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ALLIAGE


Alliage, numéro 35-36, 1998


Défense et illustration des recherches sur la science


(1)

Michel Callon (2)


Les chercheurs ont des états d'âme. Certains d'entre eux et non des moindres ont pris la plume pour s'inquiéter des résultats obtenus par une discipline jusqu'à ce jour si méconnue qu'on ne lui a pas trouvé de nom dans la langue française : les science studies (3). Selon eux, les sociologues, philosophes et autres historiens qui se rassemblent sous cette bannière auraient failli à leur devoir. La critique varie selon les auteurs : certains estiment que les bons sujets n'ont pas été étudiés (4), d'autres, encore plus indignés, accusent cette discipline de participer à un mouvement général de remise en cause de la science et de la rationalité (5). Pour les uns les recherches sur la science sont inutiles, pour les autres elles corrompent la jeunesse en instillant dans les esprits un poison mortel : le relativisme.

Que la science traverse une profonde crise d'identité, cela n'est pas douteux. Que les recherches sur la science en soient responsables est inexact. Elles pourraient au contraire contribuer au dénouement de cette crise en la rendant intelligible.

Les recherches sur la science sont en effet un champ de recherche en pleine expansion. Deux sociétés "savantes" - l'une européenne, EASST (6) (European Association for The Studies of Science and Technology), l'autre américaine, 4S (7) (Society for Social Studies of Science). - rassemblent régulièrement des chercheurs du monde entier dans des conférences dont le succès est grandissant. La dernière, organisée conjointement par les deux sociétés et tenue à Bielefeld, en Allemagne, en octobre 1996, a réuni plus de 800 participants venus d'Asie, d'Europe et des deux Amériques.

Les polémiques récentes ont jeté en pâture aux lecteurs une liste de noms qui ne servent que très rarement de références aux chercheurs du domaine : Feyerabend, Derrida, Deleuze, Serres, Lacan ... Non que ces auteurs ne soient pas mobilisés en tant que de besoin. La notion d'inscription (8) proposée par Derrida, celle de traduction (9) élaborée par Serres, celle de rhizome (10) avancée par Deleuze et Guattari, sont devenues, après de multiples transpositions et trahisons, des notions focales. Mais ces emprunts ne signifient pas que le domaine soit passé sous la dépendance d'auteurs dont les travaux sont d'ailleurs souvent inconciliables. Utiliser par exemple le nom de Feyerabend pour stigmatiser les recherches sur la science (11) est une stratégie facile mais injuste : dans les quelques 150 articles que j'ai signés ou cosignés, dans la dizaine d'ouvrages auxquels j'ai contribué ou que j'ai édités, je ne pense pas avoir fait référence une seule fois de manière positive à Feyerabend, et mon cas est commun. Que les livres de Feyerabend soient brillants, irritants, provocants, je le reconnais volontiers ; qu'ils soient représentatifs des recherches sur la science, aucun d'entre nous ne l'admettrait.

Les recherches sur la science ont considérablement évolué au cours des vingt dernières années. Les prises de position, interprétations ou hypothèses proposées au début des années 1970 ont été progressivement absorbées, transformées, démembrées. On cite souvent le livre de David Bloor (12) et le "programme fort" qu'il a inspiré pour prouver le relativisme de ces recherches. C'est injuste. Le livre de Bloor, c'est incontestable, a joué un rôle central au début des années 1980 et c'est pour cela que nous l'avons traduit et publié.

