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ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



Jeux et enjeux de l'écriture scientifique


Des stylistes aux fabricants de textes



Philippe Blanchard


Il sera question, ici, des différents rapports entretenus avec les pratiques de l'écriture scientifique par un physicien théoricien chargé de l'organisation de la recherche dans une université allemande (vice-recteur de l'université de Bielefeld). Le point de vue du chercheur sera plutôt celui du producteur de textes, tandis que celui de l'administrateur reflétera surtout le consommateur-lecteur. De plus, francophone, écrivant pour l'essentiel en anglais et enseignant le plus souvent en allemand, je me permettrai quelques remarques sur le principe de relativité linguistique.

Dans son Dictionnaire des idées reçues, Flaubert affirme: "Une belle écriture mène à tout. Indéchiffrable: signe de science." Il faut bien reconnaître que la science, de par sa nature même, apparaît de prime abord comme inintellégible, en particulier aux non-spécialistes. On est donc loin du "gai savoir" que nous propose Nietzsche comme un idéal. Cela vaut au niveau des inventions comme à celui des médiations, deux thèmes de notre rencontre.
Pour m'y préparer, j'ai passé en revue les différentes expériences que j'ai eu l'occasion de faire en exactement un tiers de siècle dans ces domaines. Je les ai effectuées pour l'essentiel en tant que physicien théoricien, mais aussi, depuis bientôt quatre ans, comme responsable de la gestion et de l'organisation de la recherche d'une université qui y consacre bon an mal an cinquante millions de marks de son budget. La seconde de ces activités me soumet à un certain "harcèlement textuel", car tous les projets de recherche, demandes de crédits ou de postes, rapports d'activités - et cela, des plus modestes aux plus importants - passent entre mes mains. Je suis donc chaque jour confronté à la question de savoir jusqu'à quel point un texte scientifique est, peut, ou doit être intelligible.
Il me faut aussi parfois interpréter les silences plus ou moins prolongés de certains chercheurs ou instituts. L'absence de publications n'est pas toujours le vide; cela peut aussi être une autre manière de s'exprimer ou de refuser de dire.

Apprendre à lire



Il n'empêche que l'un des principes fondamentaux de la science exige que tout résultat nouveau d'importance soit publié, afin qu'on puisse le vérifier, le reproduire, le discuter, le critiquer, ou même parfois le réduire en miettes. Cette nécessité d'écriture est, et a toujours été, ressentie par certains comme une pénible corvée. Darwin, par exemple, était persuadé que la vie d'un naturaliste aurait été beaucoup plus heureuse s'il n'avait eu qu'à observer étant à jamais dispensé de l'obligation de publier. Il a d'ailleurs différé pendant près de vingt la sortie, en 1859, de son opus Sur l'Origine des Espèces.
La science se parle et s'écrit. L'écriture permet de fixer la pensée, même si Socrate lui reprochait de la figer. L'écrit permet de convaincre en faisant appel à la raison. La parole, quant à elle, permet de persuader en suscitant des sentiments, des émotions, et l'on discute beaucoup, et de manière souvent passionnée, dans les instituts de physique théorique. Cela étant dit, ici comme ailleurs, la meilleure façon d'établir un bilan, de tourner une page, c'est de l'écrire. Une idée brillante ne sera reconnue telle que si l'on est capable de la faire connaître à la communauté scientifique et cela de manière appropriée.
Mais pour la faire comprendre et apprécier, il faut d'abord apprendre à lire la science, pour être ensuite capable de l'écrire. Dans la majorité des cas, les "bons" auteurs scientifiques sont de bons connaisseurs et des interprétes avisés de la littérature concernant leur domaine. C'est en apprenant à lire qu'ils ont fait connaissance avec les conventions ainsi que les standards de leur discipline, et appris à trouver le ton juste. A travers ces lectures, on découvre le style prépondérant du domaine. Le néophyte est souvent tenté de l'imiter, d'une part, car il impressionne, et d'autre part, permet de bluffer. Le risque serait grand de suivre ce travers si heureusement des maîtres compétents n'étaient pas là pour aider à trouver le bon style, celui qui permet d'exprimer sa pensée de la façon la plus adéquate et la plus exacte.
L'apprentissage passe donc par la lecture des bonnes sources, des auteurs importants. On lit pour comprendre et évaluer ce qui a déjà été fait sur un sujet donné et pour discerner et définir ce que l'on pourrait encore éventuellement faire et soi-même écrire. Ce travail de déchiffrage peut être relativement passif, s'il se résume à recopier plus ou moins les résultats obtenus. Il peut être beaucoup plus fructueux et se proposer, par exemple, de généraliser un résultat obtenu ou d'établir un lien avec d'autres travaux ou théories.
La réception active et créatrice de la littérature est souvent une condition nécessaire à la genèse de nouvelles découvertes. Umberto Eco, dans Lector in Fabula, (1) fait la différence entre le lecteur modèle, que le texte et l'auteur anticipent comme collaborateur et qu'ils essaient de susciter, et le lecteur empirique, qui peut lire de mille et une façons et utiliser le même texte comme humus de ses propres intérêts. Je crois qu'il faut interpoler dans les deux modèles. On apprend ainsi à écrire ce que l'on ne comprend pas encore, pour comprendre ce que l'on va pouvoir écrire.
Ce que je viens de décrire reflète grosso modo l'expérience que j'ai faite, au début des années soixante, au "Seminar für theoretische Physik der E.T.H." à Zurich. Les maîtres avaient pour nom Markus Fierz et Res Jost. Ils étaient, chacun dans leur genre, des spécialistes extrêmement compétents, en mesure de décider si un résultat, une méthode, étaient ou non pertinents. Pierre Bourdieu dirait qu'ils avaient dans leur champ le sens du jeu et l'art d'anticiper les tendances. Ils appartenaient à une génération pour laquelle la physique était encore beaucoup plus une passion qu'un métier. Autrement dit, l'apprenti-physicien apprenait ce que sont la science et la recherche en observant comment on travaille dans un laboratoire, comment on discute au cours d'un séminaire.

