'éprouvette du chimiste) (3), particulièrement en ce qui touche le travail quotidien. C'est, de plus, un objet personnel et personnalisé. Le cahier de laboratoire, écrit à la main, tenu chronologiquement sur un support qui est, en soi, un fixateur du temps qui passe (les pages que l'on tourne et que l'on remplit au fur et à mesure), est la première trace individualisée d'une recherche, ce qui en fait un objet unique, contenant en lui-même son mode de classement. Les calculs, les relevés sont faits à l'aide de machines. Enfin, en tant qu'objet archivable, le cahier est menacé de disparition. En effet, il a une date de péremption (de cinq à dix ans en moyenne), il n'est exploitable que par son auteur et son mode même de rédaction le rend difficilement utilisable tardivement. Ce pourrait bien être, dans la science contemporaine, le dernier objet qui regroupe tous ces critères depuis que la correspondance des chercheurs sur papier est détrônée par le courrier électronique. Le cahier est un objet à part de la recherche, dont l'étude détaillée en tant qu'objet archivistique n'a jamais été faite pour la production contemporaine.

Le statut de ces cahiers n'est effectivement pas clairement défini. Considérés par les chercheurs comme objets personnels, ils peuvent être emportés avec soi à la fin des travaux - quoique dans les recherches impliquant le dépôt de brevets, la politique de gestion de ces documents puisse être très différente : les cahiers sont numérotés, signés, parfois même scellés par un huissier et mis dans un coffre.

Pour leur statut d'archives, ce n'est guère plus clair. La tradition voudrait que l'on considérât ces documents comme des archives personnelles (4). Les papiers dits "personnels", sont ceux que détiennent les chercheurs en activité ou en retraite, et qu'ils considérent comme leur appartenant, alors que les papiers des laboratoires sont les documents qui servent au suivi de l'activité scientifique des projets et des équipes. Ce genre de définition ne lève pas l'ambiguïté qui pèse sur la propriété réelle de ces documents produits dans le cadre d'une recherche publique. Elle permet juste de limiter le champ de création, de production et d'utilisation de certains documents à une personne. Il nous semble abusif de parler de papiers "privés" quand il s'agit de documents de travail produits pour et dans le cadre d'une recherche publique, financements compris (5). Toutefois, il est des disciplines où la nature du travail et l'exiguïté des locaux poussent les chercheurs à accumuler leur documentation à leur domicile personnel (c'est surtout vrai des sciences humaines). Par ailleurs, le document de "paillasse" est, comme on l'a dit, le plus souvent considéré comme "personnel" par le responsable du thème de recherche, et il n'est pas demandé au chercheur de le laisser au laboratoire s'il le quitte. Cela peut avoir des conséquences importantes en termes de patrimoine, et dans plusieurs cas. Imaginons qu'on veuille célébrer un scientifique : il est parfois difficile de montrer autre chose que des photos, souvent prises tardivement et qui sont le plus souvent des portraits réalisés hors du cadre de recherche, des ouvrages publiés. Que les papiers aient été perdus ou jetés, ou considérés comme inutiles, on n'a plus de manuscrits préparant un article, de cahiers de laboratoires, de correspondance. L'évolution des techniques de composition et d'impression des textes n'a fait qu'accélérer cette tendance à la disparition : quand il y a stockage, il y a stockage sur disquette. Peut-on décemment imaginer d'exposer une disquette ? Et même si l'on peut relire et imprimer les textes qu'elle contient, comment savoir si l'on dispose d'une version finale et si l'original envoyé à un correspondant ou relu pour correction n'aurait pas été muni de mentions manuscrites plus intéressantes ? (6)
La personnalisation des papiers amène à des dépôts, dont le choix est laissé au déposant ou à sa famille : bibliothèque du laboratoire, centres d'archives, bibliothèques publiques, grandes écoles (archives ou bibliothèques), voire muséums ou musées. Il faut noter que les services d'archives ne sont pas souvent retenus, parce qu'ils semblent manquer de prestige et que leur existence est mal connue d'un public non historien, à la différence des bibliothèques publiques. Faute d'informations, le déposant se tourne le plus souvent vers son laboratoire, si ce dernier est doté d'une bibliothèque ou d'une médiathèque, vers l'institution qui lui a donné sa formation initiale (École normale supérieure, École polytechnique, écoles d'ingénieurs, etc., mais rarement les universités, qui ne sont pas équipées pour recevoir des archives), ou vers une bibliothèque. Ces lieux d'accueil, qui ne sont pas des services d'archives, ne peuvent pas toujours assurer de bonnes conditions de conservation et de consultation des documents. De plus, laisser le champ libre à des dépôts "privés" tend à favoriser la rédaction de contrats de dépôts très draconiens, (7) ce qui nuit à la publicité donnée aux fonds.
Cette personnalisation n'est pas toujours la règle, et les déménagements de laboratoires sont parfois l'occasion de retrouver des archives "privées" anciennes, tombées en déshérence et que l'on peut intégrer sans difficulté au fonds d'archives (8).

La valeur de ces archives relève de la même ambiguïté. Si les scientifiques sont peu ou pas connus, leurs cahiers peuvent être intégrés sans difficulté à un fond plus large d'archives d'équipe ou de laboratoire. S'ils sont connus, c'est la valeur de leur notoriété et leur éventuelle valeur marchande qui priment. Comme le dit Jean-Louis Lebrave (9) à propos des manuscrits littéraires : "Alors que, pour les manuscrits anciens et médiévaux, la personnalité de celui qui a produit la copie s'efface derrière la grandeur du texte recopié, elle est, dans le cas des manuscrits modernes, ce qui justifie qu'on ait collectionné le document et qu'on le conserve. [...] Dans un cas, c'est la valeur culturelle intrinsèque d'un "grand texte" qui donne son prix au document ; dans l'autre, c'est la valeur personnelle attribuée à un individu. [...] La main du scripteur est ici au moins aussi importante que le contenu de l'écrit." Cette réflexion s'applique bien aux cahiers de laboratoires contemporains et elle n'est pas sans influence sur les modes de collecte des archives scientifiques contemporaines. Ces papiers, qui ne sont pas publics par nature et par destination, peuvent devenir des objets publics, faisant l'objet d'un culte déférent au même titre que les lieux ou les instruments (10).

