[Alliage] [Up] [Help] [Science Tribune]

ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



Les paradoxes de l'édition scientifique



Stephan Chambers

J'avais pensé évoquer et analyser le phénomène de l'édition scientifique de vulgarisation, des livres à succès, comme ceux sur les trous noirs ou l'Adn. Mais j'ai pensé plus intéressant de vous faire part de mon expérience personnelle d'éditeur d'ouvrages scientifiques, et de vous faire partager les préoccupations actuelles de la profession. Je décrirai ce monde de l'intérieur, dans le but de comprendre les évolutions majeures de l'édition scientifique au bord d'une crise qui touche l'ensemble des écrits de science. Cependant, avant d'abandonner le sujet de l'édition de vulgarisation à succès, je souhaite donner rapidement mon opinion sur ce phénomène. Les plus grands succès sont, en général, le fait de scientifiques universitaires. Ces ouvrages ont donc leur place dans l'économie générale du travail scientifique et des publications universitaires. Ils sont le fruit des recherches de leur auteur et se fondent sur une masse de livres et d'articles dont nous savons presque rien. Les auteurs des ouvrages à succès partagent le même univers que les auteurs d'ouvrages universitaires ; ils ont simplement réussi à franchir les limites du monde académique. Leurs écrits ne pourraient pas exister sans ce système de publications scientifiques dont ils dépendent, même s'ils en sont très éloignés. C'est une des raisons pour laquelle la vulgarisation scientifique en Europe est le plus souvent synonyme d'ouvrages traduits à partir de l'anglais - il existe cependant des exceptions notables à cette règle. L'apparition d'agents littéraires pour la littérature scientifique joue également un rôle dans cette situation. Il est clair que les éditeurs britanniques et américains disposent d'un vaste lectorat et peuvent proposer des tirages plus importants, des avances plus substantielles et des campagnes de publicités. Ils travaillent avec la communauté scientifique professionnelle la plus importante du monde, une activité lourde de plusieurs milliards de dollars. En dépit de ses formes variées et de l'attrait qu'elle exerce sur le public, l'édition de vulgarisation scientifique ne représente qu'une petite partie de l'édition scientifique. N'est scientifique que d'être reconnu par la communauté des savants et publié dans une revue scientifique. L'édition scientifique et la recherche scientifique sont deux phénomènes totalement inextricables. Ils s'inscrivent dans l'économie générale de l'édition scientifique dont je voudrais dessiner ici une caricature sans merci.

Les paradoxes de l'édition scientifique



Je souhaite faire quelques remarques préliminaires sur le fonctionnement de l'édition scientifique aujourd'hui. Les différents acteurs de la littérature scientifiques sont pris dans un certain nombre de paradoxes. Ainsi, les auteurs scientifiques n'achètent-ils pas les publications scientifiques, les bibliothèques universitaires les achètent sans les lire, tandis que ceux qui la commercialisent et la publient ne l'écrivent pas. Ajoutons à cela que les scientifiques subissent des pressions toujours plus fortes pour publier à tout prix, alors que les universités ne peuvent faire face aux frais induits par ces publications pléthoriques qui inondent les bibliothèques du monde entier de monographies et de revues. Plus dure est la concurrence entre scientifiques pour l'attribution de fonds, plus s'accentue la spécialisation, entraînant une multiplication des articles publiés. Le tirage des monographies ne cesse de baisser et les prix d'augmenter. C'est également le cas du prix des abonnements aux revues spécialisées. Les revues appartiennent de plus en plus à un groupe toujours plus réduit d'éditeurs. Il s'agit d'un véritable cercle vicieux. Les éditeurs ont tous une recette pour en sortir.

Les rêves de grandeur des éditeurs : vive le numérique !