Il a symbolisé le passage d'une sociologie des sciences qui ne s'intéressait qu'à l'institution scientifique (ses normes, ses dispositifs d'incitation, ses formes de communication) à une sociologie des connaissances soucieuse des contenus. Pour négocier un tel virage, il fallait sans doute un peu d'inconscience mais surtout beaucoup de courage, voire de l'audace puisque trois chapitres du livre étaient consacrés aux mathématiques. Si ce virage n'avait pas été pris, nous en serions toujours à rabâcher les mêmes lieux communs. En relisant aujourd'hui le livre de Bloor, on est frappé par un réductionnisme sociologique, à vrai dire insupportable. Mais il a apporté une idée capitale : celle de symétrie. Ce principe invite l'historien ou le sociologue à reconstruire toutes les épreuves, qu'elles soient scientifiques ou non, qui assurent le succès d'une théorie, en suivant arguments et contre-arguments, expériences et contre-expériences de manière à laisser aux acteurs tout l'espace et toutes les stratégies dont ils ont besoin pour convaincre ou être convaincus. Le principe ne conteste pas qu'une asymétrie entre la théorie qui s'impose et celle qui est éliminée ne finisse par prévaloir. Il ne met pas la raison en péril, puisque son seul but est de conduire à une meilleure compréhension de la raison en action.

Si dans leur richesse foisonnante les recherches sur la science ne se laissent réduire à aucun livre fondateur, c'est que tout simplement, dès le début, elles se sont engagées dans des études empiriques qui assurent au domaine son dynamisme et sa capacité d'innovation (13). En fournissant des éclairages originaux sur la fabrique des énoncés, les études ethnographiques ont écarté la question irritante du réalisme et du relativisme pour lui en substituer d'autres, plus modestes, mais qui ont l'avantage de pouvoir être étudiées empiriquement : comment arrive-t-on à un énoncé du type "la structure de l'ADN est une double hélice" ? et comment cet énoncé se diffuse-t-il, se transforme-t-il et, parfois, s'impose-t-il ? Avant les recherches sur la science, ces questions étaient tout simplement ignorées. On dissertait à l'infini sur la correspondance entre les énoncés et le monde, entre le discours et la réalité, discutant ad nauseam du rôle de l'expérience et de l'interprétation de ses résultats. C'est dans cette notion de correspondance, voile pudique jeté sur notre ignorance, que le débat entre réalisme et relativisme trouvait sa source.


Chaînes de traduction et réseaux sociotechniques



Vingt ans de recherches sur la science ont déplacé la cible. Au centre de l'analyse a été placé le travail scientifique. L'accent a été mis sur la série complexe des opérations de fabrication et de circulation des énoncés, sur ce que certains ont proposé d'appeler les chaînes de traduction. L'observation des chaînes conduisant à des énoncés, qu'ils soient observationnels ou théoriques, amène à constater l'existence d'une longue série de microcoupures qui viennent se substituer à la coupure radicale entre les énoncés et le monde auxquels ils font référence.

Lorsque des chercheurs discutent les images produites par un appareil de RMN, lorsqu'ils scrutent les traces déposées sur un chromatographe, lorsqu'ils calculent une fonction pour rendre compte d'un nuage de points, lorsqu'ils transforment des mesures en tableaux, puis une formule en une autre formule, et un énoncé local en un énoncé à portée générale, ils ne discutent pas d'un monde out there. Ils ne se laissent pas non plus aller à leur fantaisie. Ils se confrontent à des inscriptions qu'ils peuvent travailler, redistribuer, mettre en relation les unes avec les autres, mais qui, dans leur extériorité, ne s'imposent pas moins à eux de manière irréductible. Si transcendance il y a, c'est dans cet humble travail, fait de résistances et d'accommodations, qu'elle réside. A la vénérable transcendance entre le sujet et son objet se substituent de longs enchaînements de microtranscendances (14). A chaque étape, ce simple exercice - discuter, interpréter et traduire des traces en énoncés observationnels puis en énoncés théoriques, les rendre compatibles avec des énoncés ou des traces préexistantes -, fait peser sur les "travailleurs de la preuve" (Bachelard) des exigences et des contraintes qui leur sont extérieures mais qui ne prédéterminent pas entièrement les traductions suivantes. Passer d'une représentation d'ordre n-1 à une représentation d'ordre n, établir des chaînes d'équivalences, de traductions qui alignent les microréférences les unes avec les autres (telle trace s'exprime dans telle donnée, qui à son tour conduit à telle formule etc.), voilà en quoi consiste, pour l'essentiel, le travail des chercheurs.