Le cas des cahiers des années 1980-90
Comme nous l'avons déjà mentionné, il y a principalement un problème d'accès. Les cahiers des années 1980-90 ne sont pas déposés dans des services d'archives ou des bibliothèques. Ils sont gardés dans les laboratoires par les chercheurs. Une certaine difficulté d'accès limite leur utilisation. D'autant plus que ces cahiers sont souvent utilisés et qu'il est difficile de les emprunter. Même s'ils ne sont plus utilisés, la tradition de leur usage freine un peu les démarches : il est, en effet, de règle que le cahier ne sorte jamais du laboratoire, même pour un colloque.
Ensuite, ces cahiers ne sont plus l'unique trace de la pensée scientifique. L'usage de l'ordinateur et le progrès des sciences font que nombre d'informations portées sur ces cahiers sont implicites. D'autres supports, manuscrits ou imprimés, relaient l'information portée dans les cahiers.
Enfin, ceux qui pourraient plus facilement être consultés en raison de leur ancienneté sont souvent ceux qui n'ont pas été gardés. En revanche, l'avantage de travailler sur des documents très récents est qu'on peut interroger leurs auteurs sur l'usage qu'ils font de leurs cahiers et sur les modes d'inscription retenus.

Un premier corpus
Dans le cadre du programme de recherche pluriannuel Arisc (11) (Archives issues des sciences contemporaines), à l'occasion d'un projet d'exposition, (12) nous avons pu constituer un petit corpus de photographies de cahiers de laboratoire accompagnés d'entretiens avec leurs auteurs. Certes, le nombre de personnes rencontrées pour ce cadre précis est petit (dix). Il se trouve concernant pour le sujet retenu pour cette exposition - "Sur les traces de Marie Curie : être physicienne en 1998", ce sont des femmes. Malgré sa petitesse, cet ensemble est intéressant à plusieurs titres : l'éventail des profils de carrière va de la thésarde au directeur de laboratoire. Les "métiers" sont également différents : physicienne expérimentatrice (sur le laser) ou observatrice (astrophysique). Certaines travaillent très concrètement sur des "manips", d'autres travaillent essentiellement sur ordinateur. Surtout, nous avons eu l'autorisation de photographier des pages de cahiers de laboratoire, dont certains sont très récents (13). Nous avons pu également rencontrer chaque scientifique pour un entretien portant sur leur pratique de l'écrit. Ce sont des extraits de ces entretiens qui sont présentés ci-dessous.


Le chant de ténèbre



L'écrivain Michel Butor propose pour le travail littéraire une comparaison qui s'applique bien à la science : "Il y a une expérience des ténèbres, avec une lueur qu'on entrevoit. Et puis, on va à la poursuite de cette lueur, et on essaie de renforcer cette lueur." (14) Michel Butor parle ensuite de l'apprentissage du savoir (ou de l'écriture) : "Il y a un moment qui est très important : montrer qu'on ne sait pas, que les choses ne vont pas bien. Il y a donc un chant de ténèbre, une lamentation fondamentale."
On ne voit plus, comme à l'époque des découvertes fondatrices, la science débuter (15). Le cahier doit être abordé en objet physique, comme on regarderait un tableau, une sculpture, et non en support d'une science pure. D'ailleurs, il n'y a pas de "cahier zéro", où l'on verrait, écrit par le chercheur : "Je commence aujourd'hui le travail pour découvrir...", comme on entend dans les films une voix off qui nous annonce le début d'une intrigue et d'un mystère. La science est certainement mystérieuse dans ses cheminements, mais le cahier ne lève pas beaucoup le voile.

En fait, le cahier n'est pas un support didactique. Il n'est pas destiné à être lu par une autre personne que son ou ses auteurs (quand il s'agit de cahiers collectifs). Il n'est même pas lu par un autre membre de l'équipe. Le cahier n'explique rien (16). Les connaissances implicites de son rédacteur ne sont bien évidemment pas résumées dans un cahier. Le cahier contient des données, des relevés, des hypothèses ou des commentaires. Mais il ne fait pas un cours sur la discipline dont relève la recherche. Il ne décrit généralement pas les appareils utilisés, il les mentionne à peine, pour indiquer tel ou tel réglage. Le cahier n'est donc pas à la source d'un savoir direct. En revanche, on pourrait dire que l'écriture est la "présence même." (17). Écrire dans son cahier de laboratoire implique de choisir, consciemment ou non, des modes d'écriture, une certaine disposition sur la page, l'ajout d'éléments extérieurs, la rédaction d'un récit, ou la pose de simples memorandums factuels.

Les études menées dans le cadre de la génétique textuelle (18) sont un apport stimulant à une étude sur les cahiers de laboratoires. Les écrivains et des poètes, dans les entretiens qu'ils ont avec des chercheurs, savent mettre en forme le processus créatif qu'ils suivent. La formulation du processus mental de la création est sans doute plus accessible à un littéraire dont le métier est d'écrire qu'à un scientifique de sciences dures. Toutefois, la comparaison entre un manuscrit littéraire et un cahier de laboratoire ne peut aller très loin. Bien évidemment, à la différence du manuscrit littéraire, le cahier de laboratoire ne peut vraiment être considéré comme un "avant-texte" d'une ¦uvre qui serait à venir. Le cahier est un réservoir de données plus que d'idées pour les publications à venir. Il n'est que le tout premier support écrit de travaux qui, avant d'être rédigés dans un article, seront exposés sur bien d'autres supports, papier ou non (19). Pourtant, sans qu'il soit à proprement parler un brouillon, il procède de ce dégagement des idées issues d'une activité parfois brouillonne des machines et des cerveaux, et mène à un "papier" final, l'article. La différence essentielle serait sans doute le style. Il y a certes un style "cahier de laboratoire", voire un style pour chaque chercheur, mais même dans le cas où le style est narratif, il n'est pas recherché en tant que tel, et ne sera pas un critère de publication.

