[Alliage] [Up] [Help] [Science Tribune]

ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



Le marché du livre scientifique



Alain Benech

Je vais vous parler de ce que je connais et de ce que je pratique : la distribution du livre scientifique. En France, la distribution de détail est effectuée par les libraires et, comme dans la plupart des pays européens, dans le cadre de mesures, soit législatives soit contractuelles, destinées à protéger ce marché. Le régime français, dit de la loi Lang, a institué un prix unique pour le livre quel que soit le canal de distribution. Cela permet une péréquation entre les livres qui se vendent en grande quantité, et ceux dont les ventes sont moins importantes en raison du caractère très spécifique du sujet. C'est le profit réalisé sur le Monde de Sophie, qui soutient la vente du Tractatus de Wittgenstein. Inutile de s'étendre sur l'intérêt d'une telle législation pour la vente des ouvrages scientifiques. Cela permet aux libraires de conserver dans leurs fonds des livres à rotation lente, et de proposer à leurs clients un choix important d'ouvrages, garantissant ainsi la pluralité de l'offre. Cela est totalement contradictoire avec les règles de la distribution moderne, qui conseillent la rotation rapide des produits et l'élimination de ceux ne tournant pas assez vite, afin de dégager le maximum de résultats. C'est l'un des aspects de la poursuite du profit à court terme, qui handicape le développement des entreprises. Ce n'est pas ainsi qu'ont procédé les éditeurs qui ont constitué des fonds éditoriaux permettant encore d'exister.

L'Allemagne utilise la même protection, et il est intéressant de noter que le système anglais du Net Book Agreement vient d'être supprimé par les éditions qu'ont rachetées les Américains, qui ont décidé d'appliquer en Europe leur système, particulièrement néfaste sur le plan culturel et économique :
- augmentation des à-valoirs pour les auteurs à succès dont l'exploitation n'est plus rentable.
- disparition des librairies indépendantes et accroissement du pouvoir des chaînes de librairie, qui dictent leurs conditions non seulement commerciales mais éditoriales.
- disparition de l'édition universitaire, qui a été pratiquement reprise par les universités.

Le premier objectif des défenseurs du livre scientifique est donc la promotion et la défense de la loi sur le prix unique. Le marché du livre scientifique en France se divise en deux catégories : livre scolaire et livre universitaire.
Le marché du livre scolaire est en France très particulier. Tout d'abord, son contenu est totalement défini par l'éducation nationale, selon le jeu des programmes. Ce sont pratiquement des livres à la commande. Ensuite, jusqu'au lycée, ces livres sont achetés par les établissements scolaires, dans le cadre de marchés publics, où les prix sont libres.
Le marché du livre universitaire se présente de façon très différente, et se divise en deux catégories. La première concerne les livres universitaires proprement dits, manuels et ouvrages de recherche, achetés souvent par des gens qui ne les lisent pas ou peu, les bibliothécaires. Les lecteurs, c'est-à-dire les utilisateurs, ce sont les étudiants, professeurs et chercheurs, fréquentant les bibliothèques et qui sont d'ailleurs les prescripteurs des achats. Il s'agit d'un marché restreint facilement appréhendable par les libraires, dont l'activité principale sera de fournir les informations, puis les ouvrages là où il le faut, quand il le faut.
La deuxième catégorie concerne les ouvrages de vulgarisation, et ce marché appelle plusieurs remarques. D'abord, que la clientèle de ce marché est double : scientifiques et grand public. La première de ces clientèles est constituée de scientifiques désireux de connaître ou d'approfondir des domaines qui ne sont pas les leurs. C'est une clientèle exigeante, réclamant pour ces ouvrages des qualités de structure et de pertinence. └ ce propos, je ferai remarquer que, d'une manière générale, les livres de vulgarisation ne sont que rarement appréciés par les spécialistes de la discipline. Car, comme nous l'a dit Ivar Ekeland, " plus un livre est simple à comprendre et moins il est exact ".
Le grand public obéit à des critères de choix différents. Il recherche dans les ouvrages de vulgarisation des informations sur les sujets qui le préoccupent : sujets à la mode, écologie, génétique, ou sujets qui l'intéressent pour des raisons psychologiques, sociologiques ou métaphysiques. C'est la raison du succès actuel des essais en sciences humaines ou des livres traitant d'astrophysique ou des mathématiques des systèmes non-linéaires. Cela explique que la Brève histoire du temps de Stephen Hawking soit devenu un best seller, et que les ouvrages d'Hubert Reeves soient toujours en tête des ventes. Il faut également noter dans la motivation d'achat le problème posé par le prix du livre. Vendu vingt-deux francs, l'ouvrage de Hawking a pu être acheté à des milliers d'exemplaires. Le prix est un élément important de la commercialisation, même pour l'ouvrage scientifique. Un livre scientifique trop cher entraîne sa photocopie. De plus, souvent, l'acheteur n'a pas un besoin immédiat de l'ouvrage, et si le prix est trop élevé, il reportera son achat, et dans ce cas, la vente du livre est perdue. Trujillo, professeur de marketing chez qui tous les grands distributeurs français ont pris leurs leçons, disait : " Les pauvres aiment les prix bas, les riches les adorent. " Croyez-moi, cela s'applique aussi aux scientifiques.

