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ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



Nouvelles présentations ! Nouvelle science ?



Joost Kircz

Je voudrais montrer dans cet article que la forme de la communication scientifique est un aspect important du développement de la science elle-même. └ l'ère des nouvaux canaux (électroniques) de l'information scientifique, il est temps de réfléchir sur la culture scientifique actuelle, et d'anticiper les changements à venir. En dépit des rapides progrès techniques de l'édition électronique, je n'aborderai que superficiellement l'état de la question de ce point de vue. On assiste en ce moment au transfert massif des publications imprimées sur un support électronique. La première phase de cette opération a su résoudre les problèmes classiques que sont le stockage de l'information et la logistique de sa gestion. Le problème n'est plus de stocker les informations, mais de savoir où les trouver. Le développement des bibliothèques numériques, du stockage réparti et de l'accès global à l'information est un fait bien connu. Je préfère donc proposer une vision originale des conséquences que pourrait avoir la révolution électronique sur les nouvelles perspectives de la communication scientifique.

Je commence par résumer les aspects de la communication les plus importants pour la science, et les réalisations technologiques qu'ils exigent. J'aborderai ensuite la première révolution qu'a connue la communication scientifique. Il s'agit de l'invention des caractères mobiles et de la presse typographique. Je serai alors amené à faire un petit détour. Il faut en effet s'interroger au passage sur la manière dont on peut intégrer les différentes perceptions mentales de l'homme dans un processus de communication. Je pourrai alors parler du rôle de la métaphore en science comme moyen de compréhension. Enfin, j'insisterai sur les changements que peuvent provoquer ces évolutions pour la science elle-même.

Par souci de clarté, j'emploie le mot "numérique" dans un sens strict, par opposition à la notion d'"analogique". En revanche, les termes "électronique" et "binaire" sont utilisés pour parler de la représentation et du stockage informatisés et digitalisés.

La communication scientifique



Les fonctions
Quand on analyse la communication scientifique, il est important de distinguer clairement, dans le processus de communication, les fonctions sociales (qui reflètent les exigences du lecteur et de l'auteur), indépendantes de la technologie, et celles qui, au contraire, sont déterminées par la technologie (1). Ces fonctions sociales évoluent avec les changements technologiques, mais leurs caractères essentiels demeurent. Il faut immédiatement souligner que je ne parle ici que de la culture occidentale moderne, et non des sociétés où art et science sont des activités anonymes et souvent communautaires.
Concernant les exigences de l'auteur ou du producteur, la première consiste dans la garantie de la propriété intellectuelle. Elle peut s'exprimer par la présence de la signature de l'auteur, la reconnaissance des droits d'auteur, etc. Il est intéressant de noter à ce propos que l'imprimerie, par sa capacité de reproduction uniforme des textes, a permis de briser le secret qui entourait de nombreuses recherches pour les révéler au grand public (2). Cet aspect de la communication relève de la fonction d'enregistrement du processus de publication. Il est fortement lié au système de rémunération des scientifiques.
La seconde exigence réside dans la validation et la certification de la production. Le récepteur veut pouvoir identifier le texte avant de l'utiliser. Le système de contrôle par les pairs avant publication dans des revues et la renommée de certains journaux scientifiques sont clairement le reflet de cette exigence. Il faut signaler une troisième exigence : la pertinence des connaissances recherchées. On ignore souvent le fait que le besoin d'information ne se satisfait pas nécessairement de l'indexation ou du résumé des nouveaux textes. L'exigence est celle d'informations pertinentes (quelles que soient leur nature ou leur date) par rapport à un problème particulier, à un moment donné du processus de recherche. Il faut enfin noter la fonction d'archivage, largement liée à la fonction précédente. Elle comprend le stockage et le répertoriage de l'information, ainsi que son accessibilité et sa disponibilité. Lorsqu'on analyse les changements technologiques, il faut rapporter toutes les activités de communication aux quatre fonctions que l'on vient de mentionner.

