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ALLIAGE


Alliage, numéro 37-38, 1998



Langages scientifiques et langages des manuels: le cas de la physique



Giovanni Battimelli


Je voudrais commencer par énoncer une évidence. Nul qui soit sain d'esprit n'oserait soutenir qu'un manuel de physique puisse être, pour les heures de détente, une lecture agréable, susceptible de procurer au lecteur un plaisir intellectuel. Or, le plus surprenant n'est pas tant que les manuels en circulation justifient amplement cette conviction, mais surtout que nul ne semble s'en étonner. On ne voit, en effet, aucune véritable raison pour qu'une personne quelque peu cultivée, en mesure de se passionner à la lecture, par exemple, d'un manuel d'histoire de l'art ou d'une anthologie littéraire, doive être rebutée par un texte rendant compte de l'activité créatrice de ce qu'il est convenu d'appeler les sciences exactes. Le problème ne réside pas dans la difficulté plus ou moins grande que l'on rencontrerait: on n'imagine pas, en effet, en quel sens pourrait être qualifiée de facile l'approche de Shakespeare ou du mouvement futuriste. L'accès au texte exige de toute façon un effort, qui est récompensé par le plaisir intellectuel que l'on en tire (et dont il est même partie intégrante). Il existe manifestement une raison qui nous amène à considérer qu'un manuel scientifique ne peut être écrit de façon à décourager de le lire ceux qui n'y sont pas obligés pour d'autres raisons que leur plaisir (acquisition d'une technique ou préparation d'un examen).
En d'autres termes, les manuels scientifiques sont mal écrits, et ils paraissent inexorablement condamnés à ce sort par quelque caractéristique spéciale du langage dans lequel ils s'expriment. Leur fonction consiste à initier le lecteur aux règles d'or d'un langage spécialisé, mais c'est tout en parlant encore le langage commun qu'ils doivent le faire. Le langage des manuels devient ainsi une sorte d'hybride étrange, où le vaste spectre de potentialités linguistiques de la langue ordinaire est conditionné par la spécificité du langage spécialisé dont on veut traiter et doit obligatoirement s'y adapter. Pour mieux comprendre alors quelques-unes des caractéristiques du langage des manuels, il est utile de considérer d'abord les propriétés (ou plutôt ce que généralement, on croit être les propriétés) des langages scientifiques.
"Les réponses exactes et les calculs minutieux et souvent complexes des sciences renforcent un style de langue inhabituellement précis; d'autre part, le message, une fois affirmé, n'admet pas l'erreur; au nombre des exigences qui ont déterminé ce dépassement scientifique du langage ordinaire figurent en premier lieu la rigueur et la vérité." Et, plus près du problème central du sens: "Le sens n'est pas délimité par des lignes nettes de démarcation, sauf en ce qui concerne les concepts scientifiques"; la parole, "dégagée de sa charge évocatrice et émotionnelle", devient "rigoureusement référentielle" et acquiert son "autonomie monosémique." (1).
Quel que soit le jugement que d'autres experts en linguistique peuvent porter sur ces quelques citations de linguistes, je crois qu'elles reflètent ce que l'on tient communément pour les qualités distinctives du discours scientifique. Les mots qu'à cet égard on entend utiliser constituent un répertoire assez bien défini: exactitude, précision, rigueur, jusqu'à la rigidité sémantique et au style net et dépouillé qui en est la conséquence.
Lorsque, comme c'est le cas, ce style est pris pour le modèle d'écriture auquel le manuel tend à se conformer, on obtient un résultat dépouillé, certes, mais dont la netteté peut être sérieusement mise en doute. La netteté d'une langue se mesure à sa capacité de transmettre du sens; et le sens des propositions est garanti par le fait que la langue possède des caractéristiques telles que redondance, indétermination sémantique, haut niveau de contextualité. Le langage scientifique serait alors identifié (grâce à l'emploi de termes totalement décontextualisés, à une sémantique strictement déterminée, à un style essentiel visant à éviter la confusion dûe aux effets de redondance) par l'aspiration à se dépouiller justement dans toute la mesure du possible de ces caractéristiques qui permettent à une langue de dire des choses dotées de sens: il est à croire que les sens transmis par les langages scientifiques sont bien particuliers!
