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ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



La science en jeu

(1)

Tom Stoppard

Pour commencer, je vous présenterai ma première illustration. Cependant nous avons commencé avant de commencer car je n'ai pas d'illustrations, et pourtant, ma première phrase était vraie. Il se trouve qu'elle contient une métaphore. Pour un scientifique, ma première phrase aurait été fausse ou erronée. Pour un dramaturge, le vrai ou le faux d'une phrase sont moins rigoureux : j'ai le droit de dire "illustration" comme métaphore pour dire " Je vais vous lire une citation ". Nous notons déjà une manière différente d'utiliser la correspondance terme à terme, qui est celle d'un langage purement technique ou scientifique. Je me demande si vous considérez la correspondance univoque entre mot et chose comme une limitation du langage ou un affranchissement des écueils de l'ambiguïté. Nous reviendrons sur l'ambiguïté du mot même de langage, mais je dirais en passant qu'une ambiguïté intentionnelle, qui, j'imagine, n'a pas sa place dans le discours scientifique, est un trait essentiel de ce que nous appellerons la mise en jeu du langage.

Maintenant, je recommence ma conférence. Voici une autre première phrase. Je vais vous lire un passage tiré d'une de mes pièces, Parodies. Dans cette pièce, apparaît, parmi d'autres personnages, l'artiste dadaïste Tristan Tzara. Celui-ci est en pleine discussion avec un Anglais du genre classique, conservateur, du nom de Carr :

— Tzara : Désormais faire ce qu'on appelle de l'art n'est plus le souci principal de l'artiste. En réalité, c'est même dépassé. De nos jours, un artiste, c'est quelqu'un qui rend artistique ce qu'il fait. Un homme peut être artiste en exposant ses fesses. Il peut être poète en sortant des mots de son chapeau. D'ailleurs, plusieurs de mes meilleurs poèmes sont sortis de mon chapeau, chapeau que j'ai par la suite exposé, sous les acclamations générales, à la galerie Dada de la Bahnofstrasse.
— Carr : Mais c'est simplement changer le sens du mot art.
— Tzara : Je vois que je me suis bien fait comprendre.
— Carr : Alors, en fait, vous n'êtes pas du tout un vrai artiste.
— Tzara : Au contraire. Je viens juste de vous dire que j'en suis un.
— Carr : Mais cela ne fait pas de vous un artiste. Κtre artiste, c'est posséder un don qui, d'une manière ou d'une autre, permet de faire plus ou moins bien quelque chose qui serait mal — ou pas du tout — fait par quelqu'un qui n'aurait pas ce don. Si l'utilisation du langage a quelque intérêt, c'est qu'un mot renvoie à une idée ou un fait précis, et non à d'autres idées ou d'autres faits. Je pourrais prétendre pouvoir voler... Voyez, je dis : " Je suis en train de voler ". " Mais vous ne vous déplacez pas dans les airs ", me rétorquera-t-on. " Ah non, je réponds, ce n'est plus le souci principal de ceux qui volent. En fait, c'est même désapprouvé. De nos jours, quelqu'un qui vole ne quitte jamais le sol, d'ailleurs il ne saurait même pas comment s'y prendre ". " Je vois ", répondrait mon interlocuteur un peu déconcerté : " Donc, quand vous dites que vous pouvez voler vous utilisez un mot dans un sens purement personnel. " " Je vois que je me suis bien fait comprendre ", répliquerais-je. " En fin de compte, dirait ce type, avec un certain soulagement, vous ne pouvez pas réellement voler ". Moi : " Au contraire, je viens de vous dire que je le peux. " Vous voyez, cher Tristan, vous me demandez simplement d'accepter que le mot Art ait le sens que vous souhaitez lui attribuer ; mais je ne l'accepte pas.
— Tzara : Et pourquoi pas ? Vous faites exactement pareil avec des mots comme patriotisme, devoir, amour, liberté, pays et roi, brave petite Belgique, impertinente petite Serbie.

La liste de Tzara (patriotisme, devoir, etc.) est une liste de noms abstraits. Même "Belgique", qui jouit pourtant d'une existence physique, est en fait une abstraction, une idée. Ainsi le langage dépasse immédiatement l'univocité des mots comme choses. Mais il y a plus.
La pièce, qui se déroule durant la Première guerre mondiale, a été écrite en 1974. Inutile de vous dire que l'expression " impertinente petite Serbie " a une connotation très différente maintenant. La pièce a été remontée récemment, et quand l'acteur a dit " impertinente petite Serbie ", un brouhaha a parcouru l'auditoire comme une bourrasque sur un champ de blé. Tout se passe comme si le temps était un paramètre qui intervient dans le changement du sens des mots " impertinente petite Serbie ". Peut-être n'y a-t-il pas de langage ordinaire, et le langage scientifique ou logique est-il plus un cas particulier qu'un contre-exemple. Le sens et l'intention deviennent fonction du contexte historique (et dans cet exemple, ce sont les titres des journaux sur la Serbie qui font le contexte).

