ALLIAGE
Alliage, numéro 37-38, 1998
Proust au laboratoire
Michel Pierssens
QuÕest-ce que savoir? Ë cette question, philosophes, épistémologues, historiens, sociologues, neurobiologistes, bien dÕautres encore, sÕefforcent depuis longtemps dÕapporter des réponses, tantôt modestes et tantôt ambitieuses, mais dont il faut convenir quÕelles ne sont pas parfaitement éclairantes. Peut-être faut-il alors explorer des voies différentes et sÕinterroger: est-il dÕautres manières de forger un savoir sur le savoir? La réponse proposée ici est: oui Ñ par la littérature.
Je tenterai dÕen faire la démonstration à lÕexamen dÕune Ïuvre réputée accorder peu de place aux sciences, celle de Proust. Je voudrais montrer quÕil existe bien quelque chose comme une épistémologie proustienne, une manière qui lui est propre, originale et profonde, de réfléchir sur le savoir et la connaissance, sans quitter la littérature. Entendu de cette façon, le titre de lÕÏuvre majeure de Proust, Ë la recherche du temps perdu, suppose que nous comprenions sa démarche comme une Ç recherche È au sens le plus fort du terme, comme un véritable procès de savoir, une science peut-être.
Lire cette Ïuvre de cette manière, cÕest lÕaborder selon les principes de ce que jÕappelle lÕÇ épistémocritique È, une forme de lecture qui se pose des questions telles que celles-ci: quelle place lÕÏuvre réserve-t-elle au savoir? que produit-il, littérairement parlant? Mais aussi: de quoi se trouve-t-il enrichi lors de son passage par la fiction? peut-il y apprendre quelque chose sur lui-même? De nombreuses Ïuvres de toutes les époques apportent des réponses très variées à ces questions, celle de Proust en premier lieu (1).
Les lunettes de Brichot
Partons dÕun passage de la Prisonnière, où le narrateur croise Brichot, professeur de morale à la Sorbonne, érudit mais pédant, membre malmené du Ç clan Verdurin È:
Ç Depuis quelque temps son affection de la vue ayant empiré, il avait été doté Ñ aussi richement quÕun laboratoire Ñ de lunettes nouvelles: puissantes et compliquées comme des instruments astronomiques, elles semblaient vissées à ses yeux; il braqua sur moi leurs feux excessifs et me reconnut. Elles étaient en merveilleux état. Mais derrière elles jÕaperçus, minuscule, pâle, convulsif, expirant, un regard lointain placé sous ce puissant appareil, comme dans les laboratoires trop richement subventionnés pour les besognes quÕon y fait, on place une insignifiante bestiole agonisante sous les appareils les plus perfectionnés. JÕoffris mon bras au demi-aveugle pour assurer sa marche. È (2)
Ce texte peut servir de foyer initial, dÕabord parce quÕil traite de focalisation, cÕest-à-dire de point de vue (au sens narratologique), mais aussi dÕoptique Ñ et lÕon sait quels liens existent depuis toujours entre optique et épistémologie, depuis Alhazen jusquÕà Képler, Newton ou Goethe, et puisque aucune image nÕapparaît jamais au hasard sous la plume de Proust, on peut penser quÕen rassemblant dÕautres textes autour de ce foyer, quelque chose se découvrira nécessairement de ce qui a lieu dans le Ç laboratoire È de la vision. Mais prendre au sérieux cette image, cÕest admettre aussi quÕil existe chez Proust une certaine idée de la science Ñ ce qui nÕétonnera pas de la part dÕun écrivain dont le père et le frère auront été de grands professeurs de médecine. Pour autant, il y a science et science, et Proust fait la différence, avec une insistance significative, dÕabord sur la mauvaise science, assortie dÕune image très négative du Ç savant È, dont lÕun des premiers avatars est précisément Brichot. Sorbonnard dÕun incorrigible pédantisme, capable de citer des pages entières de Platon et de Virgile et de distiller de brillantes étymologies, il est aussi prétentieux et lâche. Cottard est son pendant du côté de la médecine. Amateur de calembours ineptes, capable de se qualifier lui-même très sérieusement de Ç prince de la science È sans comprendre son ridicule, il ne peut se défaire dÕun fétichisme primitif des formules toutes faites. Il nÕen reste pas moins un savant, mais incomplet Ñ car, comme le dit le narrateur, Ç cet imbécile était un grand clinicien È (3).