Ce que je veux dire, c'est que, si ces caractérstiques particulières (et supposées) des langages scientifiques sont automatiquement adoptées comme l'idéal auquel doit se conformer le langage des manuels, il en découle des effets dévastateurs sur la capacité de ces dernier à exprimer des propositions signifiantes et compréhensibles (sans parler de leur agrément sur le plan expressif).
Les termes scientifiques sont souvent des mots du langage ordinaire: mais, devenant mots de science, ils aspirent à perdre les contours flous qui sont les leurs dans la vie quotidienne pour assumer la connotation rigide qui les oblige, dans les pages du manuel, à signifier exactement cette chose-là, circonstance qui peut être exploitée par un écrivain de talent pour en tirer de brillants effets: "Le docteur Friedenthal, indiquant certains lits, dit: Ce sont-là des cas d'idiotie, les autres sont des cas de crétitisme. Stumm von Bordwehr dressa l'oreille: Un crétin et un idiot, ce n'est pas la même chose? demanda-t-il. Non, du point de vue médical, ce sont deux choses différentes, l'informa le médecin. C'est intéressant, dit Stumm, dans la vie de tous les jours, on ne s'en douterait jamais." (2).

Nous n'avons malheureusement pas affaire à l'ingénieur Musil qui, ironisant sur la science, savait de quoi il parlait, mais à l'auteur anonyme d'un quelconque manuel scientifique. Il est clair qu'aucun auteur qui se respecte (et respectant l'autorité de la science) n'oserait utiliser le même mot dans sa double fonction (garant de l'exactitiude en tant que terme scientifique, Zelig dans le langage ordinaire). Une force est une force (de même pour une masse, une accélaration, un courant...) et, si il échappait de sa plume (ou plutôt, désormais, au clavier de son ordinateur) une phrase telle qu: "une grande masse de résultats expérimentaux confère une force accrue à notre hypothèse selon laquelle..." on verrait alors s'allumer le signal d'alarme: "indétermination sémantique", pour le mettre en garde en garde contre le danger de confusion linguistique. Afin d'éviter tout malentendu, mieux vaut abandonner, s'en tenir au vocabulaire sec et précis du spécialiste et, après quelques tentatives pour dire les choses autrement, on bannira toute suggestion subversive, évocatrice et émotionnelle, et on se résignera au réglementaire: "l'expérience montre que..."
Le résultat en est l'effrayante pauvreté lexicale de ce type d'ouvrages, qui est l'une des causes principales du dégoût légitime qu'elles provoquent chez tout esprit sensible, ayant une formation linguistique, sans parler des dommages qu'elles occasionnent dans un esprit jeune et non encore formmé. Cette caractéristique propre à cette forme de littérature scientifique est bien décrite dans un ouvrage de M. Lepre que je cite:
"Le trait distinctif qui caractérise le mieux le système de ce langage est la simplification de la syntaxe. (...) Un style surtout nominal comporte l'affaiblissement du rôle du verbe, de sorte que le style des énoncés devient plus concis, moins articulé. (...) Si nous analysons quelques manuels scientifiques, nous remarquerons de longs passages où un seul verbe apparaît pour un nombre illimité de syntagmes nominaux. (...) Les verbes employés sont plus ou moins les mêmes; les plus fréquents sont: être, consister, présenter, offrir, dépendre, obtenir); c'est à l'utilisateur qu'il appartient ensuite de décoder le rapport syntactique implicite entre les substantifs juxtaposés. Dans un type de langage essentiellement référentiel comme celui des sciences et de la technique, les messages ne doivent communiquer aucun effet émotionnel, de sorte que la séquence des éléments d'une phrase doit s'en tenir à un schéma plus ou moins fixe. Moins une science est descriptive et plus elle est formalisée, moins elle laisse de marge au style et à l'emphase." (3).