Voici une autre illustration : celui qui parle est un physicien russe dénommé Kerner ; il vit en Angleterre, adore par-dessus tout les romans d'espionnage et ne lit pas grand chose d'autre.

— Kerner : Les livres d'espionnage, je les aime. Ils sont différents, vous savez, mais naturellement, pas les uns des autres. Je les lis en espérant que ça change, mais ils surprennent tous de la même façon. Ridley n'est pas très sympa ? Eh bien, il se révélera un type correct. Blair se montre traître mais c'est celui qu'on aimait. C'est ce que nous dit l'auteur " Vous voyez ! La vie est loin d'être un roman, hélas ! " Ils sont tous pareils. Peu importe. J'aime la langue.
Planque, taupe, couverture, barbouze... J'aime ces mots. Quand j'aurai appris votre langue, j'écrirai mon propre roman. Le traître sera celui que vous n'aimerez pas. Ce sera un vrai scandale... Mais je le révélerai dès le départ. Je ne comprends pas cet engouement pour les surprises. Si l'auteur sait, c'est malhonnête de ne pas le révéler. En science, ceci est compris : ce qui est intéressant, c'est justement de comprendre ce qui se passe. Quand je rapporte une expérience, je ne veux pas vous surprendre, ce n'est pas une farce. C'est pour ça qu'un article de science est une belle chose : d'abord, voici ce que nous allons trouver ; maintenant, voilà comment nous l'avons trouvé ; voici le premier problème, voilà la première solution ; maintenant, nous pouvons avancer. C'est courtois. Nous ne pouvons pas ménager nos effets pour faire un triomphe à l'auteur — ça, c'est la dictature de l'intelligentsia.

J'ai deux raisons particulières de vous lire un extrait de cette pièce, Hapgood. La première raison comporte une digression mais je veux vous raconter comment j'en suis venu là. Cette pièce a été jouée pour la première fois en février 1988. Nous étions dans un théâtre de la banlieue de Londres. Si ma mémoire fonctionne bien, nous avions fini les répétitions. Je ne suis pas sûr que nous ayons déjà rencontré le public. C'était même, peut-être, notre premier contact avec lui. Dans les coulisses, j'empruntai le journal du portier et, en le parcourant rapidement, je vis la notice nécrologique de Richard Feynman. Ma douleur fut aiguë. Je ne l'avais pas connu et je ne l'avais jamais rencontré. Je ne connaissais rien du tout à la physique. Je m'intéresse à ces choses, et lis un peu de science — enfin, j'appelle cela science ! vous, vous l'appelleriez romans de gare. J'ajouterais que ma peine était complètement égoïste, car j'avais utilisé une courte citation de Feynman en épigraphe de cette pièce. Tel un fan quelconque, j'avais voulu lui envoyer ma pièce — pas vraiment pour qu'il la lise ; je voulais simplement une sorte de relation métaphysique avec lui. Il la trouverait dans son courrier et la jetterait probablement dans un coin de son bureau mais, de cette manière, un peu de moi serait dans sa maison et cela m'importait beaucoup. Je m'y étais pris trop tard. L'épigraphe provenait des conférences de Feynman sur la physique : " Nous choisissons d'examiner un phénomène impossible, absolument impossible à expliquer par les moyens classiques, et qui contient le cœur de la physique quantique. En réalité, il contient le seul mystère... Il se trouve que toute autre situation en mécanique quantique peut être expliquée en disant : "Vous vous souvenez du cas de l'expérience avec deux trous ? C'est la même chose..." "
Un an plus tard, Hapgood était joué à Los Angeles, et c'est un peu comme un amoureux de Wordsworth qui irait en pélerinage dans la Région des lacs, que je vins au Caltech, juste pour voir où Feynman avait vécu et travaillé. Mon fils qui étudiait alors la physique des basses températures, m'accompagnait. J'ai téléphoné alors à David Goodstein — un coup de téléphone à froid. Il fut charmant avec nous et nous fit visiter le Caltech. Je regardais tout autour de moi, pensant, eh bien, Feynman était ici et ce n'est pas rien que d'être ici à mon tour, pour un instant. L'ultime résultat de cette rencontre fut que David me demanda de donner cette conférence... et me voici.