Ë côté de ces mauvais savants et de cette science imparfaite parce quÕelle reste extérieure au savant, il existe pour Proust une Ç bonne È science et, par bien des côtés, son Ïuvre en fait lÕapologie. Mais pour pouvoir passer pour Ç bon È à ses yeux, le vrai savant doit dÕabord avoir su chercher en lui-même le sens de ce quÕil sait. Le contraste entre le savoir extérieur, abstrait et rationnel, et le savoir intériorisé, celui dont la recherche transforme le chercheur lui-même Ñ ce contraste est un axe majeur de la pensée proustienne et, comme toujours chez lui, cÕest à propos des choses les plus futiles quÕil en donne lÕillustration, allusive ou indirecte. Ainsi, quand il nous dit de Gilberte dans La fugitive: [Elle] Ç savait sans doute que bien des gens devaient chuchoter: ÒCÕest la fille de Swann.Ó Mais elle ne le savait que de cette même science qui nous parle de gens se tuant par misère pendant que nous allons au bal, cÕest-à-dire une science lointaine et vague, à laquelle nous ne tenons pas à substituer une connaissance plus précise due à une impression directe. È (4). En fait, cÕest le parcours entier de la mauvaise science à la bonne que décrit la totalité de la Recherche, car cÕest toute la vie du narrateur, tout le livre, toute la comédie humaine qui se trouvent orientés selon ce vecteur reliant lÕune à lÕautre. De ce point de vue, la plupart des personnages mondains de La recherche, tristes animaux de laboratoire, ressemblent à M. dÕArgencourt, retrouvé durant la matinée Guermantes: Ç ...CÕest comme une poupée trépidante, à la barbe postiche de laine blanche, que je le voyais agité, promené dans ce salon, comme dans un guignol à la fois scientifique et philosophique où il servait, comme dans une oraison funèbre ou un cours en Sorbonne, à la fois de rappel à la vanité de tout et dÕexemple dÕhistoire naturelle. È (5).
LÕétroitesse dÕesprit nÕest pas lÕapanage du Faubourg Saint-Germain, bien quÕelle y prédomine.
Ë lÕautre bout du spectre humain et social, la bêtise ou lÕignorance (celle des Ç simples È) prend une autre forme, mais sans différence sur le fond. Ainsi de Françoise, la cuisinière, dont la place est considérable dans lÕÏuvre de Proust: Ç On nÕaurait pu parler de pensée à propos de Françoise. elle ne savait rien, dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien comprendre, sauf les rares vérités que le cÏur est capable dÕatteindre directement. Le monde immense des idées nÕexistait pas pour elle. È (6).
Plus globalement, Proust retrace en détail toute une gamme de possibilités humaines, entièrement indexées sur la relation au savoir. Elle va de lÕenfant (qui possède des croyances, non des savoirs), des mauvais savants et des gens du monde, à la vraie connaissance et au génie quÕincarnent le musicien, le peintre, lÕécrivain, ou le savant vraiment grand, celui qui nÕa pas besoin de laboratoire: Ç CÕest ainsi que, de nos jours encore, les plus grandes découvertes dans les mÏurs des insectes ont pu être faites par un savant qui ne disposait dÕaucun laboratoire, de nul appareilÉ È (7). Le mot nous ramène bien sûr à Brichot, dont nous avons vu quÕil était équipé précisément dÕun Ç puissant appareil È, monstrueusement surdimensionné. Ç Demi-aveugle È, sÕil est ainsi pourvu par Proust dÕune pareille prothèse, cÕest bien pour faire comprendre au lecteur que sa science, incapable dÕamener la moindre Ç découverte È, est inutile et fausse.
LÕoptique et la connaissance.
Nous comprenons aussi par là quÕil existe pour Proust, comme pour toute une tradition philosophique, une relation privilégiée entre savoir et vision. CÕest ce quÕil écrira de manière parfaitement explicite dans le Temps retrouvé, en livrant la formule de son propre travail dÕécriture: Ç LÕouvrage de lÕécrivain nÕest quÕune espèce dÕinstrument dÕoptique quÕil offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il nÕeût peut-être pas vu en soi-même. È (8).
Ainsi lÕoptique, sous toutes ses formes et à travers toutes ses manifestations, est-elle toujours une affaire de vérité et dÕerreur.
Le sujet dÕexpérience le plus soigneusement étudié dans La recherche, celui qui fournit au narrateur lÕoccasion dÕexpérimenter sur lui-même de la manière la plus aiguë, cÕest Albertine, objet privilégié dÕune étude approfondie qui porte tout naturellement sur la vision, la connaissance et la vérité. Ë cause dÕelle, pour elle, le sujet/texte se transforme en un véritable laboratoire cognitif, chambre noire où viennent se former les ÒclichésÓ sur lesquels va travailler la mémoire, cet instrument scientifique fondamental auprès duquel lÕappareillage coûteux et encombrant de Brichot reste dérisoirement impuissant et inutile. Toutes les chambres dans La recherche sont dÕailleurs de telles chambres noires, où la connaissance vient en dormant ou en rêvant Ñ chambres de Combray, de Balbec, de Guermantes, de Paris, où un rayon de lune, un rayon de soleil ou un rai de lumière peuvent faire de chacune une camera oscura ou une lanterne magique.
