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ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



La science: une écriture parlante



Baudouin Jurdant

Peut-on encore envisager aujourd'hui de prendre au sérieux la question que Socrate pose à Théétète : "quelle chose te semble être la science ?" (Le Théétète, 146c). Une telle question, à supposer qu'on puisse contribuer à lui donner une réponse différente de celles qui existent déjà, aurait encore à s'assurer une pertinence actuelle dans la vision ordinaire et pragmatique de la "chose scientifique" : un immense système de production de connaissances donnant à ceux qui les possèdent une maîtrise inégalée sur les phénomènes naturels. Autrement dit, oser vouloir répondre à cette question autrement qu'à travers ce geste spontané de désignation de cette technoscience ubiquitaire, qui définit les représentations culturellement et politiquement dominantes de toute la planète à tous les niveaux, relève sans doute d'une grande naïveté.

Depuis quelque temps, la pertinence de cette question n'a pu s'assurer qu'en liaison avec ce qui, précisément, n'est pas la science : s'il est possible de repérer du non-scientifique, cela veut dire que le scientifique renvoie à quelque chose de spécifique susceptible d'être cerné, reconnu, traité. Mais un tel traitement popperien de la question n'est pas entièrement satisfaisant. En effet, il admet au départ l'existence du scientifique et du non-scientifique, au nom d'une spécification réciproque intègrant déjà une réponse existentielle implicite à la question sur ce qu'est la science, puisqu'elle est en effet, alors qu'elle pourrait ne pas être.

Car, il y a - il y a eu - des sociétés humaines où, apparemment, ce que nous désignons aujourd'hui par "science" n'existait pas ; il y a des époques où, apparemment, cette même science a pu s'étioler jusqu'à disparaître quasi complètement. Autrement dit, la science peut ne pas exister ! Cette éventualité n'est d'ailleurs pas aussi invraisemblable qu'il paraît au vu de son ubiquité actuelle.

Ne pourrait-on imaginer qu'à la question de Socrate sur ce qu'est la science, on puisse répondre sans présupposer a priori son existence, en particulier selon les modalités spécifiques nous la faisant reconnaître dans sa modernité galiléenne ? Il s'agirait de mieux comprendre les conditions de possibilité de son existence. D'une manière ou d'une autre, la science doit pouvoir résulter de choses, ou de conditions, ou de facteurs, ou de paramètres, dont la définition ne devrait pas dépendre de l'expérience, même implicite, que nous avons de cette science-là aujourd'hui.

Contrairement aux apparences, je ne crois pas qu'une telle interrogation puisse être assimilée à une question sur l'origine de la science. En posant la question de l'origine, en effet, on est déjà pris dans la spécificité de ce dont on cherche l'origine. Or, il serait intéressant de poser le problème sans passer par les données que semble nous offrir la solution proposée par l'histoire.

C'est dans cet esprit que je voudrais proposer une hypothèse : la science, telle que nous la connaissons encore aujourd'hui, ne serait rien d'autre qu'une manière, pour les communautés humaines, de gérer ce qu'il y a de problématique dans les rapports entre la parole et l'écriture.

A l'image de cette définition fulgurante que Paul Valéry a donnée de la poésie, quand il en fait "une hésitation prolongée entre le sens et le son", je voudrais défendre dans cette intervention l'idée d'une science qui ne serait pas autre chose qu'une hésitation prolongée entre la parole et l'écriture.

Conformément au programme que Roland Barthes assignait au structuralisme, il s'agit de "rouvrir le problème du statut linguistique de la science" (1). Sans préjuger de la méthode qui doit nous permettre de rouvrir ce dossier et sans suivre Barthes dans le détail d'une réflexion qui se limitait volontairement aux sciences de l'homme, c'est bien de ce statut linguistique de la science qu'il est néanmoins question (2).

Je partirai de l'idée suivante selon laquelle, d'après Walter Ong, (3) la présence d'une écriture dans une communauté humaine conduit à des transformations culturelles radicales qui concernent le statut et le rôle de la parole et du savoir à l'intérieur de cette communauté.