La stabilisation de ces équivalences construites entre des inscriptions dont chacune traduit les précédentes sans s'y réduire, stabilisation toujours provisoire, produit in fine une adéquation entre le monde et le discours sur le monde. Mais cette adéquation n'a rien à voir avec la correspondance habituelle, qui suppose l'existence d'un grand partage entre la réalité et le discours. Elle est inscrite, enchâssée dans un réseau d'instruments, de protocoles d'expériences, de compétences incorporées, de traces, d'énoncés qui ont été rendus étroitement solidaires les uns des autres (15). La mise en lumière de ce travail de fabrication des chaînes de traduction montre le caractère stérile de la traditionnelle opposition entre réalisme et relativisme. Un certain réalisme est évident : ces chaînes de traduction, par les équivalences qu'elles ont tissées et à condition qu'elles soient robustes, permettent de mobiliser des entités lointaines et invisibles. Mais ce réalisme est d'un genre particulier ; il est mâtiné de relativisme, puisqu'il suffit de démanteler les chaînes métrologiques qui tiennent et produisent équivalences et traductions pour que disparaissent simultanément les énoncés et le monde qu'ils mobilisent. Les énoncés ne sont valides que dans leurs réseaux de traduction (relativisme), mais ces réseaux sont bien réels (réalisme) : tout le reste n'est que métaphysique.

L'analyse des chaînes de traduction permet également de renouveler le débat classique entre internalisme et externalisme en reformulant les termes de la confrontation. Que Florence n'explique pas l'énoncé par lequel Galilée formule la loi du mouvement accéléré, voilà une évidence que personne ne conteste ! Que le même énoncé soit arbitraire, voilà une position que plus personne n'oserait tenir, même pas Koyré (16) s'il revenait parmi nous, lui qui pourtant n'hésitait pas à dénier toute influence à l'expérience en optant pour un constructivisme extrême. Au dualisme entre nature et société qui conduit à ces questions grossières et sans réponse, les recherches sur la science ont substitué un objet intermédiaire infiniment plus riche : la dynamique des chaînes de traduction qui permet à des énoncés de circuler et en circulant de gagner en généralité. Les énoncés ne peuvent se déplacer d'eux-mêmes. Pour les sortir du laboratoire il faut encore allonger les chaînes, c'est-à-dire dupliquer les laboratoires eux-mêmes, répliquer l'ensemble des instruments et des savoir-faire qui permet de donner un sens et une utilité aux énoncés en dehors du contexte nécessairement local de leur fabrication. Dans ce travail jamais terminé de réplication, les connaissances se transforment, s'adaptent, se combinent en sorte que la création n'est jamais finie (17). Quand finalement le réseau se stabilise, par endroit et par instant, alors les connaissances sont universelles. Mais elles sont universelles dans ces réseaux et pas en dehors d'eux.

On comprend mieux pourquoi les spécialistes des recherches sur la science, dans leur majorité, ont du mal à comprendre ceux qui les accusent de soutenir que les connaissances sont socialement construites. Dans cette expression, le mot social est évidemment de trop. Au grand partage entre nature et société, à la coupure entre le sujet connaissant et l'objet de connaissance, les recherches sur la science ont substitué ces chaînes hétérogènes, dans lesquelles on ne peut passer d'un énoncé à un autre qu'en faisant le détour par un instrument ou par un savoir-faire humain. Ces réseaux sont à la fois sociaux puisqu'ils lient des êtres humains, réels puisqu'ils permettent de mobiliser les entités auxquelles ils donnent accès, discursifs puisqu'ils se racontent dans des énoncés. Et chacune de ces dimensions ne tient que par la présence des deux autres. Ces réseaux hétérogènes, dont l'analyse est un défi pour des sciences sociales habituées à observer les humains entre eux, forment de véritables collectifs qu'il faut étudier en tant que tels en s'efforçant d'en restituer la riche variété (18).