Les schèmes de communication
Il nous faut marquer une distinction claire entre les différentes formes d'information scientifique, car elles remplissent souvent des rôles différents et concernent des informations de natures diverses. Au niveau le plus élémentaire, nous considérons le cas d'une interaction directe et personnelle des individus. C'est la situation du professeur et de ses disciples qui déambulent dans les rues d'Athènes, et, dans sa version moderne, celle de la salle de classe, ou bien de la discussion savante entre collègues devant la paillasse du laboratoire, à la machine à café ou au bistrot. └ ce niveau, le discours de communication et le langage du corps forment un tout cohérent. Le contexte du discours oral est fourni par les gestes, le ton, éventuellement des dessins explicatifs, des exemples, etc. Rappelons ici la fameuse mise en garde de Platon contre les limites de l'écrit dans le dialogue de Socrate avec Phèdre. Il donne des arguments convaincants en faveur de la nécessité d'une véritable interaction de locuteurs qui cherchent à se comprendre : "Elle [l'écriture] produira l'oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire : confiants dans l'écriture, c'est du dehors, par des caractères étrangers, et non plus de dedans , du fond d'eux-mêmes qu'ils chercheront à susciter leurs souvenirs ; tu as trouvé le moyen, non pas de retenir, mais de renouveler le souvenir (275 a)... Il en est de même des discours écrits. On pourrait croire qu'ils parlent en personnes intelligentes, mais demande-leur de t'expliquer ce qu'ils disent, ils ne répondront qu'une seule chose, toujours la même (275 d)." (3).. Jusqu'à nouvel ordre, cette situation de communication et d'échange des connaissances n'est possible que si les interlocuteurs sont ensemble au même moment et au même endroit.
L'émergence de l'écrit (qui va de pair avec celui d'un système d'archivage et de transmission) permet l'échange d'informations avec d'autres personnes, indépendamment du lieu où elles se trouvent et du moment où elles prennent possession du message. Je ne reviens pas ici plus longuement sur l'histoire fascinante de l'émergence de l'écrit et l'avancée fondamentale que représente l'invention de l'alphabet phonétique pour le développement du transfert d'informations par le biais d'un langage univoque (4). Il faut cependant rappeler que seul, le langage écrit comme véhicule de l'information scientifique a permis l'échange des informations et des connaissances scientifiques, leur accumulation, et leur recyclage permanent, quels que soient les changements intervenus dans l'environnement scientifique.

Eisenstein (5) a bien montré le rôle essentiel de l'imprimerie dans la mise en place de la science moderne. En suivant ses conclusions, nous donnons une liste des éléments caractéristiques de la révolution de l'imprimerie, à comparer avec les percées de la publication électronique et son inscription de plus en plus marquée. J'ai proposé ailleurs une discussion plus approfondie de ce point (6).

1. La possibilité de réutiliser les anciens travaux, en tout ou partie
Le développement de l'imprimerie a rapidement conduit à la réédition de travaux anciens, et même obsolètes d'un point de vue scientifique. Elle a permis d'unifier le savoir et de recueillir les données accumulées par l'homme et jusque-là dispersées. Comme le montre Eisenstein, la mise à disposition générale de l'héritage intellectuel humain représentait une nécessité, car la maîtrise universelle de tout le savoir antérieur et son assimilation étaient les conditions indispensables de son véritable dépassement. Eamon (7) insiste également sur ce point dans son livre sur la dispersion des anciens livres des secrets.
A l'heure actuelle, des ouvrages de toute nature deviennent disponibles sous une forme électronique. Cela montre que l'ère électronique, plus que jamais, permet la mise à disposition des rapports, discussions et controverses scientifiques antérieurs. On peut en permanence y faire référence, s'en inspirer, ou, le cas échéant, les rejeter. La publication électronique permet également d'intégrer facilement une partie des anciens ouvrages aux nouveaux. Nous entrons ainsi dans une période nouvelle, de réévaluation générale de l'information. L'imprimerie a conduit au développement des dictionnaires, des répertoires, des bibliographies, des recueils, des catalogues, des recueils de citations, bref, à des systèmes et des fonctions d'enregistrement qui lui sont propres. Nous constatons que l'histoire se répète. Aujourd'hui, l'une des activités les plus importantes sur l'internet relève du niveau le plus élémentaire d'enregistrement et de répertoriage, comme en témoignent les différents moteurs et méta-moteurs de recherche sur le Web.

