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ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



La courtisane contre l'expérimentatrice



Les images de la science dans les œuvres de Diderot



Anne Masseran

Dans les écrits de Diderot, écrivain, philosophe et savant, science et littérature se nourrissent réciproquement, on le voit très clairement dans les dialogues du Rêve de d'Alembert œuvre littéraire, dialogique, écrite parallèlement à un traité scientifique, les Éléments de Physiologie (1). Or, cette interrelation, si elle se vérifie, permettrait d'observer comment certaines représentations ou valeurs sont transférées de la science vers la littérature et de la littérature vers les constructions scientifiques. Comment cette interaction peut-elle produire des représentations ? Comment la science compose-t-elle avec des images nées dans la société, et comment les transforme-t-elle ? Il s'agit ici d'explorer, succinctement, ce questionnement. Je m'intéresserai plus particulièrement à l'un des fruits de l'interaction science/littérature : les représentations de la femme.

Commençons par relire l'un des conseils que Diderot donne dans l'Interprétation de la Nature, ce programme scientifique qu'il développera tout au long de sa carrière.
" Je dirais volontiers aux philosophes dont la fortune est bornée et qui se sentent portés à la physique expérimentale, ce que je conseillerais à mon ami, s'il était tenté de la jouissance d'une belle courtisane : Laïdem habeto, dummodo te Laïs non habeat (Ayez une Laïs pourvu qu'elle ne vous aie pas). C'est un conseil que je donnerais encore à ceux qui ont l'esprit assez étendu pour imaginer des systèmes, et assez opulents pour les vérifier par l'expérience : ayez un système, j'y consens ; mais ne vous en laissez pas dominer : Laïdem habeto. " (2).

Laïs, la muse courtisane



La science serait donc une courtisane ? L'une de ces femmes qui, dans l'esprit de Diderot, est susceptible de causer la ruine d'un savant peu fortuné ? Plus encore, la science serait capable de retenir le savant dans ses bras, de l'enfermer dans un système, en l'empêchant ainsi d'accéder à la vérité, de la voir à travers le prisme de l'expérience ? Pourtant, le vrai savant, l'interprète de la nature, ne peut se passer de Laïs, la physique expérimentale. C'est elle qui inspire le savant, le guide, ou pour reprendre les mots de Diderot : elle lui insuffle un esprit " de divination ". Laïs est donc aussi une muse qui, pour un temps du moins, devra prendre possession de l'esprit du savant : le temps qu'il faudra à la vérité pour se dévoiler et se laisser admirer nue. La muse est pure, mais aussi " toujours contente de ce qui lui vient ", elle est " innocente " (3), et c'est pourquoi elle permet de voir plus loin que les systèmes. L'image féminine de la science maintient ainsi le savant dans une tension : car la muse innocente peut toujours devenir Laïs, celle qui retient le savant et l'empêche de voir la lumière.

Certes, Diderot n'est pas, loin s'en faut, l'inventeur de l'allégorie féminine de la science. Mais ce qu'il y a de particulier, c'est que le philosophe Diderot joue avec les allégories, et avec les réalités auxquelles elles sont associées (4). Il les rend fructueuses : elles jouent un rôle que l'on pourrait presque qualifier de " heuristique " dans l'élaboration de sa philosophie des sciences. Ainsi, Laïs, personnage certes conventionnel, rencontre la fiction scientifique de la femme que construit Diderot. Avançons la double hypothèse suivante : la définition physiologique de la femme rejoint l'image allégorique de la muse. Mais de plus, cette fiction scientifique laisse deviner qu'il ne serait pas impossible que la femme puisse assurer un rôle idéal dans l'élaboration du savoir. Je commencerai par décrire la fiction scientifique.