En focalisant l'analyse sur le travail de construction de ces réseaux socio-techniques - à la fois réels, discursifs et sociaux -, les recherches sur la science ne permettent pas seulement d'échapper à l'interminable débat sur le relativisme : elles ouvrent de nombreuses pistes de recherche.

Commençons par les travaux consacrés à l'analyse des textes scientifiques. Ceux qui ne connaissent que superficiellement les recherches sur la science ont parfois tendance à considérer qu'une de leurs principales hypothèses est de réduire l'activité scientifique à de la pure rhétorique en affirmant que le savoir n'est qu'un texte, une fiction parmi d'autres et qu'entre un article scientifique et L'Amant de la Chine du Nord, il n'y aurait aucune différence ! Bien entendu, aucun auteur sérieux appartenant au domaine des recherches sur la science ne défend un tel point de vue. Que la science soit aussi une activité littéraire est une évidence facile à admettre. Les scientifiques eux-mêmes reconnaissent bien volontiers qu'ils passent une grande partie de leur temps à lire et à écrire; les philosophes des sciences et les épistémologues admettent également qu'ils dépensent beaucoup d'énergie à disséquer les différents types d'énoncés et à percer les secrets de fabrication des théories. Que les textes scientifiques aient pour objectif de convaincre leurs lecteurs, voilà également une évidence qui n'est guère douteuse, et que l'on puisse donc parler de rhétorique scientifique, voilà qui n'a rien de monstrueux. Une fois ces banalités admises, reste la seule et vraie question, qui d'ailleurs le grand mérite de pouvoir être empiriquement étudiable: en quoi consiste cette rhétorique, à quoi tient son efficacité? Là encore, comme à chaque fois qu'on quitte les querelles doctrinales pour le travail empirique, la moisson s'est avérée fructueuse. Si les textes scientifiques ont une force de conviction, c'est au moins pour deux raisons qui définissent leur originalité et qui font qu'un article de Nature ne peut en aucun cas être comparé avec une nouvelle d'Edgar Poe.

La première est que la force d'un texte scientifique lui est en partie donnée par les autres textes et par conséquent par les autres énoncés sur lequels il s'appuie ou qu'il transforme. Cette intertextualité est évidemment une des propriétés de la recherche et de ce que l'on appelle en langage ordinaire sa cumulativité. Toute une sous-discipline, la scientométrie, s'est construite sur cette propriété. Les outils qu'elle a développés permettent de qualifier les contributions, de reconstruire la dynamique des domaines de recherche etc ... La scientométrie a même contribué à la mise au point de logiciels informatiques dont l'utilisation est maintenant courante: la méthode des mots associés, élaborée notamment par le CSI tout au long des années quatre vingt, est à la base de Live Topics qui est une application directe des algorithmes mis au point par des sociologues des sciences et est un des moteurs de recherche disponibles sur Alta Vista. Comme on le voit, on est loin du déconstructionnisme!

La seconde caractéristique d'un texte scientifique est qu'il exhibe l'ensemble des traductions et des équivalences qui ont permis la construction des énoncés. Par exemple, un article de biologie a une structure feuilletée qui empile tableaux de données, calculs statistiques, diagrammes, énoncés obervationnels: la rhétorique de l'article scientifique rend visible l'ensemble des déplacements et des transformations qui ont été produites par le chercheur pour arriver à des énoncés robustes enchâssés dans des chaînes de traductions solides. Cette caractéristique est essentielle: les énoncés, les textes n'ont de sens et de solidité que pris dans ces réseaux qui ouvrent sur la mobilisation du monde. La science, au contraire de la fiction, ne se réduit pas au seul texte, et c'est pour cela que les textes qu'elle produit ont ce feuilletage si particulier qui dessine, dans le texte lui-même, un chemin permettant d'accéder à une réalité qui n'existe que de pouvoir être mobilisée à l'extérieur du texte. Au premier coup d'|il on sait donc distinguer un texte scientifique d'une nouvelle littéraire. Et avec un tout petit effort supplémentare on peut démasquer la célèbre et si amusante supercherie de Georges Perec qui a enchanté et continue à enchanter des générations entières d'étudiants et de chercheurs.

