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ALLIAGE


Alliage, numéro 35-36, 1998


Une affaire peut en cacher une autre



Allain Glykos (1)


Il n'y a pas que l'affaire Sokal. Et d'ailleurs, cette fin de siècle est marquée en France par la multiplication des affaires. A tel point qu'il n'est guère convenable de dire que l'on travaille dans les affaires, ou que l'on est dans les affaires. Mieux vaut travailler, enquêter, sur les affaires. Ces doux parfums de scandales qui planent dans la Cité constituent, qui plus est, le fond de commerce de discours qu'on espérait ne plus jamais entendre. La naïveté est toujours un défaut, pas encore un crime.

Il n'y a pas que l'affaire Sokal. Il y a aussi la "Crise de l'Art contemporain", que dans les cercles d'initiés on a coutume d'appeler l'affaire Jean Clair (2). Il convient d'en rappeler très brièvement les termes. Elle remonte, comme l'explique Yves Michaud (3), à 1991. Elle a commencé dans trois publications : Esprit, Télérama et l'Evénement du Jeudi. Dans la plupart des articles qui paraissent entre 1991 et aujourd'hui, y compris dans les livres publiés sur le sujet (4), le problème central est celui des critères d'appréciation esthétique qui président au choix des oeuvres proposées dans les musées ou les galeries. Les détracteurs de l'art contemporain accusant celui-ci de n'exprimer que "le blanc souci du rien", pour reprendre le titre d'Olivier Cena (5). Il y eut bien sûr l'article de Jean Baudrillard dont nous reparlerons plus loin, qui affirmait dans Libération que l'art contemporain est nul. Il y eut enfin, la goutte qui fit déborder le vase : l'entretien que Jean Clair et quelques autres donnèrent dans la revue Krisis. Il s'agissait d'un dossier intitulé Art/non-Art.

Ce qui fit scandale et "mit le feu aux poudres", c'est bien sûr la couleur politique de la revue Krisis où l'on retrouve des auteurs "de la nouvelle droite" comme Alain de Benoist. à ce moment précis, le débat devient une affaire et prend, aux yeux des défenseurs de l'art contemporain (Philippe Dagen, Alfred Pacquement ou Catherine Millet) (6) une tournure plus explicitement politique qui conduit à l'impasse et à l'insulte. "à quelques années de distance, ce qui avait commencé à gauche et comme une attaque venue de la gauche, paraît dériver vers la droite. Le simplisme des arguments se renforce. Dans la confusion qui s'instaure, les adversaires de l'art contemporain sont diabolisés comme des fascistes, alors que les défenseurs se voient, eux, accusés de revenir aux méthodes staliniennes de l'amalgame et de la délation." Comment ne pas voir, dans les propos d'Yves Michaud (7), un étrange écho à ce qui a été écrit aux tats-Unis autour du canular de Sokal au printemps 1996 par Larry Laudan (8) : "The displacement of the idea that facts and evidence matter by the idea that everything boils down to subjective interests and perspectives is - second only to American political compaigns - the most prominent and pernicious manifestation of anti-intellectualism in our time." Quant à Isabelle Stengers (9), dans un entretien donné à La Recherche, autour de l'affaire Sokal et de la sortie de la série Cosmopolitiques 10), elle déclare : "Mon souci de donner à différents types de pratiques une existence légitime, hors hiérarchie, est un souci politique".

Notre propos n'est pas ici de montrer que les deux affaires sont identiques, car elles touchent à des domaines et des contenus très différents. Ce que nous voulons, à travers deux questions (11), c'est faire émerger une similitude singulière, d'une part dans le traitement par les médias des deux dossiers (et d'autres comme nous le verrons) et d'autre part dans le choix des arguments et des mots des protagonistes quel que soit leur statut d'agresseur ou d'agressé.

Nous n'envisageons pas d'apporter de réponses à ces interrogations. Nous voulons seulement mettre en évidence leur légitimité. La question étant au bout du compte de se demander si l'affaire Sokal et l'affaire Jean Clair ne sont pas l'écho, le miroir et la partie visible d'un phénomène plus profond et plus important qui s'ancre dans le champ socio-politique et vient irrémédiablement buter contre la montée des idéologies les plus conservatrices et les plus réactionnaires. Cette menace aujourd'hui pervertit tous les débats, toutes les tentatives de développer une pensée critique. Tout se passe comme si les situations de crise n'autorisaient plus l'expression de la pensée critique, celle-ci, accusée le plus souvent de faire le jeu de l'extrême droite, venant s'abîmer dans l'invective, voire l'insulte. Tout se passe comme si la critique était condamnée, consciemment ou inconsciemment, à nourrir des discours politique et intellectuel qui lui sont étrangers.


Questions



Première question : Est-ce un hasard si, au moment où se multiplient colloques, publications, expériences et expositions sur Arts et Sciences réunis, se développent des affaires qui secouent parallèlement les deux communautés ?

En effet on constate que depuis quelques années fleurissent des initiatives multiformes - séminaires, colloques, débats, expositions, revues - qui prennent pour titre : art(s) et science(s) (12). Rappelons-nous que Jean-Pierre Changeux et Jean Clair ont organisé en 1996, l'exposition L'âme au corps, sous-titrée Art et science. Il est dans l'air du temps de vouloir opérer des rapprochements, de créer les conditions de dialogue ou de confrontation entre les uns et les autres. Comme si les arts et les sciences connaissaient des destins parallèles, sinon symétriques. Crise de confiance, crise de conscience. En tout état de cause, crise.

Quand Jean-Marc Lévy Leblond écrit que les artistes ne font plus de la beauté leur préoccupation première et que les scientifiques ont renoncé à dire le vrai, il évoque à sa manière l'errance des uns et le doute qui s'est emparé des autres. L'histoire montre que lorsque les hommes sont dans le désarroi et le manque, lorsqu'ils perdent leurs repères, ils cherchent des saints à qui se vouer. Dieu sait que la religion (13) n'en manque pas :

"Celui qui possède la science et l'art
Possède aussi la religion.
Celui qui ne les possède pas tous deux
Puisse-t-il avoir la religion (14) !"

Ou bien, ils peuvent être coupables et victimes de toutes les outrances, de tous les outrages. Einstein écrivait à Freud, en 1932 depuis Potsdam (date et lieu de présage) : "L'homme a en lui un besoin de haine et de destruction. En temps ordinaire, cette disposition existe à l'état latent et ne se manifeste qu'en période anormale." (15) Mais sommes-nous en temps ordinaire ? La perte de confiance, la crise d'identité, la peur de perdre son territoire, conduisent à l'exclusion et à la haine de l'autre.