Le regard inversé
Connaître, cÕest apprendre à maîtriser lÕappareillage de la vue et de la vision. CÕest pourquoi les personnages de La recherche possèdent souvent de tels appendices qui nous permettent de comprendre ce quÕils comprennent, et sÕils comprennent vraiment (lunettes de Swann ou de Brichot, galerie des monocles, chambre noire dÕElstir, mémoire du narrateur, microscopes et télescope, etc., qui sÕajoutent à tout un arsenal dÕappareils moins personnels mais aux effets non moins puissants: lanterne magique, kaléidoscope, verres grossissants; kinétoscope, etc. Mais toute cette optique, chez Proust, ne fonctionne pas comme lÕon pourrait sÕy attendre. Elle fonctionne, en quelque sorte, à lÕenvers: en effet, tous les dispositifs énumérés sont pensés en fonction, non de ce quÕils permettent de voir, mais en fonction du regard quÕils révèlent. Ce que lÕappareillage donne à voir, ce ne sont donc pas des objets, comme le croit un certain réalisme, mais le regard lui-même, dÕailleurs énigmatique. Le narrateur sÕinterroge ainsi à propos dÕAlbertine, dont il ne saura jamais précisément ce quÕelle pense de lui: Ç Du sein de quel univers me distinguait-elle? Il mÕeût été aussi difficile de le dire que, lorsque certaines particularités nous apparaissent grâce au télescope, dans un astre voisin, il est malaisé de conclure dÕelles que des humains y habitent, quÕils nous voient, et quelles idées cette vue a pu éveiller en eux.. È (9). LÕÇ appareillage È optique, chez Proust, nÕa de sens que sÕil sert à retourner le regard sur lui-même. Tous les instruments sont plus ou moins faux sÕils ne sont dirigés que vers lÕextérieur, puisquÕils ne servent pas tant à voir quÕà faire voir la vision Ñ sa qualité ou sa médiocrité.
Le savoir et la douleur: la jalousie
Chez Proust, la première étape de la connaissance (premier cercle de lÕEnfer), cÕest la jalousie, dont le premier effet, pour le malheur de celui quÕelle frappe, est de lui ouvrir les yeux. Parce que le savoir nÕest plus un dépôt, un recueil quÕon peut prendre puis laisser, indifférent, distinct de nous, le savoir jaloux mobilise toutes nos facultés, tout notre moi. Il se décline donc sur tous les modes: vouloir, pouvoir, faire, Ç sans le savoir È (il existe aussi un savoir de celui qui doute Ñ et peut-être ceci ouvrirait-il un champ insoupçonné à une nouvelle relation entre savoir et doute qui nous ferait redéfinir Descartes en jaloux?). Le savoir du jaloux est un savoir douloureux, mais cÕest un savoir, et la douleur est ici le prix quÕil faut payer pour accéder à la connaissance, comme le personnage de Swann en est lÕemblème: Ç Car sa jalousie qui avait pris une peine quÕun ennemi ne se serait pas donnée pour arriver à lui faire assener ce coup, à lui faire faire la connaissance de la douleur la plus cruelle quÕil eût encore jamais connue, sa jalousie ne trouvait pas quÕil eût assez souffert et cherchait à lui faire recevoir une blessure plus profonde encore. È (10). CÕest la douleur rattachée à la connaissance qui en signe lÕauthenticité et rapproche le jaloux amoureux du savant génial et fait de lui le pair inattendu de tous les découvreurs: Ç Mais à ce moment, par une de ces inspirations de jaloux, analogues à celle qui apporte au poète ou au savant, qui nÕa encore quÕune rime ou une observation, lÕidée ou la loi qui leur donnera toute leur puissance, Swann se rappela pour la première fois une phrase quÕOdette lui avait dite, il y avait déjà deux ans. È (11).
Dans ce long et tortueux roman dÕapprentissage et dÕinitiation quÕest La recherche, Marcel ne possède tout dÕabord la capacité de souffrir, et donc de savoir, quÕà un degré limité. CÕest ce dont il se rend compte rétrospectivement et quÕil sÕexprime à lui-même dans une formule qui emprunte une fois de plus, non sans une certaine ironie, à la science: Ç Albertine, amie de Mademoiselle Vinteuil et de son amie, pratiquante professionnelle du Saphisme, cÕétait, auprès de ce que jÕavais imaginé dans les plus grands doutes, ce quÕest au petit acoustique de lÕExposition de 1889, dont on espérait à peine quÕil pourrait aller du bout dÕune maison à une autre, les téléphones planant sur les rues, les villes, les champs, les mers, reliant les pays. È (12).
