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ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



Pensée probabiliste et récit policier: le cas de Poe



David Bell


Dans la critique littéraire universitaire, on admet volontiers que la naissance du récit policier est liée à la montée de la science positiviste au XIXe siècle (1). En effet, même en l'absence d'un argument plus détaillé, une simple juxtaposition de certaines dates clés suggère le bien-fondé de cette idée. Auguste Comte, père fondateur du positivisme, a publié son Cours de philosophie positiviste entre 1830 et 1842. Au moment de sa mort, en 1857, Comte avait transformé sa vision de plus en plus personnalisée du développement de la pensée humaine en une pensée quasi religieuse qu'il exposait dans des vulgarisations telles que Système de politique positive et Cathéchisme positiviste. En 1841, Edgar Poe, considéré par la plupart des historiens de la littérature comme le fondateur du genre moderne du récit policier, a publié "Double Crime dans la rue Morgue". Dès les années 1850, Baudelaire traduisait les récits de Poe et faisait connaître le nouveau genre du récit policier, ainsi que les récits fantastiques à la manière de Poe, bien entendu, à un public français de plus en plus exposé à la foi positiviste. Des récits tels que "Double crime dans la rue Morgue", "La Lettre volée" et "Le mystère de Marie Rogêt" ont manifestement trouvé un public prêt à recevoir les leçons de l'enquête policière "scientifique" (2).
Dès 1852, d'ailleurs, dans un article polémique attaquant le goût baroque de ceux qui se complaisent dans l'admiration de la culture matérialiste des sociétés du passé, Baudelaire écrit la remarque suivante: "Le temps n'est pas loin où l'on comprendra que toute littérature qui se refuse à marcher fraternellement entre la science et la philosophie est une littérature homicide et suicide." (3). Cette remarque souligne clairement l'affinité entre Baudelaire et Poe, affinité si importante pour Baudelaire que le poète français a pu considérer Poe comme l'un de ses inspirateurs les plus importants pendant les années 1850.
De façon plus générale, on voit bien, à partir de cette petite remarque, que la fascination de Baudelaire pour le travail de Poe a un rapport direct avec l'opinion de Baudelaire sur le rapport entre science et littérature, à savoir, il est impossible pour la littérature d'exister dans un vide culturel qui l'isolerait de la science et de la philosophie modernes. C'était précisément l'un des messages les plus fondamentaux de la théorie littéraire de Poe telle qu'il l'a développée au cours de sa carrière. Avant d'examiner cette intuition de Poe, partagée pleinement par Baudelaire, de manière plus soutenue, il faut ajouter une date supplémentaire importante: en 1866, Emile Gaboriau a publié L'affaire Lerouge, inspiré sans doute par la lecture des récits de Poe dans les traductions de Baudelaire. La publication des traductions de Poe par Baudelaire a démarré avec les Histoires extraordinaires, en 1856. On admet généralement que L'affaire Lerouge est le premier récit policier moderne dans la tradition française, et l'on voit bien qu'il est publié au moment d'une confluence entre le grand mouvement de la vulgarisation du positivisme et la disponibilité des ¤uvres de Poe pour le public français après 1860.
Je n'ai pas l'intention de reprendre toute la tradition critique qui lie le récit policier aux développements scientifiques au milieu du XIXe siècle. En revanche, deux éléments de cette tradition doivent être examinés avec une attention particulière.
Premièrement, on se rend vite compte qu'il est insuffisant de lier de manière abstraite et générale la montée du récit policier aux développements dans le domaine scientifique. Il serait plus utile de comprendre avec plus de précision quels aspects de la science du milieu du siècle sont les plus importants pour la formulation du récit policier tel que le conçoivent Poe, puis Gaboriau.
Deuxièmement, l'influence exercée par la science sur la littérature dans le cas du récit policier pourrait nous permettre de réfléchir avec une certaine clarté à la question plus générale du rapport entre science et littérature. Le cas du récit policier est intéressant, car l'on admet facilement que la science a une importance dans la création du genre, alors que l'influence de la pensée scientifique sur la littérature dans bien d'autres contextes n'est justement pas toujours facilement admise.