Deuxième question : Est-ce un hasard si les deux affaires naissent dans le contexte plus général des affaires que nous évoquions plus haut ?

Il est en effet deux mots qui reviennent dans les deux cas : "imposture" et "complot".


Imposture



1. Imposture, n. f. Action de tromper, d'en imposer par de fausses apparences, de fausses allégations. Action, parole servant à tromper. Calomnie.

Pour nous en convaincre rappelons les textes parus autour des deux affaires. En mai 1992, un dossier de L'Evénement du Jeudi, à propos de la crise de l'art contemporain, s'intitulait : "Les impostures contemporaines." En septembre 1997, Le Nouvel Observateur titrait en couverture, à propos de la parution du livre de Sokal et Bricmont "Les intellectuels sont-ils des imposteurs ?" Continuons. Le 20 mai 1996, dans un article paru dans Libération sous le titre "Le complot de l'art", Jean Baudrillard écrit : "L'art est l'effet de trucages intellectuels qui dissimulent son vide et sa nullité." Le même Baudrillard, d'accusateur de l'art, devient quelque temps plus tard accusé des sciences. Alan Sokal dit de lui que ses métaphores scientifiques - "l'hyperespace à réfraction multiple", ®la réversibilisation d'une loi", ressortissent à un genre particulier d'abus qui consistent à "manipuler des phrases dénuées de sens et (à) se livrer à des jeux de langages". Remake de l'arroseur arrosé. Cette image est plus lourde de sens qu'il n'y paraît. Michel Foucault disait qu'on est toujours le fou de quelqu'un. De la même façon on est toujours le suspect de quelqu'un. Trucage, dissimulation d'un côté, manipulation de l'autre. Alan Sokal évoque encore à propos des intellectuels français "un dossier énorme de citations suspectes et ridicules". Quant à Laurent Mayet (16), dans Le Nouvel Observateur il titre un article où il recense les métaphores scientifiques : "Le délit de non-initié", métaphore (lui aussi n'y échappe pas) empruntée au domaine des affaires. Expression également utilisée par Jean Baudrillard dans le Complot de l'Art : "De toute façon, la dictature des images est une dictature ironique. Mais cette ironie elle-même ne fait plus partie de la part maudite, elle fait partie d'un délit d'initié, de cette complicité occulte et honteuse qui lie l'artiste jouant de son aura de dérision avec les masses stupéfiées et incrédules." (17)

Le délit d'imposture est partout. Il n'est d'ailleurs pas d'aujourd'hui, l'histoire de la pensée occidentale en est jalonnée. Citons trois exemples.


Platon fustigeait les artistes qui abusent nos sens et les sophistes qui se jouent de la langue. L'argumentation de l'auteur de La République recoupe parfaitement la définition rappelée plus haut. Platon ouvre la voie à une tradition philosophique qui renaîtra régulièrement de ses cendres en périodes de crise. Tradition qui consiste à récuser l'art au nom d'un Bien moral. Platon accuse les artistes et les sophistes d'exercer sur les âmes une influence pernicieuse, non pas tant parce que l'art et l'usage sophistique de la langue sont mauvais en eux-mêmes, mais parce qu'ils sont à ses yeux dangereux pour ceux qui ne sont pas initiés à la philosophie. Pourtant son propre maître avait été condamné pour délit de corruption de la jeunesse athénienne. Et Platon lui-même use des mythes, lui qui aurait chassé Homère de la cité parfaite - ne fût-ce une tendresse de jeunesse qu'il nourrissait pour lui - se prend à composer de beaux et pieux mensonges, du mythe de l'Age d'or à la légende de l'Atlantide. L'accusateur se sert des armes de ceux qu'ils condamnent quand celles-ci peuvent être utiles à ses raisonnements.

Il faut se souvenir des termes utilisé dans le fameux paradigme de la ligne au Livre VI de La République. La section de la ligne qui correspond à l'activité de l'art, est celle des images considérées comme des ombres. C'est le monde des songes, des hallucinations, des simulacres. Platon préconise même de chasser les poètes de la Cité. L'art est équivoque, tentateur. "Toute une panoplie d'objections, où les philosophies ultérieures ne manqueront pas de puiser¯. (18)

Or que nous dit Jean Baudrillard, dans le Complot de l'Art ? Certes, il n'épouse pas complètement les thèses platoniciennes, puisqu'il pense que l'art a perdu le désir de l'illusion. Certes, l'époque n'est pas la même. Mais tout comme Platon, il soupçonne. Il soupçonne l'art d'être trop superficiel pour être vraiment nul. "Il doit y avoir un mystère là-dessous. [...] Il y a, dans cette insignifiance de l'art, une énigme en négatif, un mystère en filigrane, qui sait ? Si tout devient trop évident pour être vrai, peut-être reste-t-il une chance pour l'illusion. Qu'est-ce qui est tapi derrière ce monde faussement transparent ?" Le crime de superficialité dénoncé par le philosophe. Comme le suggère Jean Granier, lorsque le philosophe descend dans "les profondeurs de la pensée", il crée nécessairement des concepts à forte surdétermination.

La critique de Jean Baudrillard ne peut complètement épouser les thèses de Platon, car pour le philosophe grec l'art était imitation de la réalité, et, dans une certaine mesure, cela pouvait le sauver, car il pouvait exercer une fonction utile à l'intérieur de la Cité, une fonction pédagogique. Or, pour Jean Baudrillard, comme pour Jean Clair, l'art d'aujourd'hui joue indéfiniment à se recycler en faisant "main basse sur la réalité". Tout comme au fond les intellectuels français font, aux dires de leurs détracteurs, main basse sur la science à des fins suspectes et dénonçables. De plus, Platon avait hiérarchisé les connaissances de telle manière que l'art était du côté du non-être, par opposition à la science qui permettait d'accéder à l'être. Or, Jean Baudrillard est-il si loin de cette position lorsqu'il affirme que "toute la duplicité de l'art contemporain est là : revendiquer la nullité, l'insignifiance, le non-sens" ? Bien sûr, on ne parle pas du même art, mais on en parle dans les mêmes termes. On accuse, on crie à l'imposture, à la tricherie et à la nullité - du latin nullus qui désigne le néant, le rien. Sommes-nous si loin du non-être platonicien ? Quant aux sophistes, ne sont-ils pas au fond à Platon ce que les intellectuels sont à Sokal ? Ils usent avec habilité d'effets de langage pour séduire et endormir ceux qui les écoutent.


