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ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



Novalis, Poe, Mallarmé :


trois poètes aux prises avec la science



Philippe Seguin


Novalis, Poe, Mallarmé : trois poètes, trois pays, trois époques différentes. Pourtant, que de ressemblances : tous trois appartiennent à " l'âge critique " : ils sont post-kantiens, c'est-à-dire convaincus de l'autonomie de l'esprit, ils sont poètes et critiques. Tous trois sont hantés par l'infini. On peut les caractériser, même Mallarmé, comme romantiques : n'ont-ils pas l'ambition d'exprimer l'infini par leur poésie, selon la définition du romantisme que donne Heinrich Heine ? Alors nous revient à l'esprit celle de Hermann Weyl pour les mathématiques : " La science de l'infini ", et nous pouvons effectuer un premier rapprochement entre poésie et science. De plus, tous trois appartiennent, à des degrés différents, au siècle de la croyance dans le progrès et la science, ce XIXe siècle qu'on peut délimiter dans cette optique comme allant de la Révolution française et du kantisme au désastre de la guerre de 1914-18.
Ils sont romantiques à maints égards. On peut en effet les qualifier également d'" étrangers au monde " (Weltfremd), expression, qui pour Arnold Hauser, définit le mieux les romantiques. Ils ont en commun une attitude de fuite par rapport au monde extérieur, mais ils relèvent ses défis et n'hésitent pas à essayer de concurrencer la science et sa vérité dans leur domaine : la poésie. Nous allons voir que ce qui les relie plus intimement encore, c'est leur attirance pour l'art combinatoire : la recherche d'une poétique fondée sur une méthode aussi rigoureuse qu'une méthode scientifique.