Il me reste maintenant une question à poser : Comment ce marché va-t-il évoluer ? Je pense qu'il va être profondément modifié par le Net. Ce n'est ni un bien ni un mal, c'est un fait. C'est la raison pour laquelle il y a un peu moins de trois ans, j'ai décidé de créer un site moi-même, afin de m'imprégner directement de cette nouvelle culture. Ce qu'il faut savoir, c'est qu'il s'agit d'une culture que l'on possède bien seulement si l'on a pris la peine de s'y plonger tout seul, et avec même une certaine dose de passion. Il faut avoir passé des heures à se promener de pages web personnelles à des sites universitaires, en traversant au passage celui de la Bibliothèque de France ou de la National Gallery, pour aboutir à celui de la course autour du monde à la voile. Il faut avoir bien intégré ce qu'est un réseau, l'échange permanent d'informations gratuites et qui ne sont contrôlées que par l'éthique et l'intelligence de l'émetteur, avec tous les risques que cela comporte.
Les raisons qui m'ont poussé à m'intégrer au réseau sont multiples. D'abord, la curiosité, et celle-ci a été bien récompensée. J'ai découvert un monde extraordinaire et merveilleux, qui a énormément facilité mes recherches bibliographiques. Ensuite, j'avais remarqué que la quasi-totalité de mes clients étaient déjà sur le réseau et s'en servaient couramment. C'était donc un moyen de me rapprocher d'eux et de leur rendre service. Aujourd'hui, un certain nombre de clients commandent leurs livres par courriel ; je les préviens de l'arrivée des livres, ils passent alors les prendre. Ils ont commandé au moment où ils en ont eu envie, et ne se sont occupés de rien jusqu'à l'arrivée des livres. De plus, mon site est mis à jour toutes les semaines, ainsi mes clients disposent-ils d'un endroit où ils peuvent trouver une information sur le marché du livre scientifique. Enfin, c'est vers l'étranger que le service est le plus important. La plus grande partie de mes commandes vient de l'étranger, et concerne des livres universitaires en français que les universitaires ne peuvent se procurer facilement sur place. Par l'intermédiaire du Net, ils se procurent rapidement, et au prix français, des ouvrages souvent mal distribués, même en France. Cela est encore plus vrai pour les livres électroniques que le client télécharge, qu'il peut consulter pendant quelques minutes, mais qui nécessitent ensuite un code de décryptage acheté avec une carte de crédit.
Mais tout cela nécessite que l'on utilise de façon adéquate ce nouveau moyen de communication, et que l'on chasse le vieil homme, pour profiter pleinement de cet fantastique outil.
Prenons un exemple dans notre profession. Tout surfeur sur le Net sait que l'un des buts recherchés par le créateur d'un site web est d'être consulté par le maximum d'internautes et ce d'autant plus qu'il a créé un site à objectif commercial. Par conséquent, il va chercher à être présent dans le plus grand nombre de sites ayant un rapport avec son activité, en proposant, bien entendu, aux maîtres du web qui l'hébergeront de les référencer sur le sien. En ce qui me concerne, avec tous les éditeurs étrangers, la plupart vieux routiers du Net, je n'ai eu aucun problème, et tout fonctionne admirablement bien. Il est en effet évident pour tout le monde que chacun y trouve son intérêt : l'éditeur, qui voit son catalogue susceptible d'être consulté un plus grand nombre de fois, le libraire, qui permet à ses clients de consulter un catalogue parfaitement à jour. Il n'en va malheureusement pas de même avec un certain nombre d'éditeurs français : certains ne prennent même pas la peine de répondre aux courriels méconnaissant ainsi les règles les plus élémentaires de la "nétiquette". D'autres répondent qu'il n'en est pas question, et qu'il n'ont pas dépensé autant d'argent pour que cela profite aux libraires, c'est-à-dire à leur circuit de distribution. Je pense que bientôt, ces éditeurs demanderont aux libraires de leur vendre leurs catalogues.
En conclusion, on ne peut que constater l'existence de ce marché. Qui va contrôler son développement ? Les deux Bill, Clinton et Gates, comprenons les ╔tats-Unis et les multinationales ? Ou bien continuera-t-il à se développer de façon anarchique et libre, grâce à cet esprit libertaire, égalitaire et solidaire, défendu actuellement par un certain nombre d'internautes. Qui gagnera, Linux ou Windows ? Il s'agit là d'un véritable combat, que nous devons tous engager. Il faut espérer que la gratuité et le service continueront à exister pour le plus grand bénéfice des petits et des marginaux, sans lesquel le Net ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui. D'une façon plus générale, nous pouvons rester confiants dans l'avenir de ce marché. En effet, nous assistons à un développement des sciences et des techniques tel que le monde n'en a jamais connu. La formation et la recherche ne peuvent que le suivre, voire le précéder. Et tant que l'Europe cultivera sa diversité et continuera à soutenir et à financer ses universités, l'avenir du livre scientifique européen me semble bien assuré.


[Up]