Galilée constitue un autre exemple fort intéressant car il a su user de critiques violentes tantôt contre les poètes au nom de la science, tantôt contre les scientifiques au nom de l'esthétique. Il déniait en effet le droit aux poètes et aux historiographes de parler de physique. Un Sokal avant l'heure ? Certes, l'objet et le contexte de sa critique ne sont pas comparables. Ce qui l'est, c'est au fond l'argumentation de compétence et l'idée que toute intrusion dans le territoire de l'autre est considérée comme imposture. Et pourtant, l'histoire de la science a montré qu'il avait eu tort de se moquer des vieux contes merveilleux dans lesquels on voit fondre dans les airs des projectiles lancés à grande vitesse. Le grand physicien n'avait pas perçu, dans ces textes littéraires, les prémisses de la théorie selon laquelle la chaleur peut être engendrée par la friction d'un corps avec l'air.

Alan Sokal pourrait méditer cet exemple, lui qui revendique si souvent la référence à l'histoire et notamment à l'héritage du siècle des Lumières. L'histoire se mêle parfois de ne pas nous donner raison, c'est peut-être pour cela que nous feignons de l'ignorer ou de l'oublier. A l'inverse, ce sont des considérations esthétiques sur le cercle - forme parfaite - qui empêchent Galilée d'accréditer les lois de Kepler qui s'appuyaient sur le mouvement elliptique. Galilée, qui ne voulait pas mélanger l'art et la science, a-t-il échappé à la confusion ? Considérations esthétiques également qui, au nom de la pureté de la peinture, supérieure en cela à la sculpture, ou encore de la musique supérieure au chant, le conduisent à tenir des propos polémiques et infamants sur les uns au profit des autres (19).

On peut citer enfin l'exemple, moins célèbre, de Martin de Charmois au XVIIe siècle qui, mandaté par les artistes futurs académiciens du roi, voit dans les membres de la Maîtrise des "esprits grossiers et malfaisants", une "troupe abjecte et tumultueuse" des "broyeurs de couleurs", tandis que le nom de peintre et de sculpteur est un titre qui doit se mériter (20). L'accusation a une portée intellectuelle, mais également éthique, Charmois y développant des arguments de légitimité. Les membres de la Maîtrise sont à ses yeux des imposteurs puisqu'ils usurpent le titre de peintres et de sculpteurs, eux qui ne sont que des artisans et des roturiers.

Quelle actualité dans ces polémiques déjà lointaines ! L'autre est accusé d'usurpation et d'incompétence (21). Accusation qui va jusqu'à déboucher sur un ostracisme. Le rapport de Caro à l'Académie des sciences nous en donne un bel exemple : "La connaissance scientifique est produite par un groupe très réduit d'hommes et de femmes qui ont été éduqués très tôt à maîtriser les nombreuses connaissances nécessaires. Et ce petit groupe constamment en alerte évolue dans un monde très différent de la routine". Autrement dit, la science ne peut concerner qu'une élite.

On retrouve la même thématique autour de la crise de l'art contemporain. On cloue au pilori Joseph Beuys et on l'accuse d'avoir "fait entrer la démagogie dans le discours sur l'art". Jean-Philippe Domecq (22) fait référence ici à la formule de Beuys : "chaque homme est un artiste". Quelles que soient les argumentations des uns et des autres, qu'il s'agisse du champ de l'art ou du champ de la science, on se sent menacé, et l'on accuse, on se sent accusé et l'on menace au nom de la compétence oligarchique à protéger.

On retrouve la même thématique du cénacle d'initiés dans les arguments relevés par Yves Michaud dans les diverses publications concernant la crise de l'art. Ainsi l'article de Jean Molino, dans la revue Esprit (23) développe une double nostalgie : celle d'un monde dans lequel existait des critères d'appréciation esthétique valant au sein de groupes de connaisseurs. D'autres, comme Jean Clair, évoquent le temps perdu de la connaissance, de la figure humaine et de la culture, ou encore comme Olivier Céna, celui des valeurs sacrées qui renvoient à l'époque des prophètes et des mages romantiques. De tels débats, aussi bien dans les sciences que dans les arts ravivent à l'envi l'antienne du rapport entre le savoir et le pouvoir. Comme le fait remarquer Nathalie Heinich, lorsqu'il s'agit de définir l'"art contemporain", "le risque est grand de glisser dans la stigmatisation des exclusives imposées par une élite savante¯. (24) Invoquer à la une des revues et journaux, l'imposture intellectuelle, l'imposture des artistes contemporains, l'imposture des journalistes, n'est-ce pas désigner les auteurs de complots ? On montre du doigt, faute de débattre. On accuse, faute de développer une vraie pensée critique. De tels procédés ont le défaut de plaire à ceux qui en ont fait leur fond de commerce politique. Ainsi, apparaît le second terme commun à ces affaires : le complot.


Complot



Complot, n. m. Projet concerté secrètement en vue d'un acte généralement criminel, et touchant à la vie politique d'un pays. Toute entente mystérieuse en vue d'une action.

Le thème du complot n'est en effet pas moins présent. Le complot, lui aussi, est partout. Dans le domaine de l'art, c'est le complot des institutions ( FRAC, commissions régionales ou nationales d'achat) contre l'art devenu un art officiel qui n'existe que sous la protection des musées et de quelques grands marchands qui font et défont le marché à leur guise. Marc Fumaroli (25) consacre au sujet un livre entier. "En France, dit Fumaroli, la sphère culturelle étant dans son ensemble de la responsabilité de l'Etat, qui jouit d'un monopole de fait sur l'éducation et sur la télévision, on a affaire à un Etat culturel". De son côté, Jean Clair démonte un à un les arguments de Philippe Dagen (26) : "Car nous voilà arrivés, dit-il, au coeur de l'argumentation de l'essai de Dagen. Emettre des réserves sur certains aspects de l'art contemporain français, tels qu'ils apparaissent en particulier dans les collections publiques constituées par les FRAC, ce serait faire preuve d'un esprit réactionnaire opposé au progrès, à la modernité, "au nouveau" nécessaire. A fortiori, s'inquiéter du sort du patrimoine, s'efforcer de le défendre, se poser le problème d'une identité culturelle dans la dérive européenne ce serait montrer une attirance suspecte pour les valeurs nationales (27)."