2. Un développement massif de la diffusion d'informations identiques
En dehors de son rôle évident dans la progression de l'éducation et du niveau de culture générale de la société, l'imprimerie a aussi Žuvré pour l'intégrité de l'information en elle-même. On peut vérifier une information déformée par l'usure massive du support, abîmé et vieilli, grâce à d'autres copies de la même édition.
La mise à disposition de copies identiques en grand nombre a permis un discours scientifique et un débat d'idée sérieux sur la base d'informations rigoureusement identiques pour tous les protagonistes. On trouve là un élément essentiel du développement scientifique, qui va de pair avec l'idée de propriété intellectuelle et de certification, et assure la promotion des notions d'intégrité et de vérité. Olson montre que le combat de Luther contre l'idée qu'un "énoncé doit être interprété par un scribe ou un clerc" est un exemple de cette évolution. Luther soutient que l'╔criture ne dépend pas des dogmes de l'╔glise, mais d'une "lecture approfondie du texte". Le texte devient lui-même la source de son sens (8). Comme on le verra plus loin, on peut aujourd'hui mettre en circulation des informations non-textuelles. La question de leur intégrité et de leur sens se pose avec plus de force encore.
On note un autre aspect, lié au précédent : les livres permettent d'étudier par soi-même, en se passant de la relation traditionnelle maître-disciple. Le savoir n'est plus intimement attaché à une personne ; il est disponible pour l'étudiant en toute indépendance. Dans un cadre électronique, on assiste à un prolongement de cette évolution historique avec les manuels interactifs : les cours s'adaptent au niveau et aux besoins des étudiants et des scientifiques, que ce soit pour la lecture ou pour l'étude.

3. L'émergence de la standardisation des présentations et des jugements
Je ne compte pas traiter ce point au sein de cet article. On peut cependant souligner le fait que la diffusion d'une information identique indépendante du temps et de l'espace induit un fort besoin en outils et en méthodes pour pouvoir comparer les matériaux sous différents aspects. Elle produit ainsi une standardisation de l'information.

4. Le développement de la typographie
L'émergence des polices de caractères dans toutes les langues possibles, comme l'arabe, le grec, l'hébreu, etc., préserve les connaissances anciennes ou menacées, grâce à la fixité de la typographie. Dans la mémoire binaire de l'ordinateur, on peut aussi sauver et préserver l'information analogique. La familiarisation avec la pagination systématique (en chiffres arabes), la ponctuation, les paragraphes, les titres courants et autres repères aident le lecteur à structurer sa pensée, quelles que soient son activité ou sa profession. Dans l'ère électronique, les formes nouvelles du document et son nouveau type de déroulement deviennent des adjuvants essentiels de la lecture.

5. De nouvelles formes de manipulation des données
La collecte des données à grande échelle appelle de nouvelles formes d'utilisation. Il est évident que l'imprimé a atteint son sommet avec le développement de tableaux, de graphiques et de planches ingénieux et compliqués. Le potentiel gigantesque du traitement binaire de l'information va engendrer des traditions et des possibilités de représentations absolument inédites.

6. Les possibilités de correction des erreurs
L'invention de l'erratum a permis l'amélioration continue de l'ouvrage au fur et à mesure des rééditions. Dans un cadre électronique, la mise à jour de l'ouvrage devient un processus dynamique. Ainsi, le fait de travailler collectivement sur un article ne conduit pas systématiquement à un texte homogène. De plus, la réalisation d'un document électronique n'exige pas la présence simultanée des coauteurs. Grâce au réseau électronique, des auteurs séparés géographiquement peuvent travailler ensemble sur le même article. Il est alors possible de rapporter chaque modification et addition au participant qui en est l'auteur. L'intégration de la discussion au texte est caractéristique de la modularité de l'article électronique.