Quelle est donc la nature de cette "influence" dans une perspective plus générale? Il faut mettre ici le terme "influence" entre guillemets, car trop souvent, il est invoqué comme principe d'explication, alors que c'est justement l'influence qu'il faudrait expliquer et analyser. Par exemple, à propos du récit policier, pourrait-on dire que dans ce cas particulier, la littérature joue un rôle important dans la formulation d'une perspective sur le monde qui serait favorable au progrès d'une certaine approche scientifique? Autrement dit, est-ce que le récit policier serait plus qu'une simple "représentation" de ce qui se passe dans le domaine scientifique? Est-ce qu'elle contribue réellement à la formulation de certaines pratiques rationnelles qu'on appellera par la suite scientifiques?
Dans notre univers post-kantien, la science et la littérature sont trop souvent considérées comme des activités opposées appartenant à des régions du savoir que sépare par un partage culturel imperméable. Un argument plus précis sur le fonctionnement de la science dans le récit policier pourrait éventuellement devenir plus exemplaire et nous permettre de mieux cerner la question du rapport entre science et littérature, de ne plus les considérer comme des domaines mutuellement exclusifs. "Peut-on imaginer que la littérature soit réserve de science et non son exclusion?" comme a si bien posé la question Michel Serres (4). C'est donc à cet ensemble de problèmes que sont consacrés les propos qui suivent, et qui vont porter sur le texte de Poe intitulé "Le Mystère de Marie Rogêt".
"Le mystère de Marie Rogêt" est le moins connu des trois récits publiés par Poe qui ont pour personnage principal Dupin pour des raisons évidentes. Du point de vue d'une critique traditionnelle, ce récit finit mal: la clôture très travaillée des deux autres récits concernant Dupin, à savoir, "Double crime dans la rue Morgue" et "La lettre volée", est absente dans "Le mystère de Marie Rogêt". Cependant, c'est précisément parce que "Marie Rogêt" contient tant d'éléments mal cousus ensemble que le récit devient rapidement fascinant. Les fissures à peine dissimulées, qui sont à un certain niveau des imperfections de style littéraire, deviennent au niveau suivant des ouvertures à travers lesquelles le lecteur perçoit le travail textuel que Poe entreprend.
Il faudrait commencer en rappelant les grandes lignes de la structure de l'histoire, car il est fort possible que le lecteur n'en ait qu'un souvenir assez vague. Le narrateur commence l'histoire en reprenant la description de ses rapports avec le chevalier C. Auguste Dupin deux ans après les événements dont il est question dans "Double crime dans la rue Morgue". De nouveau, un crime mystérieux a été commis, cette fois-ci le meurtre d'une jeune femme nommée Marie Rogêt. Grâce au succès de son enquête précédente, Dupin est suffisamment en vue pour que le préfet de police de Paris le prie à nouveau de résoudre ce nouveau mystère absolument incompréhensible. Dupin accepte, mais l'enquête prend très vite une forme insolite et qui ne correspond pas du tout à la méthode illustrée par Dupin auparavant du moins à première vue. Dupin ne quitte guère sa maison pendant qu'il examine les éléments du meurtre. En fait, il se fie presque entièrement aux rapports écrits par la police et surtout aux reportages journalistiques portant sur le crime et les circonstances qui l'entourent. Autrement dit, son enquête prend la forme extrêmement curieuse et presque exclusive d'une lecture assidue de tous les rapports que le narrateur peut lui trouver sur le crime. Après qu'il a formulé des hypothèses basées sur ce qu'il a appris, le récit s'arrête net, avec une remarque du narrateur qui indique tout simplement que les hypothèses de Dupin mènent effectivement à une résolution du mystère. Mais il n'y a pas vraiment de description de cette solution (on ne saura jamais avec certitude qui a commis le crime), et il n'y a pas non plus de dénouement qui permettrait au lecteur de lire la description de l'arrestation du criminel et de voir l'ordre rétabli. Par conséquent, la clôture qu'une vraie résolution de l'affaire aurait pu amener manque, car les détails de la résolution ne sont jamais articulés. Il est évident que cette fin peut paraître non satisfaisante. En fait, le récit finit très exactement avec une série de réflexions sur la notion de coïncidence et sur la théorie de la probabilité. Ces dernières observations sont d'une importance fondamentale on le verra tout à l'heure , mais elles jouent mal leur rôle, qui serait ostensiblement de clore le récit, en l'absence d'une explication révélant le coupable et éclaircissant le mystère.