Le ton monte d'un cran lorsque Jean Clair répond aux accusations de Philippe Dagen selon lesquelles il participerait d'une pensée xénophobe. Jean Clair dénonce un quasi complot américain et anglo-saxon dont Philippe Dagen se fait le porte-parole. Selon lui le mécénat américain s'exerce sur des expositions qui ne sont que "des opérations de publicité choquantes et spectaculaires". Or l'on retrouve l'idée du complot américain dans l'affaire Sokal. Complot de l'Amérique contre la culture européenne, dénoncé par Julia Kristeva (28) : "La compétition économique et diplomatique entre l'Europe et l'Amérique entraîne un nouveau partage du monde opposant des intérêts farouches et des règles identitaires."

Et l'argument du complot du pouvoir n'est pas absent de l'affaire Sokal. Il est d'ailleurs étrangement inscrit en creux dans l'argument du complot américain. En effet Denis Duclos dans le Monde du 3 janvier 1997, avait déjà soupçonné que "nombre des attaques actuelles menées aux Etats-Unis aussi bien contre les intellectuels français que contre des penseurs universels comme Freud n'appartiennent pas elles-mêmes au genre intellectuel". Et Denis Duclos d'ajouter : "Leur orchestration relève davantage de l'opération commerciale ou même de la guerre psychologique. Leur philosophie sous-jacente est celle d'un chauvinisme anti-européen qui tiendrait lieu de dénominateur commun aux zélateurs d'une nouvelle souveraineté, dont nous devrions accepter partout d'être les vassaux." Ainsi, le livre de Sokal serait, conséquence des accords du GATT, une dénonciation de la volonté française de marquer par l'exception culturelle un espace de pouvoir et d'identité conservée. Mais alors les intellectuels français seraient-ils les penseurs officiels d'un gouvernement français qui les utiliserait comme véritable cheval de Troie dans le coeur de l'Amérique. L'idée est hardie, mais semble n'être pas absente du débat. Une fois encore, au risque de nous répéter, peu importe que les contenus des deux polémiques soient différents, la similitude des effets de sens que produisent les multiples articles, les réponses, les réponses aux réponses ne passe pas inaperçue.

Un autre point commun aux deux affaires : la dénonciation du relativisme. Tous les acteurs de la critique de l'art, fait remarquer Yves Michaud, dénonce dans l'art contemporain l'absence d'un seul critère esthétique pouvant s'appliquer à ce "n'importe quoi". Ce qui est dénoncé comme triomphe du n'importe quoi c'est la liberté pour chacun d'affirmer ce qui lui plaît. Le triomphe du n'importe quoi, dit encore Yves Michaud, marque donc la fin de l'esthétique, et même de l'art tout court. Et il ajoute : "Dans cette perspective, la dénonciation du n'importe quoi passe par la constatation qu'il y a un grand bazar contemporain, ou que l'artiste fait reposer son activité sur une liberté illimitée. Il y là une version esthétique de l'anarchisme épistémologique de Feyerabend (29)." De Beuys à Feyerabend, il n'y a qu'un pas. L'art et la science se trouvent, à distance, confrontés à la même polémique entre, d'un côté les tenants d'une pensée sûre d'elle-même qui assoit ses raisonnements sur les connaissances, les valeurs que nous enseigne l'histoire (30), et s'oppose à un relativisme intellectuel qu'elle accuse de conduire à la superficialité, à la nullité et au n'importe quoi. Et de l'autre côté, ceux qui revendiquent la liberté, et l'émancipation à l'égard du conservatisme hégémonique d'une pensée de la vérité et du beau. Cet aspect de la crise fait écho au complot suspecté même à l'intérieur des sciences humaines, où les défenseurs d'une ligne pure et dure, dans le droit fil du matérialisme scientifique, appliquant les outils et les méthodes de la science, accusent les courants moins quantitatifs de laxisme intellectuel.

Au bout du compte, que penser de tout cela ? Comme nous l'avons dit, notre propos n'est pas de chercher des similitudes de contenu dans les deux affaires. Elles sont sûrement différentes, parce que les arts et les sciences sont différents. Ils ont leurs langages, leurs méthodes, leurs outils, leur histoire et leur mythologie qui en font des territoires différents que nous nous garderions bien de confondre.

Alors pourquoi et sur quoi comparer les deux affaires ? En dehors de l'identité des accusations - imposture, complot -, on ne peut s'empêcher de noter que dans les deux cas il s'agit de polémiques médiatisées et médiatiques. Michel Ragon déplorait il y a quelques années qu'on n'assistât plus aux belles empoignades qu'avait connues la critique artistique dans les années cinquante, que désormais les artistes soient devenus plus critiques qu'artistes et qu'il y ait plus à lire qu'à voir dans les musées. Peut-être, les temps changeant, verra-t-on bientôt ce que certains appellent, à grand renfort de critères esthétiques, de vraies oeuvres. Peut-être que grâce à Sokal et Bricmont, la communauté scientifique va se protéger des tentatives intellectuelles impures qui cherchent à la déstabiliser. C'est le danger si souvent signalé par Jean-Marc Lévy Leblond, celui d'une science qui revendique de ne s'autoriser que d'elle-même, qui n'admet aucune critique venant de l'extérieur. Cette tentation est grande, elle est présente à toutes les époques. On se souvient du texte de Delacroix : "Les critiques qui s'impriment de temps immémorial sur les beaux-arts ont toujours présenté des inconvénients [...]. Les artistes en ont la haine, parce que, loin de contribuer à l'avancement de l'art, ces discussions embrouillent les questions les plus simples et faussent toutes les idées (31)." Qui de Philippe Dagen et de Jean Clair pourrait reprendre à son compte cette phrase ? Haine des artistes contre les critiques, haine de la pensée, haine de l'art contemporain, haine des médias, haine des intellectuels. Qui ne haït point qui?