Apprendre à écrire



Dans les sciences humaines et sociales, il en est toujours allé autrement. On découvre vraîment ce qu'est la science au moment où il faut pour la première fois l'écrire. ƒcrire est le processus scientifique par excellence, et non pas l'aboutissement d'un apprentissage dont la plus grande partie s'est effectuée dans un laboratoire. Bien écrire n'est pas une valeur en soi. Cela va même parfois jusqu'à éveiller des soupçons. Style élégant et écriture scientifique apparaissent aux yeux de certains comme incompatibles. Si la science doit être objective, si elle interdit de dire "je", alors ils en tirent la conclusion hâtive, qu'avoir son propre style, c'est faire preuve de subjectivité, peut-être même commettre un péché contre la science. Pour faciliter cet apprentissage de la communication et pour aider nos étudiants à rédiger leurs travaux de fin d'études (magistère, diplôme, thèse...), nous avons créé à Bielefeld, en 1993, un laboratoire d'initiation à l'écrit scientifique, le "Schreiblabor". Le but en est, d'une part de mieux comprendre les processus d'apprentissage et, d'autre part, de convevoir des processus d'écriture adaptés aux différentes disciplines.
Depuis mes études à Zurich, les choses et la science ont changé. D'abord, le nombre de chercheurs et en même temps, celui des publications a crû de manière quasi exponentielle, le contraire du vrai n'étant plus tellement le faux que souvent l'insignifiant. Paradoxalement, on publie de plus en plus, alors qu'on lit de moins en moins. Cette explosion s'est accompagnée d'une spécialisation de plus en plus pointue. On compte aujourd'hui environ quatre mille disciplines et sous-disciplines scientifiques. Eco, encore lui, mentionne l'existence de la "tétrapilectomie", qui n'est rien d'autre, paraît-il, que la science de couper les cheveux en quatre. Cette hyper-spécialisation encourage une sorte de myopie et a conduit à la prise en compte de critères empruntés à des domaines où la loi des grands nombres fait la pluie et le beau temps. Il existe un palmarès des articles les plus cités, qui sont souvent - mais pas toujours - les plus intéressants. L'opinion du plus grand nombre a malheureusement parfois plus de poids que le jugement rationnel et responsable du savant compétent. Si un grand nombre de citations porte à penser qu'un travail est probablement intéressant, influent ou utile pour la communauté scientifique, la réciproque n'est pas vraie. Il y a parfois aussi de bonnes raisons qu'un excellent article ne soit que très peu cité. Une récente étude statistique nous apprend que le physicien le plus prolifique a cosigné mille quatre cent un articles en un peu plus de seize ans, soit quatre vingt-cinq articles par an, chacun d'eux ayant été cité en moyenne six fois. Elle révèle aussi, à l'autre bout de l'échelle, qu'un de ses collègues n'a produit, lui, pendant cette même période que trois articles, lui ayant valu, en revanche, quatre mille trois cent une citations!