Il va de soi que ce résumé du "mystère de Marie Rogêt" traduit mal la richesse du récit les lecteurs de Poe les plus avisés le savent parfaitement bien (5). D'abord et ceci complique considérablement les choses les articles de journaux cités dans le texte du récit et dont Dupin se sert pour mener à bien son enquête sont censés correspondre à des articles de journaux qui décrivent un vrai meurtre, commis à New York. Ainsi, le crime que Dupin essaie de résoudre est présenté simultanément comme presque identique au meurtre à New York d'une nommée Mary Cecilia Rogers. Un jeu de notes en bas de page établit le parallèle, en donnant les noms de rues ou de personnes impliquées dans le meurtre de Mary Rogers, et des titres de journaux décrivant le crime à New York chaque fois qu'un nom français est introduit dans le texte. Le narrateur/éditeur du "mystère de Marie Rogêt" donne à croire que l'élucidation du mystère dans son propre récit aura un effet positif, une efficacité réelle, sur l'enquête menée à propos du véritable meurtre de Mary Rogers à New York. Ainsi, la question du rapport entre fiction et réel est-elle au c¤ur du récit, sous une forme qui lui donne un relief extrêmement intéressant. Bien que ces éléments ne soient pas d'un intérêt immédiat dans l'analyse que je propose ici, ils soulèvent de façon importante les grands problèmes de la mimésis, et donnent au récit une tournure assez théorique.
D'autre part, "Marie Rogêt" fait sur le journalisme un commentaire que l'on ne doit pas négliger. Manifestement, l'histoire du journalisme a un effet sur la nature de la présentation narrative que choisit Poe. Journaliste lui-même, il connaissait intimement ce milieu. La rubrique du "fait divers", la présentation dans le journal des faits de tous les jours accidents, crimes, meurtres, disparitions est un sine qua non de cette expérimentation bizarre que Poe entreprend (Dupin lit les journaux, le narrateur soutient que son récit est en parallèle avec un vrai meurtre décrit dans les journaux de New York, et que la construction de son récit aura un effet sur l'enquête dans le réel (6).) On n'aurait pas pu concevoir une enquête à distance basée sur les journaux telle que Dupin l'entreprend avant le milieu du XIXe siècle. Walter Benjamin a souligné l'originalité de cette perspective dans son essai sur Baudelaire: "Cette histoire (...) est le prototype de l'utilisation des informations journalistiques pour trouver le coupable des crimes." (7). Le lien entre l'enquête policière telle qu'elle est pratiquée par un nouveau type de personnage le détective et le journal est inévitable, semblerait-il. S'il est vrai que la montée du récit policier est liée à la montée d'un certain type de science, il n'en est pas moins vrai de dire que la création du récit policier est impensable avant que le reportage sur les crimes ne devienne l'une des principales activités du journalisme populaire. Comme le dit Gaston Leroux à la fin du siècle, dans son roman policier intitulé Le mystère de la chambre jaune, histoire, d'ailleurs dans laquelle pour l'une des premières fois dans la tradition française, le reporter joue le rôle du détective dans une affaire criminelle: "On ne saurait s'étonner de trouver chez la même personne [la double qualité de détective et de reporter], attendu que la presse quotidienne commençait déjà à se transformer et à devenir ce qu'elle est à peu près aujourd'hui: la gazette du crime." (8). Dans "Le mystère de Marie Rogêt" Poe n'hésite pas à soulever le problème du rapport entre les reportages journalistiques sur le crime en question et la "réalité" de l'événement qu'ils décrivent. En montrant comment ces reportages se contredisent, il met en question la possibilité même qu'un article de journal puisse faire ressortir l'essence de l'événement. Cependant, d'une manière immédiatement paradoxale, cette stratégie met en question sa propre ambition, qui serait de résoudre le mystère d'un vrai crime le meurtre de Mary Cecilia Rogers à travers les reportages auxquels il a accès. Cet effet de mise en abyme créé par les notes en bas de page rappelant l'affaire de Mary Cecilia Rogers défait l'ambition de l'auteur, et invite à une perspective déconstructrice sur le texte.