Novalis et l'illusion romantique



Hugo Friedrich ne s'y trompe pas, lorsqu'il consacre dans son livre La structure de la poésie moderne le plus long chapitre à Mallarmé, des pages essentielles à Poe en rapport avec Baudelaire, ainsi qu'un court chapitre à Novalis où il constate : " Il faut commencer par Novalis. " Dans ce chapitre, intitulé symptomatiquement " Propos de Novalis sur la poésie future ", il observe qu'il faut s'intéresser aux réflexions sur la poésie que Novalis a consignées dans des aphorismes et des fragments, et laisser provisoirement de côté sa poésie. En effet, la poésie de Novalis ne correspond pas aux idées qu'il énonce dans ces fragments et qui sont pour nous d'une importance capitale. L'idée que l'on a communément de Novalis est celle d'un jeune homme rêveur (la fleur bleue), mystique de l'intériorité et de la mort, nostalgique d'un Moyen Âge idéalisé qui n'a jamais existé que dans son essai La Chrétienté ou l'Europe. Somme toute, un personnage romantique dans un sens qui peut être péjoratif, même si l'on est obligé de reconnaître de véritables qualités à sa poésie. Mais ses fragments sont d'une audace intellectuelle peu commune. Friedrich y relève quelques expressions fondamentales, que nous retrouvons également chez Poe, maître de Mallarmé : la poésie est une " construction ", une " opération ", la " réunion de l'imagination et de la faculté de penser ". Dans la langue poétique, " c'est comme avec les formules mathématiques ; elles font un monde pour elles, elles ne jouent qu'avec elles-mêmes. " On pourrait ainsi accumuler les citations.
Il est tout à fait troublant de voir, à l'aube du XIXe siècle, sous la plume d'un jeune poète ébranlé par la mort de sa très jeune fiancée, sujet à des crises mystiques, lui-même voué à une mort précoce, les prémices d'une poétique qui ne trouvera son achèvement et sa véritable mise en pratique qu'à la fin de ce siècle, chez Mallarmé. Novalis va même, mentionne Friedrich, jusqu'à identifier la poésie à l'algèbre. Or, il se trouve que ce n'est pas du tout par snobisme que Novalis évoquait les " formules mathématiques " et l'algèbre : il avait en effet une véritable culture mathématique, et ses lectures (il possédait entre autres la Théorie des fonctions analytiques de Lagrange parue en 1797) en témoignent.
Ce point n'est pas nouveau. La grande germaniste Käte Hamburger a écrit, dès 1934, un essai sur Novalis et les mathématiques, Martin Dyck publia en 1960 une étude générale sur le sujet. Mais l'important pour notre propos, ce n'est pas que Novalis s'intéressait en plus aux mathématiques, c'est qu'il ne voyait pas de différence radicale entre poésie et mathématiques et que l'équation poésie = algèbre n'est pas à prendre comme une métaphore, mais vraiment au pied de la lettre.
Novalis fit en effet siennes les idées d'un courant mathématique du tournant du siècle, l'École combinatoire, qui eut un certain succès en Allemagne. L'idée, érigée en programme par son fondateur, Karl Friedrich Hindenburg, était d'essayer de fonder les mathématiques sur un système de combinaisons de symboles, l'analyse combinatoire. Hindenburg était fasciné par la fécondité du binôme de Newton et semble avoir cru que s'il était possible de démontrer la formule du binôme par des moyens uniquement combinatoires, il serait peut-être possible de l'appliquer au reste des mathématiques. Novalis fait souvent allusion à l'École combinatoire dans ses fragments, notamment en relation avec la poésie. Il semble qu'il ait envisagé une poésie universelle, capable, à l'instar des ambitions de l'analyse combinatoire de Hindenburg, d'exprimer l'infini, et peut-être même d'aller plus loin, d'exprimer l'infini sous toutes ses formes, l'absolu.
Ce programme poétique sous forme fragmentaire resta lettre morte, mais il faut souligner un point fondamental : Novalis et Hindenburg vivaient à une époque et dans un pays où l'aspiration romantique à l'unité commençait à fortement concurrencer le criticisme kantien, c'est-à-dire dans un univers de pensée où l'idée d'arriver à l'absolu par l'" intuition intellectuelle " (Fichte) n'avait rien d'absurde. Tous deux baignaient dans une atmosphère d'illusion romantique, et c'est peut-être à cette illusion que nous devons les splendides fragments mathématico-poétiques de Novalis. Chez Novalis, mathématiques et poésie se trouvent confondues dans une sorte d'union mystique bien allemande, dont on pourrait peut-être trouver les premières traces chez Maître Eckhart : pas d'effusion, mais un effort de réflexion sans concessions, tentant toujours d'aller jusqu'à l'au-delà de l'exprimable. La méthode combinatoire est au cœur même de la tentative globalisante de Novalis, le style des fragments et les idées qui y sont débattues en témoignent. Mais tout se passe sur le plan de la réflexion pure, tout n'est que projet au sens propre du terme, la mise en application est remise soit à un avenir inconnu, soit à un retour au passé tout aussi incertain. La tentative de Novalis restera sans lendemain.