Il n'existe aucune bibliothèque dans laquelle on pourrait trouver l'article signé de Einstein, Zweistein, Dreistein auquel Perec fait référence. Et il n'existe aucun laboratoire qui puisse mobiliser et reconstruire les chaînes de traduction proposées dans la Cantatrix Sopranica.

De même le gag de Sokal ne prend aux pièges que ceux - il faut sans doute être californien pour être à ce point débranché - qui réduisent les textes scientifiques à de pures fictions, c'est-à-dire à des textes qui tiennent prisonniers leurs lecteurs au lieu de les pousser vers la sortie. En somme, et pour simplifier, la rhétorique des textes scientifiques tient précisément à ce qu'ils sont profilés pour permettre ce travail de traçage, de circulation à travers les couches d'inscriptions qu'ils superposent et qu'ils permettent ainsi de retourner à leur fabrication. Le texte scientifique, sans cesser pour autant d'être un texte, est comme un plan qui fournit à l'action toutes les prises nécessaires et non pas comme ces cartes sans territoires et sans balises que l'on trouve dans Le Seigneur des anneaux. Ce plan, son agencement, sa forme varient selon les domaines et les périodes: le chantier à explorer est encore immense. Les recherches sur la science ont permis, et c'est de mon point de vue un de leurs apports essentiels, de renouveler l'analyse et l'intelligence des rapports entre science et politique mais également entre science et marché économique. Jusqu'à une date récente, on était prisonnier d'une rhétorique inventée voilà quelques siècles, mais réactivée au cours des dernières années, et qui s'exprimait dans ce qu'on pourrait appeler le contrat fondateur des sociétés modernes. Celui-ci établit une frontière stricte entre la communauté scientifique d'un côté, les sphères du pouvoir et du commerce de l'autre côté. Pour faire de la bonne science, tels sont du moins les termes de ce contrat largement implicite, les chercheurs ont besoin d'autonomie, c'est-à-dire d'institutions sans lesquelles la connaissance objective ne serait pas possible.

En échange de cette autonomie, les scientifiques s'engagent à mettre leur énergie au service de la société en travaillant pour le bien collectif. Dans une version extrême, ce contrat se réduit à une simple injonction (tenue par quelques mesures incitatives adéquates) : chercheurs, dans le huis-clos de vos laboratoires, faites de la bonne science, le reste, c'est-à-dire les retombées, sera donné par surcroît! Que la notion d'autonomie soit trop générale et trop extrême pour décrire les relations complexes entre science, pouvoir et marché, c'est ce que les recherches sur la science ont permis de montrer de manière convaincante. En proposant un tableau détaillé des relations embrouillées entre ces différents pôles, elles contribuent aux débats en cours.

Prenons le cas du pouvoir politique. Le modèle habituellement proposé pour rendre compte des relations qu'il entretient ou qu'il doit entretenir avec l'activité scientifique insiste sur la nécessaire séparation des deux sphères. Aux chercheurs de produire les connaissances, objectives, indiscutables; aux politiciens de prendre leurs responsabilités et de trancher en faveur de décisions dont ils sont comptables devant leurs mandants. Depuis longtemps, de nombreux spécialistes des sciences sociales suspectent que ce modèle est peu réaliste. Même ceux qui admettent et soutiennent l'existence de deux sphères, reconnaissent volontiers que les échanges sont nombreux et qu'ils ne se réduisent pas à de simples avis donnés par les scientifiques aux décideurs. En un mot, l'habituelle distinction entre les faits - indiscutables - et les valeurs - qui sont, elles, discutables - est fréquemment transgressée. Des crises récentes comme celles de la vache folle sont là pour démontrer, s'il en était besoin, que nous entrons définitivement dans des sociétés où il sera de plus en plus difficile de séparer faits et valeurs, de tracer une frontière claire et définitive entre des savoirs objectifs et neutres et des décisions politiques.