On ne voit pas clairement s'il s'agit pour l'auteur d'un idéal à atteindre ou d'un cauchemar à éviter; la description, en tout cas, est suffisamment précise. Le même "idéal d'exposition" a été résumé par P. Feyerabend d'une façon qui n'est qu'apparemment dissemblable (un peu moins aseptisée et un peu plus animée):
"On remarquera à quel point les termes techniques insignifiants pénètrent dans les phrases qu'ils remplissent d'aboiements, de grognements, de glapissements, de jappements; un mur est dressé entre les auteurs et le lecteur, non pas à cause d'un manque de connaisances, non pas parce que les auteurs ne connaissent pas leurs lecteurs, mais pour concilier les énonciations avec un curieux idéal professionnel d'objectivité. Et cet idiome laid, inarticulé et inhumain apparaît partout, usurpant la place de la description la plus simple et la plus directe." (4).

Il est vraiment regrettable que les choses en soient là: surtout parce que, malgré tous les lieux communs linguistiques émis à propos du langage scientifique, ce n'est pas ainsi que les savants parlent, construisent des théories, élaborent et contrôlent des hypothèses raisonnables, et parviennent à s'accorder sur le sens de leurs affirmations.
En 1926, par des voies complètement différentes, Erwin Schrödinger et Werner Heisenberg mirent au point deux approches théoriques qui permettaient de rendre compte de certaines propriétés mystérieuses du monde microscopique. Heisenberg déclara qu'il trouvait dégoûtante la théorie de Schrödinger qui, de son côté, maudissait les damnés sauts quantiques du premier: "J'étais épouvanté, pour ne pas dire révolté devant ses méthodes." (5). On pourrait objecter que ce ne sont pas des problèmes de langage qui sont ici en jeu, mais plutôt des idiosyncrasies liées à des préférences en fait de modèles et d'images du monde. Ce qu'il y a de singulier, cependant, c'est que les deux théories, ainsi que les auteurs eux-mêmes eurent tôt fait de le découvrir, et désormais l'apprend tout étudiant de troisième année en physique, conduisent aux mêmes réultats: "et cela, en fait, notait Schrödinger, est extrêmement surprenant, car tout, point de départ, conception, méthode, appareil mathématique utilisé, apparaît radicalement différent". Surprenant, en somme que, tout en parlant un langage très différent, les deux théories, de façon très précise, disent la même chose. Il faut alors conclure qu'il est possible, dans une science exacte de dire la même chose dans des termes si différents qu'ils suscitent (et non parmi les profanes, mais chez les spécialistes eux-mêmes) dégoût et effroi; et ce, en dépit de l'autonomie monosémique et de l'absence d' effets émotionnels. Quiconque a quelque familiarité avec l'histoire de la science peut multiplier les exemples: il n'aura que l'embarras du choix. Dans certains de ses travaux récents, L. Cerruti s'est amusé à démolir le mythe de la détermination sémantique, en suivant les traces des innombrables variations de sens (au cours de l'histoire, et aujourd'hui encore dans des contextes différents) de mots-clés tels que masse et genre (6). Et on pourrait tenir tout un cours d'histoire de la physique en se limitant simplement à gratter les stratifications sémantiques qui se sont accumulées au cours du temps autour de ces mots innocents, particule élémentaire. Les mots de la science continuent de traîner derrière eux de fortes traces de ces glissements sémantiques; c'est pourquoi il est normal qu'ils n'acquièrent un sens que dans un contexte fort. Et non seulement les mots regimbent à se laisser mettre en cage, se refusant à remplir une fonction purement dénotative, mais là où le discours de la science (celle qui se fait, non celle que l'on trouve dans les manuels) est le plus efficace, c'est quand il traduit par des expressions verbales un acte intellectuel créatif - même allusif, ambigu, flexible; il montre alors une belle et subtile insolence.= (7). Il envisage la possibilité de l'erreur et laisse une marge à l'imprécision, car il procède par hypothèses, conjectures raisonnables et arguments plausibles, beaucoup plus que par démonstrations. Les analogies, les métaphores, les modèles (c'est-à-dire, en dernier ressort, les différentes façons de dire efficacement une chose pour une autre) sont les éléments essentiels de l'instrument intellectuel grâce auquel les scientifiques pensent, et articulent leur langage. Et ce sont justement ces façons de penser et de parler des choses qui sont systématiquement bannies des manuels à cause d'une conception erronée du respect de l'exactitude et de la précision.