Les prises de position de Diderot en faveur de l'épigenèse et du mélange des substances dans le processus de génération, son engagement dans le développement des sciences de la vie (5), ne pouvaient pas le laisser indifférent à la connaissance de la femme. Il théorise un fonctionnement de la femme, fondé sur son organisme, qui est à la fois tout à fait semblable à celui de l'homme, mais disposé de manière inverse : c'est l'ancienne représentation galénique de la ressemblance symétrique des deux sexes, débarrassée de son caractère hiérarchisant. " Organisées tout au contraire de nous ", écrivait Diderot dans l'essai Sur les femmes, ou encore, comme le dit une femme dans le Rêve de d'Alembert : " L'homme n'est peut-être que le monstre de la femme, ou la femme le monstre de l'homme. " (6). Cette conception en miroir de la femme et de l'homme sert en fait les opinions scientifiques de Diderot. Car, le but ultime des sciences réside pour lui dans la connaissance de l'espèce humaine, comme le montre l'orientation de son œuvre qui, des Pensées philosophiques (1746) à la Réfutation d'Helvétius (1774), en passant par l'Interprétation de la nature (1753), se focalise de plus en plus sur cet objet. Connaître les deux parts inversées d'une même espèce — on pourrait presque dire d'un même prototype — signifie qu'il est possible de l'enserrer en un savoir, certes transitoire, mais aussi total. Ainsi, mieux connaître la femme revient à mieux connaître l'espèce en entier (7).
Et ce, d'autant plus que pour Diderot, le physiologique détermine obligatoirement le moral. Voilà pourquoi, de manière encore immature, le sultan Mangogul peut, dans le roman Les bijoux indiscrets (1747), délivrer une typologie des comportements de la femme qui réagit, pense, sent comme elle le fait en raison de son " inversion ", de son caractère opposé à celui de l'homme.

Mais les conséquences de l'inversion féminine n'apparaissent pas seulement dans la construction des héroïnes de roman. Pour en revenir à l'hypothèse de départ, c'est bien à travers cette idée de symétrie de la femme et de l'homme que se laisse deviner la silhouette de Laïs, de la muse courtisane. L'opposition physiologique homme/femme trouve un double moral dans la représentation des sciences. La femme — ou la muse des sciences — cherche soit à retenir, soit à profiter sur place des plaisirs, comme cela se passe dans le roman des Bijoux. Elle n'a, ni physiologiquement, ni socialement, guère le loisir du mouvement : la symétrie la retient d'agir comme l'homme, et les conventions sociales renforcent cette immobilité en imposant leurs lois. Par conséquent, comme le dit Diderot lui-même, contrairement à l'homme, la femme ne bouge pas et exprime peu : " La femme couve les siennes [ses passions], c'est un point fixe, sur lequel son oisiveté ou la frivolité tient son regard sans cesse attaché. " (8).
L'homme, quant à lui, avance, conquérant, dans le domaine du savoir comme dans celui de la séduction. Qu'il s'agisse du sultan Mangogul, dont la curiosité érotique s'apparente à une curiosité quasiment scientifique ou du médecin philosophe Bordeu, dans le Rêve de d'Alembert, qui questionne Julie à la fois en tant que femme et qu'objet de connaissance, la quête du savoir ne se conçoit pas dans la fixité (9). Le savant va d'objets en objets, guidé par sa muse, et atteint, parfois, la vérité, lorsqu'elle la lui montre. Dans la pensée XXVII, l'analogie quête du savoir/quête du plaisir est une fois encore explicite : " Tout bien considéré, il vaudrait mieux qu'ils [les savants fortunés] soient […] entêtés de physique expérimentale qui les amuserait parfois, qu'agités par l'ombre du plaisir qu'ils poursuivent sans cesse et qui leur échappe toujours. " (10).
Comme une courtisane, la physique expérimentale amuse le savant curieux, à l'instar de toutes les idées ou de tous les savoirs fructueux d'ailleurs. Dans la célèbre ouverture du Neveu de Rameau, Diderot n'avoue-t-il pas le rapport libertin qu'il entretient avec ses pensées, poursuivant ces inspiratrices, qui ne sont en fait que des catins : " J'abandonne mon esprit à son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée, sage ou folle, qui se présente, comme on voit dans l'allée de Foy nos jeunes dissolus marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage riant, à l'œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre et ne s'attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins." (11).