Face à ces imbroglios scientifico-politiques il faut éviter deux tentations. La première, un peu désespérée, serait de simplement réaffirmer le nécessaire retour à la pureté des pratiques, de revendiquer une autonomie perdue en déplorant le mélange des genres, la confusion des rôles et en gémissant contre la corruption par les médias. La seconde, un peu désabusée, serait d'affirmer la définitive compromission de la science, sa déchéance irrévocable, son destin étant de servir les puissants et de renforcer la domination des plus forts. Les recherches sur la science, par les résultats qu'elles ont accumulés, ouvrent une voie, certes étroite, entre ces deux tentations.


Des forums hybrides



L'analyse des rapports entre spécialistes et profanes a en effet été un des sujets de préoccupation constante des recherches sur la science. Les enceintes sont nombreuses où spécialistes et non spécialistes débattent de choix politiques impliquant la mobilisation ou la production de savoirs et de savoir-faire: tribunaux, associations de malades, comités d'information, enquêtes publiques, instances d'évaluation des choix technologiques, conférences de consensus. Ces enceintes, qu'il est désormais convenu d'appeler des forums hybrides, présentent deux caractéristiques importantes.

La première a trait à la transformation profonde des modalités de la représentation politique et des formes d'intervention des pouvoirs publics. Sur certains dossiers complexes, engageant des intérêts multiples, difficiles à identifier, difficiles à stabiliser, les mécanismes habituels, qui reposent sur une consultation électorale suivie de l'édiction de lois ou de règles s'appliquant à tous, rencontrent des limites. Pour créer une dynamique permettant de faire émerger des identités, des projets et de favoriser les ajustements mutuels, des débats ouverts sont donc nécessaires.

La seconde se résume en une notion: celle d'expérimentation et d'apprentissage collectifs. Comment aboutir à une coexistence pacifique entre les entités convoquées dans le débat sur la vache folle, entre les prions, l'Europe, les agriculteurs britanniques, le libre-échange, les fabricants de farines animales pour l'alimentation des bovins? Réponse: en organisant des expérimentations collectives. Pour savoir ce que font ou peuvent faire les prions des vaches anglaises et pour savoir si la dérèglementation thatchérienne est compatible aussi bien avec leurs structures moléculaires qu'avec notre désir de ne pas courir de trop grands risques, il faut explorer toutes les hypothèses envisageables et accepter de se lancer, si besoin est, dans de vastses enquêtes ; il faut réaliser, parfois sur une grande échelle, des expérimentations progressives qui supposent l'accord et la participation active des parties concernées. Le laboratoire est encore un élément essentiel du dispositif, mais il n'est plus le seul. Le collectif ne peut explorer son futur qu'en agissant sur lui-même, qu'en produisant de manière transparente toutes les informations sur les entités qui le constituent et la façon dont elles interagissent, qu'en rendant traçables toutes les relations et corrélations. On est loin de la distinction entre faits et valeurs et de la coupure rassurante qu'elle instaure entre science et politique.

Dans la mise en place de ces forums hybrides les recherches sur la science peuvent apporter une contribution essentielle. Ce ne sont évidemment pas elles qui conçoivent les solutions et les procédures pour organiser de tels forums. Ce sont les acteurs eux-mêmes, pris dans les problèmes pratiques, s'efforçant de concilier production de connaissances et expérimentation collective, qui imaginent de nouveaux arrangements institutionnels. S'élabore ainsi collectivement un nouveau régime reconnaissant à la science toute sa singularité (imaginer de nouvelles entités, stabiliser leur identité, les rendre mobilisables) et acceptant également la logique du débat politique (rendre vivables, par prises de parole et consultations, les collectifs ainsi formés). L'équilibre entre ces deux mouvements : peupler nos sociétés d'êtres nouveaux, les intégrer dans un collectif, ne peut-être trouvé que par tâtonnements, explicitations, comparaisons, capitalisations : les recherches sur la science joueront sans doute un rôle essentiel dans ce reengineering social.