Ma seconde raison pour choisir cet extrait de Hapgood est qu'il m'oblige à étaler mon programme, à déballer mes petites affaires. Alors, vous saurez ce que je suis venu faire ici et ce que je tente de réaliser. On m'a appelé en me demandant : " Nous devons annoncer votre conférence. Avez-vous un titre ? " Après un moment, je répondis " La science en jeu ", ce qui me parut raisonnable, parce que je pensais pouvoir dire à peu près n'importe quoi sous ce titre. L'ordre du jour que j'estimais approprié est plus ou moins le suivant. Il y a une activité que nous appelons art et une activité que nous appelons science. Jusqu'à un certain degré, selon certains points de vue et en différents lieux, ces activités convergent ; ailleurs, elles divergent et ailleurs encore, elles interagissent. Elles peuvent aussi s'entrecroiser. Nous pourrons alors nous intéresser à ce que signifie l'esthétique dans le champ de la science ou dans le champ de l'art. Et aussi aux différences et aux ressemblances des processus de création chez les artistes et chez les scientifiques. Et nous pourrons nous demander aussi ce qu'est exactement la réalité — l'un des thèmes préférés du théâtre.

Ce que je ne vais pas tenter de faire (j'espère que vous vous en réjouissez autant que moi) est un survol historique de la science au théâtre — La Vie de Galilée et autres... Je ne suis pas vraiment motivé pour apprendre ce genre de choses ou m'en préoccuper. J'aime les pièces pour elles-mêmes et ne m'intéresse pas réellement aux abstractions ou généralités sur l'histoire du théâtre. Cependant, du même souffle, je dois dire que, lorsque je vais voir une pièce ou un film prétendument consacré à Turing, par exemple, ou à la fabrication de la bombe atomique, j'ai le sentiment d'une promesse non tenue en découvrant qu'il n'y a tout simplement pas de science dans ces œuvres. Alors, pour dire clairement les choses, vous devez prendre avec une pincée de sel mes dénégations d'être un scientifique frustré ou un savant de paille. Je pense ne pas l'être, mais il y a quelque chose en moi qui me fait réagir quand je tombe sur des informations scientifiques. J'ai suivi un cours de physique à treize ans. Je n'ai pas fait de chimie. Nous faisions de la biologie, mais tout ce dont je me souviens, c'est d'avoir disséqué une roussette ; l'odeur m'a poursuivi durant des années. Ainsi, je suis sorti de l'école sans la moindre science. Je pense que si je suis ici, c'est que j'ai écrit deux pièces contenant un peu de science. Une seule pourrait faire croire à un égarement, deux suggèrent un dessein. Ne vous fourvoyez quand même pas. Ma prochaine pièce parle de l'Inde, et elle s'intéresse même à l'art de la miniature de l'empire mogol, dans le Nord de l'Inde, au XIXe siècle.

Qu'est-ce qu'une pièce de théâtre ? Et qu'est-ce que le théâtre ? Je peux essayer de vous en faire une démonstration, même si vous pensez déjà connaître la réponse. Alors, imaginez que vous entrez dans la librairie du campus en disant : " Je voudrais Crime et Châtiment, s'il vous plaît, et la Cinquième de Beethoven, et j'aimerais aussi une reproduction de la Marylin Monroë de Warhol et aussi La mort d'un commis voyageur d'Arthur Miller. " Le vendeur cherche tout cela, et il vous donne un tas de pages entre deux couvertures, une galette circulaire, et une sorte de plaque rectangulaire — tout aussi plate —, qui se pose au mur. Puis il vous donne un autre tas de pages. Et vous dites : " Non, non. Le truc d'Arthur Miller, c'est une pièce de théâtre. " Il dit : " Bon, mais c'est ainsi qu'on le fournit. " Comme c'est étrange. Je sais bien qu'une pièce de théâtre est un texte, mais le théâtre est un événement. Et nous sommes déjà un peu plus près de la science, en un sens. Car la science, c'est un événement. (…)
Il pourrait être vrai ou, en tout cas, stimulant, de considérer le théâtre comme une expérience qui ne produit jamais les mêmes résultats. Je ne veux pas seulement dire par là que chaque mise en scène de La tempête est différente, mais qu'elle est différente d'une nuit à l'autre. L'équation qui peut rendre compte de l'événement est en fait trop complexe pour être écrite.

Pendant un instant, nous avons regardé l'art comme une science. Regardons maintenant la science comme objet d'art. Quand je dis art, je veux vraiment uniquement parler de celui que je connais, le théâtre, catégorie dans laquelle je pourrais inclure le cinéma. Je vais vous lire des propos provenant d'un scénario tiré d'un livre intitulé Hopeful Monsters de Nicholas Mosely. Il y a un peu de physique dans ce film et bien d'autres choses aussi. Et je ferais suivre cela de deux autres illustrations : la première traite des quantas et la seconde de l'entropie. Mais d'abord, les atomes. Hopeful Monsters se déroule au début des années vingt en Angleterre, et dans cette scène, Hans, un physicien allemand, est en train de parler à un garçon de douze ans, Max.