Le résultat de la spectaculaire percée de l'imprimerie est que notre culture scientifique se fonde exclusivement sur le document écrit. J'ai traité dans un autre article des changements auxquels on peut s'attendre dans la forme du document à l'intérieur d'un cadre électronique (9).

Texte et non-texte



Il s'agit de se demander si le langage écrit est vraiment le seul mode d'expression scientifique, ou s'il existe d'autres possibilités. Comme je l'ai souligné précédemment, dans une société de culture orale, toutes sortes d'expressions corporelles viennent compléter le discours oral et lui donner un contexte. Il est évident que, dans un cadre électronique, nous pouvons imiter cette situation grâce à un accompagnement vidéo et audio. C'est le sens de l'évolution actuelle des logiciels. Même si elle est loin d'être banale techniquement, je pense que cette innovation nous ramène, en fait, au contexte perdu que chérissait tant l'école platonicienne. Pour aller plus loin dans ce domaine, il nous faut d'abord traiter du problème de la perception sensorielle et des représentations mentales, ainsi que de la capacité de l'électronique moderne à les imiter, à les stocker et à les manipuler. Nous pourrons ensuite discuter du rôle de la métaphore dans le développement de la science.

Les perceptions humaines
Commençons par le niveau fondamental. Toute connaissance se fonde en effet sur des perceptions sensorielles et sur notre capacité à communiquer ces expériences sensorielles aux autres. Comme le montre Dretske, (10) il est particulièrement éclairant de distinguer entre la forme analogique des perceptions sensorielles et la forme numérique de la signification cognitive et sémantique de l'information. Une perception analogique peut être sentie, expérimentée, etc. On ne peut la transmettre que si l'autre personne fait l'expérience de la même sensation. Au contraire, l'information numérique a, par essence un contenu cognitif bien défini : c'est une notion linguistique abstraite que l'on peut manipuler et transférer comme un "bon de connaissances" (token). L'essence du langage réside dans son caractère abstrait qui permet de transposer les sensations, pour les transformer en des notions sémantiques bien définies. En ce sens, les discours oraux et écrits modèlent les impressions du corps. Il est intéressant de remarquer que l'explication des phénomènes d'une certaine nature se fonde souvent sur les descriptions habituellement reçues d'autres phénomènes, de natures différentes. Nous "visualisons" la chaleur grâce au mercure qui monte, et le froid grâce au mercure qui descend. Des perceptions sensorielles et des champs d'expérience de différentes natures font l'objet de comparaison et servent de modèles les unes pour les autres. La compréhension de la nature par l'homme repose principalement sur ses interactions avec le monde qui l'entoure. En dépit de la vanité caractéristique de l'homme concernant sa place dans la nature, il faut admettre qu'il ne représente qu'un certain résultat de l'évolution, doté seulement de certaines capacités sensorielles. La limitation de nos capacités sensorielles se reflète dans nos représentations mentales, domaine de recherche de la psychologie cognitive et des sciences cognitives en général. Dans une série d'essais pénétrants, (11) Jackendorff discute l'idée d'une modularité de l'esprit et des représentations mentales. Cette approche analytique a l'intérêt majeur de nous permettre de commencer par simuler dans un cadre électronique les diverses facultés séparément, avant d'essayer de comprendre leurs interdépendances et leurs combinaisons. Jackendorff fait la liste des fonctions de l'esprit, énumérées plus bas, et leur fait correspondre des structures conceptuelles, des modèles tridimensionnels, et des représentations corporelles. Il considère que la structure conceptuelle est l'expression de la faculté langagière du langage ; elle est reliée à un modèle tridimensionnel. Ce dernier est l'expression de la faculté visuelle ; elle est à son tour liée à une représentation corporelle. Reprenons la description en détail.
- Nous avons une faculté langagière. On peut considérer qu'elle implique trois formes distinctes d'informations : une information phonologique, ou structure sonore, une information syntaxique, ou structure de la phrase, et une structure conceptuelle, ou signification. Jackendorff distingue plusieurs composants à l'intérieur de la structure sonore : l'intonation, qui fait partie de la prononciation intrinsèque du mot dans les langues à ton comme le chinois, l'accentuation du mot et de la phrase, enfin le rythme sur lequel on profère l'énoncé et on lui donne une métrique. La structure syntaxique se construit sur des notions totalement différentes, où apparaissent des catégories lexicales, comme le nom, le verbe, la préposition, et des catégories syntagmatiques, comme le syntagme nominal, le syntagme verbal, la phrase. Le troisième élément du langage, la signification, représente, aux yeux de Jackendorff, "la raison pour laquelle il y a tout simplement du langage, car la faculté de langage est fondamentalement un moyen d'extérioriser et de communiquer la signification". Le potentiel actuel des ordinateurs est tel que nous en sommes presque au point où le langage écrit, en même temps qu'il se lit, peut également s'entendre sous sa forme orale. Bien qu'on lise plus rapidement que l'on écoute, le lecteur peut revenir à la forme orale du texte en cas d'obscurité, et clarifier ainsi le contexte.
- La faculté visuelle est pensée comme un système où les représentations visuelles se succèdent sur plusieurs niveaux, en partant de schémas rudimentaires pour parvenir à des modèles tridimensionnels (grâce auxquels nous pouvons voir un objet comme restant le même alors qu'il est en rotation). Comme on l'aura remarqué, c'est dans ce domaine précis que les simulations informatiques ont fait les progrès les plus frappants.
- La faculté musicale comporte quatre niveaux de représentation : une structure de regroupement (qui divise et hiérarchise le son en différents segments musicaux : motifs, phrases musicales, mouvements), une structure métrique (qui donne la pulsation, le rythme des battements de mains), la délimitation de mesure (qui codifie la forme musicale à partir de sa construction rythmique en se fondant sur le regroupement et la métrique), et les délimitations plus larges (qui codifient la forme musicale en déterminant une hiérarchie entre les phases de tension et les phases de détente du morceau de musique). Pour Jackendorff, la faculté musicale est fortement liée aux représentations corporelles.
Concernant les représentations corporelles elles-mêmes, l'auteur énumère la faculté motrice (les mouvements des muscles et des tendons), la perception tactile (la perception de la forme par le toucher), et l'appréhension de la position du cops. Cette dernière repose sur des sources d'informations diverses, comme le système visuel, la localisation à l'oreille, les capteurs du toucher et de la pression sous la peau, les organes otolithiques de l'oreille. Il est intéressant de remarquer que Jackendorff ne parle pas de l'odorat, le plus éphémère des sens, qui joue pourtant un rôle si important dans la biologie humaine (12) et dans la société (13).