Mais à entrer dans la ronde de ces inspiratrices courtisanes, qui toutes cherchent à le retenir, l'homme de science s'entête, se perd et perd de vue son but. Car si, selon Diderot, la physique expérimentale est " toujours contente de ce qui vient ", elle demande beaucoup (12). Certes, répondre à ces sollicitations représente un loisir tout à fait voluptueux, mais pour l'interprète de la nature, il ne saurait être question de se laisser ainsi posséder. Savoir pour ne pas être abusé, abuser avant de l'être, telle est la condition qui permettra à l'homme de science de maîtriser son accès à la connaissance : le désir doit être raisonné, le savant doit pouvoir rester maître de ses sens. Ainsi naît la volupté du savoir, immédiatement maîtrisée, dénuée de danger.
Et finalement, du point de vue du savant, la muse des sciences n'est qu'une inspiratrice, le but de sa recherche est ailleurs. Il ne faut donc pas être étonné qu'elle soit traitée en courtisane : elle ne constitue qu'une étape dans la quête des secrets de la nature, dès qu'elle aura " cessé d'instruire ou de plaire ", le monde des savants l'abandonnera (13). Ce rapprochement de la poursuite du plaisir et de la quête de connaissances, montre avec évidence que le savant, dans l'esprit de Diderot, ne peut être qu'un homme : en vertu de la symétrie physiologique, dont la "loi" est encore renforcée par les conventions sociales, la femme, immobile, réservée, n'accède pas aux sciences. Elle séduit certes le savant, parce qu'elle est son opposé, mais c'est un rôle de médiatrice, entre lui et la nature, qu'elle joue (14).

Julie, l'interprète de la nature



Ainsi, Diderot défend ce qu'on pourrait appeler avec Thomas Laqueur (15) le modèle de la chair unique (16). Avec une réserve importante toutefois : alors que Galien considérait la femme comme double imparfait de l'homme, Diderot pense en termes de symétrie "parfaite" : la femme apparaît comme un double de l'homme, sans qu'il y ait de hiérarchie — du moins physiologique — entre les deux sexes. Cette égalité physiologique permet, comme nous allons le voir, l'intégration de la différence : dans lequel hommes et femmes sont semblables et opposés organiquement, symboliquement, et dans leurs facultés respectives. Le comportement de la femme n'échappe pas à une explication scientifique faisant dériver le psychologique du physiologique, et c'est ainsi qu'elle apparaît dans la littérature : la science pourra donc prendre les attributs d'une figure sociale de la séduction, la courtisane, ce qui montre à quel point Diderot prenait cette allégorie au sérieux. Toutefois, il écrit également à un moment où la science et les valeurs sociales qui la sous-tendent définissent la femme comme une différence radicale : elle n'est ni le double, ni l'opposé de l'homme, mais son autre. Dans les écrits de Diderot, les deux modèles coexistent, mais les représentations qui en découlent diffèrent : si la muse est fille du modèle de la symétrie, quel est le type de femme qui naîtra du modèle de la différence (17) ?

Dans les réflexions physiologiques de Diderot, c'est la matrice qui représente la différence, dans un univers de ressemblance entre les deux sexes (18). Voilà la définition de ce viscère, que Diderot n'invente pas, évidemment, mais reprend à son compte : " [Il] donne ses lois, se mutine, entre en fureur, resserre et étrangle les autres parties, ainsi que le ferait un animal en colère. " (19). C'est la volonté de la matrice qui décide du comportement de la femme et non l'inverse. L'œuvre de Diderot est parcourue de descriptions des extrêmes auxquels porte cet organe : les convulsionnaires de Saint-Médard, la furie de la supérieure de Sainte-Eutrope ou les nombreuses vaporeuses.
La matrice est garante de l'authenticité de la femme, de son caractère encore " sauvage " : c'est une intimité intacte que les conventions ne peuvent déformer : " Plus civilisées que nous en dehors, elles sont restées de vraies sauvages en dedans ; toutes machiavélistes, du plus au moins " (20), écrit Diderot.
Cette sauvagerie naturelle, qui résulte d'une fusion de la femme et de son environnement, se manifeste dans la volonté de la matrice qui confère un instinct vrai à la femme : " Si nous avons plus de raison que les femmes, elles ont bien plus d'instinct que nous. " (21). La femme, qui n'est autre que la nature " en petit ", conserve son instinct parce qu'elle est plongée dans un état d'ignorance. Instinct et ignorance conspirent pour former un savoir féminin absolument pur et immédiat : " Leur ignorance les dispose [-t-elles] à recevoir promptement la vérité, quand on la leur montre aucune autorité ne les a subjuguées. " (22). La femme n'apprend pas, elle sait.
Or, si la connaissance raisonnée est nécessaire pour faire un bon savant, l'instinct est essentiel pour devenir un interprète de la nature. Car " la raison est[-elle] portée à demeurer en elle-même, et l'instinct à se répandre au dehors. L'instinct va sans cesse regardant, goûtant, touchant, écoutant. " (23). Tel est le point de départ de toute connaissance. Il faut donc se demander si la femme, dotée d'un viscère " sauvage ", donc d'un instinct absolu, ne possède pas toutes les facultés du savant de génie.