Mais telle n'est pas mon ambition ici. Effectuons plutôt notre entrée dans ce texte par un chemin tout autre. Le terme chemin est choisi à dessein, d'ailleurs, car le problème au c¤ur de l'affaire Marie Rogêt, celui qu'il faudrait résoudre si le mystère a des chances d'être élucidé, c'est un problème de chemin, de circuit, de route. Au fond, c'est le problème de savoir quelles stations et quelles intersections définissent cette route. Marie Rogêt est tuée quelque part sur un trajet qu'elle a emprunté pour aller chez sa tante en partant de chez sa mère. Comme l'explique le narrateur: "En sortant, elle avait fait part à M. Jacques Saint-Eustache, et à lui seul, de son intention de passer la journée chez une tante à elle, qui demeurait rue des Drômes. La rue des Drômes est un passage court et étroit, mais très populeux, qui n'est pas loin des bords de la rivière et qui est situé à une distance de deux milles, dans la ligne supposée directe, de la pension bourgeoise de madame Rogêt (9).
Il faut noter l'emploi des adjectifs "court", "étroit" et "directe" dans ce passage. Ils soulignent explicitement les limitations extrêmement strictes imposées sur le chemin que devait emprunter Marie Rogêt. De plus, le caractère "passant" de ce même chemin fait allusion à quelque chose comme la facilité probabiliste avec laquelle on devrait pouvoir vérifier précisément où et à quel moment elle a traversé certaines intersections sur son chemin, car, étant donné le grand nombre de personnes qu'elle a dû croiser en route, il devrait bien y avoir un témoin. Or, ce qui est arrivé à Marie Rogêt est le résultat, pense-t-on, d'un écart par rapport au trajet le plus simple qui devait la conduire à sa destination c'était un chemin direct, sans détour, sans bifurcations, qui, au moins théoriquement, n'aurait dû admettre aucune variation.
Où Marie a-t-elle quitté son chemin? Comment peut-on calculer l'endroit où a eu lieu la bifurcation? Voici la question à laquelle Dupin doit répondre s'il veut avancer dans son enquête. Presque dès le départ, il envisage la manière dont on pourrait résoudre le problème de l'écart sous une forme ouvertement probabiliste, en particulier lorsqu'il examine les propos tenus par l'un des journalistes. Il s'agit d'un reporter déclarant qu'il aurait été impossible que Marie suive le chemin prévu sans être vue par au moins l'une de ses connaissances. Ceci, soutient le journaliste, serait la situation normale, surtout à partir de la perspective de ce journaliste lui-même, qui essaie d'imaginer quelles auraient été les conditions qu'il aurait rencontrées si lui-même avait fait une promenade du type entrepris par Marie. Voici le passage extrêmement riche où Dupin analyse les déductions pertinentes pour le raisonnement du journaliste:
"Cette conclusion ne pourrait être légitime que si ses courses, à elle, avaient été de la même nature invariable et méthodique, et confinées dans la même espèce de région que ses courses, à lui. Il va et vient, à des intervalles réguliers, dans une périphérie bornée, remplie d'individus que leurs occupations, analogues aux siennes, poussent naturellement à s'intéresser à lui et à observer sa personne. Mais les courses de Marie peuvent être, en général, supposées d'une nature vagabonde (le terme utilisé par Poe est "discursive"). Dans le cas particulier qui nous occupe, on doit considérer comme très probable qu'elle a suivi une ligne s'écartant plus qu'à l'ordinaire de ses chemins accoutumés. Le parallèle que nous avons supposé exister dans l'esprit du Commercial ne serait soutenable que dans le cas des deux individus traversant toute la ville. Dans ce cas, s'il est accordé que les relations personnelles soient égales, les chances aussi seront égales pour qu'ils rencontrent un nombre égal de connaissances. Pour ma part, je tiens qu'il est non seulement possible, mais infiniment probable que Marie a suivi, à n'importe quelle heure, l'une quelconque des nombreuses routes conduisant de sa résidence à celle de sa tante, sans rencontrer un seul individu qu'elle connût ou de qui elle fût connue. Pour bien juger cette question, pour la juger dans son vrai jour, il nous faut bien penser à l'immense disproportion entre les connaissances personnelles de l'individu le plus répandu de Paris, et la population de Paris tout entière." (12: 226-27)