La question qui nous préoccupe est de savoir dans quelle mesure on peut réussir à reproduire ces facultés dans le cadre électronique de la réalité virtuelle. Si un auteur peut simuler les différents types analogiques de perception sous une forme électronique (binaire), le lecteur peut comparer sa propre expérience de ces mêmes sensations avec l'interprétation du producteur du message. Même si cela peut sembler un peu excessif, on peut dire que l'informatique est aujourd'hui capable de transmissions audio et vidéo "réelles" sur l'internet, et de simuler les expériences tactiles au sein d'environnements expérimentaux de réalité virtuelle. Dans cette perspective, l' édition électronique permet d'augmenter notre capacité à préserver l'intégrité d'informations de types complètement différents, grâce à la mutiplicité des copies, indépendantes du temps et de l'espace.
Outre la représentation numérique des perceptions humaines les plus courantes (discours, langage écrit, information visuelle), on peut se demander ce que nous pouvons encore représenter d'autre sous une forme numérique. L'idée paraît fascinante de simuler en réalité virtuelle des perceptions non-humaines. Grâce à toutes sortes de procédés ingénieux, nous sommes capables de représenter, par exemple, la vision sur des longueurs d'onde invisibles à nos yeux. De même pour les ultrasons. Quels pourraient être les développements de nos intuitions scientifiques si nous pouvions nous équiper de capteurs sensoriels différents, des capteurs pour percevoir la gravité (on pense qu'ils existent chez les plantes), pour expérimenter la mémorisation magnétique des tortues de mer, (14) et même pour sentir l'électricité ? Nous en trouvons un exemple chez les anguilles électriques et chez les poissons-chats du Nil : les faibles décharges électriques émises par le poisson lui permettent de déterminer son environnement. Nous aurions là non seulement une nouvelle manière de "voir" notre environnement, qui donnerait de nombreuses applications fort utiles, mais aussi un accès à une vision du monde d'un point de vue électrique, très différente de la nôtre : plus l'objet perçu est éloigné, plus l'image s'élargit et se répand sur tout le corps du poisson - en somme, l'inverse de la mise au point visuelle (15). Notre vision du monde serait certainement bien différente.
Ce détour par le problème de la perception sensorielle est pertinent pour notre propos. Il permet de montrer qu'il existe dans la nature toute une série de façons différentes d'interpréter la même réalité physique, pouvant donner lieu à des comportements sociaux également variés. Notre compréhension du monde est le reflet de la tension qui se joue entre nos perceptions sensorielles de forme analogique et nos abstractions cognitives mentales de forme numérique. Il faut donc conclure que la connaissance des différents schèmes de représentation sensorielle nous permet de les simuler dans un cadre éditorial électronique. On peut ainsi étendre l'horizon de la perception humaine de la réalité, perception fondamentalement à l'origine de notre désir de changer la réalité. Nous reprenons à notre compte le credo de McLuhan dans son livre Understanding Media: The Extension of Man, pour le pousser plus loin (16).