Ong distingue l'oralité primaire de l'oralité secondaire, une oralité caractérisant l'usage de la parole dans une société sans écriture, et une oralité découlant d'un certain nombre de transformations de cet usage de la parole dès que celle-ci fait l'objet d'une capture graphique. Nous nous trouvons aujourd'hui dans une société fortement marquée par l'écriture, et qui fait donc fonctionner la parole sur le registre d'une oralité secondaire. Nous devons en être conscients dès que nous abordons cette question des rapports entre la parole et l'écriture, et surtout dès que nous tentons de comprendre ce que peut bien être une communauté humaine dont la parole se situe sur le registre d'une oralité primaire. Une telle compréhension sera forcément grossière et, à bien des égards, inadéquate. Mais cela ne doit pas nous empêcher d'en esquisser les contours.

Comment spécifier l'usage de la parole dans le cadre d'une tradition orale ? Nous pouvons supposer que, dans ces communautés sans écriture, la parole constitue le lien social par excellence. La parole n'y serait pas d'abord au service d'une pensée individuelle dont elle constituerait l'expression subjective, unique et singulière. Elle serait au contraire impersonnelle, soumise à toute une série de codes et de contraintes qui auraient pour but d'en régler aussi bien le contenu que les situations sociales au sein desquelles elle serait appelée à faire sens pour les interlocuteurs. L'une de ces contraintes, est temporelle : la parole est toujours au présent, dans la mesure où elle est indissociable de l'acte même de parler, hic et nunc. Cette contrainte temporelle entraîne évidemment une dépendance de la parole par rapport au contexte local de son énonciation. Elle entraîne aussi l'impossibilité pour le sujet parlant de se soustraire au clivage qui résulte de ce qu'il se désigne à la fois comme "parlant la parole", instance d'énonciation reconnue comme telle dans l'énoncé, grâce aux pronoms personnels notamment, et "parlé par elle", c'est-à-dire objectivé dans un énoncé dont le sens dépend de ce qui peut en être entendu ! C'est l'oreille de mon interlocuteur qui, avec tous les systèmes de décodage qui en prolongent la sensibilité jusqu'aux extrémités les plus intimes de ses dispositions cognitives et socio-culturelles, me définit linguistiquement comme sujet de l'énoncé. Cette oreille - qui, d'ailleurs, est tout autant celle de l'autre que la mienne propre - participe autant, sinon plus, que ma bouche à l'élaboration de mon propre discours.

L'adoption d'un système d'écriture destiné à offrir une représentation visuelle de la parole modifie profondément les caractéristiques de son usage dans un cadre d'oralité primaire. Nous passons de l'oralité primaire à l'oralité secondaire. Les modifications que l'écriture fait alors subir à l'usage de la parole me semblent particulièrement importantes dès que l'on a affaire à un graphisme mettant en oeuvre des unités phonétiques - à l'instar de la version grecque de l'alphabet -, plutôt que syllabiques ou idéographiques. Ces unités phonétiques, en effet, sont celles qui, dans la parole, déterminent l'articulation des énoncés linguistiques. Dès lors, la version grecque de l'alphabet, fondée sur une atomisation phonético-littérale de la langue, constitue une représentation de la parole parlante plutôt qu'une représentation de la parole entendue, au double sens du terme c'est-à-dire : soit au niveau du son (cas des syllabaires), soit au niveau du sens (cas des idéographies).

Cette capacité de l'alphabet grec à offrir une représentation visuelle de la parole parlante plutôt que de la parole parlée (et donc entendue) a eu des conséquences importantes. La parole entendue vaut pour la manière dont celui qui l'entend confère une certaine pertinence à son contenu indépendamment du locuteur. La parole parlante renvoie à l'acte de parole et, bien sûr, au sujet qui en est le support. Le sens de la parole sera évalué sur la base d'une référenceà la légitimité du locuteur. C'est ce que Platon nous dit clairement dans ce fameux passage du Phèdre :
"C'était, mon cher, une tradition dans le sanctuaire de Zeus à Dodone, que d'un chêne étaient issues les premières révélations divinatoires. Ainsi donc, pour les gens de ce temps-là, pour eux qui n'étaient pas des savants à votre manière, à vous autres les jeunes, c'était assez, vu leur naïveté, d'écouter le langage d'un chêne ou d'une pierre, pourvu seulement qu'il fût véridique. Mais pour toi, ce qui sans doute importe surtout, c'est de savoir qui est celui qui parle et quel est son pays : cela ne te suffit pas, en effet, d'examiner si c'est bien comme cela qu'il en est, ou d'une autre façon." (275, b-c).