On dira que ce sont là des qualités qui appartiennent au langage de la recherche (dont le domaine est, par définition celui de l'incertain et de l'inconnu), plutôt qu'à celui de la connaissance solidement établie dont la transmission revient aux manuels. Entendons-nous bien: je ne nie nullement que la connaissance acquise puisse être efficacement véhiculée par un langage possédant un degré assez élevé de rigidité: mais ce que je voudrais suggérer ici, c'est que les rigidités des langages scientifiques ne doivent pas tant être recherchées dans l'exacte détermination du sens des mots qu'ils emploient, que dans les règles qui permettent de construire des séquences de mots dotées de sens. Et, poursuivant dans cette direction, nous sommes amenés à nous occuper plus spécifiquement des particularités du discours de la physique.
Les considérations (importunes) exposées jusqu'ici ne s'appliquent pas particulièrement à un secteur déterminé de la connaissance; en les adaptant au cas par cas, elles pourraient valoir pour le sens des mots de toutes les disciplines scientifiques. Or, si nous nous appliquons à enquêter de façon plus détaillée sur la signification des propositions scientifiques (et sur la capacité qu'a le langage des manuels à la transmettre), nous nous heurtons au problème spécifique de la physique, intimement lié à la nature très particulière des relations que cette science entretient avec les mathématiques.
C'est un lieu commun que d'affirmer que les mathématiques sont le langage de la physique, sinon directement le langage de la nature; au-delà du degré plus ou moins élevé de platonisme implicite dans les deux expressions, le fait que, de toute façon, la physique se présente comme la science de la nature par excellence, nous évite de nous perdre à cet égard en subtilités. Or, affirmer que les mathématiques sont le langage de la physique (affirmation qui, de prime abord, apparaît tout à fait convaincante) est tout à la fois réducteur et excessif. Réducteur parce qu'on suggère ainsi l'idée que le rôle des mathématiques se borne à offrir un langage compact, puissant et précis, permettant de traduire des contenus sémantiques qui pourraient par ailleurs être exprimés autrement, comme une sorte de sténographie particulièrement efficace. On perd ainsi complètement de vue l'aspect crucial de l'étroite interconnexion des deux disciplines, aspect qu'a bien mis en lumière Jean-Marc Lévy-Leblond en définissant comme constitutif le rapport entre physique et mathématiques (8). Cela signifie que les termes de la physique ne sont pas simplement traduisibles (exprimables) par les termes des structures mathématiques formelles mais qu'ils acquièrent littéralement leur existence au moment où sont définies les structures formelles qui permettent de les exprimer. Les mathématiques sont, dans ce sens, le langage qu'il a été nécessaire de mettre au point pour être en mesure d'articuler le discours sur le monde qu'est la physique moderne: sans l'invention du calcul des fluxions, Newton n'aurait pas pu parler de dynamique comme il l'a fait, en redéfinissant les significations de toutes les grandeurs cinématiques dans le contexte d'une théorie qui ne peut être pleinement exprimée que dans ce langage formel. Et il y a eu, d'autre part, des moments où les physiciens se sont trouvés, en quelque sorte, dans la situation d'être à court de mots, parce qu'ils n'avaient pas à leur disposition les mathématiques qui auraient été nécessaires pour formuler de manière adéquate le problème dont ils devinaient la nature: un bon exemple en est donné par la mécanique statistique embryonnaire, vers la fin du XIXe siècle.