Quelles sont ces facultés ? Référons-nous à ces " grands manouvriers ", que décrit la pensée XXX dans l'Interprétation de la Nature. La multiplication des expériences leur confère un " pressentiment qui a le caractère de l'inspiration. " (24). Comme cela se passait en Socrate, il s'effectue, dans ces manœuvres d'exception, " une combinaison prompte et juste, suivie d'un pronostic dont l'événement ne s'écartait guère ". C'est " l'instinct " des manouvriers d'expérience. Enfin, ils sont si proches de la nature, qu'ils ont " vue si souvent ", qu'ils " devinent " le cours qu'elle pourra prendre (25).
On le voit, les traits de caractère de la femme et ceux du grand manouvrier sont très similaires. Une seule différence — mais elle est de taille : la femme dispose d'une constitution physique qui l'amène à exercer ces dons ; tandis que le manouvrier doit longtemps expérimenter, et parfois ne rien trouver, avant de parvenir à ce stade.

Comment la femme met-elle en pratique ces dons, qui lui permettent de court-circuiter le long apprentissage et le risque d'errements ? Dans l'œuvre scientifico-littéraire de Diderot, on trouve au moins une figure féminine qui nous permettra de répondre à cette question.
Comme le manouvrier génial et intuitif, l'ignorante Julie de Lespinasse du Rêve de d'Alembert précède les explications de Bordeu. Elle trouve des termes plus explicites que cet homme de science. Elle extrapole les conséquences, elle voit plus loin que le visible. De plus, Julie expérimente réellement le savoir, elle le tourne et le retourne, en le marquant de son empreinte féminine. Elle pratique également des expériences qui, quoique imaginaires, n'en ont pas moins un but et un fondement scientifique évident. Ainsi, elle décompose l'organisme de Newton, brin après brin, pour finalement réduire le génie à l'état de " masse informe qui n'a retenu que la vie et la sensibilité. " (26). Et évidemment, les hypothèses — ou les intuitions — qu'elle teste ainsi s'avèrent justes, du moins dans la logique scientifique de Diderot.
Cette femme ne représenterait-elle pas un être idéal (27) ? En elle se réuniraient les intuitions géniales qui mettent la vérité à nu et la capacité de " descendre en elle " (n'est-elle pas un abrégé de nature ?) pour substituer au " démon familier des notions intelligibles et claires " (28). Le philosophe promeut ainsi une femme au rang d'expérimentatrice, plus encore, d'interprète géniale de la nature.
Car la femme de science ne doit surtout pas abdiquer de ses dons naturels lors du déroulement de l'expérience. Bien au contraire, elle doit les laisser s'exprimer. Et c'est précisément là que la représentation sociale de la femme entre en conflit avec sa représentation naturelle. Julie doit oublier, pour un temps du moins, les conventions sociales et les habitudes qui la limitent à la frivolité ou à la retenue, qui l'immobilisent en un " point fixe " : ainsi libérée, elle peut pleinement bénéficier des spécificités que lui confère sa physiologie. Alors Julie, débarrassée de sa définition sociale, rendue à sa nature par la science, peut devenir une interprète de la nature. Bordeu, l'homme de science, reconnaît lui-même l'empreinte de son génie : " Vous ne saisissez pas seulement ce qu'on vous dit, vous en tirez encore des conséquences d'une justesse qui m'étonne. " (29). En créant le personnage de Julie, Diderot pourrait bien avoir, au moins en apparence, brisé la barrière qui sépare la féminité de la science.