Poe, le héros-martyr de la modernité



Poe, l'Américain rendu populaire par Baudelaire, dont la fortune ne s'est jamais démentie en France, a même été l'objet d'un regain d'attention ces dernières années. En effet, des scientifiques, des gens intéressés par les rapports entre les sciences et les autres disciplines, se sont penchés sur cet essai difficile, étrange et fascinant qu'est Eurêka, rédigé peu avant la mort de son auteur. Il est indubitable que le créateur de Dupin, le génial détective, dont la méthode était imbattable puisqu'il était aussi bien poète que mathématicien, se posait des questions fondées sur les sciences de son époque, tant et si bien qu'il semble avoir été le premier à donner une réponse satisfaisante au paradoxe d'Olbers, à savoir pourquoi, malgré toutes ces étoiles brillant au firmament, la nuit est noire.
Il y a plus : Poe, comme tout véritable écrivain épris de Platon, joue à cache-cache avec son lecteur et cultive l'art de parler légèrement des choses graves, gravement des choses légères. Ainsi ne faut-il pas seulement sourire quand il déclare dans Eurêka : " Commençons donc tout de suite par le mot le plus simple : l'Infini. " Bien sûr, c'est une plaisanterie. Mais cet énorme canular qu'est Eurêka, dont la composition fut à n'en pas douter un travail épuisant, ne faudrait-il pas le prendre au sérieux ? Comment aller plus loin, ou bien faire au moins aussi bien que les grands romantiques anglais dans leurs efforts incessants pour saisir l'infini ? Car n'oublions pas que Poe présente Eurêka non seulement comme un essai, mais aussi comme un poème, et qu'il ne voulait pas être un scientifique, un essayiste, un romancier, mais avant tout un poète. Or, comment être poète, dans cette Amérique affairée des années 30 et 40, où il n'existe pas encore de littérature, et où tout poète en herbe ne peut que désespérer ? Comment être poète après la formidable et exceptionnelle éclosion des génies poétiques anglais Keats, Shelley, Byron, tous morts prématurément ? Comment ne pas sentir tout courage vous abandonner à la lecture de la vision sans égale du poème Kubla Khan de Coleridge, même si on l'affecte, comme Poe, de ne pas l'apprécier sans réserve ? Et pourtant, il n'en manquait pas, des poètes, dans l'Amérique de Poe : des poètes " des familles ", comme l'écrit Alain Bosquet dans son anthologie, des versificateurs habiles accumulant les poèmes édifiants à l'usage de leurs congénères cultivés et soucieux d'une morale et d'un patriotisme sans faille. Aussi, Poe était-il pris dans le dilemme suivant : comment se faire un nom, acquérir la gloire dont il était si avide en tant que poète, dans un pays où un écrivain ne pouvait pas vivre de sa plume, sauf s'il se pliait aux exigences du seul métier susceptible de rapporter de l'argent, le journalisme ? Poe choisit la fuite en avant.
Il fit paraître début 1845, dans un grand journal de New York, après le battage publicitaire de rigueur, le poème qui fondera sa renommée de poète : The Raven. Le succès fut immédiat, et pourtant Poe ne considéra pas ce poème comme son chef-d'œuvre. Un an plus tard, il fit paraître un essai, La genèse d'un poème, où il analysa la façon dont il avait " composé " Le corbeau. Il adopte une position radicalement opposée au romantisme, et prétend qu'il a écrit son poème comme on construit une machine, ce qui lui valut d'être surnommé par Paul Valéry " l'ingénieur littéraire ". Il reprend des idées qui se sont lentement élaborées en lui, notamment en prenant le contre-pied de la conception fondée sur l'imagination et l'inspiration chère aux romantiques, et réduit l'élaboration du poème à un travail lucide de combinaisons de sons : " Mon dessein est de démontrer [...] que l'ouvrage a marché, pas à pas, vers sa solution avec la précision et la rigoureuse logique d'un problème mathématique. " (Contes). Il n'est bien sûr pas possible d'accorder à Poe un crédit entier, pourtant, il est clair que sa poésie subit profondément l'influence de cette nouvelle poétique : après des débuts mièvres et byroniens, Poe se tut plusieurs années, puis écrivit réellement des poèmes où prédomine la structure, c'est-à-dire la musique de la langue et non l'idée. La magie suggestive provient d'un travail conscient. La preuve en est que ses meilleurs poèmes, notamment Annabel Lee, sont pratiquement intraduisibles : Baudelaire ne s'y est pas risqué, et la tentative de Mallarmé, à mon avis, a échoué. Et c'est justement dans ce dernier poème, peut-être le plus réussi, que transparaît le mieux le résultat de la nouvelle poétique de Poe : le poème combinatoire tend à devenir uniquement une mélodie, le fond s'efface au profit de la forme.
Poe le mal-aimé, auquel on fit une réputation d'ivrogne, n'eut pas d'héritiers en Amérique. C'est Baudelaire par ses traductions qui le révéla au public français, puis au monde entier, et il en fit un poète maudit avant l'heure, un héros-martyr de la modernité. Il reprit sa poétique mais, comme ce fut déjà le cas chez Novalis, la théorie n'eut guère d'influence sur sa poésie.
Il faut cependant remarquer deux différences de taille entre Novalis d'un côté, Poe et Baudelaire de l'autre. L'attrait de Novalis pour l'aspect combinatoire est positif : Novalis était mû par un optimisme issu de la philosophie dynamique de Fichte, et certainement aussi de son enthousiasme pour les sciences en général, et l'on s'attend toujours dans ses fragments à voir poindre un nouvel âge d'or où, notamment, poésie et mathématiques feraient un.
Chez Poe et Baudelaire, l'aspect scientifique de la nouvelle poétique correspond à une position de repli : c'est l'impossibilité de faire mieux que les grands romantiques anglais dans leur propre registre qui pousse Poe à inverser le schéma convenu de la création poétique, c'est la recherche d'une poétique non mensongère qui amènera Baudelaire à voir en Poe son semblable, son frère, égaré qu'il est dans le monde hypocrite de la bourgeoisie victorieuse de l'après-1848.
La deuxième différence, à mon avis liée à la première, est que Baudelaire et Poe n'avaient, contrairement à Novalis, pas de culture scientifique solide. Poe s'intéressait à la science, mais n'avait qu'une culture de vulgarisation, tandis que Baudelaire est plutôt sensible aux ravages du progrès qu'il perçoit comme une menace : chez eux, comme plus tard chez Mallarmé, l'intérêt pour l'aspect combinatoire ne vient pas d'une connaissance théorique du calcul combinatoire en mathématiques.
En fait, le véritable continuateur de Poe, c'est Mallarmé. Celui qui prétendit avoir appris l'anglais pour lire Edgar Poe reprit sa poétique, l'appliqua, et devint ainsi le grand poète que l'on sait.