Sur les modes de rédaction des cahiers de laboratoire contemporains, nous ne disposons pas d'une grande quantité d'informations. L'usage fait des cahiers anciens comme support pour la reconstitution de la pensée d'un savant ou même d'une expérience, ne peut s'adapter aux cahiers récents (20) C'est possible pour des époques où le papier était le seul support d'inscription et de réflexion, avant la généralisation de l'informatique. Même pour ces périodes, l'usage des cahiers comme source primaire d'information n'est pas très aisé (21)


L'extension externe de la mémoire

(22)

Le cahier de laboratoire, comme le manuscrit littéraire, est bien sûr bien plus riche que l'article final issu de ces nombreuses pages. "Ce qu'on extrait du cahier pour aller à l'article, c'est une proportion infime. Pour avoir un résultat ou un article, il y aura peut-être un ou deux cahiers. Tout ce qui n'a pas marché ne sera pas dans l'article." (23) Le rôle principal que tient le cahier dans le processus scientifique est le soutien à l'organisation de la réflexion.

Un journal intime ?
Parce que nous pensions qu'il y avait des points communs entre ce qu'on appelle le journal intime et le cahier de laboratoire, nous avons présenté deux des cahiers sur lesquels nous avions travaillé dans l'exposition "Un journal à soi", (24) organisé à la bibliothèque municipale de Lyon, de septembre à décembre 1997. Pour l'un des cahiers présentés, les notations faites lors des expériences s'apparentent, de par leur structure très narrative et très personnelle, à un véritable journal intime. Quelques notations concernant le journal intime (25) faites par l'organisateur de cette exposition, Philippe Lejeune, recoupent dans les grandes lignes la structure même du cahier. Les éléments constitutifs (26) du journal intime que l'on retrouve dans le cahier de laboratoire sont : la longueur, l'effet de répétition, la présence massive de l'implicite, la discontinuité et les trous d'information, le caractère premier jet de l'écriture. Selon les personnalités des chercheurs, on y retrouve parfois une deuxième série d'éléments : l'impudeur (exposer des erreurs) et l'indiscrétion (révéler les fautes d'autrui).
Quelques chercheurs nous ont effectivement parlé de cette intimité du cahier. "Le cahier, c'est un peu le reflet de soi-même. Ce serait me dévoiler que d'étaler mon cahier devant tout le monde."
Il y a une part importante de structure de discours relevant plus de l'oral que de l'écrit dans ces cahiers de manip. Les notations et commentaires qui y sont mis relèvent plus d'une forme de dialogue avec soi-même, forme que l'on peut justement trouver dans le journal intime.

Poser sa pensée
Philippe Lejeune rappelle que "l'image du journal comme "écriture de premier jet" est quelque peu mythologique. Toute écriture est le produit d'une élaboration, même si celle-ci est rapide et invisible, mentale le plus souvent, orale parfois". Le chercheur ne note jamais tout dans le cahier de laboratoire. Il note ce qu'il a le temps de noter ou ce qu'il souhaite noter. Si la tenue en est quotidienne, la notation peut se faire en fin de journée et après discussion avec des collègues. "En général, je le remplis quand je suis à peu près arrivée à une conclusion, quand j'ai discuté de la manip. Donc, j'essaie de le faire à la fin de la journée. Ça n'apporte rien sur le moment." Elle peut aussi faire l'objet d'une auto-censure plus ou moins sévère. "Je ne note que les choses dont je suis sûre. Je ne note que des résultats. Je note très rarement une hypothèse." Quand Philippe Lejeune rappelle que "le travail d'élaboration s'achève au cours de la rédaction", ce n'est pas différent de ce maître de conférences à Orsay, disant que le fait d'écrire permet de poser la pensée : "Le fait d'être amené à écrire, c'est dire : tiens, j'ai fait ça. Se dire, tiens j'ai telle valeur, mais peut-être que je pourrais faire ça maintenant. Je pense que c'est utile pour poser sa pensée."

Organiser le désordre
Le rôle du cahier semble bien être d'imposer un ordre dans une discipline qui se pratique dans un certain désordre. "Le cahier, c'est l'outil qui permet de ne rien perdre." Il est nécessaire de noter le maximum de choses qui se présentent (événements, données, hypothèses) pour pouvoir en faire le tri après. Plus il y a de données, plus le risque est fort d'oublier de les noter et donc de les oublier par la suite, la mémoire humaine ne suffisant pas toujours. Deux chercheuses ont évoqué très précisément cette question. "Le problème c'est qu'on n'exploite pas tout de suite. Je fais des manips très localisées dans le temps, on en fait le maximum et après on prend le temps d'aller les dépouiller. Quelquefois, il nous manque des données. On peut recouper en se disant : tiens j'ai fait ça, j'ai dû prendre la même valeur, donc ça doit être ça, j'ai dû faire ça, mais quelquefois c'est à la limite d'être sûr." "Dans tous les cas, quand on interprète les données, il faut les triturer dans tous les sens, il faut essayer de voir ce qui en sort, essayer différentes hypothèses, et là je note, parce que même quand je reviens une semaine après, je ne me souviens pas forcément que j'ai essayé tout ça."

La nature même du support, qui impose une notation chronologique est un contrepoint à la recherche elle-même. L'une des chercheuses interrogées a beaucoup insisté sur ce point : "Un cahier de manip, c'est essentiellement chronologique. Mais la compréhension de la physique, elle, ne l'est pas du tout (chronologique). Le cahier est chronologique, la manière dont on fait les choses ne l'est pas." Elle pose ensuite le problème du rangement des données, du classement des document : "Le rangement qu'on pourrait faire en physique, c'est plus ou moins fractal : de temps en temps on oublie un sujet, on revient dessus, on ne travaille pas forcément de façon logique, chronologique." Malgré le risque de perdre des papiers, elle conclut sur : "L'idéal, en fait, ce serait d'avoir des classeurs. On peut éviter le problème de la chronologie. Le cahier de manip, pour ça, est catastrophique. On ne peut pas rajouter plein de choses. Donc on travaille sur des feuilles à part, on a des pochettes." Cet idéal est plutôt un idéal rêvé qu'un objectif, tellement l'utilité du cahier de laboratoire, comme outil de rangement et de conservation des informations, est affirmé.