La victoire de la muse



Et, pourtant, le prodige ne s'exécute qu'à la faveur d'un cadre littéraire : l'idéal naturel du scientifique pourrait bien être une femme, mais dans la société, le scientifique, celui qui se laisse séduire par les muses, c'est un homme. En effet, n'avons-nous pas vu que la science était une courtisane, menant un savant masculin au dévoilement de la vérité ? Dans cette perspective, la muse et l'expérimentatrice sont des figures opposées. Car, si le scientifique était une femme, nul besoin de muse : son génie naturel, " original ", écrit Diderot, l'emmènerait droit à la vérité. Mais c'est la muse qui l'emportera contre l'expérimentatrice. Julie, après avoir été " homme ", c'est-à-dire femme de science, pendant quelques minutes, reprendra sa " cornette et ses cotillons " pour être, comme le lui fait savoir Bordeu, " traitée en femme " (30). Elle reprendra le rôle social traditionnellement, ou allégoriquement, dévolu à la femme : celui de médiatrice du savoir ou de muse courtisane (31).

Et comment pourrait-il en être autrement ? En effet, si la science est une muse séductrice, la nature est une autre femme, bien plus désirable parce qu'unique. Les innombrables muses ne soutiennent pas la comparaison avec cet objet de connaissance qui est aussi un objet de désir. Selon Diderot, la nature est une coquette, qui se laisse désirer par le savant, elle n'apparaît pas dans sa nudité véritable devant les yeux de chacun, elle est exigeante. Tout au contraire de la muse, toujours contente de ce qui vient : " [La nature est] une femme qui aime à se travestir, et dont les différents déguisements, laissant échapper tantôt une partie, tantôt une autre, donnent quelque espérance, à ceux qui la suivent avec assiduité, de connaître un jour toute sa personne. " (32).
Ce jeu de coquetterie s'adresse à un regard masculin. Julie, tout instinctive qu'elle soit, pourrait-elle être sensible à un tel manège ? Dans une logique diderotienne, cela est impensable, comme il est impensable que la femme puisse découvrir, par son instinct, cette nature qu'elle représente en petit. Le savant ne serait-il pas exclu de cette relation de connaissance, la volupté du savoir ne lui serait-elle pas interdite ? Tout se passe comme si la fiction scientifique de la femme, gouvernée par l'instinct de la matrice, avait échappé à l'auteur : Julie s'est transformée, comme malgré lui, en savante de génie. Mais la muse veille, elle est garante des conventions sociales et permettra d'imposer à nouveau le pouvoir du savoir masculin sur la nature. À la fin du Rêve de d'Alembert, Bordeu abandonne Julie, qui cherchait à le retenir…

Ouverture



Ces muses, ces courtisanes, ces expérimentatrices nous apparaissent comme des fictions d'un autre âge, tout droit sorties de l'imagination bouillonnante de Diderot. Elles sont les hybrides de la science d'alors, que nous qualifions de balbutiante, et de la littérature. Et en effet, depuis le début du XIXe siècle, le modèle de la différence des sexes a définitivement relégué aux oubliettes celui de la symétrie. La femme est un être radicalement différent de l'homme, et c'est en vertu de cette différence que la science crée des disciplines qui ne la concernent qu'elle seule. La différence bien comprise a permis de construire des discours qui mettent en place l'égalité des sexes : la preuve, c'est que les femmes ne sont plus des muses — ou si peu —, mais qu'elles accèdent aux sciences. Par ailleurs, les fictions d'expérimentatrices inspirées, recueillant l'authentique voix de la nature grâce à l'organe d'une indomptable volonté qu'elles possèdent en elles, semblent tout aussi dépassées : aujourd'hui, la femme partage avec l'homme l'apanage de la raison. Enfin, la nature ne nous apparaît plus comme une femme, cherchant à protéger ses secrets devant une science qui tente de lui imposer le joug d'une technique masculine. Le modèle de Diderot, ne résiste pas devant notre volonté de respecter la nature.
Toutefois, les muses ne sont pas mortes, elles survivent discrètement mais opiniâtrement derrière le beau tableau des apparences. En retournant la médaille du prix Nobel de physique, celle d'Einstein, par exemple, on voit la science, sous les traits d'une muse, qui dévoile suggestivement la nature-femme (33).Peut-être ne s'agit-il là que d'une icône ou de l'héritage d'un passé bien révolu ? Toutefois, il faut bien admettre que notre langage charrie, lui aussi, les représentations d'une nature coquette, d'une femme à dévoiler. Ainsi, la vulgarisation scientifique n'est pas exempte de ces rappels incessants à l'icône. Au détour d'un dossier sur le XXIe siècle, intitulé " Le fruit défendu ", le journaliste de la revue Science et Vie s'interroge : faut-il préférer un fruit naturel, mais gâté, à un beau fruit génétiquement modifié ? Ce dernier témoignerait, nous dit-on, de la maîtrise des sciences sur la nature, puisque " selon les laboratoires, les organismes génétiquement modifiés (OGM) mettraient fin à la dictature de la nature. " (34). Cette phrase n'est pas sans rappeler certaines philosophies scientifique des XVIIe et XVIIIe siècles, qui désiraient trouver le moyen de faire obéir la nature aux lois de la science. Au fil des pages de Science et Vie, par exemple, on voit comment " la Terre montre ses dessous ", ou comment, révélée par le " microscope de la vie ", " la matière se dévoile " (35).
Ces images d'une nature-femme, découverte par la science et ses instruments, se sont si bien intégrées à la façon dont la vulgarisation scientifique présente les sciences, leur progrès et leurs objets qu'elles nous paraissent toutes naturelles. Pourtant, il serait intéressant de les interroger pour savoir si, à l'instar de Diderot, nous ne les prenons pas un peu au sérieux, et si elles ne travaillent pas, en partie, notre rapport aux sciences, la manière dont nous nous représentons leur travail et l'idée que nous avons aujourd'hui du dévoilement de la nature. Au-delà du discours de la vulgarisation, toujours prompt à faire vivre les métaphores, ces images animent, peut-être, plus profondément le discours scientifique. Car il se pourrait que la rupture, rassurante, avec les anciennes représentations de la femme, fictions scientifiques chargées de valeurs sociales, ne soit pas si nette que nous le pensons.


