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ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



╔crire la science. Vices et vertus

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Philip Campbell

Les défis de la médiation



" La société peut-elle suivre la science ? " Que cette question ait fourni le titre d'un récent colloque londonien souligne l'importance grandissante de la médiation et les exigences pesant sur ses producteurs. " Comment sensibiliser le public ? ". Il n'y a pas désintérêt du public à l'égard de la science, mais un grand manque de compréhension, auquel il est difficile de remédier à court terme. Il faut donc, au vu de l'impact grandissant des sciences, que le médiateur vise un objectif intermédiaire : développer la prise de conscience des aspects scientifiques (avec leurs incertitudes) des problèmes majeurs auxquels la est confrontée société- dans les secteurs de la santé ou de l'agriculture, par exemple. " Comment impliquer le public ? " Le référendum suisse sur l'interdiction des organismes génétiquement modifiés a donné un exemple poussé à l'extrême de participation directe de la population. Il en est d'autres plus subtils : dans tout le pays, la consultation gouvernementale anglaise sur les biosciences étudia leurs enjeux et leur contrôle en six ateliers de deux jours, suivis par des entretiens avec mille particuliers. Cet original exercice de médiation, dirigé par une organisation indépendante, a montré que les gens ordinaires sont disposés à étudier sérieusement les enjeux de la science et le contrôle de la technologie.

La médiation demande la réciprocité ; les scientifiques aussi peuvent apprendre - non seulement à communiquer, mais aussi à comprendre les sentiments de la population : certaines réactions hostiles s'atténueront par accoutumance et par la mesure de la faiblesse des risques, d'autres ne se dissiperont pas. Le défi de la rapidité : une soudaine découverte exerce une pression considérable sur les médias de masse quotidiens, qui n'en influenceront pas moins la population

Les médiateurs



La production et le commerce des écrits de science (j'entends par là les articles qui informent les non-spécialistes des réalisations scientifiques) sont à la base d'une industrie très puissante (revues, magazines, journaux, programmes de télévision et de radio, livres), mais l'implication de la communauté scientifique, sauf exceptions émérites, y est faible. La plupart des revues scientifiques ne sont pas lues des journalistes, pas plus qu'elles ne publient de communiqués de presse. Science et Nature constituent à ce titre une exception notable. Quelques sociétés savantes, universités et institutions publient des communiqués de presse. Cette forme de médiation tend à être rare en dehors des ╔tats-Unis. L'internet est une ressource d'informations douteuses sous-employée par ceux qui pourraient fournir des informations valides - comme les sociétés savantes ou les centres de recherche gouvernementaux, par exemple. Il y a plusieurs seuils techniques à franchir avant que les médias imprimés soient détrônés : la rapidité de téléchargement des pages-web, la sécurité commerciale, la portabilité. Il faudra peut-être environ dix ans pour que cette technologie arrive à maturité. La croissance de l'internet est très rapide dans les pays en voie de développement, c'est de bon augure pour l'accès à la médiation sur les questions scientifiques qui les touchent. Nature a un impact dans les médias grâce à sa production de communiqués de presse et de matériaux directement écrits pour certains médias (et pas seulement par ses propres articles). Ses articles les plus intéressants pour les non-spécialistes bénéficient d'une vaste couverture médiatique mondiale, ce qui reflète une forte fascination (parfois teintée d'incompréhension) du public pour les sciences. Les médias de masse sont soumis à des impératifs de coût, tout particulièrement la télévision, dont je n'espère guère voir s'améliorer l'intérêt pour la science, mais aussi les journaux. Le rôle de services tels que ceux de Nature prendra donc de l'importance, mais je crains que les journalistes aient de moins en moins de temps pour vérifier et étudier en détail les informations fournies.

J'aimerais rendre hommage aux livres : ceux qui plongent dans la réalité ardue et compétitive de la vie scientifique (Lucy, Nobel Dream), ceux qui rendent vivante la complexité (The Blind Watchmaker), ceux qui explorent les développement technologiques (The Wiring of America), les romans qui reflètent les nouvelle possibilités qu'offre la science face aux infortunes humaines (Mendel's Dwarf). Le théâtre peut avoir sa place : voir le succès de Copenhagen, pièce qui se penche sur les relations entre scientifiques pendant le développement des armes nucléaires dans l'Allemagne en guerre, ou celui de l'"Y-théâtre", un théâtre ambulant qui se penche sur des questions telles que les xénotransplantations ou la génétique.

Péchés d'omission



Ce sont ceux du système dont la médiation est un élément, pas forcément ceux des médiateurs eux-mêmes. Nous en avons déjà évoqué deux : l'indifférence aux sentiments de la population, et la superficialité de la couverture immédiate. Omission de sciences. Le domaine biomédical, les neurosciences et l'astronomie ont la part belle de la couverture pour le grand public. Les bases de la physique, la chimie et les sciences de la terre sont sous-représentées. Il faudrait des rédacteurs spécialisés, qui puissent charmer plutôt qu'exciter le public, et des directeurs de publication bienveillants Omission des réalités de la technologie. Il y a relativement peu de livres sur la difficulté que rencontre un entrepreneur dont l'affaire dépend de la technologie. Le sujet n'est tout simplement pas couvert par les médias. └ cela, plusieurs obstacles : le préjugé selon lequel le monde des affaires n'est pas intéressant, la réticence des entreprises à dévoiler leur fonctionnement ; la division structurelle chez les éditeurs et dans les médias de masse entre le domaine scientifique et celui des affaires. Je pense que ce sont de faux obstacles, et qu'il ne manque pas d'intéressantes histoires à raconter, concernant les technologies qui transforment notre quotidien, et qui ont acquis plus récemment, pour celles qui touchent à la biologie, une dimension éthique et politique. Omissions de faits - l'industrie. Il y a un revers à la médaille industrielle : les entreprises se doivent de faire bonne impression sur leurs investisseurs. Les écrits économico-scientifiques sont donc tenus d'adopter un regard critique. Omissions de prévision. Les scientifiques sont le plus souvent réticents à envisager l'avenir. Certains développements sont pourtant prévisible et devraient être anticipés : le clonage, le traitement et l'amélioration du patrimoine génétique humain, la modification dirigée du comportement, l'allongement de l'espérance de vie en sont de bons exemples. Les organismes nationaux de consultation éthique sont sous-financés, et la plupart des pays ne disposent même pas d'un espace de discussion public pour ces questions.

Ambitions vertueuses



L'internet permet de mener à bien deux objectifs : l'accès direct aux responsables, la pluralité des points de vue et des sources d'information. La qualité des informations doit et va sûrement s'améliorer. Les gouvernements et/ou les médias peuvent et doivent organiser des espaces de discussion impliquant plus directement les scientifiques et les autres acteurs dans un débat informatif public.


Traduit de l'anglais par Jeanne Chèrequefosse



1. Ce texte est un résumé détaillé de l'intervention de Philip Campbell





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