Platon évoque ici le temps où la parole faisait l'objet d'un jugement au nom du contenu qu'elle était censée évoquer par contraste avec l'époque où le contenu ne suffit plus, en lui-même, pour lui assurer sa crédibilité : il faut encore que quelqu'un, le sujet parlant, puisse en répondre. Il stigmatise dans ce texte la manière dont l'écriture nous fait passer d'une oralité primaire à une oralité secondaire.

L'usage de la parole, dans le cadre traditionnel d'une oralité primaire, est ce qui lie les hommes entre eux au nom de ce que la parole leur permet (illusoirement ou non, peu importe !) de partager, à savoir : du sens. Le passage à une oralité secondaire dans une Grèce qui, du VIIe au IVe siècle avant J.-C. s'alphabétise progressivement, a transformé cet usage de la parole de façon irréversible : d'impersonnelle qu'elle était, la parole est devenue personnelle, associée à la défense par chacun de ses propres intérêts, exposée aux calculs souvent égoïstes d'une rhétorique destinée à convaincre autrui, ce qui veut dire le soumettre à la raison de celui qui parle. L'écriture alphabétique, en tant que système de représentation visuelle de la parole, s'est affirmée comme un instrument particulièrement efficace pour passer d'une oralité à l'autre.

Imaginons maintenant que ce que l'usage de la parole pourrait avoir perdu en passant, à cause de l'écriture, d'une oralité primaire à une oralité secondaire, un usage particulier de cette même écriture se soit spécifié pour le retrouver. Tout se passerait comme si, à l'apparition d'une oralité secondaire - fantasmatiquement dommageable en termes de lien social et de cohésion socio-culturelle -, se trouverait associée ce qu'on pourrait appeler une "scripturalité primaire", définissant un usage de l'écriture centré sur le contenu de l'écrit plutôt que sur la légitimité du scripteur, mettant l'accent sur la dimension impersonnelle du message plutôt que sur ses possibilités d'expression subjective, faisant intervenir des contraintes analogues à celles qui, dans le cadre de l'oralité primaire, déterminent une nouvelle forme de clivage du sujet-scripteur, à la fois écrivant l'écriture mais aussi écrit par elle, bref, un usage de l'écriture dont les règles se spécifieraient en vue de le libérer d'un conditionnement associé à l'oralité secondaire que l'écriture alphabétique aurait pourtant contribué à mettre en place. Une telle écriture serait également marquée par la contrainte du présent. Elle ne mettrait en ¦uvre tous les effets de sa scripturalité primaire dans le hic et nunc de son énonciation. Une écriture, dont les traces ne jouissent pas de ce bénéfice de l'éphémère caractérisant la parole, et qui serait contrainte par le présent, serait forcée à l'invention, au changement et à la nouveauté.

L'écriture qui résulterait d'un usage ainsi spécifié d'après les contraintes d'une oralité primaire ne pourrait plus être considérée comme un système de représentation visuelle de la parole. Elle aurait, en effet, tendance à autonomiser sa référence visuelle pour faire surgir le sens à partir d'une nouvelle définition du visible, le visible devant échapper par ce biais à l'emprise socio-culturelle que peut avoir la parole sur sa définition, notamment d'après la célèbre hypothèse de Sapir et Whorf. C'est ici que l'on retrouverait le projet d'une mathesis universalis, d'une idéographie universelle, ou de cet "alphabet des pensées" dont rêvait Leibniz et que Jean-Marc Lévy-Leblond évoque également dans sa contribution au présent recueil. Un tel projet vise à faire l'économie des mots de la parole - ou mieux peut-être : des sons de la parole - afin que la pensée puisse s'articuler directement sur une expression non contaminée par le bavardage subjectif des sujets parlants ou par l'impureté de mots servant à tout le monde.