Swann, qui est comme une esquisse et une préfiguration de ce que sera Marcel, connaît lui aussi la même évolution, mais sans avoir comme lui la force dÕaller à son terme. Ses limites sont désignées par un emblème optique, bien entendu (il ôte ses lunettes quand les choses deviennent trop compliquées), mais lÕapprofondissement de sa douleur jalouse lÕamène à les transcender, ou du moins à les dépasser, dÕune façon qui ne nous surprendra pas: Ç Si, depuis quÕil était amoureux, les choses avaient repris pour lui un peu de lÕintérêt délicieux quÕil leur trouvait autrefois, mais seulement là où elles étaient éclairées par le souvenir dÕOdette, maintenant cÕétait une autre faculté de sa studieuse jeunesse que sa jalousie ranimait, la passion de la vérité. [...] Et tout ce dont il aurait eu honte jusquÕici, espionner devant une fenêtre, qui sait? demain peut-être, faire parler habilement les indifférents, soudoyer les domestiques, écouter aux portes, ne lui semblait plus, aussi bien que le déchiffrement des textes, la comparaison des témoignages et lÕinterprétation des monuments, que des méthodes dÕinvestigation scientifique dÕune véritable valeur intellectuelle et appropriées à la recherche de la vérité. È (13). Ceci sÕaccompagne chez Swann dÕune illusion, consolante, mais pernicieuse, puisquÕelle accompagne toutes les formes du savoir Ñ celle de la maîtrise: Ç Il est vrai que Swann nÕétait guère plus avancé quand il avait certains renseignements. Savoir ne permet pas toujours dÕempêcher, mais du moins les choses que nous savons, nous les tenons, sinon entre nos mains, du moins dans notre pensée où nous les disposons à notre gré, ce qui nous donne lÕillusion dÕune sorte de pouvoir sur elles. È (14).
Celui qui écrit cette phrase possède une autre connaissance de la connaissance, pour avoir traversé toutes les illusions, mais non sans sÕêtre longuement arrêté dÕabord à la plus fatale dÕentre elles, celle qui lui fait croire quÕil pourrait immobiliser Albertine (la Ç prisonnière È), tout comme Swann espérait fixer Odette. Le parallèle est systématiquement développé par Proust, on le sait, qui fait dÕUn amour de Swann comme une répétition générale de son amour pour Albertine, mais dont il percevra trop tard la réalité prémonitoire. Swann fait donc ici tout ce que le narrateur fera à son tour (dÕabord avec Gilberte, puis avec Oriane, enfin avec Albertine), mais comme à une échelle réduite, de telle sorte que son espionnage Ç scientifique È ne va pas assez loin pour atteindre à lÕespèce de sublimation quÕil fera connaître à Marcel. Comme dans ses études dÕart, il ne sera jamais quÕun amateur qui sÕarrête toujours en route, là où Marcel approfondit tout. Et dÕabord sa douleur, garante de la portée de la connaissance quÕil y acquiert: Ç ...Ceux qui nÕont fait, qui nÕont cru, que contempler un spectacle curieux et divertissant, comme moi, hélas ! en cette fin de journée lointaine à Montjouvain, caché derrière un buisson, où (comme quand jÕavais complaisamment écouté le récit des amours de Swann) jÕavais dangereusement laissé sÕélargir en moi la voie funeste et destinée à être douloureuse du Savoir. È(15).
Le propre du vrai savoir est ainsi quÕil nous échappe et se forme en nous à notre insu, à lÕécart de la conscience et hors de portée de la volonté. Aussi rend-il vain lÕeffort de construire la machine rationnelle qui le comprendrait, trop extérieure à notre être profond. Voir sans appareillage, cÕest-à-dire autrement que par la prothèse de lÕintelligence, cÕest donc enfin voir vraiment, par lÕeffet de ce qui est proprement une révélation, que seul permet le temps: Ç Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour moi liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses vies que nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de péripéties, la plus riche en épisodes, je veux dire la vie intellectuelle. Sans doute elle progresse en nous insensiblement, et les vérités qui en ont changé pour nous le sens et lÕaspect, qui nous ont ouvert de nouveaux chemins, nous en préparions depuis longtemps la découverte; mais cÕétait sans le savoir et elles ne datent pour nous que du jour, de la minute où elles nous sont devenues visibles. È (16).