Légendes des illustrations

Julie de Lespinasse

Denis Diderot par Fragonard

La Marquise du Châtelet (1706-1749). Portrait de Van Loo.


1. . D'ailleurs, les termes de science et de littérature ne recouvraient pas alors les réalités que nous leur attribuons, ils étaient même souvent utilisés comme synonymes. Le manuscrit du fond Vandeul des Éléments de physiologie; est daté de 1778, tout porte à croire que Diderot y travaillait déjà lorsqu'il a écrit le Rêve de d'Alembert . La ressemblance de certains passages des deux ouvrages est évidente.
2. . Pensées sur l'interprétation de la nature (IN), édition Vernière, Œuvres philosophiques, Bordas, Classiques Garnier, Paris, 1990, pensée XXVII, p. 195. Laïs est le nom que portaient plusieurs courtisanes grecques, principalement dans Athénée. Diderot reprend la réponse d'Aristippe de Cyrène, philosophe (- 500), à ceux qui lui reprochaient de fréquenter une prostituée. Sur l'ambiguïté du terme jouissance (à la fois possession et plaisir), voir G. Benrekassa, " L'article jouissance et l'idéologie érotique de Diderot ", in Dix-huitième siècle, num. 12, 1979.
3. . In, pensée XXVI, p. 194.
4. . N'attribue-t-il pas le nom de la muse de l'astronomie, Uranie à Madame Le Gendre, sœur de Sophie Volland ? Or Uranie est intelligente, cultivée, digne, quelque peu abstraite, elle connaît, mais ne pratique pas les sciences.
5. . En ce qui concerne les rapports de Diderot aux sciences de la vie, on se référera en priorité aux chapitres correspondants dans J. Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIIIe siècle. La génération des animaux de Descartes à l'Encyclopédie (3ème édition, complétée), Albin Michel, Paris, 1993.
6. . Le rêve de d'Alembert (RA), édition Vernière, op. cit. p. 328. Il est tout à fait possible d'interpréter cette formule célèbre en ce sens, surtout si l'on se rappelle les travaux que présente Daubenton dans l'Histoire naturelle de Buffon. Partant de l'observation de fœtus peu avancés, le naturaliste met en évidence une similarité totale des deux sexes. La différentiation, qui n'est qu'une redisposition des organes autour de la matrice ou de l'absence de matrice ne se fait que plus tard. Voir Daubenton, " num. CCCXLIII, Fœtus de deux pouces de hauteur ", in Buffon, G. L. de Leclerc et L. Daubenton, Histoire naturelle générale et particulière avec la description du cabinet du roi, volume III, Imprimerie royale, 1759/1767, p. 200. On trouve une description similaire dans le Rêve : " La femme a toute les parties de l'homme et [que] la seule différence qu'il y ait est celle d'une bourse pendante en dehors ou d'une bourse retournée au dedans... ", RA, p. 328.
7. . De même, la connaissance du fonctionnement de la femme, double inversé de l'homme, permet d'argumenter en faveur de l'épigénèse et du mélange des substances. Si les deux sexes sont inversés mais fonctionnent de façon analogue, on peut prétendre que l'embryon se forme par ajouts successifs de molécules sensibles provenant du mélange des substances du père et de la mère. Ces questions qui actualisent des théories déjà anciennes — le mélange des substances étaient défendu par Hippocrate — sont largement débattues à l'époque de Diderot qui prend une part active à la controverse.
8. . Denis Diderot, Sur les femmes (SF), édition Versini, in Œuvres, volume 1, Philosophie, Laffont, coll. Bouquins, 1994, p. 950.