— Max : Mais est-ce que c'est vrai, Hans ?
— Hans : Regarde ça.
— Max : Ta bague ?
— Hans : De l'or. De l'or pur. Si je la coupe en deux, j'aurai encore de l'or, naturellement. Si je continue à en couper les moitiés, aurais-je toujours de l'or ? Des morceaux d'or de plus en plus petits ? Non. ΐ la fin, j'arrive à un atome d'or. Et si je le coupe encore en deux, ce ne sera plus de l'or qui me restera mais juste quelques particules d'électricité.
— Max : Sûr ?
— Hans : Oui, sûr. Le noyau d'un atome d'or est composé de minuscules particules d'électricité collées ensemble — ce qu'on appelle des protons. La différence entre l'or et le radium, ou n'importe quel autre élément, dépend du nombre de protons collés ensemble comme dans un morceau de sucre. Le radium en a quatre vingt-huit.
— Max : Et comment le professeur Grossetête a-t-il fabriqué sa bombe ?
— Hans : Ça, c'est son secret. Quoi qu'il en soit, il semble qu'il ait simplement cassé ses morceaux de sucre de radium, et la force qui les maintenait ensemble s'est libérée d'un seul coup. Bien sûr, chaque atome ne contient qu'une faible force, mais dans un morceau de radium aussi gros qu'un ananas, eh bien, il y a autant d'atomes que de grains de sable sur toutes les plages que tu puisses imaginer. Boum...

La technique est ici, comme vous pouvez le constater, assez fruste. L'atome expliqué aux gens de douze ans (l'âge mental du public d'un film ou d'une pièce de théâtre quand il est en présence de science)... J'ai emprunté l'idée de couper sans fin un atome en deux au scientifique et romancier C. P. Snow. Au morceau de sucre près, c'est une tentative d'explication sans fioritures —toujours un problème dans mon travail.

Le sujet de Hapgood est la physique quantique. Kerner (celui qui lit les romans d'espionnage) est appelé par cooptation à pénétrer dans le monde de l'espionnage. Vous constaterez que, pour essayer de faire entrer la science dans l'art, on doit essayer de la transformer d'une manière ou d'une autre. Il dit :

— Kerner : Le monde des particules est un monde de rêve pour tout espion. Un électron peut être à un endroit ou à un autre au même moment. Vous pouvez choisir : il peut aller d'un point à un autre sans traverser l'entre-deux ; il peut passer à travers deux portes à la fois, ou aller d'une porte à une autre par un chemin que tout le monde peut voir, mais alors, le fait de regarder son passage l'a transformé. On ne peut anticiper ses mouvements, parce qu'ils n'ont pas de raison d'être. L'atome défie toute surveillance car, quand vous savez ce qu'il fait, vous ne pouvez être certain de l'endroit précis où il se trouve, et quand vous savez où il se trouve, vous ne pouvez pas être certain de ce qu'il est en train de faire : ça, c'est le principe d'incertitude de Heisenberg. Et ce n'est pas parce qu'on ne regarde pas assez attentivement, c'est parce qu'il n'y a pas d'électron avec une position et à une impulsion définies. On fixe l'une, on perd l'autre, et tout ça se passe sans aucun trucage. C'est le monde réel. C'est ainsi. C'est la vie.
Franchement, comparé à un électron, tout est banal. Et le photon, et le proton, et le neutron... Quand les choses deviennent très petites, elles deviennent complètement folles et vous n'avez pas idée combien les choses peuvent être petites. Je pourrais poser un atome dans votre main à chaque seconde qui passe depuis que le monde est monde, vous devriez sacrément loucher pour voir ne serait-ce que ce point d'atome dans votre paume. Maintenant fermez le poing, et si votre poing est aussi gros qu'un noyau d'un atome, alors l'atome est aussi grand que la cathédrale St Paul. Si c'est un atome d'hydrogène, il n'a qu'un seul électron, qui va et vient comme une mite dans une cathédrale vide, tantôt sous le dôme, tantôt près de l'autel. Chaque atome est une cathédrale. Je ne peux supporter les schémas d'atome que l'on met dans les manuels scolaires, comme un système solaire réduit : l'atome de Bohr. Oubliez ça ! Vous ne pouvez pas représenter ce que Bohr a proposé, un électron ne tourne pas comme une planète autour du soleil, c'est comme une mite qui était là à l'instant, il gagne ou perd un quantum d'énergie, et il saute, et au moment du saut quantique, c'est comme deux mites, une qui est ici, et l'autre qui n'est déjà plus là.