Cette remarque ou cette mise en garde vaut aussi pour le domaine des mathématiques et de la physique, que je parcours depuis plus de trente ans et qui m'inspire certaines réflexions s'inscrivant, je le crois, dans les thèmes de cette rencontre. La physique mathématique a pour objectif la compréhension en profondeur des phénomènes et, pour y parvenir, elle utilise les mêmes méthodes qu'en mathématiques. Il s'agit de comprendre qualitativement un problème, et non d'obtenir un résultat quantitatif. Ses outils en sont les théorèmes et les démonstrations. On a besoin d'eux pour clarifier, avec la précision des mathématiques, la signification et la portée des concepts sur lesquels reposent les théories physiques. La physique mathématique, telle que je l'ai apprise, avait trois propriétés caractéristiques:
- fournir le vocabulaire et les concepts de base de la physique,
- se développer à un rythme relativement lent,
- enfin être relativement insensible aux effets de mode que l'on observe trop souvent en physique théorique.
Les bons articles étaient pour la plupart courts, condensés, mais clairs. Tout ce qui était nécessaire était dit, mais pas plus. En quelque sorte, et je pense en particulier à ceux de Jost, ils témoignaient d'une élégance classique. Ils portaient le sceau d'une école locale caractérisée par son style. A Zurich, la marque de Pauli était encore très vivace Aujourd'hui, la physique mathématique est devenue beaucoup plus internationale, rejoignant sur ce point la physique théorique. Les mathématiques ont moins changé. Il y a encore des écoles marquées par l'empreinte des grands maîtres qui les dirigent et ce particularisme se retrouve dans les articles qu'elles produisent, aussi bien ceux écrits par les mathématiciens amoureux des détails subtils, que ceux consacrés aux problèmes généraux. Mais les frontières entre physique mathématique et physique théorique se sont estompées, comme se comble le fossé entre physique et mathématique.
La physique théorique a longtemps été considérée comme la science de référence. Le langage "physicaliste" devait faire du langage de la physique celui de la science - et du langage de la science le langage tout court. Dans les sciences de la nature, on retrouve très souvent cette filiation à travers les quatre temps du schéma IMRD (introduction, méthodes, résultats, discussions), qui constitue le modèle par excellence de toute publication scientifique.
Les mathématiques sont une sorte de Commonwealth constitué de provinces dont le caractère, le style, les objectifs et l'influence sont très différents. Les critères esthétiques et les particularismes locaux y ont plus de place qu'ailleurs. En comparaison, la physique théorique est plus monolithique. Pour elle, un problème vraîment important est le plus souvent l'expression d'une contradiction qui doit être comprise et résolue. En physique théorique, le danger existe que les centres d'intérêt d'un domaine de recherche s'éloignent de plus en plus des préoccupations qui leur ont donné le jour. Cette évolution est perceptible à travers les publications. Au début, leur style est classique. Von Neumann remarquait déjà que quand il avait tendance à devenir baroque, ou même haut-baroque, il y avait des raisons de s'inquiéter.
L'hyper-spécialisation et les effets de masse ont tendance à gommer les différences entre les manières d'écrire, que ce soit entre les disciplines ou, à l'intérieur d'une même discipline, entre les différents domaines.