On peut prendre la chose sur le ton de l'humour. Toutefois, qu'on y prenne garde. Le thème du complot est un vieil air connu qui a engendré des musiques sur lesquelles il est bien difficile de danser, et qui résonnent encore et ... de nouveau. Les deux affaires, à l'image des grandes affaires politico-financières, suscitent des tentations d'angélisme purificateur. Dénoncer le complot, débusquer le tricheur, l'imposteur moral et intellectuel. Voilà peut-être de quoi il s'agit. Un accès de fièvre morale. Depuis la faillite du socialisme façon pays de l'Est, l'ennemi est intérieur et les sauveurs ®sont partout" (encore une formule entendue en d'autres temps). Ainsi l'art et la science constitueraient, chacun à sa manière, le théâtre d'un affrontement qui aurait des racines profondes. Sont-ils les seuls ? Nous avons parlé de deux affaires, et voilà qu'à peine retombés les lampions les plus lumineux des deux premières, s'allument ceux d'une autre fête.

On peut évoquer en effet, une autre polémique que l'ampleur tend à transformer une fois de plus en affaire. A savoir, les publications (éditions Liber-Raisons d'Agir) de Pierre Bourdieu, des membres de l'association "Raison d'agir" et des chercheurs du CSU (Centre de sociologie urbaine), du CSEC (Centre de sociologie de l'éducation et de la culture) et des Actes (32). N'assistons-nous pas à la naissance d'une affaire Bourdieu, ou d'une affaire Halimi (33), ce journaliste du Monde diplomatique qui accuse un certain nombre de ses confrères d'être devenus "les nouveaux chiens de garde" ? Une fois de plus la presse réagit, cette fois-ci avec retard. Non sans raison d'ailleurs, car c'est elle qui est en cause. Télérama de *janvier-février 1998, fait sa une sur "les journalistes suspects" et Libération du 16 avril 1998, titre "Les petits pavés de Bourdieu". Serge Halimi dénonce à son tour les pratiques d'une nomenklatura médiatique dont les membres seraient "les chiens de garde" de la pensée officielle et des intérêts dominants. "Un petit groupe de journalistes omniprésents impose sa définition de l'information-marchandise *... Ils servent les intérêts des maîtres du monde". Ils sont "de nouveaux chiens de garde". Référence à Paul Nizan qui, au début des années trente, dans son pamphlet contre les philosophes déclarait : "Nous n'accepterons pas éternellement, que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu'au pouvoir des banquiers."


La thèse du complot est bien présente. Loin de nous, encore une fois, l'idée de comparer les contenus de "ces affaires", ni de les mettre dans le même sac. Mais nous observons : l'heure est bien à débusquer l'intrus, à dénoncer l'imposture, la main mise ou le complot, bref à sauver. Mais sauver quoi ? La science contre les intellectuels, le sérieux contre le bluff ? Sauver l'art de ses tentations à ne plus revendiquer les critères esthétiques qui ont fait son histoire ? Bourdieu contre la pensée unique politico-médiatique, Thom contre Lacan, Bacon contre Beuys, Descartes contre Feyerabend ?

Il n'est en définitive pas sûr qu'il n'y ait qu'une affaire Sokal, et force est de constater à la lecture des médias qu'une affaire peut en cacher une autre. Il y a en revanche fort à parier que nous assistions à une crise profonde qui touche aussi bien la science, l'art que les médias. Pour Olivier Mongin (34), par la crise de l'art, "nous sommes confrontés à un mouvement de démocratisation des moeurs et de la culture, à un relativisme profond, contre lequel il faut réagir". Pour Pierre Bourdieu (35) "les médias continuent sur leur lancée sans s'apercevoir que les gens en ont marre et qu'une fraction de plus en plus importante de leur public est déçue, méfiante et frustrée". Quant à Yves Michaud, il considère que ®cette crise du marché de l'art n'est pas séparable de la crise économique des pays développés, de la montée du chômage, du ralentissement de la croissance et de la crise de l'Etat providence (36)". De son côté enfin, Jean-Marc Lévy Leblond (37) pense "qu'une "pure" réflexion épistémologique est désormais sans effet sur le mouvement réel de la science et doit s'incarner dans une prise en compte de son organisation sociale effective".

On entrevoit dans ces propos la prise de conscience, par leurs auteurs, de la véritable dimension des affaires dont ils sont les acteurs à savoir le contexte sociopolitique dans lequel la pensée est livrée en pâture et dont elle ne peut faire abstraction. On ne résoudra pas les crises de l'art et de la science dans les revues scientifiques spécialisées, ni par des dénonciations ou des anathèmes publiques. On peut craindre que ces derniers, coupés de leurs véritables enjeux, ne finissent par alimenter le désir non dissimulé d'une certaine classe politique montante de les transformer en autodafé et en machine de guerre. La nostalgie, quelle que soit sa couleur, n'est jamais une bonne façon de lire le passé. Même si, en nos temps troublés, cette lecture est précieuse et indispensable.

La guerre que se livrent les hommes et les femmes de pensée, scientifiques, philosophes, artistes, etc., fait sourire en coulisse ceux qui attendent leur heure, comme ils l'attendirent en d'autres temps, comme ils l'attendent en d'autres lieux. Les intellectuels, on le sait, ne sont pas à l'abri des sirènes et des prises de position partisanes à l'excès. Qu'on se rappelle -l'Affaire Dreyfus - tiens encore une ! - et les engagements divers des intellectuels dans les années trente. C'est encore à Einstein qu'il convient de faire référence : "Existe-t-il une possibilité de diriger le développement psychique de l'homme de manière à le rendre mieux armé contre les psychoses de haine et de destruction ? Et loin de moi la pensée de ne songer ici qu'aux êtres dits incultes. J'ai pu éprouver moi-même que c'est bien plutôt la soi-disant "intelligence" qui se trouve être la proie la plus facile des funestes suggestions collectives, car elle n'a pas coutume de puiser aux sources de l'expérience vécue, et que c'est au contraire par le truchement du papier imprimé qu'elle se laisse le plus aisément et le plus complètement saisir (38)."

Nietzsche disait que nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité. Le temps est venu, à la lumière des ces affaires, de s'inquiéter de mourir bientôt de n'avoir ni l'art, ni la vérité. Faut-il pour autant, à l'instar de Goethe, nous *espérer la religion ?