La simple utilisation du terme "probable" n'est pas ce qui est décisif dans la structure de l'argument développé par Dupin. La notion d'une moyenne, la présence d'une intuition du rôle fondamental joué par les grands nombres ne sont pas à négliger. Nous sommes en présence d'un style de raisonnement qui arrive presque au raffinement d'une mise en forme mathématique. Que veut dire, par exemple, la suggestion que le chemin de Marie au moment funeste s'écartait « plus qu'à l'ordinaire de ses chemins accoutumés"? N'est-on pas presque dans le domaine du calcul probabiliste lorsqu'on dit que s'il est accordé que les relations personnelles soient égales, les chances aussi seront égales pour qu'ils rencontrent un nombre égal de connaissances? Ou encore, on voit bien l'importance de l'évaluation de « l'immense disproportion qui existe entre les connaissances personnelles de l'individu le plus répandu de Paris et la population de Paris tout entière." Il faudrait aussi souligner les résonances complexes de la notion du discursive ici, terme que Baudelaire traduit par "vagabondage". Le terme en anglais, tout comme en français d'ailleurs, veut dire deux choses plus ou moins opposées. D'une part, il veut dire "divagation" ou "vagabondage", comme Baudelaire l'a bien souligné, d'autre part, le mot désigne l'acte de procéder vers une conclusion par un raisonnement plutôt que par l'intuition. Il est clair, dans le passage que l'on vient de citer, que Poe retient les deux idées dans son emploi du terme. Dans le récit, le discursif est donc intimement lié à la fois à l'idée d'un itinéraire aléatoire, mais aussi à la raison et à la possibilité de raisonner sur un certain parcours. Finalement, la raison telle qu'elle est décrite ici se trouve clairement du côté des énoncés probabilistes sur les possibilités données par un ensemble de circonstances.
Pour mieux cerner la nature du rapport entre le probable et le discursif conçu comme un vagabondage contenant une large dose d'aléatoire, on va emprunter un chemin de traverse, un détour qui nous amènera loin de Poe pendant une minute ou deux, un peu comme Marie qui s'écarte trop loin de son chemin mais peut-être pas si loin que cela. Il faut introduire ici l'idée de la marche aléatoire. La marche aléatoire est l'un des concepts de base de la théorie de la probabilité qu'on pourrait définir ainsi (de façon très peu technique et quelque peu rudimentaire, bien entendu): C'est l'exemple le plus simple d'un processus stochastique. ╦ partir de l'origine d'une surface euclidienne plane, une particule bouge d'une unité en distance pour chaque unité temporelle, la direction du mouvement étant aléatoire à chaque pas. Le problème est donc de trouver après un laps de temps quelconque la distribution probabiliste de la distance à partir de l'origine du mouvement. L'exemple de base de la théorie probabiliste, le problème du pile ou face pour une pièce lancée en l'air, peut être formalisé comme une marche aléatoire, pourvu que l'on tienne pile ou face pour des résultats équiprobables. La vulgarisation et l'extension de la notion de la marche aléatoire donnent tous les traitements modernes, que le lecteur a sans doute eu l'occasion de rencontrer, de ce que l'on a fini par appeler parfois un peu par esprit de provocation, il est vrai la marche de l'ivrogne. La notion de la marche aléatoire a été utilisée comme une approximation du mouvement brownien, et aussi comme modèle pour des situations de risque; les économistes, par exemple, supposent couramment que les cours en bourse se comportent sous la forme d'une marche aléatoire.