Ecrire à plusieurs



En mathématiques, les façons de faire de la recherche et donc de publier ont changé. Dans un article publié en 1993 par le BAMS, Arthur Jaffe et Frank Quinn, (2) en plaidant pour l'introduction de la notion de "mathématiques théoriques", suggèrent de remplacer le traditionnel schéma DTP (démonstration, théorème, preuve) par un schéma DSTP faisant explicitement place aux spéculations dans la pratique mathématicienne. En 1990, une médaille Fields a été attribuée à Ed Witten, et ce, malgré le caractère parfois cavalier ou incomplet de ses démonstrations.
La mise en place de gros programmes de recherche (SFB, MPI, ATP,...), rendant possible une beaucoup plus grande mobilité des chercheurs, et l'augmentation du nombre de conférences nationales et internationales exigent en retour la production et la publication de résultats. Ceci a pour effet que les collaborations se font de plus en plus fréquentes. La qualité des publications peut s'en ressentir: elles sont parfois bâclées, manquent souvent d'unité, car réalisées à partir de morceaux plus ou moins bien reliés les uns aux autres. De moins en moins de mathématiciens et de physiciens-mathématiciens résistent à cet emballement du système et laissent un article quasi terminé reposer pendant quelques mois avant de le reprendre et de l'améliorer.
La science, y compris les mathématiques, est devenue un système global dont la structure s'organise en réseaux. En dix ans, de 1980 à 1990, le nombre de publications dont les co-auteurs sont répartis entre différents pays a doublé, passant de dix à vingt pour cent. Leur impact a été étudié scientifiquement: il semble qu'elles garantissent à leurs auteurs un avantage de réputation et de visibilité, qu'elles soient plus citées car mieux intégrées dans les différents réseaux scientifiques (3).
On y retrouve une conception de la science chère à mon collègue, le sociologue Niklas Luhmann (4). Pour lui, la science est un sous-système de notre société moderne, dont les publications ne sont rien d'autre que les actes élémentaires garantissant son auto-reproduction. L'impact de chacun d'eux dépend de la qualité de la publication, de son originalité et de sa portée. Cet impact se mesure en estimant les corrélations entre le nombre de publications et l'influence qu'elles ont eues. On enregistre, par exemple, le nombre de fois où un travail a été cité dans les deux ans qui ont suivi sa publication. Un calcul global a été fait récemment pour les sciences de la nature. En Europe, la Suisse et la Norvège mènent la danse, avec un facteur d'impact de un et demi; quant à la France, elle doit se contenter de zéro virgule quatre-vingt-quinze - ce qui la place un peu derrière la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Les résultats de ces palmarés du SCI laissent souvent rêveur, mais les enjeux ne sont pas négligeables, que ce soit au niveau individuel, car ils ont une influence parfois décisive sur les carrières et les promotions des scientifiques, ou au niveau collectif dans les pays où le financement des projets de recherche et des universités dépend de résultats quantifiés reposant en partie sur ce type d'évaluation.

Jean-Marc Lévy-Leblond a écrit que "la langue tire la science". Il a raison et parfois elle ne le fait pas sans peine. Comme dans "Le coche et la mouche", le chemin peut être "montant, sablonneux, malaisé, et de tous les côtés au soleil exposé". Il y a de multiples exemples de problèmes difficiles à formuler et à rendre intelligibles. A contrario, on observe souvent que pour les faire passer pour savantes, des choses simples sont décrites dans un jargon pseudo-scientifique qui les rend quasiment incompréhensibles. L'art de manier les tautologies, le recours à une terminologie galimatieuse sont supposés être les garants et les prétendues preuves de la rigueur scientifique. Certains travaux sont écrits de manière emphatique. Si l'on s'efforce de les décrypter et de les reformuler dans un langage compréhensible, on s'aperçoit trop souvent qu'il n'en reste pas grand chose et que le roi est quasiment nu.
De langue maternelle française, j'ai fait à Zurich l'expérience du bilinguisme. C'est une sorte de schizophrénie plus ou moins bien maîtrisée. On n'est pas le même en français et en allemand, on ne dit pas les mêmes choses, on ne pense pas et on n'écrit pas dans les deux langues de la même manière, avec des mots pour ainsi dire interchangeables. La mise en correspondance des termes est parfois difficile: aujourd'hui encore, je ne sais toujours pas comment vraîment bien traduire des mots tels intellectuel ou Bildungsbürgertum.