Le cahier permet aussi de conserver sa manière propre de noter, de ne pas être sous la contrainte d'une technique d'inscription et de classement, comme celles qu'impose l'usage de l'ordinateur. La surface de la page permet le "coup d'¦il" rapide de son rédacteur, qui retrouve l'information visuellement, par une mémoire géographique de son emplacement, et pas par un accès logique que pourrait être l'indexation. "Je mémorise mieux l'endroit dans le cahier où j'ai mis l'information. Ça me permet, quand j'écris un article, d'y revenir, de retrouver le paramètre en question assez rapidement. S'il fallait avoir recours à l'ordinateur, où l'on s'imposerait de ranger les choses par rubriques, de façon beaucoup plus logique, je ne suis pas sûre..."

Toutefois l'usage du cahier peut aussi venir de la formation reçue par le chercheur lors de sa thèse de doctorat, l'exemple donné par le milieu en quelque sorte. "On manipait à deux. J'avais devant moi un cahier de manip déjà commencé, j'ai suivi plus ou moins le même style." Il est certain que les doctorants et les jeunes chercheurs sont encouragés à se servir d'un cahier. D'autres ont pu attendre d'avoir un besoin de classification externe pour recourir au cahier. "Moi, je ne me suis pas mise tout de suite au cahier de laboratoire. Je m'y suis mise quand je me suis mise à travailler sur plusieurs sujets à la fois. Avant, comme je travaillais sur un seul sujet, j'avais des feuilles volantes. Je savais toujours plus ou moins où j'en étais, parce que je ne faisais qu'une chose, et je la menais à bout." Une jeune scientifique témoigne de la même manière de la difficulté à gérer plusieurs supports d'inscription. "J'utilise souvent des blocs pour faire des petits calculs annexes. Et je me retrouve coincée après, parce que je ne sais plus comment les ranger. De temps en temps je colle sur les cahiers. Les blocs, c'est pratique pour faire des brouillons, mais dès qu'on est content du résultat, on est bien embêté."

Dans certaines équipes, on pratique le résumé à la fin de la journée. Les faits bruts et les données sont notés au fur et à mesure. Pour conclure le travail, un petit récapitulatif est rédigé, souvent à la suite d'une discussion collective. Ce résumé est destiné à faciliter le travail en commun. "Après discussion de l'équipe, on essaie de voir ce qu'on peut interpréter de la journée. "Ça a bien marché, je continue" ou bien "nous avons eu tel problème qu'il faudra résoudre de telle et telle façon" ou bien "les résultats d'aujourd'hui montrent que nous trouvons bien la dépendance en fonction des paramètres que nous cherchions." Une petite conclusion synthétique pour se souvenir le lendemain et pour que le cahier puisse être utilisé par plusieurs personnes." Quand l'équipe est plus restreinte ou que c'est le choix personnel d'un chercheur, le résumé procède vraiment d'un souci de guider les travaux à venir, de structurer la pensée. "Le soir ou le lendemain, on sent le besoin de résumer. Une analyse de ce qu'il reste à faire, de ce qu'on souhaite faire, des conclusions qu'on peut tirer du passé et comment exploiter pour l'avenir." Les retours sur le cahier sont, en revanche, moins nombreux et d'ordre différent des retours sur un manuscrit littéraire. Le chercheur peut être amené à rayer des chiffres ou à poser des commentaires par la suite. Généralement il choisira d'utiliser une autre couleur, pour bien marquer la différence. "En général, ce qui est en rouge, c'est des choses que je fais après coup, quand je réalise qu'il y a un problème, que je remonte sur le cahier, je surligne ou j'annote."


Une écriture manuscrite foisonnante, voire anarchique



"Le support, écrit c'est l'instant"
Ce qui caractérise le cahier est qu'il est écrit dans l'instant, sur le vif. C'est essentiellement destiné à garder la mémoire de ce qui est fait, des valeurs qui ont été retenues. "Ce qui a de l'intérêt, c'est ce qui est vraiment pris dans l'immédiat. On est sûr qu'on n'a pas le défaut de la mémoire. Ça a beaucoup plus d'intérêt que de reporter à plus tard. Le fait d'exiger de noter avec précision fait que vous êtes plus exigeant dans les actes que vous effectuez." D'autres préfèrent écrire dans le cahier un peu plus tardivement, soit qu'il y ait le besoin de discuter avec les collègues, soit qu'il y ait un souci de perfection qui amène à différer la prise de notes sur le cahier, pour privilégier la recopie d'informations sûres. On pourrait presque dire qu'il y a deux écoles de tenue du cahier de laboratoire : celle qui défend la transcription instantanée, le rédacteur collé aux machines, l'¦il rivé sur les écrans, et celle qui préfère garder un temps de réflexion, d'organisation de la pensée, quitte à utiliser des supports antérieurs aux cahiers et qui ne sont pas gardés après recopie sur le cahier. "Je ne note que les choses dont je suis sûre [...].Les intermédiaires sont sur des feuilles volantes. Je ne note que ce dont je veux me souvenir. Je travaille sur des blocs. Le cahier n'est jamais le premier jet." Toutefois, la transcription des événements de l'expérience n'est pas exhaustive, elle ne pourrait d'ailleurs pas l'être, faute de temps. Ça va trop vite, on ne prend pas le temps d'écrire, on est dépassé." C'est d'ailleurs ce qui rend le cahier très personnel : il est rarement utilisable par quelqu'un d'autre de la même équipe en raison du tri opéré par "l'auteur", qui sélectionne ce qui lui a paru important sur le moment.

Des faits bruts ou un récit
Le fait d'écrire - ou pas - des commentaires personnels sur son cahier relève plus d'une décision individuelle que d'une pratique générale. Le fait de ne pas en écrire n'implique absolument pas un investissement affectif qui serait moindre. Le cahier n'étant généralement pas lu par quelqu'un d'autre, sauf par les membres de la manip, l'éventuelle publicité des commentaires n'est pas non plus un frein. Ou le cahier est considéré comme un instrument strictement scientifique, ou il est vu comme un véritable "journal intime".