En ce sens, donc, savoir résoudre une équation différentielle ne constitue pas un talent facultatif susceptible de rendre plus aisé le traitement des problèmes de mécanique: c'est la condition même pour en parler proprement. On pourait penser que cela complique énormément la vie de l'auteur d'un manuel de physique; mais il est peut-être plus juste de penser qu'au contraire elle la simplifie considérablement, car elle permet de se débarrasser sans trop de scrupules de l'angoissant problème de la rigueur. De ce point de vue, le langage d'un manuel ne parviendra jamais à être rigoureux; mieux vaut donc y renoncer, et orienter ses efforts dans d'autres directions, celles précisément que suggère l'examen du second terme du dilemme posé par le rapport entre physique et mathématiques.
En revanche, si les mathématiques ne sont pas simplement une sténographie utile, cela ne signifie pas qu'elles permettent d'exprimer complètement toutes les règles sémantiques du discours de la physique. Ce que Carlo Bernardini appelle les principes sémantiques de la physique (9) (le mode d'emploi qui permet de construire des propositions signifiantes) ne se limitent pas aux règles de la déduction logico-formelle propre aux structures abstraites des mathématiques; non pas que les objets dont parle la physique ne soient abstraits, mais parce que, de par leur nature, les objets mathématiques n'ont, du moins en principe, aucun rapport avec la réalité (ils aspirent, pourrait-on dire, à être bons pour tous les usages sans rien signifier de particulier), tandis que la physique prétend traiter d'une portion spécifique du monde et celui-ci, en quelque sorte, finit toujours par lui présenter la note, ce qui ne simplifie pas la comptabilité!
De tout cela, on ne trouve presque aucune trace dans les manuels, qui suggèrent plutôt l'idée que le langage de la physique est essentiellement composé d'une constellation de termes rigidement définis, et de règles d'assemblage qui se réduisent aux instructions formelles de ce que j'appellerais, pour ne pas faire trop de tort aux mathématiciens et à leur science (qui est en réalité bien plus riche et plus créative que ce que cette triste tradition scolaire ne pourrait le laisser penser), les "mathématiquais". La structure d'un manuel de physique se présente ainsi comme une collection considérable de définitions, de théorèmes et de démonstrations, et il paraîtra d'autant plus valable - parce que plus rigoureux - qu'il contiendra plus de symboles et d'équations et que la place laissée aux mots sera moindre (ces bavardages ou, comme je l'entends dire parfois avec suffisance, cette littérature). Je pense qu'à ce propos il y a lieu une fois encore de citer Musil: il suffira simplement de remplacer "savon" par formalismes, "propreté" par rigueur et "morale" par manuel:
"La thèse selon laquelle une grande consommation de savon témoigne d'une grande propreté n'est pas nécessairement valable pour la morale, à laquelle s'applique davantage cette autre proposition qui veut qu'un besoin exagéré de se laver, soit le signe de conditions de propreté intérieure douteuses." (10).

Je vais essayer de m'expliquer à l'aide d'un exemple simple. Un étudiant aux prises avec la dynamique fait connaissance avec la relation F = m a. Le premier soin du manuel est de respecter le bon usage scientifique, qui exige une présentation minutieuse et rigoureuse: notre étudiant apprend donc les définitions des grandeurs représentées par des symboles, et connaît ainsi la signification des mots force, masse et accélération. L'étape suivante consiste à interpréter le sens de la relation qui s'établit entre ces trois termes. Il n'est pas du tout impossible que l'étudiant se borne à prendre au pied de la lettre le signe d'égalité et à lire cette relation de la façon suivante: "la force est égale à la masse par l'accélération". Il faut dire que, dans ce cas, le résultat est loin d'être satisfaisant, même du point de vue de la compétence (dans le sens qu'a ce mot en "mathématiquais". Un étudiant plus avancé parviendrait à formuler une proposition de ce type: "un corps soumis à l'action d'une force F se déplace d'un mouvement accéléré. la valeur de l'accélération est directement proportionnelle à l'intensité de la force, avec un coefficient de proportionnalité (masse) qui est une constante caractéristique de tout corps particulier".