C'est bien la mise en ¦uvre de cette scripturalité primaire qui, selon un tel modèle, correspondrait à ce que nous pourrions identifier très précisément comme étant la science. Celle-ci ne nous désignerait rien d'autre qu'une modalité de gestion des rapports entre la parole et l'écriture, cette gestion pouvant prendre des formes très différentes selon les spécificités du graphisme (4). Dans le cas de la science grecque, il est clair que c'est l'atomisation phonético-littérale de la langue en éléments dénués de signification en eux-mêmes, (5) les stoicheia, qui suscite cette voie (euclidienne notamment) d'une recherche de sens par recomposition de ces éléments en ne retenant d'eux que ce que l'écriture donne à voir à travers eux.

Cette vision concerne aussi bien ce monde intérieur (le regard de l'âme) des pensées qu'un monde extérieur qui se technicise à partir d'une technicisation de la parole pour reprendre le sous-titre du livre, déjà cité, de Walter Ong. Autrement dit, notre technoscience serait en quelque sorte déjà programmée dans l'apparition de l'écriture alphabétique.

Cette hypothèse d'une scripturalité primaire - dont l'émergence serait associée à l'écriture alphabétique tout en constituant une sorte de contre-feu au logocentrisme induit précisément par cette écriture - peut-elle nous apprendre quelque chose de nouveau sur les sciences ou sur nous-mêmes ? Peut-elle nous apprendre quelque chose de nouveau ou nous faire évaluer différemment un certain nombre de phénomènes directement associés au fonctionnement des sciences modernes ?

Par exemple, l'idée d'une scripturalité primaire pourrait avoir eu comme conséquence d'éloigner la science de la langue ordinaire au nom d'une sorte de renversement qui donnerait à l'écriture et à l'image une antériorité de droit par rapport à la parole, conformément aux thèses de Jacques Derrida. Ce "décentrement scientifique du logos" passe par une focalisation de l'écriture sur l'image et la visualisation. Au fond, il faudrait que l'écriture soit fidèle à ce qui, d'elle, relève de la vision, et donc de l'image, sans passer par l'oralité de la langue. Du coup, c'est cette appartenance réciproque de la langue et de la science, telle qu'elle fut énoncée notamment par Condillac, qui se trouve mise en question. Certes, une telle mise en question fut très vite compensée par l'apparition, dès le XVIIe siècle, de la vulgarisation scientifique qui tend à réaffirmer les droits de la langue sur la science et le monde qu'elle décrit. Et ici, quand on parle de la langue, il faut comprendre une langue orale, la langue commune, dont l'usage relève de cette oralité secondaire associée à l'apparition de l'écriture alphabétique. En tout cas, ce serait à travers cette vulgarisation que la science chercherait à se réconcilier avec ce registre de l'oralité secondaire, qui prévaut depuis l'apparition de l'écriture.

Légende de l'illustration :

François Arnal, Abécédaire 2, feutre encre crayon bille sur papier, 22 x 24 cm.

1. . Roland Barthes, Le bruissement de la langue. Essais critiques IV, Seuil, Paris, 1984, p. 18.
2. . Cf. notamment Jean-Marc Lévy-Leblond, "La langue tire la science", in La pierre de touche. La science à l'épreuve ..., Gallimard Folio-essais, Paris, 1996, p. 228-251.
3. . Walter J. Ong, Orality and Literacy. The Technologizing of the Word, Londres & New York, Routledge, 1989 (1ère édition 1982).
4. . Il y aurait toute une étude à mener sur les spécificités épistémologiques des sciences chinoise, babylonienne, égyptienne, arabe ou aztèque, en prenant en considération non seulement les particularités graphiques des systèmes d'écritures mis au point parces différentes communautés, mais en tenant également compte des effets de ces graphismes sur l'usage de la parole dans ces mêmes communautés.
5. . Cf. Jean-Claude Gaudin, Platon et l'alphabet, PUF, Paris, 1990.





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