Dans le premier cas, il contient peu ou pas de notations personnelles. "C'est un document scientifique. Je n'ai pas été habituée à faire de ce carnet un journal personnel, ce n'est pas l'endroit. C'est seulement si les impressions viennent à dominer tout le reste que je mets des annotations. Il faut vraiment que ça aille loin." Le cahier n'est pas non plus le lieu des interprétations qui donnent lieu à des échanges oraux ou par courrier électronique avant d'être, éventuellement, transcrites pour publication. "Les résultats finaux après traitement n'apparaissent pas sur le cahier de manip. Sur le cahier de manip, il n'y a que des choses tangibles, ce que j'ai vu ou ce j'ai fait." "La compréhension de la physique proprement dite, les interprétations, la comparaison avec la théorie, pour moi, ce n'est pas dans le cahier. Soit que je l'écrive directement en rédigeant le papier, soit ce sera des notes dans des petits cahiers à part."

Dans le deuxième cas, écrire est comme un jeu ou un défoulement. "Dans les cahiers que j'ai faits en collaboration avec des gens avec qui je me suis beaucoup amusée, ils sont pleins d'annotations personnelles. Souvent, dans les cahiers, je mets des annotations personnelles, du genre, quand on travaillait la nuit : il est deux heures du matin, j'en ai assez, j'ai envie d'aller me coucher, j'ai faim. C'est génial, c'est la découverte du siècle. De temps en temps je mets des petites phrases comme ça. C'est pour moi et la personne avec qui j'ai travaillé. Ça délasse, ça détend." Ce jeu n'est pas gratuit, il permet de dialoguer avec un collègue et de faire passer l'information d'une manière vivante.

L'écriture dans le cahier est quotidienne, elle accompagne de près le travail en cours. "Le manuscrit est le lieu d'un contact direct avec la vie de l'esprit ; la pensée y circule comme à l'état naissant." (27) De même, on peut dire que le cahier est un lieu où les contraintes sont moindres que dans l'article puisque le mode de rédaction est très personnel. J'ai posé la question à plusieurs reprises, et la réponse a pu être : "D'autant plus qu'on rédige en anglais et qu'on a beaucoup de mal à exprimer des petites nuances. J'ai toujours l'impression de rédiger en langue de bois. Dans le cahier, on peut dire tous les doutes, on peut dire tout ce qu'on pense des collègues qui ont déjà fait le travail et qui l'ont fait comme des cochons : je ne suis pas d'accord, qu'est-ce qu'il a fait, qu'est-ce que c'est que ce truc ?"

Rédiger un cahier ne s'apprend pas et ne s'enseigne pas. Comme nous l'avons vu plus haut, ce peut être le fait de rédiger sur un cahier déjà commencé qui sert d'apprentissage de l'écriture scientifique. Les chercheuses interrogées sur ce point m'ont répondu avoir appris la prise de notes lors de leurs études (les travaux pratiques) ou des premiers stages en laboratoire. D'autres font état de la nécessaire liberté de travail à laisser aux étudiants - même si elles peuvent regretter un certain manque de formation. "Pendant une thèse c'est aux gens de trouver leur manière de travailler, on peut leur suggérer des choses. Chacun doit trouver sa voie. C'est une période de formation mais on n'a pas à imposer notre manière de travailler."

Blague à part...
Le mode de rédaction fait souvent appel à des références implicites qui sont des sortes de "private jokes". Ces références implicites sont propres à l'équipe et à elle-seule. Il faut donc qu'il y ait eu découverte collective de ce raccourci sémantique pour qu'il soit accepté, compris et utilisé. Mais on ne trouve jamais dans le cahier l'origine de l'expression avec un commentaire qui dirait : "Nous avons trouvé que telle expression correspond bien à telle expérience et à partir de ce moment j'utiliserai ce raccourci pour décrire cette manip-là." Comme le cahier n'est pas destiné à être lu par quelqu'un qui serait étranger au travail, il n'y a pas de nécessité d'expliquer le raccourci. Le chercheur lui-même peut avoir quelque difficulté à se relire une dizaine d'années après. "J'ai moi-même du mal à retrouver ce que j'ai voulu écrire. Je ne suis plus dans le même contexte. Je suis obligée de regarder : qu'est-ce que j'ai écrit là ? Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est extrêmement télégraphique. Ce travail a bien dix ans."

Par exemple, un cahier fait allusion à la "méthode corse" pour désigner un processus de gonflement qui se fait tout seul. D'autres cahiers font allusion à "l'opération sèche-cheveux", qui consiste à utiliser effectivement un vrai sèche-cheveux domestique pour faire fondre du césium. Interrogée par nous à ce sujet (comment savoir s'il s'agit d'un véritable ustensile domestique ou d'une métaphore), la responsable de l'équipe nous a répondu : "Ça illustre bien le fait que le cahier est fait pour nous, pas pour être lu par une tierce personne. Nous, on saura très bien plus tard que c'était un vrai sèche-cheveux."
Il est facile de comprendre que ce n'est même plus le fait de tout noter ou partiellement qui peut poser problème dans une réinterprétation, mais l'utilisation de tels raccourcis "non homologués" et propres à la fois à une expérience donnée et à l'inventivité langagière de l'équipe qui réalise cette expérience.
Bien entendu, il y a beaucoup d'implicite dans les notations du cahier. Notamment, quand une opération est répétitive. La personne qui opère la manip ne signale pas nécessairement la répétition, qui est évidente pour elle, mais cette non-signalisation peut poser problème pour la personne qui vient derrière. "Des fois, il y a des choses que moi j'aime bien noter et que l'autre ne note pas et je suis embêtée quand je relis ses résultats. Quand on fait plusieurs manips de suite, il y a des trucs répétitifs, donc on ne note pas forcément d'un coup sur l'autre. Pour la personne qui l'a noté, c'est évident que c'est répétitif, et donc c'est ça. Pour l'autre personne, ce n'est pas toujours évident que ça n'a pas été répété mais que c'est toujours la même chose."
Le fait d'écrire reste un acte qu'on effectue lors d'une manip parce qu'il faut se rappeler ce qu'on a fait et qu'on fait d'abord pour soi. Savoir que la manip se fait à plusieurs ne semble pas être une motivation suffisante pour écrire plus ou mieux dans le cahier.