Mallarmé, l'exécuteur testamentaire



Mallarmé découvrit Poe très tôt et lui resta fidèle toute sa vie, comme en témoigne sa correspondance. Comme lui, il était hanté non seulement par l'azur, mais bien plus encore par l'infini (cf. la très belle expression " mon âme, horrifiée d'Infini. ") Cependant, Mallarmé diffère en un point fondamental pour notre propos de Novalis et de Poe : il ne montre aucun intérêt pour les sciences de la nature et les mathématiques. Pire, les rares occurrences sont négatives, comme celle-ci : " Mis sur le pied de l'ingénieur, je deviens, aussitôt, secondaire. " La science est une menace pour le poète. Mallarmé semble même opposer radicalement science et poésie : les livres de science ne l'intéressent pas, puisqu'il veut " jouir du nouveau, et non l'apprendre. " Mais peut-être peut-on parfois discerner une nuance de regret quand il écrit de lui-même : " Malheureusement, âme organisée simplement pour la jouissance poëtique. " Pourtant, une idée maintes fois reprise, la négation du hasard, met bien en évidence la parenté de son exigence poétique avec l'exigence de rigueur qui caractérise les sciences.
Il serait difficile d'aller très au-delà de la reprise des idées de Poe, la combinaison des sons, la priorité de la forme, la poésie comme concurrente de la musique, si nous ne disposions que de ce que Mallarmé a publié de son vivant. En effet, Mallarmé fait partie de ces gens qui, comme Gauss, ont voulu laisser une œuvre parfaite : " Pauca, sed matura ", la maxime du mathématicien conviendrait parfaitement au poëte. Par chance, tout ce qui devait être brûlé par les héritiers de Mallarmé ne le fut pas, et nous conservons un fragment précoce, Igitur, sorte de préfiguration du Coup de dés. Et c'est justement dans ce fragment voué aux flammes mais oublié dans une boîte à thé, que nous trouvons les phrases suivantes, à mon avis uniques dans l'œuvre de Mallarmé : " L'infini sort du hasard, que vous avez nié. Vous mathématiciens expirâtes — moi projeté absolu. Devais finir en Infini. [...] Ceci devait avoir lieu dans les combinaisons de l'Infini vis-à-vis de lui même. "
On comprend peut-être mieux à la lecture de ce passage pourquoi Mallarmé ne parle pour ainsi dire jamais de sciences, et en particulier pas de mathématiques. Il avait certainement fort bien compris, à sa façon, que la vraie concurrence à sa poésie n'était ni le Parnasse, ni toute autre forme de littérature mise en vers, traditionnels ou libres, mais bien la seule discipline qui, pure émanation de l'esprit, tente d'exprimer l'infini avec le maximum de rigueur possible, c'est-à-dire en évitant la dissonance (la contradiction) : les mathématiques. Mais il est bien symptomatique que cette indication absolument fondamentale sur le rapport de Mallarmé aux mathématiques, jetée sur le papier mais non destinée à être publiée, n'a jamais été reprise telle quelle dans " l'Œuvre ". On peut tout juste y trouver des allusions : " l'unique Nombre ", " d'anciens calculs ", etc. L'œuvre suggère, mais Mallarmé, tel Gauss, a tenté d'effacer les traces les plus intimes qui pourraient faire comprendre au lecteur comment, mises à part la référence à Poe, sa crise de jeunesse etc., toutes ces choses dont il a parlé ouvertement, il en est arrivé à son écriture poétique.
Or, l'œuvre poétique, celle que Mallarmé a considérée comme assez parfaite pour être publiée, est certes très mince, mais assez diverse : il y a, par exemple, les poèmes courts, ceux dont il est évident qu'ils correspondent bien à la poétique énoncée par Mallarmé dans sa réponse à René Ghil : " À quoi bon la merveille de transposer un fait de nature en sa presque disparition vibratoire selon le jeu de la parole, cependant ; si ce n'est pour qu'en émane, sans la gêne d'un proche ou concret rappel, la notion pure. "La meilleure illustration en serait peut-être le poème Sainte, d'où il ressort que la poésie n'est autre que la " musicienne du silence ". On comprend alors pourquoi Mallarmé considérait sa poésie comme une impasse : dire le rien, le néant, est sans doute indépassable, mais que faire après ? Or, il me semble que Mallarmé a justement dépassé lui-même l'aspect aporistique de sa poétique, l'enfermement dans ce qui pourrait donner un jeu combinatoire tournant à vide et qu'en cela, il fut le digne continuateur de Novalis et Poe : il a mené leur poétique à un point d'achèvement, dans les deux sens du terme, non sans ménager une issue.