L'idée est de changer l'unité de base de l'édition savante, de passer des monographies et des articles à d'immenses bases de données privées, dans lesquelles trouverait sa place chaque publication dans un chapitre hiérarchisé. Il faut pour cela contrôler une grande quantité d'informations relevant de la propriété intellectuelle, c'est-à-dire contrôler les revues scientifiques par rachat des petites maisons d'édition concurrentes. Deux possibilités se présentent alors. Soit les éditeurs vendent à bas prix à un large public ces petites unités d'informations puisées dans les bases de données. Soit ils les vendent cher à très peu de consommateurs. Les économies engendrées par ce changement d'échelle de commercialisation devraient permettre de couvrir les frais de saisie des informations sous forme numérique. La mobilité et la rentabilité de l'information électronique sont plus élevées que celles d'un objet physique (le livre, la revue) qui circulerait et se vendrait à travers le monde. La hauteur des investissements nécessaires ne peut que réduire le nombre des éditeurs au profit de quelques grandes entreprises contrôlant le marché. Résumons la situation. La stratégie sur laquelle se fonde ce rêve des éditeurs repose sur un développement de l'entreprise aux dépens de ses rivales ; les économies d'échelles ainsi réalisées doivent permettre de financer la saisie informatique des informations. Mais les universités voient d'un mauvais il ces ambitions, puisqu'elles seraient alors amenées à payer deux fois l'activité scientifique des chercheurs : il faudrait, d'une part, acquérir, à travers leurs bibliothèques, les droits d'accès aux informations publiées électroniquement, et d'autre part, assumer le coût direct de la recherche dont le résultat donne lieu à la publication. Autant dire qu'elles songent à leur tour à devenir leur propre éditeur. L'évolution de l'édition scientifique peut aussi bien aller dans ce sens.

Le rêve des universités



Les universités sont devenues des entreprises énormes, divisées en plusieurs branches. Certaines sont spécialisées dans la recherche pure, tandis que d'autres misent sur l'enseignement, en particulier l'enseignement par correspondance. La concurrence des chercheurs pour recevoir fonds et reconnaissance académique conduit à une multiplication des livres et des revues. Ces écrits et les résultats scientifiques sont la propriété des universités, qui les publient sur l'internet. Les universités forment entre elles de gigantesques réseaux d'information. Ce mode de publication a évidemment tous les avantages pour les universités, puisqu'elles détiennent les moyens de production, les moyens d'accès, et par conséquent les droits sur les publications. Mais l'obstacle vient de l'incapacité des universités à faire jeu commun. C'est, au contraire, la rivalité qui continue de prévaloir pour attirer financements et étudiants.

Le rêve des programmateurs de logiciels



La crise financière qui frappe les bibliothèques et les archives des universités les a conduites à investir en catastrophe des milliards de dollars dans la constitution de sites sur l'internet. Les ventes des maisons d'édition ont chuté, et elles ont à leur tour investi en catastrophe des milliards de dollars dans la création d'énormes bases de données. Une grande entreprise de création de logiciels voit dans cette crise l'occasion d'introduire ses produits au cur même de l'enseignement supérieur et d'y intégrer les besoins des universités, des chercheurs, des bibliothèques et des lecteurs. Les résultats et les publications des chercheurs sous contrat avec cette entreprise lui appartiennent d'office. On assiste ainsi à une explosion de publications sur les technologies de l'information.

Conclusion



Aucune de ces projections n'est complètement imaginaire. Ces nouveaux modèles de développements commencent effectivement à se mettre en place, comme le regroupement sauvage des maisons d'édition scientifique, l'émergence d'universités entièrement privées qui vendent de l'enseignement par correspondance, et la multiplication des centres de recherche à buts commerciaux comme le Xerox Park en Californie. Mon propos est de démontrer que l'écriture de la science est peut-être un problème beaucoup moins abstrait qu'on pourrait le penser. Les relations entre l'écrit et la science sont en train de subir une mutation radicale, non seulement parce la science entre dans notre vie quotidienne, mais surtout parce que la crise des universités et des bibliothèques est bien réelle, prête à se déclarer. La privatisation presque totale de la science va définitivement en changer les contours. Il faut que l'Europe soit consciente de ces dangers car ils la concernent également au premier chef.

Traduit de l'anglais par Julie Brumberg-Chaumont




[Up]