La bestiole immobile et insignifiante.
Revenons-en à lÕappareillage de la vision. Bien loin de livrer ce quÕil promet, le dispositif de lÕoptique assistée Ñ cÕest-à-dire du regard focalisé, avec ou sans mécanisme Ñ ne fixe rien, nÕobjective rien. Il révèle tout au contraire lÕinfinie mobilité de pseudo-objets, devenus plus insaisissables encore. Le mouvement de la connaissance se trouve déjoué sans cesse par le mouvement de ce quÕelle poursuit et ne peut fixer que par artifice. Telle est la leçon proprement épistémologique du grain de beauté dÕAlbertine: Ç Nous formions, ce matin-là, un de ces couples qui piquent ça et là la digue de leur conjonction, de leur arrêt, juste le temps dÕéchanger quelques paroles avant de se désunir pour reprendre séparément chacun sa promenade divergente. Je profitai de cette immobilité pour regarder et savoir définitivement où était situé le grain de beauté [dÕAlbertine]. Or, comme une phrase de Vinteuil qui mÕavait enchanté dans la sonate et que ma mémoire faisait errer de lÕandante au finale jusquÕau jour où, ayant la partition en main, je pus la trouver et lÕimmobiliser dans mon souvenir à sa place, dans le scherzo, de même le grain de beauté que je mÕétais rappelé tantôt sur la joue, tantôt sur le menton, sÕarrêta à jamais sur la lèvre supérieure au-dessous du nez. È (17). Mais ce nÕest là toutefois quÕun résultat faussement rassurant. On peut localiser le grain de beauté, arrêter sa dérive, mais Albertine elle-même, non: elle demeure, selon lÕexpression célèbre de Proust, un Ç être de fuite È Ñ où lÕon perçoit une certaine proximité de la pensée proustienne avec celle de Bergson, philosophe de la Ç pensée et du mouvant È: Ç CÕétait une terra incognita terrible où je venais dÕatterrir, une phase nouvelle de souffrances insoupçonnées qui sÕouvrait. Et pourtant ce déluge de la réalité qui nous submerge, sÕil est énorme auprès de nos timides et infimes suppositions, il était pressenti par ellesÉ CÕest souvent seulement par manque dÕesprit créateur quÕon ne va pas assez loin dans la souffrance. Et la réalité la plus terrible donne, en même temps que la souffrance, la joie dÕune belle découverte, parce quÕelle ne fait que donner une forme neuve et claire à ce que nous remâchions depuis longtemps. È (18).
Dans ce voyage de découverte où ce qui se révèle, cÕest soi à soi-même, par lÕobservation des autres, lÕoptique peut être un instrument utile. Mais à condition de devenir mobile à son tour, comme le constate le narrateur vieilli au cours de ce grand moment de vérité quÕest son retour chez Madame Verdurin, réincarnée en princesse de Guermantes, dans le Temps retrouvé:
Ç Certains hommes, certaines femmes ne semblaient pas avoir vieilli; leur tournure était aussi svelte, leur visage aussi jeune. Mais si pour leur parler on se mettait tout près de la figure lisse de peau et fine de contours, alors elle apparaissait tout autre, comme il arrive pour une surface végétale, une goutte dÕeau, de sang, si on la place sous le microscope. Alors je distinguais de multiples taches graisseuses sur la peau que jÕavais crue lisse et dont elles me donnaient le dégoût. Les lignes ne résistaient pas à cet agrandissement. Celle du nez se brisait de près, sÕarrondissait, envahie par les mêmes cercles huileux que le reste de la figure; et de près les yeux rentraient sous des poches qui détruisaient la ressemblance du visage actuel avec celle du visage dÕautrefois quÕon avait cru retrouver. De sorte que, à lÕégard de ces invités-là, sÕils étaient jeunes vus de loin, leur âge augmentait avec le grossissement de la figure et la possibilité dÕen observer les différents plans; il restait dépendant du spectateur qui avait à se bien placer pour voir ces figures-là et à nÕappliquer sur elles que ces regards lointains qui diminuent lÕobjet comme le verre que choisit lÕopticien pour un presbyte; pour elles la vieillesse, comme la présence des infusoires dans une goutte dÕeau, était amenée par le progrès moins des années que, dans la vision de lÕobservateur, du degré de lÕéchelle. È (19).