L'apothéose romantique



La dernière phrase du Coup de dés, " Toute Pensée émet un Coup de Dés ", nie " d'un trait souverain ", le côté négatif de la tentative de Mallarmé, son attirance essentielle pour le néant. J'aimerais insister sur deux points communs entre l'exigence de Mallarmé le poète et la conception qu'avait David Hilbert, le fondateur de l'axiomatique moderne, des mathématiques.
Quand Mallarmé écrit : " Toute Pensée émet un Coup de Dés ", son affirmation est aussi décisive que la réponse de Hilbert à Frege, quand celui-ci veut lui imposer, à la manière de Kant, l'intuition spatiale comme limite à ce qu'il appelle l'arbitraire. Le " Coup de Dés ", l'axiomatique, c'est la décision du sujet d'assumer, par un geste (Mallarmé) ou une théorie (Hilbert), l'entière responsabilité du sujet confronté à sa liberté. Il n'y a pas d'échappatoire. La vérité ne vient ni d'un dieu, ni d'une nécessité quelconque extra-humaine, ni d'un domaine étranger à la pensée. La pensée du sujet émet la vérité, c'est tout. On retrouve chez Mallarmé et Hilbert le même aspect pathétique, lié au fait qu'en cette fin du XIXe siècle, l'existence d'une vérité n'a pas encore été sérieusement remise en question par les lance-flammes et les gaz asphyxiants de la Grande guerre.
Le deuxième point concerne le rapport de nos deux auteurs à l'infini. Tous deux sont sans concessions. Chez Mallarmé, il n'existe pas de " borne à l'infini ", il ne peut pas y en avoir, puisque c'est justement la poussée vers l'infini qui est à l'origine de l'écriture poétique : au commencement, il y a le déchaînement de l'infini, un phénomène purement humain, l'exigence d'absolu qui peut vous mener soit à l'anéantissement, comme cela a failli arriver à Mallarmé, soit à la plus haute expression poétique, si l'esprit lucide reprend le dessus.
De même, chez Hilbert, la seule idée d'abandonner l'infini actuel, acquisition du fondateur de la théorie des ensembles, Georg Cantor, était intolérable. Il s'opposa de toutes ses forces à ceux qui voulaient se limiter, pour des raisons de rigueur, à l'infini potentiel, au risque de se passer de nombre de démonstrations que Hilbert considérait comme acquises.
Je vois dans ce refus, chez Mallarmé comme chez Hilbert, d'abandonner une caractéristique fondamentale de la pensée pure, la tentative d'exprimer ce qui rapproche justement le plus l'homme du divin. L'homme crée des mondes nouveaux, des mondes poétiques, des mondes mathématiques, et ce qui lui donne la maîtrise de ces mondes, c'est la détermination complète de la " totale arabesque " poétique, par la composition, ou de la " structure " mathématique, par l'axiomatique. Le poète, le mathématicien, chacun est dans son domaine un second dieu, même si, bien sûr, il ne le dit pas.
Cependant, Hilbert tente de rester dans son domaine : son rêve d'application universelle des mathématiques est limité aux autres sciences. Parfois, il va jusqu'à exhumer le vieux rêve rationaliste d'amélioration de l'humanité par les mathématiques, mais il ne parle pas de littérature. Mallarmé, au contraire, quand il évoque dans son autobiographie le rêve du poète, ne peut s'empêcher de recourir à un terme tiré des mathématiques, tant celles-ci le hantent, les " équations ": " L'explication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poëte et le jeu littéraire par excellence : car le rythme même du livre, alors impersonnel et vivant, jusque dans sa pagination, se juxtapose aux équations de ce rêve, ou Ode. "
Dans son effort incessant de réaliser l'ambition démesurée qui fut déjà celle du rêve romantique de Novalis dans les Fragments et de Poe dans Eurêka, à savoir accomplir le " Grand Œuvre " à la fois poétique et scientifique, Mallarmé se fait fossoyeur et créateur : d'un côté, il montre les limites du rêve combinatoire, du rêve de pensée pure, notamment dans ses sonnets ; de l'autre, il écrit son poème de l'absolu, à charge pour d'autres poètes d'écrire le leur : il faut jeter les dés.