Vie et mort du cahier



Sur quoi écrit-on ?
Il s'avère qu'entre l'objet cahier lui-même, tel qu'on le regarde à l'¦il nu, et sa représentation photographique, il y a un écart assez sensible. La photographie magnifie la page écrite. On perd évidemment le côté très tactile de ces cahiers. À force d'avoir été tournées, les pages sont usées, cornées, le papier est feutré. On perd aussi le relief des cahiers. Tous ou presque ont des documents collés.

Quand il s'agit des cahiers de manip, ce sont des cahiers de grand format. Le grand format est cité par plusieurs chercheuses comme un moyen de ne pas perdre le cahier. On trouve aussi, mais plus rarement, des carnets.
Généralement, le cahier est pris dans les fournitures du laboratoire. Ce sont souvent des cahiers de marque Clairefontaine, à spirales et à petits carreaux, dont les couvertures sont très colorées. Comme il y a un grand choix de couleurs, il est facile d'en choisir un différent pour chaque manip. Mais le responsable d'équipe peut aussi choisir de faire une commande spéciale de cahiers qu'il fournit à ses thésards. Il acquiert ce qu'on appellera le cahier "traditionnel", en toile noire, aux pages numérotées à l'avance. Ou un cahier à l'anglaise aux pages numérotées, sur lesquelles il y a d'office un emplacement pour plusieurs compléments d'information : la date en haut à droite, la signature de l'auteur en bas à gauche, et le paraphe (Read and Understood by) du responsable scientifique. L'utilisatrice de ce cahier met en avant sa robustesse : "C'est relié en simili-cuir. Ce n'est pas un cahier qui se déchire facilement. C'est du solide. Quand on cherche un renseignement, on va vite sur les pages. On feuillette en vitesse. Les pages s'arrachent assez facilement. C'est plus solide. C'est adapté." Elle insiste aussi sur l'obligation de remplir les emplacements de datation. "Les pages sont numérotées. On est obligés d'écrire la date, il y a la place prévue pour. On a moins de chance d'oublier." En fait, avec l'expérience et les années, chaque scientifique adopte le format et le style qui lui conviennent et n'en change pas.
Enfin le chercheur peut avoir envie de faire sa propre recherche "papetière" : par exemple, une astrophysicienne a plusieurs sortes de cahiers. Des cahiers hollandais, plus étroits et avec des lignes (au lieu des petits carreaux), des cahiers français ordinaires, des cahiers reliés en toile, etc. Les premiers ont été choisis pour éviter d'écrire trop petit, et les derniers par "envie d'avoir un bel objet."

Le format des carnets a été très utilisé. Aujourd'hui, ce sont plutôt des cahiers. Toutefois, on peut se rendre compte qu'il y a une réelle diversité dans le simple choix de ce support physique d'écriture, et que cette diversité est liée aux conditions matérielles d'expérimentation. Par exemple, dans le cas d'un petit carnet relié : "On avait très souvent besoin de couper la lumière et on écrivait avec une lampe de poche, debout dans un coin du laboratoire, devant les appareils. Pour prendre des notes dans le vif du sujet, le format du carnet avec une couverture rigide était pratique." L'utilisation d'un grand cahier est justifiée par un repérage plus facile : l'angoisse du chercheur est la perte de son cahier. En général, il y a un cahier pour chaque manipulation en cours.

Les chercheurs ont recours à d'autres supports pour les notes qui ne sont pas relevées directement dans le cahier de manip : blocs-notes, feuilles volantes, autres cahiers, généralement de petits formats, carnets, fiches de bristol ou tout autre support disponible (résumés de textes donnés aux conférences, articles, etc.). Quant aux données annexes (listings, courbes, photographies, etc), elles sont rangées dans des classeurs, des pochettes ou des boîtes. Des cahiers parallèles à la manip peuvent aussi être consacrés aux dépouillements. (28)

Avec quoi écrit-on ?
C'est assez variable. Crayon papier, feutre, pointe bic. Certains cahiers sont écrits intégralement au crayon de papier. Il y a un souci de perfection, une forte autocensure préalable et une grande rigueur : "Il y a des choses que je veux vraiment conserver et qui pour moi sont définitives et qui sont écrites au feutre. Et puis d'autres choses, qui sont écrites au crayon. Beaucoup de choses qui sont au crayon." Pour des chercheurs qui travaillent dans l'urgence, les "retours" sont marqués par des couleurs (feutres ou surligneurs) : "J'écris plusieurs fois donc c'est important qu'il y ait des couleurs." Les couleurs peuvent aussi contribuer à l'organisation des données sur la feuille, à marquer leur apparition chronologique. "Les couleurs ont une signification : la 1ère série c'est bleu, la 2éme série c'est rouge. En vert c'est ceux qui étaient à refaire.
Il peut y avoir la recherche du plaisir de l'écriture, de l'acte même d'écrire : "Je n'écris plus avec les stylos fournis par le laboratoire. J'ai investi dans un stylo-plume qui se jette. C'est agréable d'écrire avec ça, c'est un plaisir."
C'est à tous ces détails que l'on sent l'osmose du chercheur et de sa recherche, son énorme investissement affectif dans sa tâche, en même temps qu'une constante créativité, une indépendance.

Bien qu'il n'y ait pas recherche de style au sens littéraire du terme, on trouve pourtant le sentiment d'une "peine à écrire" (29) chez les chercheurs. Quand il n'y a pas de cahier de laboratoire manuscrit, quand tout est tapé directement sur l'ordinateur, on peut avoir affaire à un autre phénomène : la prise de distance permise par l'outil technique. Ce qu'explique très bien Yves Bonnefoy dans un entretien (30) avec Michel Collot. "Lorsque quelque chose a pris forme, elle [la machine] l'objective, elle le place devant vous comme une page déjà imprimée, déjà vouée à l'irréversibilité de la publication, déjà séparée de vous : si bien qu'on peut, grâce à la dactylographie, consulter ainsi l'avenir et s'imposer les choix qu'on a parfois envie de remettre." C'est ce que dit, d'une autre manière, une chercheuse qui n'a que très peu recours au manuscrit : "Quand on écrit à la main, c'est plus dur de commencer à écrire en mettant juste les idées. Ce qu'on écrit au départ, il faut que ce soit bien écrit. C'est plus dur de reprendre des phrases mal écrites une fois qu'elles sont écrites à la main. Quand c'est en machine, je commence par écrire le plan, après je mets les idées dans chaque sous-paragraphe, et je complète peu à peu. C'est rassurant d'avoir tous les paragraphes, de pouvoir les compléter dans un ordre quelconque, d'écrire la conclusion en premier. Ce qui est écrit à la main, ce n'est pas facilement retouchable, il faut tout reprendre. On peut retoucher d'une manière très facile sur machine."