Métaphore et communication



Toute théorie scientifique est un modèle, une métaphore de la réalité. Chez les philosophes de la science, les notions de modèle, d'analogie et de métaphore constituent un outil de réflexion et de communication important pour comprendre (le progrès de) la connaissance humaine (17). Mary Hesse, (18) en particulier a développé une approche plus formalisée d'une conception interactive de la métaphore. Par la métaphore, on transfère les concepts et les conséquences d'un premier à un deuxième système. On met ainsi certains aspects en lumière pour en supprimer d'autres. Dans cette interaction, les deux systèmes sont influencés par l'emploi de la métaphore, et les deux systèmes de référence se confondent en quelque sorte. Prenons l'exemple classique de la phrase "l'homme est un loup pour l'homme" : après l'emploi de cette métaphore, les hommes semblent plus proches des loups, et les loups plus proches des hommes.
Le rôle explicatif de la métaphore permet notamment de relier des expériences connues dans un certain domaine de connaissance à des expériences nouvelles, en cours d'investigation. On peut imager un nouveau phénomène scientifique à l'intérieur du cadre offert par un modèle couramment accepté. C'est le cas du modèle planétaire, utilisé pour rendre compte de la structure de l'atome aux débuts de la physique atomique moderne. Dans cette perspective, on peut considérer que les théories scientifiques opèrent un déplacement des plans de compréhension à partir desquels nous organisons le réel. Contrairement à l'allégorie de la caverne de Platon, on peut ainsi obtenir une multitude de projections, de natures très différentes. L'affinage de notre compréhension de la réalité physique dépend davantage des diverses façons dont nous intégrons ces représentations (dans des environnements ou des référentiels complètement différents), que de la régularité du déroulement d'une ligne de raisonnement unique, de type déterministe. Grâce à l'usage des métaphores, notre vision de la connaissance scientifique change : nous y voyons une évolution constante des schémas de projection interactive de la réalité physique sur les structures cognitives déjà existantes de notre compréhension linguistique.
Il faut noter que nous devons d'abord articuler nos différentes perceptions sensorielles avant de pouvoir en rendre compte sous une forme linguistique. Prenons un exemple. Avant de pouvoir associer textes et images dans les publications, le texte était l'unique moyen de communication pour des interlocuteurs éloignés les uns des autres : la description d'un phénomène visuel était une tâche bien difficile. Grâce à l'impression des images (clichés ou planches), on peut facilement illustrer le texte : les perceptions (ou sensations) analogiques viennent soutenir la description linguistique abstraite (cognitive) du phénomène. Grâce à l'édition électronique, nous pouvons librement associer texte et image. Nous sommes aujourd'hui dans une situation où c'est l'image qui redevient la source première de l'information, tandis que le texte vient expliquer l'image, pour comprendre la théorie ou le modèle de l'auteur. Dans les cas où elle recèle des phénomènes jusque-là inconnus et livrés à la sagacité des scientifiques, l'image permet de conserver la primauté et l'intégrité de la donnée expérimentale, tandis que différentes théories s'affrontent dans l'arène scientifique pour fournir la meilleure explication scientifique de cette donnée. Un article de Bogen et de Woodward illustre le caractère universel de ce problème. Il insiste sur la question du statut ontologique du phénomène et de l'état du réel considéré : "On devrait considérer qu'un phénomène donné appartient au monde naturel en lui-même et non à la manière dont on en parle ou dont on le conceptualise." (19).