9. . Sur les concordances entre la pensée de Théophile Bordeu, médecin de l'école de Montpellier, et les théories physiologiques présentées dans le Rêve de d'Alembert, voir l'article classique de H. Dieckmann, " Théophile Bordeu und Diderot, Rêve de d'Alembert ", Romanische Forschungen, 52. Band, Erlangen, 1938, pp. 55/122.
10. . In, pensée XXVII, p. 195.
11. . Diderot, Le neveu de Rameau, édition Dieckmann, Proust, Varloot (DPV), vol. XII, Hermann, Paris, 1989, pp. 69/70.
12. . Voir la définition de la courtisane que donne Mangogul : " La courtisane [est] celle à qui son bijou demande à tout moment, et qui ne lui refuse rien", Diderot, Les bijoux indiscrets , DPV, vol. 3, 1978, p. 98.
13. . Tel a déjà été le sort de la géométrie, selon Diderot, in, pensée V.
14. . Il est possible de rapprocher ce rôle physiologico-social de la muse, du rôle réel exercé par les animatrices des Salons. Diderot entrelace les allégories et les réalités : celle qui donne âme aux salons où débattent savants, philosophes et artistes est, en quelque sorte, une muse réalisée. Le statut des femmes au XVIIIe siècle, dans la société et dans les représentations, est finement analysé dans les diverses contributions de l'ouvrage collectif : N. Zema-Davis, A. Farge (dir), Histoire des femmes, XVe/XVIIe siècles, vol. 3 (série dirigée par G. Duby, M. Perrot), Plon, Paris, 1991.
15. . Thomas Laqueur, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, 1992.
16. . Ce sont plutôt des avatars de cette théorie qui ont persisté dans les représentations sociales et scientifiques; D'ailleurs Diderot accuse Galien et es successeurs, de s'être " prosternés devant les fantômes de leur imagination ". In, pensée LVI, p. 237. Alors que Galien considérait la femme comme un double imparfait de l'homme, Diderot pense en termes de symétrie " parfaite " : la femme apparaît comme un double égal de l'homme, sans qu'il y ait de hiérarchie — du moins physiologique — entre les deux sexes. Cette " égalité physiologique " permet, comme nous allons le voir, l'intégration de la différence.
17. . Le modèle de la différence commence à être largement reconnu. Les œuvres de Rousseau en témoignent, par exemple. Cette manière d'appréhender la femme comme un être, physiquement, socialement et psychologiquement absolument différent, va progressivement dominer dans tous les domaines, et nous en sommes toujours tributaires.
18. . Cette idée d'une symétrie, qui s'articulerait autour de la matrice, provient du corpus biologique aritotélicien. Aristote oppose, en effet, les principes féminin et masculin en les ramenant au couple forme (principe actif, chaud et producteur) et matière (principe passif, froid et " nutritionnel "). L'homme est alors le contraire de la femme sur le plan physiologique et moral : il se caractérise par la puissance, alors que la femme se caractérise par l'absence de puissance. Diderot suit Aristote sur plusieurs points. Mais il réaménage considérablement la théorie aristotélicienne, en particulier parce que sa philosophie scientifique doit admettre le mélange des substances dans le processus de génération. Voir Aristote, De la génération des animaux, Belles Lettres, Paris, 1961. Par ailleurs, Diderot n'oppose pas forme et matière, en général : pour lui, il y a omniprésence de la matière dont les variations (" espèces ") sont formes. Voir R. Rey, " Dynamique des formes et interprétation de la nature ", in Recherches sur Diderot et l'Encyclopédie, num. 11, 1991.
19. . Diderot, Éléments de physiologie, STNM, Paris, 1964, p. 168. Je souligne.
20. . SF, p. 958. Je souligne.
21. . SF, p. 958.
22. . SF, p. 960. Je souligne.
23. . In, pensée X.