Avec cette notion de la marche aléatoire présente à l'esprit, nous sommes mieux à même de comprendre l'importance fondamentale des réflexions de Dupin sur le chemin qu'a suivi Marie Rogêt, et de mettre ses réflexions dans le contexte de la formation de la théorie probabiliste. Il semble impossible d'analyser clairement le problème du tracé du chemin de Marie si l'on ne fait pas appel à une proto-notion de la marche aléatoire. Ici, nous devons éviter, bien entendu, l'anachronisme, et à ce sujet il est utile de rappeler que la formalisation de l'idée de la marche aléatoire dans la théorie probabiliste aura lieu bien après la publication du "mystère de Marie Rogêt". Mais d'une certaine façon, c'est précisément cela le fond du problème: dans cette instance, la littérature ne cite pas tout simplement une idée qui est exposée dans une publication scientifique préexistante, elle fait plus, elle montre le chemin, si je peux me permettre un petit jeu de mots. Le problème de la marche aléatoire est constamment au centre des récits policiers au XIXe siècle bien avant d'être un sujet formalisé. Deux exemples se présentent tout de suite. J'ai eu l'occasion de me référer à L'affaire Lerouge au début de mon argument, car ce texte est le premier roman policier dans la tradition française. L'énigme qui organise le roman est la tentative de calculer qui aurait pu emprunter le chemin mènant chez la veuve Lerouge dans un village de la banlieue parisienne pour la tuer dans un temps donné. Etablir le trajet des personnages qui pourraient être impliqués dans le crime est indispensable à sa résolution, et la technique adoptée est une fois encore un raisonnement sur des chemins possibles et probables. On pourrait également dire que La bête humaine de Zola, qui est en partie un roman policier comme a l'habitude de le souligner la tradition critique consacrée à ce roman , a pour sujet essentiel une question de parcours. Il décrit une tentative d'établir l'endroit précis de l'itinéraire du train venant de Paris allant au Havre où quelqu'un a pu monter dans le train pour commettre un meurtre: quel a pu être le chemin emprunté par le meurtrier? Où se trouve l'intersection? Et ensuite, où ce chemin a-t-il bifurqué par rapport à celui du train? On ne peut raisonner sur ces questions que sur des bases probabilistes, car les circonstances sont trop complexes pour permettre de les saisir toutes. Le dilemme posé par le mystère du trajet de Marie Rogêt représente donc plus qu'un simple élément dans un récit de Poe: il est archétypal en ce sens qu'il établit une structure qui reviendra très souvent dans les récits policiers qui le suivent. L'essentiel est de suggérer en quoi ce problème de la bifurcation et de l'intersection anticipe sur la formalisation de la notion de marche aléatoire.
Sans entrer dans tout le détail de l'analyse spatiale qui caractérise "Le mystère de Marie Rogêt", il faudrait tout de même souligner que le récit est clairement marqué par une certaine complexité dans les variétés spatiales contenues dans le milieu urbain. La rivière, un pont, un bois épais qui se trouve à côté d'une rue passante, le bord de la rivière: les espaces que Marie a peut-être traversés ne sont pas uniformes. Ils compliquent fondamentalement le calcul de sa marche, car ils introduisent des déchirures, des ruptures, qui risquent fort d'avoir fait dévier cette marche. Raison de plus pour penser que la notion de la marche aléatoire est la seule qui soit opérable, car nous sommes loin d'une situation où il s'agirait de lignes droites et de vitesses uniformes. En fait, la dernière trouvaille de la police dans l'enquête, élément que les agents ne considèrent pas comme décisif, mais auquel Dupin donne une grande importance, est un bateau sans gouvernail trouvé dans la Seine peu de temps après la disparition de Marie. Ce bateau sans gouvernail n'est autre que l'emblème de la marche aléatoire au c¤ur du mystère de la disparition de Marie, il n'est autre que l'aporie que Dupin essaie de résoudre. Aporie, du grec a poros, sans chemin, situation de tout navigateur qui, étant sur l'eau, se trouve sans chemin précisément parce qu'il est confronté par l'infini de tous les chemins possibles.