Comment la page est-elle utilisée ?
La page est généralement remplie en entier. L'espace est plus ou moins aéré. Pour les cahiers plus anciens, qui font une large part aux courbes sur papier millimétré, il s'agit de négocier un espace d'écriture autour du papier collé.
Une chercheuse a une pratique de répartition des courbes et listings et de son propre texte. "J'écris surtout sur la page de droite et je colle sur la page de gauche." Parfois, le cahier est utilisé dans les deux sens. Il est retourné et sur ce deuxième commencement, il y a des notes très différentesqui ne vont pas être celles de l'expérimentation mais des notes de séminaires, de réunions.

Le rythme d'écriture
L'usage de la ponctuation d'accentuation (points d'exclamation) est fréquent. "Deux points d'interrogation ou d'exclamation, c'est qu'il doit y avoir une erreur." De même, trouve-t-on souvent des notations qui commencent par "je" et qui accentuent cette impression de journal intime du chercheur. Dans un cas, nous nous trouvons face à un véritable récit de la découverte où tout est raconté dans le détail, y compris dans les réactions personnelles de l'entourage immédiat du chercheur et où les réactions sont très nettement marquées : "Je ne comprends pas ce qui se passe. Je suis très ennuyée [...]. Subitement X éclate : "Ça y est, je sais ce qu'il a fait" [...] J'ai pu admirer la constance de X."

Penser/classer (31)
Les cahiers ne sont pas tous numérotés, datés. Certaines les numérotent et les datent, toujours dans cette crainte de les perdre. Plusieurs utilisent une tactique de mémorisation par la couleur.

La fin du cahier
Le cahier se termine soit avec la fin de la manip, soit parce qu'il a été entièrement rempli. Il est parfois daté sur la couverture. En tout cas il est toujours rangé dans un endroit accessible. Il n'est pas emporté au domicile du chercheur. La rédaction d'un article marque aussi la fin du cahier. Quoique l'article utilise en fait très peu de renseignements, quand plus rien ne peut être tiré d'un cahier, le cahier est définitivement périmé. Le cahier reste par ailleurs la seule source d'information sur ce qui n'a pas marché. "J'utilise peut-être cinq pour cent de mon cahier. Il y a beaucoup de choses qui sont des étapes préliminaires, des choses qu'on a essayées et dont on ne parle pas. Dans un article, ça ne se fait pas d'écrire : j'ai essayé ça, c'était une mauvaise piste." Sa durée de vie va de deux à dix ans environ.


Le cahier : une archive nécessaire



Il faut noter que les responsables de laboratoires ou d'équipe n'interviennent jamais ou presque dans la conservation des cahiers, parce qu'ils les considèrent comme un document personnel, qui n'enrichirait pas nécessairement la mémoire du laboratoire ou qui serait trop difficile à relire pour être exploitable. Le cahier de laboratoire n'est pas vu comme un instrument de transmission d'un savoir ou d'un savoir-faire. La transmission du savoir-faire a toujours été orale et, aujourd'hui, elle peut de moins en moins s'appuyer sur un document écrit de référence, avec les risques que cela entraîne.

Le cahier est un objet qui reste unique, tant par son support, que par le mode d'écriture et par son contenu, pris sur le vif. Alors qu'aujourd'hui, la plupart des documents sont dépersonnalisés, sur le plan formel par l'utilisation du traitement de texte commun au monde scientifique, et sur le plan du contenu par le calibrage qu'imposent les revues scientifiques et les lettres, le cahier reste un document individuel collant au plus près de l'intimité de la personne qui le tient. C'est pour l'archiviste une borne et un point d'ancrage de son travail. Nous avons besoin d'objets qui nous rapprochent de la réalité de la recherche et de ses acteurs.



Légendes des illustrations
CRTBT, Grenoble. Photographie de Véronique Ellena.
Cahier de chercheur d'un laboratoire de physique statistique, Ens. Photographie de Fabienne Giboudeaux.
Cahier de chercheur du Laboratoire Kastler-Brossel, Cnrs-Ens. Photographie de Fabienne Giboudeaux.