Approfondissons l'idée de métaphore à l'ère de la communication électronique. Nous sommes déjà en train d'acquérir la capacité de simuler la plupart de nos perceptions sensorielles, ce qui ne représente en soi rien moins qu'une valorisation de l'intégrité de l'information stockée et transmise. Mais nous y voyons des enjeux bien plus fascinants. Nous pouvons en effet travailler nos modèles théoriques et artificiels afin de guider l'esprit vers des contrées du réel inconnues. Déjà, la physique computationelle explore la possibilité de simuler en temps réel des systèmes modélisés et découvre ainsi des idées inattendues et une physique inédite. Dans les mathématiques computationelles, on constate que l'idée de preuve mathématique elle-même fait peau neuve, dans la mesure où l'on peut prouver certains théorèmes grâce à une preuve computationelle exhaustive, qui n'a pas d'équivalent dans la logique formelle. L'exemple le plus connu est celui du théorème des quatre couleurs, énonçant que dans tout plan à deux di mensions (comme une carte géographique), on n'a besoin que de quatre couleurs pour séparer chaque région de manière claire et distincte.
Il n'est évidemment pas de mon ressort de deviner ce que révéleraient des simulations sérieuses qui prendraient en compte les représentations de toutes sortes de facultés. Je peux seulement affirmer ma ferme conviction que le changement de ces représentations donnerait naissance à une science totalement différente.


Dans l'état actuel des possibilités techniques de l'édition électronique, nous ne pouvons qu'entrevoir les grandes lignes de la révision d'ensemble que va subir la communication scientifique. L'intégration de l'information analogique dans la communication, information analogique identique chez l'auteur (producteur) et le lecteur (consommateur), doit provoquer une évolution et un approfondissement du discours scientifique. La manière dont notre esprit crée des connaissances et articule les concepts dans le langage à partir des expériences du corps demeure une question ouverte. Comme le dit justement Ong : "Le paradoxe vient du fait que le texte est mort, au sens où il est coupé du monde de la vie humaine, et rigide par la fixité visuelle de son empreinte. Mais c'est cette mort et cette rigidité qui lui assurent sa pérennité et sa capacité à être réactivé et revivifié éternellement par un nombre potentiellement infini de lecteurs." (20). La seule chose qui nous reste à faire, c'est de chercher à connaître davantage les différentes facultés sensibles et les différentes représentations mentales, afin de les transformer en des éléments univoques et interchangeables de la communication scientifique. Ce serait alors un nouveau pas dans notre compréhension du monde.

Revenons à la vie quotidienne, à nos petits systèmes informatiques et à l'emphase commerciale autour de l'internet. Il nous faut traiter en pratique les points suivants :
1. Mieux comprendre le rôle que joue le document en tant que véhicule de modèles mentaux.
2. Analyser le rôle du texte par rapport à l'expérience et à l'ensemble des données analogique. Nous n'avons pas abordé ici la différence entre les données et l'information analogique. Mais elle mérite une attention particulière, car la notion de donnée couvre un large éventail d'éléments, des simples chiffes aux concepts complexes.
3. Examiner les nouveaux agencements de l'association entre informations textuelles et informations non-textuelles, leurs relations mutuelles d'un point de vue rhétorique et argumentatif
4. Rechercher des méta-données claires sur les informations non-textuelles, afin de les rendre accessibles et de pouvoir les comparer à d'autres informations.
5. Mettre au point des bancs d'essais pour intégrer les différents types d'informations rassemblés autour de caractéristiques communes, c'est-à-dire développer des environnements où les informations ne sont pas livrées en bloc au lecteur, mais structurées, présentées en fonction des affinités conceptuelles entre les différents éléments. La structure modulaire des documents entre dans cette perspective.
6. ╔tudier l'interface avec les utilisateurs, pour comprendre la façon dont on utilise et consomme l'information.