L'autre rive



Chaque langue voit le monde à sa façon; c'est le même monde, mais vu sous des angles différents. Il y a des choses qu'on ne peut bien exprimer que dans une langue. Ce n'est pas le fait d'une double sincérité, mais simplement une question d'optique. Les traductions littérales peuvent conduire à des désastres. Traduire, ce n'est rien d'autre que rechercher des équivalences. Heidegger exprimait cet effort en affirmant que "übersetzen ist über-setzen". Pour lui, traduire, c'est donc faire passer sur l'autre rive.
Pour les uns, comme Pearle, la communication est la fonction essentielle du langage, et cette fonction en détermine la structure. Pour les autres, comme Chomsky, le langage est fondamentalement et essentiellement le système d'expression de la pensée. Décrire le monde et la réalité, essayer de les comprendre, tels sont les objectifs de l'activité scientifique. Chacun perçoit cette réalité à travers le filtre de ses préjugés. Chacun d'entre nous s'y emploie dans sa ou ses langues, et il n'est donc pas étonnant de constater que dans les sciences humaines et sociales, on voit coexister plusieurs styles qui différencient, selon qu'ils se rattachent aux cultures allemande, anglo-américaine ou française, chacun d'eux exerçant bien entendu son influence sur un territoire beaucoup plus étendu que le pays dont ils tirent leur nom. Je vais essayer de les caractériser, sachant bien que ma classification ne doit pas être prise trop au sérieux et que chaque règle a, bien sûr, ses exceptions.
Pour décrire la réalité, on a besoin de données empiriques à partir desquelles on va pouvoir élaborer des théories.
Les Anglo-Américains accordent plus d'importance et d'intérêt à l'étude des sources et des résultats empiriques que les Français et les Allemands. Pour nous, continentaux, ce qui prime avant tout, c'est l'élaboration de théories. Débats et discussions se déroulent de manière plus apaisée dans le système anglo-américain. En effet, l'étude de données empiriques se donne pour objet de dégager des compromis, alors que les théories engendrent le plus souvent des chapelles, voire des clans. De plus, en cas de désaccord entre la théorie et la praxis, les Gallo-Germains seront portés à choisir la théorie. C'est ce que Hegel n'a pas hésité une seconde à faire, après avoir démontré dans son travail d'habilitation qu'il ne pouvait pas y avoir plus de six planètes alors qu'une septième, Uranus, malencontreusement pour lui, avait été, découverte par Herschel en 1781. Ce qui l'amena à conclure non sans aplomb: "Desto schlimmer für die Tatsachen", ce qui peut se traduire par: "Tant pis pour les faits!"
Le schéma allemand est déductif, à partir d'un petit nombre de prémisses et d'hypothèses, et en utilisant des règles qui ressemblent beaucoup à celles de la logique formelle, on bâtit la théorie la plus générale et la plus abstraite possible. Le résultat fait penser à une pyramide. Plus sa pente en est raide, plus la théorie peut être considérée comme ardue. Ce type de construction n'est pas sans danger. Si vient à céder l'un des maillons de la chaîne d'implications qui la soutient, la pyramide peut menacer tout d'un coup de s'effondrer.
La stratégie française est, elle aussi à sa façon, déductive, mais ce sont plus les mots que des implications logiques qui jouent ici le rôle essentiel. Les mots possèdent le pouvoir de convaincre et de séduire. On peut et doit donc jouer avec les mots, inverser une phrase, partir de la pauvreté philosophique pour arriver à la philosophie de la pauvreté... Dans Surveiller et punir, Michel Foucault nous parle de "l'âme devenue la prison du corps".
En forçant un peu le trait, on peut dire que le style allemand donne la primauté à la rigueur, quitte à lui sacrifier l'élégance. Il fait peu de place aux plaisanteries; on les évite, car elles pourraient conduire certains à conclure que l'on ne croit pas à ce que l'on dit; le style français a, lui, pour objectif principal, la recherche d'une certaine élégance, et cela parfois au détriment de la rigueur comprise au sens allemand. Mais, Allemand et Français, tous deux adeptes de la théorie, se retrouvent en ceci qu'ils ne s'adressent dans leurs écrits qu'à leurs étudiants les plus brillants, à leurs collègues et, pour certains, au bout du compte, qu'à eux-mêmes.
Les constructions théoriques anglo-américaines reposent sur une base empirique solide. On pourrait les comparer à toute une collection de petites Tours de Londres; elles résistent beaucoup mieux aux tremblements de terre de la critique que les monumentales et raides pyramides allemandes. Cette relative stabilité structurelle vaut aussi pour les constructions françaises, car il est plus facile de remplacer un mot par un autre que de réparer une chaîne d'implications logiques mise à mal par la critique.
Le mot discipline nous rappelle que chaque scientifique est, de par sa formation, "discipliné" en physique, en sociologie ou en linguistique. Il y a, entre les sciences exactes et les humanités, une autre différence fondamentale. Recourant à une métaphore guerrière, je dirais que chaque physicien sait peu ou prou par où passe aujourd'hui le front de la recherche. Le no man's land est relativement identifiable et identifié. Pour les humanités, ce fameux front est potentiellement partout, et le danger d'être pris à revers constant et non négligeable. Ce front tous azimuts dans un monde dont la complexité ne fait qu'augmenter ne rend pas la vie du sociologue facile.