On voudrait donc suggérer que du point de vue thématique, aussi bien que structural, la façon de poser les problèmes dans son récit lie la réflexion de Poe à l'histoire de la montée de la pensée probabiliste. Cependant, Poe est même beaucoup plus explicite à ce sujet. En fait, la description de l'enquête sur la disparition de Marie Rogêt est enchâssée dans une discussion qui fait explicitement allusion à la théorie probabiliste. Pour le montrer, il suffit de citer un passage du premier paragraphe de l'histoire:
"Il y a peu de personnes, même parmi les penseurs les plus calmes, qui n'aient été quelquefois envahies par une vague mais saisissante demi-croyance au surnaturel, en face de certaines coïncidences d'un caractère en apparence si merveilleux, que l'esprit se sentait incapable de les admettre comme pures coïncidences. De pareil sentiments (...) ne peuvent être que difficilement comprimés, à moins qu'on n'en réfère à la science de la chance, ou, selon l'appellation technique, au calcul des probabilités." (12:189-90)
Et il faut joindre à cette remarque une autre remarque tirée du dernier paragraphe du récit: "Nous ne devons pas oublier que ce même calcul des probabilités, que j'ai invoqué, interdit toute idée d'extension du parallèle", (12:258) (il s'agit ici du parallèle entre le meurtre de Marie Rogêt et celui de Mary Cecilia Rogers). Le narrateur poursuit en analysant la théorie des séries dans un jeu de dés. C'est sur ces réflexions que se termine le récit. Il est clair que le cadre même du récit, son incipit et sa fin, se compose au moins en partie de citations indirectes tirées de la littérature scientifico-mathématique sur la probabilité, textes que Poe connaissait manifestement.

Que faire exactement de ces citations? Certains critiques de Poe prennent un malin plaisir à démontrer que Poe se trompe et inverse carrément le raisonnement sur le jeu de dés décrit dans le dernier paragraphe du récit. Autrement dit, Poe cite un argument qu'il comprend mal, et ceci montre bien que la littérature ne peut que fournir un reflet, bien démuni d'importance théorique, de ce qui se passe effectivement seulement dans le domaine scientifique là où a lieu la vraie activité de théorisation scientifique. Vieille notion du reflet qu'on trouve dans l'argument marxiste sur le rapport entre la structure de production de base et la superstructure idéologique. Autrement dit, l'allusion à la théorie de la probabilité ne devient qu'une figure littéraire parmi d'autres mobilisées par Poe, mais sans efficacité théorique aucune. On trivialise ainsi la présence d'une pensée scientifique dans le texte de Poe.
Je conçois la chose tout autrement. Ce qui est convaincant dans la perspective que Poe adopte sur la probabilité dans "Le mystère de Marie Rogêt" n'est pas l'allusion directe aux traités sur la probabilité qu'il avait sans doute un peu parcourus, mais bien plutôt l'inévitable nécessité de la méthode de raisonnement de Dupin, qui fait constamment référence aux notions de fréquence, de corrélation entre les circonstances, d'accident, de détails secondaires autrement dit aux éléments mêmes qui vont caractériser la perspective probabiliste/statistique sur le monde. Et cette perspective est peut-être le mieux résumée dans une série de remarques faites par Dupin à peu près au milieu de l'histoire:
"Dans la marche que je vous propose maintenant, nous écarterons les points intérieurs du drame et nous concentrerons notre attention sur son contour extérieur. Dans des investigations du genre de celle-ci, on commet assez fréquemment cette erreur, de limiter l'enquête aux faits immédiats et de mépriser absolument les faits collatéraux ou accessoires... Cependant, l'expérience a prouvé, et une vraie philosophie prouvera toujours, qu'une vaste partie de la vérité, la plus considérable peut-être, jaillit des éléments en apparence étrangers à la question... Il n'est plus philosophique désormais de baser sur ce qui a été une vision de ce qui doit être. L'accident doit être admis comme partie de la fondation. Nous faisons du hasard la matière d'un calcul rigoureux. Nous soumettons l'inattendu et l'inconcevable aux formules mathématiques des écoles. (12: 229-30)
Non, Poe n'est pas un mauvais philosophe, ni un mauvais scientifique ou mathématicien, qui se trompe lorsqu'il cite des traités scientifiques. Au contraire, il expose ses lecteurs de façon extraordinairement pertinente à un type de raisonnement qui était destiné à prendre une importance croissante à mesure que le progressait XIXe siècle.