Le passage suivant, sur l'entropie, vient d'une de mes pièces récentes, Arcadia. La scène implique une autre jeune personne, une jeune fille de treize ans, cette fois.

— Thomasina : Quand on mélange une cuillerée de confiture dans le riz au lait, Septimus. on tourne dans un sens, la confiture dessine des stries rouges à la surface, comme la gravure d'un météore dans mon atlas d'astronomie. Mais si on tourne dans l'autre sens, la confiture ne se reconstitue pas. Le riz au lait fait comme si de rien n'était et continue de devenir rosé. Vous ne trouvez pas ça bizarre ?
— Septimus : Non.
— Thomasina : Moi, si ! On ne peut pas tourner pour "démélanger".
— Septimus : On ne peut plus. Il faudrait remonter le cours du temps. Et comme c'est impossible, il faut nous contenter de mélanger notre vie, en tournant, dans un sens ou dans un autre, sans souci de l'ordre ou du désordre, jusqu'à ce que le rose soit tout à fait uniforme, permanent, inexorable, pour l'éternité. Voilà ce qu'on entend par libre-arbitre, ou autodétermination.

Quelle chance que ces différents passages, écrits à des années d'intervalle, soient en harmonie avec le titre de cette conférence : " La science en jeu ". Je les avais légendés : atome, quantum, entropie. Mais je me suis retrouvé en train de parler de morceaux de sucre, de mites, et d'un gâteau de riz. Dans le troisième passage, l'entropie n'est même pas mentionnée et c'est peut-être, de ce point de vue, le passage le plus réussi. De la pure métaphore. Une métaphore peut être juste (efficace) ou non. Le critère qui en décide est une réponse d'ordre esthétique.

ΐ propos d'esthétique, je suis heureux d'évoquer, encore une fois, Feynman. Lors d'une rencontre sur l'art et la science qui se tenait à Londres, j'ai rencontré le professeur Arthur I. Miller, non l'auteur de La mort d'un commis voyageur, mais le directeur du département d'histoire, de philosophie et de communication des sciences de l'University College de Londres. La citation suivante est extraite de son article publié dans Languages of Design :
" Dans son style emphatique si caractéristique, le physicien américain Richard Feynman décrivait ainsi sa réaction immédiate à une nouvelle théorie qu'il avait développée en 1958 : "Ce fut un moment où j'ai su comment la nature fonctionnait... Ιlégance et beauté. Cette foutue chose resplendissait." Quelles notions d'élégance et de beauté, Feynman avait-il en tête ? L'élégance venait d'un formalisme mathématique qu'il avait aiguisé depuis ses études à l'université et qui avait servi de base, en 1948, à sa théorie sur l'interaction des électrons avec la lumière... La beauté de la théorie de Feynman ne peut être perçue qu'avec les yeux d'un physicien. Cette beauté concerne l'universalité de la théorie, je veux dire la possibilité de l'utiliser au-delà de la discipline à laquelle elle était destinée au départ. "
Le professeur Miller avance ainsi l'idée qu'on peut parler de la science moderne comme on parle de l'art moderne. Il est assez intéressant de constater que ce qui s'est passé pour la science vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe s'est passé pour l'art plus ou moins au même moment — le cubisme, conduisant à Picasso et au-delà. Le professeur Miller a aussi publié une étude comparative sur Henri Poincaré et Albert Einstein. Il utilise quelques-unes des introspections de ces scientifiques pour tenter de comprendre comment fonctionnaient leurs cerveaux, comment se déroulaient leurs processus de création. Il cite aussi les notes d'un psychologue, un certain E. Toulouse, qui avait eu une série d'entretiens avec Poincaré et Ιmile Zola : " L'un [Zola] avait une intelligence volontaire, consciente, méthodique et semblant faite pour l'abstraction mathématique : elle a donné essentiellement naissance à un monde romantique. L'autre [Poincaré] était spontané, peu réfléchi, ayant plus de goût pour le rêve que pour une approche rationnelle et faite, semble-t-il, pour des travaux de pure imagination, sans soumission à la réalité : il a triomphé dans la recherche mathématique. "

La convergence entre l'art et la science ne frappera personne ici par sa nouveauté. Je pense que nous avons tendance à créer et discuter une fausse dichotomie et, le plus souvent, nous la reconnaissons comme fausse au moment même où nous en parlons. De nos jours, la science et l'art vont au-delà de l'idée d'être l'un comme l'autre. Parfois, ils semblent être l'un-l'autre. Mais alors même qu'ils convergent, interagissent, s'entrecroisent, ils divergent aussi, et le langage peut parfois éclairer cet aspect-là. Quand nous (du côté de l'art) entendons dire que la beauté de la perspicacité de Feynman réside dans son universalité, nous reconnaissons "l'universalité". C'est un mot qui surgit tout le temps dans la critique littéraire, mais nous y entendons autre chose. En mathématiques, il y a peut-être une correspondance entre l'élégance d'une fonction et ce qu'elle représente, par exemple, la correspondance entre la fonction x2+y2+z2 et ce que les Grecs tiennent pour la perfection, à savoir la sphère. Maintenant pensez à ce que nous considérons vraiment comme beau. Un scientifique noterait que nous pouvons faire tourner la sphère, la regarder dans un miroir, la retourner et qu'elle reste identique à elle-même dans tous les cas de figures, absolument symétrique et parfaite. Mais c'est une façon bien particulière de parler d'esthétique...