Nous avons, tout au long des pages qui précèdent, relevé quelques signes d'une guerre (le mot est largement utilisé par les antagonistes pour que nous le reprenions). L'un d'entre eux tient incontestablement dans le ton polémique qu'ont pris les différentes affaires dont il a été question. Faut-il condamner la polémique, marque patente d'une crise, ou bien saisir l'opportunité qu'elle représente ? Les chinois ont, pour dire le mot crise, deux idéogrammes, l'un signifie danger, l'autre opportunité. C'est le dernier point que nous voudrions brièvement évoquer et, par là-même, tenter d'identifier la forme que pourraient prendre ces polémiques pour que nous saisissions l'opportunité que nous offrent les risques qu'elles nous font courir.


Polémique



Polémique, adj. (gr. Polémos, guerre). Qui appartient à la dispute, aux discussions par écrit. = N.f. Dispute, querelle, par écrit ou par discours.

La référence à la guerre dans l'étymologie du mot polémique est intéressante car elle est présente, aussi bien dans l'affaire Sokal que dans l'affaire Jean Clair. Dans Libération du 30 septembre 1997, à propos de la parution du livre de Sokal et Bricmont, Nathalie Levisalles se demande : "La guerre des sciences aura-t-elle lieu ?" De son côté, la rédaction de la revue Le Débat, sur les situations de l'art contemporain titre "la guerre de l'art" et écrit en introduction : "Sans doute n'avons-nous pas affaire, dans l'actuelle "guerre de l'art", à une seule querelle, mais à plusieurs qui se télescopent et s'entremêlent (39)." Dans la même revue Nathalie Heinich considère qu'il est difficile aujourd'hui d'aborder la question de l'art contemporain et des problèmes qu'il soulève, sans se trouver pris immédiatement dans "l'injonction d'avoir à choisir son camp : pour ou contre (40) ?" Un peu plus loin elle ajoute que l'un des obstacles qui habitent cette polémique est celui de la définition de l'art contemporain et de son statut. Or c'est aussi ce que mentionne Nathalie Levisalles : "Au bout du compte, si l'affaire Sokal remue tant de monde, c'est sans doute qu'elle pose la question du statut des sciences." Qui dit polémique ou guerre, dit conquête du pouvoir. Ici encore les affaires résonnent d'une étrange symétrie.

Comment sortir de l'impasse dans laquelle semblent conduire les affaires ? Peut-être en dépassant le clivage entre le discours scientifique pur et dur et la polémique médiatique. Bourdieu cherche à réhabiliter la polémique par un "militantisme scientifique". Cette solution a probablement ses vertus. Pour notre part, la polémique n'est que le point de départ d'une troisième voie : la discussion. Nous entendons discussion au sens pris par ce terme dans la philosophie d'Habermas. "Une éthique de la discussion". Les polémiques auxquelles nous assistons sont à ce point relayées par les médias qu'on peut faire l'hypothèse que ce sont ces derniers qui les alimentent et leur donnent non seulement de la voix mais aussi du corps.

Tout comme Habermas, on peut tenter d'apprécier la fonction des médias dans la circulation des idées. Ces polémiques (au sens positif où Bourdieu les revendique) sont jusqu'ici toutes devenues des affaires parce qu'elles ont emprunté - par choix ou non - die Publizität, "l'espace public". Or l'espace public n'est plus tout à fait soumis aux mêmes lois de l'échange et de la communication telles que définies par Habermas. Car si, comme le fait remarquer Habermas, cet espace a été longtemps le lieu où s'est exercée la faculté critique de la raison, aujourd'hui l'usage des médias ne peut se faire sans que se pose un problème d'éthique évident. C'est le parti pris premier de Pierre Bourdieu et de Serge Halimi. Il n'est pas sûr, comme nous l'avons montré qu'ils ne soient pas rattrapés par ceux-là même qu'ils prétendre combattre.

Pour qu'une vraie discussion soit menée et sorte du champ de la polémique, doivent être définies les conditions éthiques de sa possibilité et de sa légitimité. Ces conditions sont-elles un préalable à la discussion, ou bien la discussion trouvera-t-elle ces conditions au fur et à mesure de son déroulement ? L'heure n'est peut-être pas à ouvrir cette question qui oppose depuis plusieurs années Apel et Habermas, puisque la polémique existe et est même revendiquée par certains. Il fallait peut-être qu'elle existe pour fonder un vrai débat. Une confrontation intellectuelle pourrait-elle au fond jaillir de rien ? Sûrement pas. Mais les médias sont-ils en mesure de fonder normativement la validité et la légitimité des débats dans nos démocraties modernes ? Voilà bien une des questions qu'il faudra se poser. Voilà bien une des hypothèses pour explorer un autre lieu d'argumentation et de discussion. Si l'espace public médiatique pervertit le dialogue, la confidentialité des cénacles scientifiques ne semble plus en mesure d'endiguer la parole chaotique.

Les affaires Sokal, Clair, Bourdieu, illustrent assez bien cette situation. Elles sont étiquetées et nommées dans les mêmes termes que les affaires politico-financières, à ce point que certains finissent par croire qu'elles ne s'en distinguent pas. Elles ont éclaté et se développent dans tous les sens, pleines d'invectives et de ressentiments, voire même de règlements de compte. Elles sont imprévisibles quant à leur déroulement et leur issue. Au risque de déplaire à Alan Sokal, on pourrait se laisser aller à une métaphore scientifique et dire que chacune prise séparément a son histoire et sa détermination, mais l'ensemble fait plutôt figure de système chaotique (41). D'où au fond le danger de ne les considérer qu'en elles-mêmes, coupées des autres. Car dès lors qu'on tente, comme nous avons essayé de le faire, de les mettre en parallèle, on perçoit que la multiplication des affaires, quels que soient les domaines, ne permet pas de prévoir ce qu'il adviendra de la société qui les a fait naître et qu'elles font dériver.

Toutefois, et c'est peut-être là leur plus grand mérite : elles existent. Il convient donc de se demander à quelles conditions elles peuvent devenir des discussions, faire progresser la pensée et conforter la démocratie au lieu de la fragiliser. Plutôt que d'arborer les fanions de la Vérité et de la Beauté perdues, il convient de se demander si les penseurs d'aujourd'hui ne peuvent pas ensemble déterminer l'espace infime du dialogue critique. Cette interrogation nous semble cruciale, car elle pose non seulement le problème de l'éthique de toute discussion mais également celui de savoir si les démocraties occidentales sont en mesure de maîtriser les rancoeurs et de faire de la discussion, ou du dialogue, le lieu retrouvé de son expression majeure (42). Dialoguer, parler à travers, mais pas de travers. Laissons la déformation à ceux qui, étrangers à ce qui fait l'essence même de la démocratie, n'en usent que pour alimenter leur haine de l'intelligence.