Ecrire l'histoire



Avant de conclure, je voudrais maintenant dire un mot de l'histoire. L'histoire, traditionnellement, a toujours eu une coloration littéraire, et ce n'est qu'à partir du XIXe siècle que cet élément a été considéré comme secondaire. Cela étant dit, la lecture d'un livre d'histoire dont l'auteur manque de talent littéraire reste assez indigeste. Dans un ouvrage publié il y a dix ans, un autre de mes collègues, Reinhart Koselleck, distingue trois types d'activités pour l'historien: il les résume dans la jolie formule Aufschreiben, Fortschreiben, Umschreiben (5). Ces trois verbes correspondent, dans l'acte d'écrire, à l'histoire qui enregistre, à celle qui développe et enfin, à celle qui ré-écrit. La formule proposée par Koselleck, à savoir enregistrer, développer, pour enfin ré-écrire, décrit trois étapes du travail d'écriture scientifique, que l'on retrouve, mutatis mutandis, dans de nombreuses disciplines. De plus, il constate que l'histoire à court terme est écrite par les vainqueurs, tandis que celle à long terme porte la marque des vaincus, contraints qu'ils sont par leur défaite à élaborer des explications axées sur la longue durée. Taine et son Traité sur les origines de la France contemporaine, publié en 1893, et les écrits de Marx publiés après la Révolution de 1848 sont des illustrations de cette remarque.

Que nous réserve l'avenir? Doit-on, avec Paul Valéry, partager la crainte que "l'avenir, comme le reste, ne soit plus ce qu'il était"? Le temps des grands textes scientifiques est-il maintenant révolu? Je ne le crois pas. Je pense qu'il faudra néanmoins réintroduire des mécanismes de contrôle; je trouve aussi qu'il est nécessaire que les scientifiques consacrent moins de temps au peaufinage de la rédaction de leurs demandes de crédits et de leurs rapports d'activité. Ils y investissent souvent une trop grande partie de leurs talents d'optimisation d'un texte. Il faut que la connaissance authentique ait plus de poids que l'opinion, que l'on se souvienne que presque toutes les grandes épopées de la science ont aussi été des victoires contre le principe de l'audimat.
Ce qui se conçoit bien ne s'énonce clairement que si une formulation limpide et concise est à son tour la condition d'une conception adéquate.
Parler, écrire sont de l'ordre du jeu, et nous ressentons le besoin qu'il y a à lire entre les lignes. Cela vaut aussi pour la science, cette éternelle adolescente. Le 25 avril 1953, Nature (6) a publié les résultats de Watson et Crick sur la structure de l'Adn. Ce travail de moins d'une page leur a valu le prix Nobel. René Char a écrit qu'un "poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves: seules les traces font rêver". Un grand chercheur, un découvreur, sera toujours quelqu'un qui aura su tout à la fois fournir des preuves et laisser des traces.


Légende de l'illustration
Paul Klee, Angelus Novus, aquarelle, 1919.


1. . Umberto Eco, Lector in fabula, Grasset, Paris, 1985.
2. . A. Jaffe & F. Quinn, "Theoretical Mathematics. Toward a Theoretical Synthesis of Mathematics and Theoretical Physics", Bull. Amer. Math. Soc. (N.S.) 29, 1993, pp. 1-13.
3. . M. Lecler, J. Gagné, "International Scientific Cooperation: The Continentalization of Science", Scientometrics 31, 1994, pp. 261-292.
4. . N. Luhmann, Die Wissenschaft der Gesellschaft, Suhrkamp, Frankfurt a/Main, 1990.
5. . R. Koselleck, L'expérience de l'histoire, Gallimard/Seuil (Hautes études), Paris, 1997.
6. . J. Watson & F. Crick, "A Structure for Deoxyribose Nucleic Acid", Nature 171, 1953, pp. 737-738.





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