Un jour, il y a quelque temps de cela, j'ai eu le plaisir et l'honneur de rencontrer Mandlebrot — l'homme de l'ensemble —, lors une d'exposition d'art. Comme vous le savez probablement, les structures de l'ensemble de Mandlebrot sont disponibles maintenant en cartes postales, en affiches, etc. J'étais plutôt enthousiasmé par tout cela, et j'ai fini par acheter une quarantaine de cartes postales, et pour trente-huit d'entre elles, je ne suis jamais parvenu à imaginer à qui je pourrais éventuellement les envoyer. Elles ne me semblaient jamais adéquates. Je pensais que cela voulait dire quelque chose sur la forme d'art que j'étais en train de refiler à mes amis. Somme toute, je ne pense pas qu'il y eut une grande correspondance entre ce que l'ordinateur engendre à partir d'une équation et ce que crée l'artiste. Et quand je dis artistes, je veux parler de ceux dont je ne fais pas partie — les gens qui font des tableaux.
Quand nous disons que"universalité" a plusieurs sens, nous entendons que le langage fonctionne de différentes manières. Le langage marche par associations et par métaphores. N'est-ce pas par là que nous avions commencé, avec les dadaïstes ? Assez curieusement, c'est un mathématicien, Lewis Carroll, qui, dans ΐ travers le miroir, a fait dire à quelqu'un : " Un mot veut dire ce que je veux qu'il dise ". (…)

Mais je ne veux pas dire, n'est-ce pas, que le langage fonctionne par associations mot à mot. Dans les deux pièces dont j'ai lu de courts extraits, avec un poil de science dans leur histoire, ce qui m'a intéressé, c'était la métaphore. Hapgood est une pièce qui tire son origine de ma reconnaissance tardive de la double nature de la lumière — onde et particule. Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai jamais fait de physique. ΐ environ quarante ans, je me suis exclamé : " Vingt dieux, que c'est drôle ! et drôlement intéressant ! " à propos d'un truc qui aurait laissé froid quelqu'un qui se serait coltiné avec la physique depuis le lycée. Mais en fait, je pensais : " Nom d'une pipe, j'ai trouvé quelque chose que je peux utiliser. " C'est évidemment comme métaphore que je m'y intéressais.
Dans la pièce Les incendiaires, de Max Frisch, deux pyromanes mettent le feu à une ville. Un jour, un homme très sinistre arrive et frappe à la porte d'une maison bourgeoise, se glisse dans la maison et, en un rien de temps, il se retrouve dans le grenier, comme locataire. Quelque temps après, il fait entrer un ami aussi sinistre que lui et ils partagent le grenier. Ils quittent la maison et reviennent ; il semble bien que, entre leur départ et leur retour, un autre immeuble a brûlé. Puis ils commencent à rapporter des bidons d'essence dans la maison et en remplissent le grenier. Ils prennent quelques bidons, sortent et reviennent et, à chaque fois, un immeuble brûle. Pendant ce temps, en bas, cette famille bourgeoise se sent de plus en plus concernée mais n'en parle pas vraiment. Il y a le père, avec sa pipe et son journal. Il dit : " C'est terrible. Quand est-ce qu'ils vont arrêter ces pyromanes ? " Et personne n'ose plus croiser le regard de l'autre. Arrive le moment où le plus grand et le plus sinistre des deux hommes descend et demande au chef de la maison : " N'auriez-vous pas une boîte d'allumettes ? " Après un long silence méditatif, le bonhomme met la main dans sa poche et sort une boîte d'allumettes. L'homme sinistre répond : " Merci beaucoup " et remonte. Sur quoi le mari se tourne vers sa femme et dit : " Ιcoute, si c'étaient les pyromanes, ils auraient leurs allumettes à eux. "
J'ai vu cette pièce quand j'étais jeune, je l'ai aimée, et je savais exactement de quoi elle parlait : clairement, de la stratégie des Nazis lors de leur montée au pouvoir en Allemagne pendant la période d'avant-guerre. Quelques temps plus tard, j'ai découvert que l'auteur avait en tête la manière dont les communistes étaient arrivés au pouvoir en Europe de l'Est après la guerre. La raison pour laquelle je mentionne ceci est que je n'avais pas tort. Dans un certain sens, l'auteur même ne peut pas dire que je me trompais. Et je sens bien que je ne peux pas, et je ne le fais jamais, dire que quelqu'un a tort dans sa façon d'interpréter ce que j'écris. Comment peut-on refuser l'existence à une réponse ? Elle est sa propre validation.