Plus avant dans son cursus, l'étudiant le plus doué (l'autre a entre temps abandonné ses études) étant passé du chapitre "mécanique" au chapitre "électricité et magnétisme", rencontre la nouvelle relation V = R I, dont il aperçoit aussitôt l'étroite affinité formelle avec la première (leur affinité est telle qu'elles revendiquent l'une et l'autre le statut de lois, l'une est la seconde loi de Newton, tandis que l'autre est la première loi d'Ohm). Dans ce cas les présentations formelles ayant également été faites, l'étudiant n'a non plus aucune difficulté à traduire correctement la loi de Ohm: "un conducteur, aux deux extrêmités duquel est appliquée une différence de potentiel V, est parcouru par un courant I, dont la valeur est directement proportionnelle à la différence de potentiel, avec un coefficient de proportionnalité R (la résistance) qui est une constante caractéristique de chaque conducteur particulier".
Notre étudiant a lu, dans les deux relations, tout ce que sa formation au "mathématiquais" lui permettait de lire; et l'on peut supposer qu'il a légitimement acquis la conviction qu'il existe entre elles une sorte d'isomorphisme linguistique, au point qu'il est possible de passer de l'une à l'autre sans perte de sens, simplement en remplaçant, dans une correspondance bi-univoque, les noms des grandeurs qui y figurent. Ce qu'il voit dans les deux expressions, c'est une variation sur le thème familier "relation de proportionnalité directe"; des mots se rapportant à des objets différents sont agencés de façon à construire deux proposiitions qui, pour ce qui a trait à leur structure, ont la même signification.
Dans cette lecture (qui est suggérée, sinon imposée, par la façon dont le manuel est écrit) on perd complètement le sens de ce que les deux lois expriment, et la nature profonde de leur différence radicale de sens. V = R I est une relation purement phénoménologique, une sorte de condensé de propriétés empiriqement observées, valable dans des circonstances particulières; elle n'a de sens qu'à grande échelle (c'est une relation intégrale) , et n'exprime aucun principe général, ni n'en dérive. F = m a est une loi locale (c'est une relation différentielle) de portée absolument générale, où s'exprime une convention d'un niveau élevé d'abstraction qui définit les objets dont elle parle et se pose comme proposition fondant tout le discours sur le mouvement (en elle se manifeste ce rapport constitutif entre mathématique et physique auquel je faisais précédemment allusion). Toutes ces vétilles (et d'autres), disparaissent, étouffées par la constatation que ces deux relations ne représentent rien d'autre que des équations d'une droite dans un plan cartésien. ce stade on peut seulement espérer, que notre étudiant ne soit pas assez brillant pour savoir que, si l'on se limite à ce registre de lecture les deux lois énoncent des propositions incompatibles, puisqu'en fin de compte il est dit dans la seconde qu'une force est proportionnelle à une vitesse.
En conclusion, le manuel scientifique se présente comme une sorte d'adjudant qui donne des ordres, tandis que la science est une activité hautement créative où l'on peut tout faire, à condition de respecter certaines fortes contraintes; mais la nature profonde de ces contraintes (les principes sémantiques, justement) n'est jamais révélée. On pourrait discuter longuement sur les raisons de cette occultation, mais l'une d'elles, au moins, est facile à comprendre: il est infiniment plus simple d'exhiber un enchaînement rigoureux de déductions formelles que de présenter des arguments persuasifs dans des situations dont la certitude de la logique est absente.