La découverte et lÕinconnu
On touche là aux limites du savoir, dont on voit bien quÕil ne prend sa valeur et sa force que du risque auquel il se confronte, du danger dont son dehors imprévisible le menace. Une fois de plus, Albertine en est la figure par excellence, rappel constant de la puissance de lÕInconnu: Ç JÕavais causé avec elle sans plus savoir où tombaient mes paroles, ce quÕelles devenaient, que si jÕeusse jeté des cailloux dans un abîme sans fond. [...] De sorte quÕessayer de me lier avec Albertine mÕapparaissait comme une mise en contact avec lÕinconnu sinon avec lÕimpossible, comme un exercice aussi malaisé que dresser un cheval, aussi passionnant quÕélever des abeilles ou que cultiver des rosiers. È (20). La portée épistémique de cette observation est explicitement soulignée par Proust, comme ici dans une phrase de La prisonnière : Ç LÕinconnu de la vie des autres est comme celui de la nature, que chaque découverte scientifique ne fait que reculer mais nÕannule pas. È (21).
Quelle peut être alors la fonction de la littérature? Si ce que son exercice livre au bout du compte est une forme de savoir, le livre qui en est le produit ne peut être quÕune manière dÕenseignement, en se faisant à son tour quelque chose comme une machine de vision, un appareil à rendre visible lÕinconnu. Vaste projet où Ç voir È, Ç savoir È, Ç écrire È ne font plus quÕun: [Mes lecteurs] Ç ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs dÕeux-mêmes, mon livre nÕétant quÕune sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur lÕopticien de Combray; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux mêmes. È (22). Instrumental au sens fort, le livre peut transmettre la lumière de la connaissance, acquise par celui qui lÕaura écrit, non plus reflet du monde, mais outil pour réfléchir et se réfléchir, miroir actif et transformateur: Ç LÕouvrage de lÕécrivain nÕest quÕune espèce dÕinstrument dÕoptique quÕil offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il nÕeût peut-être pas vu en soi-même. È (23).
Donner à voir
ƒcrire, cÕest donc dÕabord donner à voir parce que cÕest donner à savoir. Montrer, par lÕécrit, la musique ou la peinture, cÕest démontrer Ñ mais tout autrement que ne le fait la pensée discursive. Le savoir se forme en déformant ce que lÕon sait, par la métamorphose que permet lÕexercice de la vision. LÕart, dont le peintre Elstir figure, dans La recherche, le modèle éminent, suggère ainsi ce que doit être écrire la science: dire ce quÕon voit, mais à condition de contester mot à mot ce que lÕon est tenté dÕen dire: Ç Naturellement, ce quÕil y avait dans son atelier, ce nÕétait guère que des marines prises ici, à Balbec. Mais jÕy pouvais discerner (24) que le charme de chacune consistait en une sorte de métamorphose des choses représentées, analogue à celle quÕen poésie on nomme métaphore, et que, si Dieu le Père avait créé les choses en les nommant, cÕest en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre, quÕElstir les recréait. Les noms qui désignent les choses répondent toujours à une notion de lÕintelligence, étrangère à nos impressions véritables, et qui nous force à éliminer dÕelles tout ce qui ne se rapporte pas à cette notion. È (25). Voilà pourquoi le génie artistique rejoint la science: le laboratoire quÕest lÕÏuvre est comparable en tout point à lÕoeuvre qui sÕaccomplit en laboratoire: Ç Le génie artistique agit à la façon de ces températures extrêmement élevées qui ont le pouvoir de dissocier les combinaisons dÕatomes et de grouper ceux-ci suivant un ordre absolument contraire, répondant à un autre type. È (26).
Transmutations.
Le bon laboratoire Ñ et nÕimporte quel lieu peut le devenir Ñ est donc celui où sÕeffectuent des transmutations Ñ idée dÕune grande importance dans la pensée de Proust et sur laquelle il revient à plusieurs reprises, en soulignant ce que peuvent laisser pressentir des lieux inattendus, où choisit de se faire jour la révélation. Ainsi du petit salon dÕattente de Madame Swann, avec sa cheminée: Ç ...Je restais seul en compagnie dÕorchidées, de roses et de violettes [...] [qui] recevaient frileusement la chaleur dÕun feu incandescent de charbon, précieusement posé derrière une vitrine de cristal, dans une cuve de marbre blanc où il faisait écrouler de temps à autres ses dangereux rubis. [É] Et, certes, jÕeusse été moins troublé dans un antre magique que dans ce petit salon dÕattente où le feu me semblait procéder à des transmutations, comme dans le laboratoire de Klingsor. È (27). Mieux encore, voici le wagon de chemin de fer qui pourrait emmener le petit Marcel à Venise: Ç Je ne pus plus contenir ma joie quand mon père, tout en consultant le baromètre et en déplorant le froid, commença à chercher quels seraient les meilleurs trains, et quand je compris quÕen pénétrant après le déjeuner dans le laboratoire charbonneux, dans la chambre magique qui se chargeait dÕopérer la transmutation tout autour dÕelle, on pouvait sÕéveiller le lendemain dans la cité de marbre et dÕor Òrehaussée de jaspe et pavée dÕémeraudesÓ. È (28).