La situation, que nous venons de décrire trop brièvement, trouve-t-elle son équivalent en Europe et aux Etats Unis ? D'une manière générale, comme le fait remarquer Christophe Charles (43), il est toujours difficile de faire une analyse comparée des situations culturelles et intellectuelles dans différents pays. Les décalages entre les divers pays d'Europe rendent problématique une ambition comparative ne dépassant pas le cadre des généralités. Mais si l'on s'en tenait strictement aux pages qui précèdent, on pourrait croire que les polémiques, que nous venons d'évoquer, sont purement "franco-françaises", à l'exception bien sûr de l'affaire Sokal qui a fait couler beaucoup d'encre en France, aux Etats Unis, mais également en Allemagne, en Angleterre, en Italie et dans d'autres pays.

Dans la réalité, il n'en est rien. Car, comme nous l'avons souligné plus haut, les "affaires" révèlent le fonctionnement de la presse qui ne se limite pas aux frontières de notre pays. Dans la mondialisation des moyens d'information, la guerre que se livrent les grands groupes conduit à transformer en "affaire" ce qui devrait rester dans le champ de la pensée critique. Les média ont tout intérêt à sortir ou à fabriquer ces affaires. La dérive, dénoncée en France par Bourdieu et Halimi, suscite également dans bon nombre de pays européens (Allemagne, Italie, Angleterre, Suisse, Belgique, Pays-Bas, etc.) et aux Etats Unis des réactions qui s'inscrivent dans la renaissance de ce que certains sociologues appellent une "pensée critique". Ainsi, Pierre Bourdieu s'en prend aux "lieux communs de la grande vulgate planétaire que le ressassement médiatique transforme peu à peu en sens commun universel et qui parviennent à faire oublier qu'ils ont pris leur origine dans les réalités complexes et controversées d'une société historique particulière. Il en est ainsi du débat flou et mou autour du multiculturalisme (44)¯. Pour autant, ce serait une erreur de penser que l'Union Européenne a une politique culturelle. "Elle n'a pas plus de politique culturelle, dit Luc Van Campenhoudt, qu'elle n'a de politique sociale (45)."

Les Actes de la Recherche en sciences sociales, et son supplément Liber, ouvrent largement leurs pages depuis quelques années à des auteurs non français. Voici par exemple comment Loïc Wacquant, voit la situation américaine : "Durant la décennie passée, l'anti-intellectualisme sûr de son fait, qui est l'un des traits de la culture nationale, s'est fait de plus en plus mordant (46)." Il n'est pas de campagne électorale, explique-t-il, où un candidat ne trouve pas l'occasion de clouer au pilori "l'élite culturelle", fustiger "les Professeurs arnaques" ou dénoncer "les prétendus dévoiements" de tel artiste dont l'oeuvre menacerait l'intégrité de la société. Loïc Wacquant emploie pour expliquer cette tendance une formule choc : "le triomphe du porte-monnaie sur le porte-plume."

La situation semble légèrement différente en ce qui concerne la critique de l'art contemporain. Certes il y a aux Etats Unis et dans certains pays européens comme l'Allemagne, l'Italie ou l'Espagne, des voix qui se font entendre, mais rien de comparable à la polémique qui a conduit à "l'affaire Jean Clair". L'une des raisons est sans doute à chercher dans le rôle contradictoire qu'a joué le pouvoir politique en France dans le champ culturel. Il faut, pour bien comprendre ce que nous voulons dire, se rappeler que la polémique a éclaté initialement à l'étranger dans les années soixante/soixante-dix. A cette époque, fait remarquer Yves Michaud (47), les réflexions sur le rôle et la place de la culture dans la société capitaliste ont conduit à des attaques et à des évaluations virulentes de la production artistique. Toutes les critiques de l'époque confluaient vers une "critique culturelle du capitalisme".

Il n'est pas possible ici de développer longuement l'analyse de cette période. Ce que l'on peut toutefois retenir c'est que dans ces années-là, la politique culturelle de l'Etat (et notamment la création du Centre Pompidou) a tenu en partie la France à l'écart du débat international sur la modernité auquel participèrent des critiques d'art comme Daniel Bell, Hilton Kramer, mais aussi les allemands Arnold Gehlen, Helmut Schelsky (48), etc. à l'époque, face à l'invasion de l'avant-garde et de la contre-culture dans la culture établie, l'Europe et les Etats Unis virent s'affronter conservateurs de droite et de gauche aux intellectuels qui répondirent tantôt avec violence, tantôt avec ironie, en portant très haut le drapeau de la culture moderniste. Plutôt absente de ces débats, la France se réveille à la fin des années quatre-vingt, et ce que nous appelons de façon un peu réductrice aujourd'hui l'affaire Jean Clair, et que Yves Michaud et d'autres auteurs préfèrent nommer crise de l'art contemporain, semble n'être au fond que l'écho tardif de polémiques qui se sont un peu assagies chez nos voisins.

On peut se demander pourquoi la crise arrive si tard en France. Notre hypothèse est que si la politique culturelle pompidolienne, dans le prolongement de celle d'André Malraux a fait écran dans les décennies précédentes, *celle des années Lang, et en particulier la politique d'acquisition des oeuvres par les musées et les FRAC a déclenché une bombe à retardement. Toutefois, il n'y a aucune raison de penser qu'à court ou moyen terme le phénomène que nous avons tenté de mettre en évidence ne se répande au-delà de nos frontières. D'une part parce que la science, la pensée et l'art sont soumis partout au même diktat médiatique et financier, et d'autre part parce que la mondialisation des processus de production et de diffusion, et la montée de certaines idéologies extrémistes peuvent raviver le feu, même là où certains pensent qu'il est déjà éteint.