1. . Georges Perec, Denoël, 1969.
2. . Odile Welfelé. "La souris et l'encrier. Pratiques scientifiques et inscriptions documentaires." Alliage num. 19, été 1994.
3. . Odile Welfelé, "L'éprouvette archivée. Réflexions sur les archives et les matériaux documentaires issus de la pratique scientifique contemporaine", Gazette des archives, num. 163, 4e trimestre 1993.
4. . T. Charmasson, C. Demeulenaere, C. Gaziello & D. Ogilvie, "Les archives personnelles des scientifiques. Classement et conservation", Paris, Archives nationales, 1995.
5. . Frank Braemer, directeur du centre de recherche archéologiques (CRA) de Valbonne. L'archéologie et ses archives scientifiques. Papier à paraître dans le bilan du programme ARISC. Le texte de F. Braemer rappelle très bien le contexte de production de documents scientifiques. Ce papier a d'abord été conçu pour une journée d'études organisée aux Archives nationales le 9 décembre 1994, et a été mis à jour.
6. . On peut se rappeler à ce sujet une publicité originale d'un éditeur de livres de poche, Presses Pocket, qui assortissait la présentation de parutions de fac-similés en trame de fond des manuscrits des auteurs : il y eut un cas où l'auteur n'a fourni qu'une édition imprimée de son manuscrit qui sortait visiblement directement d'un traitement de texte ! Je précise qu'il ne s'agissait que d'auteurs contemporains et vivants.
7. . L'exemple offert par notre collègue britannique, Peter Harper, responsable du NCUACS (National Cataloguing Unit for the Archives of Contemporary Scientists) à Bath pourrait être suivi. Le centre de Bath collecte des archives de scientifiques (et pas de laboratoires) faisant partie de la Royal Society. Lors du dépôt des archives, il est entendu qu'elles sont immédiatement disponibles pour la recherche historique, à de très rares exceptions près. M. Harper a d'abord collecté des papiers par le biais des familles, mais aujourd'hui, ce sont les scientifiques eux-mêmes qui lui remettent leurs papiers.
8. . En classant les archives du CRTBT (Centre de recherches sur les très basses températures), laboratoire de physique du Cnrs à Grenoble, nous avons pu ainsi retrouver des archives de Louis Weill, fondateur du laboratoire et qui avaient été conservées par un des ses collègues. Le classement a été fait par Sandrine Aufray en mai-juillet 1995, sous ma direction, dans le cadre d'un Dess en histoire et métiers des archives.
9. . Jean-Louis Lebrave, "La critique génétique : une discipline nouvelle ou un avatar moderne de la philologie", Genesis, 1, p. 37, Item/Cnrs/J. M. Place, 1992.
10. . Par exemple, le musée Curie, où sont présentés, dans les lieux d'époque des matériels, le bureau de Marie Curie, sa petite robe de travail et quelques pages - radioactives - de carnets de laboratoires.
11. . Ce programme a été créé fin 1993 par convention de recherche entre le Cnrs et le ministère de la Culture (mission de la recherche et de la technologie). Le soutien financier apporté par le ministère de la Culture a permis de lancer des travaux de terrain sur le thème de la production document aire dans les laboratoires. Dans un premier temps, les enquêtes ont été menées dans vingt laboratoires couvrant les différents secteurs de recherche, tels que les définit le Cnrs. Des entretiens assez longs essayaient de dégager la place que tient la notion de "mémoire de la recherche" dans des équipes en activité. En 96 et 97, les travaux se sont concentrés sur l'évolution de l'écrit proprement dit en se tournant vers les deux axes majeurs de la production d'écrits dans la science : le cahier de laboratoire et le transfert sur des supports électroniques. Parallèlement, trois campagnes photographiques ont été réalisées avec des photographes professionnels (Fabienne Giboudeaux, Pierre-Jérôme Jehel, Véronique Elléna) : deux dans un laboratoire de physique (un à Paris, un à Grenoble), une dans un laboratoire de géographie physique (Meudon). L'objectif de ces campagnes était d'apporter à la fois une illustration et un témoignage de la place du papier ou des nouveaux supports d'inscription dans la recherche.
12. . Ce projet a été mené dans le cadre d'une commande informelle passée par M. Guyon, directeur de l'Ecole normale supérieure à Paris. Le premier objectif était de photographier des physiciennes pour donner de nouveaux "modèles" aux étudiantes et lycéennes. Nous y avons rajouté la photographie d'une page d'un de leurs cahiers de laboratoires. Les photographies ont été réalisées par Fabienne Giboudeaux.
13. . Ces chercheuses doivent être remerciées pour leur gentillesse. Pour ne pas les gêner, nous avons choisi de ne pas les citer nominalement. Les entretiens ont été réalisés en mai et juin 97.
14. . "Écriture : premiers jours. Entretien de Michel Butor avec Lucien Dällenbach", Genesis 1, 1992, p.117.
15. . Bruno Latour, La clef de Berlin et autres leçons d'un amateur de sciences, La Découverte, 1993, et Seuil, Points-Sciences, 1997.
16. . Contrairement à ce qui est écrit dans le guide sur "Les archives personnelles des scientifiques" : "Les cahiers et carnets de laboratoires et d'expériences sont d'identification facile. Ils sont en général datés et l'objet des expériences est identifié avec précision", p. 32. Nous avons affaire là à une description de pratiques anciennes qui n'a plus cours depuis les années 50.
17. . Patrick Williams, "L'écriture entre l'oral et l'écrit. Six scènes de la vie tsigane", in Par écrit. Ethnologie des pratiques quotidiennes (sous la direction de Daniel Fabre), p. 64, Mission du patrimoine ethnologique, collection "Ethnologie de la France", cahier 11, édition de la Msh, Paris, 1997.
18. . Notamment par l'Item (Institut des textes et manuscrits modernes), laboratoire du Cnrs, et sa revue Genesis.
19. . Outre les différentes versions d'un texte écrites sur un ordinateur et imprimées, le contenu d'un article peut avoir été présenté lors d'un séminaire ou d'une conférence (transparents), discuté avec des collègues par courrier électronique, ou avoir fait l'objet de rédactions partielles mises "en ligne" dans un forum électronique de discussion.
20. . À cet égard, et malgré sa date récente de parution, le guide sur "Les archives personnelles des scientifiques" offre une vision juste mais datée de ce que sont ces archives.
21. . Les travaux récents de Soraya Boudia sur les papiers de Pierre et Marie Curie le montrent bien.
22. . [L'acte d'écrire est une] "extension externe de la mémoire", Jean-Louis Lebrave, ref. 9.
23. . Maître de conférences, Orsay.
24. . "Un journal à soi, ou la passion des journaux intimes", Catalogue établi par Philippe Lejeune avec la collaboration de Catherine Bogaert, Association pour l'autobiographie et le patrimoine autobiographique, Amis des bibliothèques de Lyon, Bibliothèque municipale de Lyon, 1997.
25. . Philippe Lejeune, "Auto-genèse. L'étude génétique des textes autobiographiques", Genesis 1, p. 73.
26. . Ibid., p. 84.
27. . Texte de présentation du premier numéro de la revue Genesis 1
28. . "On a un cahier de dépouillement parallèle au cahier de manip, sur lequel on fait apparaître tous les résultats des dépouillements", agrégée doctorante, Paris.
29. . Michel de Fornel, "La peine à écrire", in Daniel Fabre, op. cité, p. 105. (Voir note 17)
30. . "Enchevêtrements d'écriture, entretien d'Yves Bonnefoy avec Michel Collot", in Genesis 2, 1992, p. 127.
31. . Georges Perec, Penser/Classer, Hachette, 1985.




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