Il faut ajouter à ces lieux triviaux ceux, plus rares, dont la magie exige plus dÕeffort, suppose un travail antérieur, mais offre des ouvertures dÕune supérieure richesse. Tel est le cas, bien sûr, de lÕatelier dÕElstir: Ç [Quand je fus dans lÕatelier], je me sentis parfaitement heureux, car par toutes les études qui étaient autour de moi, je sentais la possibilité de mÕélever à une connaissance poétique, féconde en joies, de maintes formes que je nÕavais pas isolées jusque-là du spectacle total de la réalité. Et lÕatelier dÕElstir mÕapparut comme le laboratoire dÕune sorte de nouvelle création du monde, où, du chaos que sont toutes choses que nous voyons, il avait tiré, en les peignant sur divers rectangles de toile qui étaient posés dans tous les sens, ici une vague de la mer écrasant avec colère sur le sable son écume lilas, là un jeune homme en coutil blanc accoudé sur le pont dÕun bateau. È (29). Plus généralement, cÕest lÕÏuvre, quel que soit son genre ou sa matière, qui représente lÕétape ultime de la sublimation: Ç ÉlÕartiste a peu à peu dégagé la loi, la formule de son don inconscient. Il sait quelles situations, sÕil est romancier, quels paysages, sÕil est peintre, lui fournissent la matière, indifférente en soi, mais nécessaire à ses recherches, comme serait un laboratoire ou un atelier. È (30).
LÕÏuvre dÕart ne peut donc avoir de sens et de portée que si elle se fait, non pas simple expérience, mais elle-même laboratoire, selon le principe épistémologique qui lui est propre, celui qui instaure une médiation créatrice entre le savoir et lÕinconnu et permet que sÕeffectue la transmutation de lÕun dans lÕautre: Ç Ainsi, jÕétais déjà arrivé à cette conclusion que nous ne sommes nullement libres devant lÕÏuvre dÕart, que nous ne la faisons pas à notre gré, mais que, préexistant à nous, nous devons, à la fois parce quÕelle est nécessaire et cachée, et comme nous ferions pour une loi de la nature, la découvrir. Mais cette découverte que lÕart pouvait nous faire faire, nÕétait-elle pas, au fond, celle de ce qui devrait nous être le plus précieux, et qui nous reste dÕhabitude à jamais inconnu, notre vraie vie, la réalité telle que nous lÕavons sentie et qui diffère tellement de ce que nous croyons, que nous sommes emplis dÕun tel bonheur quand un hasard nous apporte le souvenir véritable. È (31).
La vie
La Ç vie È, telle est la récompense dÕun long travail de recherche. La révélation ultime du procès qui aboutit enfin à la découverte, cÕest ce que le regard intérieur perçoit au terme dÕune démarche laborieuse et hasardeuse, à la fois systématique et aléatoire Ñ et cÕest en cela que ce savoir durement acquis fait apercevoir comme primitive et prétentieuse la science à la Brichot, dont le regard, armé de Ç coûteux laboratoires È, nÕest que la Ç bestiole agonisante È évoquée au début: Ç La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, cÕest la littérature; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez lÕartiste. Mais ils ne la voient pas, parce quÕils ne cherchent pas à lÕéclaircir. Et ainsi leur passé est encombré dÕinnombrables clichés qui restent inutiles parce que lÕintelligence ne les a pas ÒdéveloppésÓÉ Par lÕart seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui nÕest pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux quÕil peut y avoir dans la lune. È (32).
La lune Ñ voilà précisément ce que les lunettes de Brichot, ces Ç instruments astronomiques È, étaient incapables de lui faire découvrir. Le bon savoir, pour être tel, doit être produit dans le bon laboratoire, avec le bon regard, à la bonne distance, et sur la bonne durée. CÕest dit de la littérature, mais cela pourrait lÕêtre tout aussi bien de la science Ñ car toutes deux se trouvent réunies dans la pensée de Proust, au-delà de leur parenté cognitive, par une certaine conception de la sagesse, dont toutes deux sont également le moyen.