1. .Maître de Conférences à l'Université de Bordeaux 1, Rédacteur en Chef des Cahiers Arts et Sciences.
2. . Jean Clair est critique d'art et directeur du Musée Picasso.
3. . Yves Michaud, La Crise de l'Art contemporain, PUF, Paris, 1997.
4. . On trouvera à la fin du livre d'Yves Michaud une bibliographie complète sur le sujet.
5. . Olivier Céna, "L'art triste", Télérama, 24 juin 1992, nø 2215, pp. 54-55.
6. . Philippe Dagen est critique d'art au journal le Monde, Alfred Pacquement était à cette époque délégué aux arts plastiques, Catherine Millet est critique d'art à Art Press.
7. . Yves Michaud, op. cit, p 14
8. . Larry Laudan, Science and relativism. Some Key Controversies in the Philosophy of Science, University of Chicago Press, Chicago, 1990.
9. . Isabelle Stengers, entretien avec Gérard Chevalier, la Recherche, nø 9704, avril 97.
10. . Isabelle Stengers, Cosmopolitiques, 7 tomes, La découverte/ Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 1996
11. . Il y en aurait sûrement d'autres.
12. . On peut citer, mais la liste n'est pas exhaustive : Jacques Mandelbrojt, Les Cheveux de la réalité, Alliage, Nice, * ....... ; Jacques-Louis Binet, La Création vagabonde, Hermann, Paris,* ........ ; Jean Granier, Art et vérité, La Nuit surveillée, * ....... ; L'âme au corps, catalogue de l'exposition organisée en 1996 par Jean Clair et Jean-Pierre Changeux au Grand Palais. L'Art est-il une connaissance ? Acte du colloque Le Monde/ Le Mans, éd. Le Monde, 1993 (Ce volume contient notamment un texte de Jean Clair dont le titre est tout un programme : "Art et Connaissance. De la règle au gouffre",. Le Journal de la recherche nø 83, Rencontres artistes et scientifiques. Créateurs et chercheurs, Autrement, * ....... ; Les dialogues de l'ASTS, Arts et Sciences, Alliage, Nice, 1997. Les Cahiers Art et Science, Confluences, Bordeaux, Léonardo, etc. On trouve également un grand nombre de sites "arts et sciences" sur le réseau Internet.
13. . Nous renvoyons à ce propos au livre de Bruno Latour, Petite réflexion sur le culte moderne des dieux faitiches, Sunthélabo, Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 1996.
14. . Goethe, Xénies apprivoisées, IX, cité par Freud dans Malaise dans la civilisation, PUF, Paris, 1992, p. 18.
15. . Correspondance Freud-Einstein, Hermès 5-6, éd. du C.N.R.S., 1989, p 277.
16. . Rédacteur en chef de Sciences et Avenir.
17. . Jean Baudrillard, Le Complot de l'art, op. cit. Le texte de Baudrillard a été par ailleurs publié aux éditions Sens & Tonka, *......, 1997.
18. . Jean Granier, Art et vérité, Cerf, *........, 1997, p.25.
19. . Erwin Panofsky, "Galilée critique d'art", Actes de la recherche en sciences sociales, 66/67, mars 1987.
20. . Cité par Nathalie Heinich dans "Arts et sciences à l'âge classique", Actes de la Recherche en sciences sociales, 66/67, mars 1987.
21. . On lira à ce sujet les pages 16 et 17 du livre d'Yves Michaud, op. cit.
22. . Domecq, Jean-Philippe, "Portrait de l'artiste en Beuys", Esprit nø 10, octobre 1994, p. 122.
23. . Jean Molino, L'art aujourd'hui", Esprit, juillet-août 1991.
24. . Nathalie Heinich, "Des conflits de valeurs autour de l'art contemporain", Le Débat nø 98, janvier-(f) évrier 1998, p. 73.
25. . Marc Fumaroli, L'Etat culturel, Paris de Fallois, * ........ , 1991.
26. Philippe Dagen, la Haine de l'art, Grasset, Paris, 1997.
27. . Jean Clair, "La guerre de l'art, regards croisés, sur Philippe Dagen et Yves Michaud", Le Débat nø98, janvier-février 1998, p 9
28. . Le Nouvel Observateur, Nø1716, septembre/octobre 1997.
29. . Yves Michaud, op. cit. p 30
30. . On notera la référence au siècle des Lumières chez Alan Sokal et à la Renaissance chez Jean Clair. La première marque le moment où la science s'autoproclame valeur et référence sociale, la seconde celui où l'art pour la première fois énonce sa différence (voir les textes de Léonard de Vinci ou de Michel Ange) par rapport à l'activité artisanale.
31. . Eugène Delacroix, Ecrits sur l'art, ...........,
32. . Actes de la Recherche en Sciences Sociales.
33. . Libération du 16 avril 1998 titre, " Les cent mille amis d'Halimi ", en référence aux cent mille lecteurs des Nouveaux chiens de garde.
34. . Olivier Mongin, Esprit, février 1992, nø 277.
35. . Libération, 16 avril 1998.
36. . Yves Michaud, op. cit., p 39.
37. . Jean-Marc Lévy Leblond, "La paille des philosophes et la poutre des physiciens", La Recherche, juin 1997.
38. . Correspondance Freud-Einstein, op. cit., p 277.
39. . Le débat, nø98, janvier-février 1998, p 27.
40. . Nathalie Heinich, "Des conflits de valeurs autour de l'art contemporain", in Le Débat, nø98, pp. 72-73.
41. . En l'occurrence, le terme de chaos a plutôt été emprunté au domaine non scientifique pour permettre d'appréhender scientifiquement des phénomènes que la science avait longtemps boudés et méprisés.
42. . Une première tentative est à mettre à l'actif de la revue Le Débat, nø98, février 1998, qui consacre un dossier à " La guerre de l'art " regards croisés : " Nous n'avons jamais perdu de vue, [dit l'éditorial], le souci de contribuer à l'approfondissement et à la clarification de cette discussion capitale. "
43. . Christophe Charles, " Pour une histoire comparée des intellectuels en Europe ", Liberation du 26 mars 1996, p10.
44. . Pierre Bourdieu et Lïc Wacquant, " Sur les ruses de la raison impérialiste ", Actes de la recherche en sciences sociales, nø121-122. On lira également le nø101-102 de mars 1994, consacré à l'emprise du journalisme.
45. . Luc Van Campenhoudt, " Le marché unique contre la culture ", Liber nø31, juin 1097 - A propos du rapport sur la prise en compte des aspects culturels dans l'action de la Communauté Européenne du 17 mars 1997.
46. . Loïc Wacquant, " Misère des Academics Américains ", Liber nø26, mars 1996.
47. . Yves Michaud, La crise de l'art contemporain, pp.108 et ss, PUF, Paris, 1997.
48. . On consultera avec profit sur ce sujet le chapitre 3 ainsi que la bibliographie du livre d'Yves Michaud déjà cité.




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