24. . Le manouvrier d'expérience n'est pas toujours, comme l'aurait été Réaumur selon Diderot, un aveugle qui tâtonne, à la recherche d'on ne sait quels obscurs insectes. La pensée XXX manifeste non seulement le respect que Diderot témoignait à la tâche du manouvrier, mais aussi le statut idéal qu'il peut atteindre, s'il allie le génie de l'observation et de l'expérimentation à la réflexion, s'il effectue le " travail de l'abeille ".
25. . In, pensée XXX, p. 197.
26. . RA, p. 367.
27. . Pour le thème de l'analogie des facultés féminines et du génie, voir L. J. Daston, " Weibliche Intelligenz. Geschichte einer Idee ", in W. Lepenies (ed), Jahrbuch des Wissenschaftskollegs zu Berlin. Nicolaische Universitätsbuchhandlung, Berlin, 1989, pp. 213-229.
28. . In,pensée XXXI, p. 197.
29. . Il est juste question des " deux brins qui caractérisent les deux sexes ",RA, p. 321
30. . La rupture se produit nettement dans la Suite de l'entretien, lorsque Julie se trouve en tête à tête avec Bordeu. Changements de sujet, jeu de séduction, réserves et précautions rappelant les conventions sociales et enfin une thématique "morale" qui traverse le dialogue : la rupture se caractérise par un changement d'attitude de la femme qui n'expérimente plus mais se contente d'inspirer le médecin. Diderot, Suite de l'Entretien, édition Verrière, p. 380.
31. . L'instruction scientifique des femmes a, selon Diderot, deux fonctions, tout à fait en accord avec l'image de la muse des sciences. D'abord, elles contraignent le savant à s'xprimer clairement : " On leur adresse sans cesse la parole [...] on craint de les fatiguer ou de les ennuyer, et l'on prend une facilité particulière de s'exprimer, qui passe de la conversation au style ". SF, p. 921. Or la clarté et la facilité de communication des sciences sont, pour Diderot, essentielles à leur viabilité. Ensuite, les femmes, tout simplement parce qu'elles sont aimables, peuvent effectuer la médiation entre hommes et sciences. On peut penser à Fontenelle, qui lie explicitement les qualités de la muse à celles d'une femme " réelle " : " Nous ne pouvons faire une acquisition plus considérable [que celle de Madame la Marquise]. Ne croyez-vous pas que si la sagesse elle même voulait se représenter aux hommes avec succès, elle ne ferait point mal de paraître sous une figure qui approchât un peu celle de la Marquise ? Surtout si elle pouvait avoir dans sa conversation les mêmes agréments, je suis persuadé que tout le monde courrait après la sagesse ", B. Le Bovier de Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, éditions de l'Aube, la Tour d'Aigue, 1990, p. 17.
32. . In, pensée XII, p. 187. Pour une analyse circonstanciée de la métaphore de la nature-femme chez Bacon, d'où émane cette représentation diderotienne de la nature, voir E. Fox-Keller, Reflections on Gender and Science, Yale University Press, New-Haven/London, 1985, et surtout C. Merchant, Der Tod der Natur: Okologie, Frauen und die neuzeitliche Naturwissenschaft, München, Beck, 1987. Toutefois, il faut remarquer que, pour Bacon, la représentation de la science est masculine, alors que pour Diderot elle est féminine. Ce qui implique un tout autre rapport à la nature.
33. . L. Schiebinger, The Mind has no Sex? Women in the Origins of Modern Sience, Harvard University Press, Cambridge (Mass.), London, 1993.
34. . Science et vie, num. 964, 01/98, p. 84.
35. . Science et vie, num. 962, 11/97, p. 25 et num.963, 12/97, p. 128.



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