Sagesse
Le trajet fondamental, lÕaxe, le vecteur le plus constant de La recherche, cÕest en effet celui-ci, qui adosse lÕépistémologie à lÕéthique: il faut tenter dÕaller de lÕignorance à lÕinconnu, puis, par la douleur, de lÕinconnu au savoir, ensuite encore du savoir à la connaissance, et enfin à la sagesse: Ç On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. È (33). Ce trajet, cÕest celui de Ë la Recherche du temps perdu, et cÕest aussi celui de la représentation que jÕai tenté dÕen donner, en décrivant trois cycles superposés autour du foyer initial, dont deux peuvent sÕappliquer à chacun, tandis que le troisième ne sÕapplique quÕau narrateur (et cÕest ce qui fait que nous sommes quand même dans la littérature et non pas dans un traité dÕépistémologie): premièrement, le cycle de la technique: de lÕoptique élémentaire (verres grossissants) à lÕoptique élaborée du Òpoint de vueÓ, où le regard se change en vision pour devenir métaphore et langage; deuxièmement, le cycle psychique: de la croyance (qui est aussi ignorance ou bêtise) à lÕintelligence, à lÕimpression directe, puis à la connaissance par la douleur, enfin à la sagesse; troisièmement, pour le narrateur, à ces deux premiers cycles se superpose le cycle temporel, qui lui est propre et où se découvre son identité, de lÕenfance au Ç temps retrouvé È.
En retraçant certaines étapes de ce parcours, à la fois existentiel et intellectuel, je nÕai fait que prendre à la lettre la formule de Proust: Ç La vérité ne commencera quÕau moment où lÕécrivain prendra deux objets différents, posera leur rapport, analogue dans le monde de lÕart à celui quÕest le rapport unique de la loi causale dans le monde de la science, et les enfermera dans les anneaux nécessaires dÕun beau style; même, ainsi que la vie, quand, en rapprochant une qualité commune à deux sensations, il dégagera leur essence commune en les réunissant lÕune à lÕautre pour les soustraire aux contingences du temps, dans une métaphore. È (34). Les lunettes de Brichot sont une telle métaphore. Je me suis demandé ce qui sÕy trouvait Ç réuni È. QuÕy ai-je trouvé? LÕart avec la science, le savoir avec la douleur. JÕy ai trouvé un savoir sur la connaissance et son rapport à lÕinconnu, comme Marcel découvre un jour quÕon peut aller à Guermantes en passant par Méséglise, là où il avait toujours cru quÕil sÕagissait de deux mondes en tout étrangers lÕun à lÕautre. Mais jÕai tenté de montrer, en même temps, que lire de manière Ç épistémocritique È, cÕest interroger le savoir caché dans les figures, dans les métaphores, et quÕil est possible dÕen faire à notre tour un instrument dÕoptique pouvant nous permettre de mieux lire, des deux côtés à la fois, ce qui est écrit dans la science et dans la littérature, lÕune avec lÕautre.
Légende de lÕillustration:
Proust à Venise, collection Harlingue-Viollet
1. . Michel Pierssens, Savoirs à lÕÏuvre. Essais dÕépistémocritique, Presses universitaires de Lille, 1990.
2. . Les citations de Proust renvoient à lÕédition Clarac et Ferré, NRF, collection de la Pléiade, 1954, trois volumes. Pour alléger les références, les titres des Ïuvres sont donnés en abrégé et les numéros de pages sont ceux du volume où figure chacune de ces Ïuvres.
3. . Ombre, I, 449.
4. . Fugitive, 586.
5. . Temps, 924.
6. . Ombre, 650.
7. . Guermantes, 359.
8. . Temps, 911.
9. . Ombre, 794.
10. . Swann, 365.
11. . Swann, 361.
12. . Sodome, 1115.
13. . Swann, 274.
14. . Swann 315.
15. . Sodome, 1115.
16. . Swann, 183.
17. . Ombre, 878.
18. . Sodome, 1115.
19. . Temps, 946. Tout ceci peut nous faire comprendre lÕimportance décisive quÕoccupent chez Proust les techniques de la distance et du temps, ces outils où sÕincarne la connaissance qui jongle avec lÕespace et la durée. Il en est beaucoup. Parmi eux: le téléphone (qui fait de toute communication une communication spirite), la photographie (qui nous fait voir le temps), lÕaéroplane (qui bouleverse les coordonnées de notre être-là). Cf. Michel Pierssens, Ç Proust et la planchette magique È, Critique 491, 1988, 320-335.
20. . Ombre, 882.
21. . Prisonnière, 391.
22. . Temps, 1033.
23. . Temps, 911.
24. . Ce terme possède toujours chez Proust une très forte charge cognitive, qui méritait une étude plus spécifique.
25. . Ombre, 835.
26. . Ombre, 861.
27. . Ombre, 527.
28. . Swann, 392.
29. . Ombre, 834.
30. . Ombre, 851.
31. . Temps, 881.
32. . Temps, 895.
33. . Ombre, 864.
34. . Temps, 889.