Bibliographie

— Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, L'absolu littéraire, théorie de la littérature du romantisme allemand, Seuil, Paris, 1978.
— Hauser, Arnold, Sozialgeschichte der Kunst und Literatur, Munich, 1953. Histoire sociale de l'art et de la littérature, Le Sycomore, 1984.
— Novalis, l'édition de référence est Schriften, éd. H. J. Mähl et R. Samuel, 4 vol., Stuttgart, 1960.
— Novalis, Œuvres complètes, éd. A. Guerne, 2 vol., Gallimard, 1975.
— Novalis, Fragments, éd. P. Gorceix, Corti, 1992.
— Hugo Friedrich, Die Struktur der modernen Lyrik, Hamburg, 1956.
— Käte Hamburger, Philosophie der Dichter: Novalis, Schiller, Rilke, Stuttgart, 1966.
— Martin Dyck, Novalis and Mathematics, Chapel Hill, 1960.

Sur Novalis, Fichte et l'École combinatoire :
— H. N. Jahnke, Mathematik und Bildung in der Humboldtschen Reform, Göttingen, 1990.

— Poe, l'édition de référence est la " Virginia Edition " : The Complete Works, éd. J. E. Harrison, New York, 1902, 17 vol. Rééd. 1965.
— Poe, Contes-Essais-Poèmes, Robert Laffont, collection Bouquins, 1989
— Poe, Poèmes-Poems, éd. Cl. Richard, traduction de H. Parisot, Aubier-Montaigne, 1978.
À propos d'Eurêka :
— Jean Audouze, Michel Cassé, Jean-Claude Carrière, Conversations sur l'invisible, Belfond,1988, p. 85.
— Jean-Pierre Luminet, Les poètes et l'univers, Le Cherche-Midi éditeur, 1996.
— Alain Bosquet, Anthologie de la poésie américaine, Stock, 1956.

Sur Baudelaire et 1848 :
— Dolf Oehler, Ein Höllensturz der Alten Welt, Franckfort sur le Main, 1988. (Le Spleen contre l'oubli, juin 1848, Payot, 1996).

— Mallarmé, Œuvres complètes, éd. Henri Mondor et G. Jean-Aubry, Gallimard, 1945.
— Mallarmé, Correspondance, éd. B. Marchal, Folio, 1995.

Sur Hilbert :
— Gottlob Frege, Freges Briefwechsel mit D. Hilbert etc., éd. G. Gabriel, Hamburg, 1980.
Wissen und mathematisches Denken, Vorlesung, 1922-23, Göttingen, 1988. Il s'agit de cours magistraux destinés à un public de non-spécialistes. Hilbert y réitère sa foi inébranlable dans les mathématiques et conclut : " Nous devons savoir, nous saurons ! "



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