Cette manière dont le langage agit n'est peut être pas celle de l'article scientifique de Kerner dans le passage que je vous ai lu. Le sujet du théâtre, en un sens plus abstrait que je ne m'y suis intéressé jusqu'ici, concerne souvent la question du réel. Beaucoup de gens au Caltech pourraient se sentir concernés par cette simple question. Qu'est-ce qui se passe ? qu'est-ce qui est réel ? Le théâtre n'est pas la réalité. Maintenant, nous savons tout cela, n'est-ce pas ? Nous savons que, à vrai dire, il ne s'agit pas d'un commis voyageur revenant à la maison sans avoir pu vendre quoi que ce soit et qui va passer une soirée abominable. Nous savons qu'il ne s'agit pas non plus vraiment d'un type qui découvre qu'il a épousé sa mère. Nous savons que ce n'est pas de cette réalité que nous parlons.
Mais d'un autre côté, vous pensez sans doute que certaines formes de théâtre aspirent à une sorte de simulation de la réalité. Je ne le crois pas. C'est même faux la plupart du temps. Aujourd'hui, nous aurions de la chance de trouver une vraie colonne romaine dans une mise en scène de Jules César. Elle serait plus probablement en chrome, ou recouverte de cuir noir. C'est joli, et ça peut être très instructif, éclairant et efficace. Je ne parle pas de ça (en fait, le public du Caltech avait eu droit, lors de la représentation de Jules César, à des colonnes romaines).
Quant à ce qui est réel dans le monde et à la manière dont le théâtre peut s'en emparer, cela échappe d'une autre façon. Cela dépend du point de vue que l'on prend. Un jour, un de mes amis acheta un paon — un animal qui vaut cher — pour le garder dans son jardin. Le problème avec les paons, c'est que quand ils sont nouveaux, ils ont tendance à se sauver, alors vous avez intérêt à faire attention. Un matin, cet ami venait juste de se lever et, en se rasant, il jeta un regard par la fenètre de la salle de bains juste à temps pour voir le paon sauter par-dessus la haie et s'en aller en courant dans l'allée. Alors, il jeta son rasoir et prit le paon en chasse. Au bout de l'allée, le paon avait traversé une rue plutôt passante (c'était l'heure de pointe du matin). Le gars traversa la route, rattrapa le paon et le serra contre sa poitrine. Quand il se retourna pour rentrer chez lui, il dut laisser passer une bonne centaine de voitures avant de pouvoir de nouveau traverser la rue.
J'ai juste décrit un événement réel, avec des mots simples. Beaucoup de gens du Caltech observent des événements réels et les décrivent. Mais je pense que le scientifique est comme l'une de ces personnes roulant dans l'une de ces voitures : il voit en une fraction de seconde un homme en pyjama, pieds nus, avec de la crème à raser sur le visage, et qui porte un paon dans les bras, alors il commence son très intéressant travail pour définir ce qui s'est passé devant lui.

Je pense qu'une pièce de théâtre est une véritable équation. J'ai commencé par dire que c'était un événement. Cet événement a plusieurs composantes, ma propre contribution n'étant qu'une composante parmi toutes les autres. L'expérience qui agit sur vous est une équation complexe de sens, de son, de vue, de musique, de lumière, d'ombre, d'allure, de rythme, de costume, etc. Je pense souvent que toutes ces choses — et les symboles qui les représentent — sont l'un des membres de l'équation ; alors, il y aura un signe égal et un grand S de l'autre côté, un S qui voudrait dire satisfaction.

Il y aurait beaucoup à dire sur les manières dont le scientifique et l'artiste divergent, mais tout ce que nous savons, c'est qu'il y a une certaine attitude de l'artiste envers le scientifique. Dans l'extrait suivant (d'Arcadia), c'est un littéraire qui parle à un scientifique (ce scientifique étudie les coqs de bruyère) :