S'il faut donc formuler en dernière instance une idée plus juste sur l'efficacité de la pensée scientifique dans le texte littéraire à partir de cet exemple tiré de Poe, je serais tenté de me situer du côté de David K. Lewis dans un article publié en volume en 1983 (10). Dans un post-scriptum à cet article, Lewis fait la remarque suivante:
"La fiction peut nous offrir des vérités contingentes concernant le monde. Elle ne peut pas, bien entendu, prendre la place des preuves non-fictionnelles. Cependant, parfois les preuves ne manquent pas. Nous qui avons vécu dans ce monde pendant un certain temps, nous avons beaucoup de preuves, mais nous n'en avons pas appris autant qu'il n'aurait fallu. Ces preuves portent sur telle proposition. Si seulement cette proposition était formulée comme il faut, il serait immédiatement clair qu'elle est basée sur de bonnes preuves. Sinon, nous continuerons à ne pas la connaître. Dans un cas pareil, la fiction peut nous aider." (278-79)
Proposition modeste, mais non sans pertinence dans le cas de Poe qu'on vient d'analyser. La perspective sur la nature des événements, illustrée par Dupin dans "Le mystère de Marie Rogêt", devient à la longue une espèce de proposition concernant une nouvelle façon de comprendre peuvent être formulées comment certaines corrélations parmi les circonstances. Même si la théorie de la probabilité n'est pas encore une pensée courante lorsque Poe écrit, par là, on veut dire bien disséminée parmi un public très large, Poe a manifestement très bien saisi à quel point cette théorie, qui triomphera à la fin du siècle, allait bouleverser nos habitudes de raisonnement sur les causes et les effets. Il a admirablement réussi à traduire cela, comme dirait Michel Serres, dans l'invention du récit policier.


[Une version de cet essai a paru en anglais dans Oxymoron: Annual Thematic Anthology of the Arts and Science, vol. 1, 1997.]


légende de l'illustration:

Edgar Allan Poe (1809-1849), dessin d'Edouard Manet. ę Roger-Viollet.


1. . Le "detective novel" et l'influence de la pensée scientifique, H. Champion, Paris, 1929, de Régis Messac, quoique un peu daté maintenant, est très caractéristique de ce type de raisonnement. On pourrait en citer d'autres exemples à volonté.
2. . Voir Walter Benjamin, Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l'apogée du capitalisme, traduction de Jean Lacoste, Payot, Paris, 1982, pp. 62-72.
3. . Charles Baudelaire, "L'école païenne", ╬uvres complètes, éd. Claude Pichois, Gallimard, Paris, 1961, p. 628.
4. . Michel Serres, Hermès V: Le passage du nord-ouest, Minuit, Paris, 1980, p. 17.
5. . Voir, par exemple, Martin Roth, "Mysteries of "The Mystery of Marie Rogêt"", Poe Studies, 22:2 (December, 1989), pp. 27-34, pour un résumé des travaux critiques portant sur le récit et pour un argument convaincant sur sa structure discursive, argument auquel je reviendrai dans ma conclusion.
6. . Voir mon article, "La chandelle verte and the fait divers", L'esprit créateur, 24:4, hiver 1984, pp. 48-56, pour une analyse du fait divers.
7. . Benjamin, ref. 2, p. 67.
8. . Gaston Leroux, Le mystère de la chambre jaune, Robert Laffont, Paris, 1961, p. 14. Le roman a été publié en 1907.
9. . Edgar Allan Poe, "Le Mystère de Marie Rogêt", traduction de Charles Baudelaire, ╬uvres complètes de Charles Baudelaire, Nouvelle revue française, Paris, 1918-37, 12:197. J'utiliserai toujours la traduction de Baudelaire dans la suite de cet essai. Baudelaire ne reprend pas l'orthographe du nom de famille de Marie qu'adopte Poe, à savoir, Rogêt. Serait-ce un effet produit par l'édition que Baudelaire utilise, ou, au contraire, un choix stylistique, ou encore, une erreur répétée ensuite par les éditeurs de Baudelaire? En tout cas, en écrivant ce nom ainsi, Poe joue ironiquement dans le registre stylistique du "paraître français" pour les besoins de ses lecteurs américains.
10. . David K. Lewis, Philosophical Papers, Oxford University Press, Oxford, 1983, 1:261-80.




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