J'ai indiqué ainsi une double carence du manuel de physique, imputable à un apppauvrissement et à une absence. La sécheresse du vocabulaire employé rend le texte ennuyeux, le manque d'explicitation des règles de sens le rend incompréhensible. Il est à peine nécessaire de souligner que si le langage est un puissant instrument d'union/division, alors, la faillite des manuels dans leur tâche de rendre accessibles les structuress fondamentales du langage scientifique les rend lourdement co-responsables de la sélection scolaire que nous déplorons. Il n'est pas dit que ce soit nécessairement le prix à payer.
Voyons ce qu'il arrive dans une classse où un profeseur (un bon professeur) fait cours. Il ne parle pas en "mathématiquais", il ne débite pas des définitions et ne récite pas une liste de recettes de cuisine, ni de "séquences illimitées de sysntagmes nominaux". Il gesticule, il jette des boules de papier en l'air, il emploie un tas de verbes, il a recours à de vils expédients rhétoriques pour capter l'attention des élèves, il essaie d'être évocateur et émotionnel, il invente des hypothèses farfelues pour expliquer ensuite pourquoi elles ne tiennent pas debout. Il imagine des métaphores hardies et raconte des blagues instructives. De temps à autre, il écrit aussi une équation au tableau. Il essaie de transmettre sa pensée au fur et à mesure. Grâce au ciel, il ne parle pas comme un livre. Pour remettre à sa place quelqu'un qui s'exprime d'une façon inutilement compliquée afin de dissimuler le sens de ses paroles, on dit à Rome: "parle comme tu manges"; aux auteurs de manuels de physique, on devrait dire: "écrivez comme vous parlez". Remplacez la précision par l'approximation intelligente. Le résultat sera sans aucun doute plus satisfaisant et, avec un peu de chance, quelques ouvrages agréables verront-ils le jour.


légendes de l'illustration:

Extrait du Cours de physique purement expérimentale et sans mathématiques, A. Ganot, 1878.




1. . Les citations de Bloomfield, Scienza del linguaggio e linguaggio della scienza, 1939, de A. Jacob, Introduzione alla filosofia del linguaggio, 1980, et de S. Ulmann, Principi di semantica, 1977, sont reprises de L. Cerruti, "U l'è cin de cose ciàie u mundu", Epsilon 8, 1990. Voir aussi, M. Z. Lepre, "Linguaggi scientifici: la parola diventa termine", Epsilon 8, 1990.
2. . Robert Musil, L'homme sans qualités., Seuil, Paris, 1979.
3. . Z. Lepre, "Linguaggi scientifici: la parola diventa termine", Epsilon 8, 1990.
4. . P. Fereyrabend, Contre la méthode, Seuil, Paris, 1988.
5. . Lettre de Heisenberg à Pauli, été 1926; E. Schrödinger, "Uber das Verhaltnis der Heisenberg-Born-Jordanschen Quantenmechanik zu der Meinen", Annalen der Physik 79, 1926. Cités in M. De Maria & F. La Teana, "I primi lavori di E. Schrödinger sulla meccanica ondulatoria e la nascita delle polemiche con la scuola di Göttingen-Copenhagen sull'interpretazione della meccanica quantistica", Physis XXVI, 1982, pp. 33-35.
6. . L. Cerruti, "U l'è cin...", op. cit.; "Le parole preferiscono il sonno. Analisi linguistica e pratica storiografica", Atti del IV convegno nazionale di storia e fondamenti della chimica, Venise, 1991, pp. 333-360; "Dicens e Dictum", Epsilon 15, 1993, pp. 14-21.
7. . L'image est dans L. Cerruti, "Dicens e dictum", op. cit.
8. . Jean-Marc Lévy-Leblond, "Mathématiques de mathématiciens et mathématiques de physiciens", Revue du Palais de la découverte 40, 1991; "Physique et mathématique", in coll., , Seuil, Paris, 1982.
9. . Carlo Bernadini, "Principi semantici nel linguaggio della fisica", in Verso il 2000: problemi aperti di didattica delle scienze, Vietri, 1989, pp. 189-200.
10. . Robert Musil, Seuil, paris, 1979.



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