— Bernard : Vous ne prétendrez quand même pas faire entrer Lord Byron dans votre ordinateur portable ! Restez-en aux coqs de bruyère !
— Valentin : Tout ça est tellement trivial, de toute façon.
— Bernard : Tout quoi ?
— Valentin : Qui a écrit quoi et quand et pourquoi...
— Bernard : Trivial ?
— Valentin : Toutes ces personnalités...
— Bernard : Pardon... Vous avez dit " trivial " ?
— Valentin : C'est un terme de mathématique.
— Bernard : Pas d'où je viens, je vous assure.
— Valentin : Les questions que vous vous posez sont sans importance en fait. C'est comme la dispute autour de l'inventeur du calcul intégral. Les Anglais disent que c'est Newton, les Allemands que c'est Leibniz. Mais les personnalités n'ont aucune importance. Ce qui compte, ce sont les intégrales. Le progrès scientifique. La connaissance.
— Bernard : Vous croyez ? Et pourquoi ça ?
— Valentin : Pourquoi quoi ?
— Bernard : Pourquoi les avancées scientifiques compteraient-elles plus que les personnalités ?
— Valentin : Il plaisante, ou quoi ?
— Anna : Non, il est trivial, Bernard...
— Valentin : Laissez tomber, c'est perdu d'avance.
— Bernard : Oh, pas la peine de me sortir la pénicilline et les pesticides. Ιpargnez-moi ça et je vous ferai grâce de la bombe atomique et des aérosols. Mais ne confondons pas progrès et perfectiblité. Un grand poète est toujours d'actualité. Un grand philosophe est une urgence de tous les instants. Mais quel besoin d'Isaac Newton ? On se portait très bien sous le cosmos d'Aristote. Personnellement, même, je le préfère. Cinquante-cinq sphères de cristal commandées par la boîte à vitesses divine, voilà une idée de l'univers qui me va tout à fait ! Je ne vois rien de plus trivial que la vitesse de la lumière. Les quarks, les quasars, le big-bang et autres trous noirs, on s'en fout complètement ! Comment est-ce qu'on a pu être assez bêtes pour vous laisser nous intimider comme ça ? Et dépenser des fortunes en outre ! C'est vrai, et en plus vous êtes contents de vous !... Si la connaissance n'est pas connaissance de soi, alors à quoi bon ? Est-ce que l'univers est en expansion ? Est-ce qu'il est en contraction ? Ou est-ce qu'il est debout sur une jambe en train de chanter La vie en rose ? Franchement, on s'en fout ! Moi, je n'ai pas besoin de vos progrès pour élargir mon univers. " Elle marche, belle comme une nuit de ces ciels sans nuages et d'éthers étoilés, le clair le dispute à l'obscur, divise son image et noie ses yeux voilés. " Voilà il [Byron] a écrit ça en revenant d'une soirée. Qu'est-ce que vous foutez avec vos coqs de bruyère, mon vieux ? Vraiment, il faudra que vous m'expliquiez.

Oh bien sûr, j'ai pipé les dés. C'est ce que je fais pour vivre. Mais nous devons reconnaître quelque chose. Nous devons reconnaître que c'est comme deux animaux qui se rencontrent dans la rue. Mais, à un autre endroit, Bernard, le littéraire d'Arcadia amoureux de Byron, parle de l'instant créatif et en essayant de le décrire, il décrit quelque chose qui, je crois, est du même ordre que l'expérience connue par les scientifiques dans leurs instants les plus créatifs.
Et parce que je veux finir sur un point où se croisent la science et l'art, je terminerai avec ces propos de Bernard.

— Bernard : Je vais vous dire votre problème. Pas de gnac. Oui. Vous ne faites pas assez confiance à votre instinct, au truc viscéral, celui qui ne doit rien à la raison. La certitude qui se passe de preuves. Parce que le temps soudain s'est inversé : les choses ont fait tac ! tic ! avant de se remettre en place, mais cette seconde a suffi pour tout voir. Tout à coup, vous étiez là : vous savez !


Traduit de l'anglais par Aude Gautherin & Daniel Raichvarg


Bibliographie

Tom Stoppard, Parodies, Gallimard, 1978.
Tom Stoppard, Arcadia, adaptation française de Jean-Marie Besset, Actes Sud, 1998.

Légendes des illustrations :

Arcadia de Tom Stoppard. Photographie de Laurencine Lot.

Tom Stoppard à Caltech, octobre 1994. Photographie de Robert Paz.


1. Ce texte est celui d'une conférence donnée en 1994 par le célèbre dramaturge anglais au California Institute of Technology (Caltech), et publiée dans Engineering & Science, vol. LVII, automne 1994. Le titre original de l'article est " Playing with science ", et déjà commencent les jeux de langage chers à l'auteur : play peut vouloir dire jouer — comme on joue sur un terrain de jeu, ou jouer comme on joue une pièce de théâtre sur scène, mais aussi plaisanter, presque se jouer de... [n.d.t.]
2. Cette pièce est donnée à la Comédie française pendant la saison 1998-99 (voir p. ??? de ce numéro).





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