Traduit de l'anglais par Julie Brumberg-Chaumont


légendes des illustrations
La première machine à papier en continu réalisée en Angleterre d'après les plans de Louis-Nicolas Robert.
L'ardoise électronique.
Platon enseigne la géométrie à ses disciples. Mosaïque romaine.

1. . J.G. Kircz & H.E. Roosendaal, "Understanding and Shaping Scientific Information Transfer". In D. Shaw and H. Moore (eds.), Electronic Publishing in Science, Proceedings of the joint ICSU Press/Unesco expert conference, février 1996, Paris, Unesco, 1996, pp. 106-116.
2. . W. Eamon, "From Secrets of Nature to Public Knowledge". In : D. C. Lindberg and R.S. Westman (eds.), Reappraisals of the Scientific Revolution, Cambridge University Press, Cambridge, 1990, pp. 333-365.
3. Platon, Le Banquet, le Phèdre, traduction d'E. Chambry, G-F Flammarion, Paris, 1964, p. 165-166.
4. . Jack Goody & Ian Watts, "The Consequences of Literacy". In : Jack Goody (ed.), Literacy in Traditional Societies, Cambridge University Press, Cambridge, 1968, pp. 27-69.
5. . Elisabeth L. Eisenstein, The Printing Press as Agent of Change: Communications and Cultural Transformations in Early Modern Europe (2 volumes), Cambridge University Press, Cambridge, 1979.
6. . Joost G. Kircz, "Modularity: the Next Form of Scientific Information Representation?", Journal of Documentation, vol. 54, num.2, mars 1998, pp. 210-235.
7. . William Eamon, Science and the Secrets of Nature. Books of Secrets in Medieval and Early Modern Culture, Princeton University Press, Princeton NJ, 1994.
8. . David R. Olson, "From Utterance to Text: the Bias of language in Speech and Writing", Harvard Educational Review, 47(3), août 1977, pp. 257-281.
9. . Voir réf. 6.
10. Fred I. Dretske, Knowledge and the Flow of Information, Basil Blackwell, Oxford, 1981.
11. . Ray Jackendorff, Languages of the Mind. Essays on Mental Representation, Bradford Book, MIT Press, Cambridge, Mass., 1995.
12. . Kathleen Stern and Martha K. McClintock, "Regulation of Ovulation by Human Pheromones", Nature, vol. 392, 12 mars 1998, pp. 177-179.
13. . Constance Classen, David Howes and Anthony Synnott, Aroma. The Cultural History of Smell, Routledge, London, 1994.
14. . Lisa Seachrist, "Sea Turtles Master Migration with Magnetic Memories", Science, vol. 264, 29 avril 1994, pp. 661-662.
15. . Ingrid Wickelgren, "The Strange Senses of Other Species", IEEE Spectrum, mars 1996, pp. 32-37.
16. . Marshall McLuhan, Understanding Media: The Eextension of Man, Routledge & Kegan Paul Ltd, London, 1964.
17. . Cf. W.H. Leatherdale, The Role of Analogy, Model and Metaphor in Science, North-Holland, Amsterdam, 1974.
18. . Mary Hesse, "The Explanatory Function of Metaphor". In : Y. Bar Hillel (ed.), Logic, Methodology and Philosophy of Science, North-Holland, Amsterdam, 1965, pp. 249-259.
19. . James Bogen and James Woodward, "Saving the Phenomena", The Philosophical Review, vol. XCVII, num.3, juillet 1988, pp. 303-352.
20. . Walter J. Ong, Orality and Literacy. The Technologizing of the Word, Methuen, Londres, 1982, p. 81.



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