Les mêmes commentaires peuvent être faits à propos des relations entre science et économie. Plus personne ne songe à nier l'existence de relations de plus en plus intenses, complexes et stratégiques entre laboratoires académiques et firmes industrielles. La notion de réseau est souvent invoqué pour décrre cet enchevêtrement. Si ces relations ont toujours existé (chimie) , il n'en reste pas moins que certaines évolutions significatives se font jour. La première touche aux discours qui, jusqu'à une date récente, euphémisaient l'importance de ces connexions pour célébrer le modèle linéaire et la nécessaire autonomie du monde scientifique, rangeant les disciplines sur une échelle allant de la pureté la plus immaculée jusqu'aux compromissions les plus patentes. La seconde concerne ce qu'on pourrait appeler les mécanismes d'incitation et les formes de concurrence. Sans entrer dans les détails: il existe un couplage de plus en plus fort et direct entre les modalités de la compétition sur les marchés et les stratégies de concurrence et de coopération dans le monde académique.

C'est dans l'investigation de ces mécanismes et dans leur description que les recherches sur la science peuvent fournir des contributions essentielles. Une nouvelle socio-économie de la science est en train de naître fortement stimulée par les résultats récents de la sociologie et de l'anthropologie des sciences. Les connaissances scientifiques de base ne sont plus considérées comme de l'information pure et simple. Les conséquences de ce retournement sont considérables. Le statut de bien public qui était généreusement octroyé à la science par la théorie économique standard, et qui justifiait son autonomie et son financement par le gouvernement, n'est plus défendable.

Des outils passe-partout, comme la théorie de l'agence ou la théorie des jeux, sont tout simplement inapplicables. C'est bien un nouveau domaine qui s'ouvre et dans lequel il faut tenir compte de tous les investissements nécessaires pour répliquer les connaissances, les rendre diponibles, les codifier: la science naît privée et finit parfois par devenir publique. Cette transformation coûteuse est au centre de la socio-économie de la science.

On ne peut clore ce rapide bilan sans mentionner un domaine en pleine effervescence qui se trouve à la jointure de l'anthropologie des techniques et de l'anthropologie de la médecine. Les recherches sur la science ont fortement contribué à une meilleure compréhension de la place des savoirs et des objets dans le collectif. Elles les ont en quelque sorte socialisés, ce qui, nous l'avons vu, ne signifie pas qu'elles se sont complues dans un sociologisme réducteur. Tout au contraire. Elles ont redéfini ce qu'était le social pour que précisément ces objets, ces êtres inattendus mobilisés par la science, puissent trouver leur place et ne soient pas considérés comme des immigrés qu'on met au pas quand ils sont utiles mais qu'on rejettent quand ils posent des problèmes. De manière symétrique, elles travaillent maintenant à éclairer d'un jour nouveau le sujet et les acteurs humains. Qu'une maladie soit qualifiée de génétique contribue fortement à transformer le rapport du malade et de son entourage à la maladie. Que des techniques d'investigations multiplient les représentations du corps qui se trouvent en quelque sorte prolongé, redistribué dans des instrumentations et des visualisations complexes, modifie considérablement le rapport du sujet à son corps et au monde auquel il donne accès. Les sciences ne sont pas de simple explorations de l'univers qui viendraient informer un sujet voué à demeurer extérieur à cet univers. Les techniques ne sont pas de simples instruments qui viendraient prolonger ou amplifier l'action humaine. Les unes et les autres envahissent et reconfigurent la subjectivité.

C'est dans l'univers de la maladie et dans le monde médical que ce mouvement se saisit le plus facilement et c'est pourquoi les recherches sur la science sont si actives dans ce domaine où la science et la technique côtoient la morale et l'éthique, mais une morale et une éthique pratiques, locales, inventives qui ne se contentent pas de grands principes et de réflexion abstraites et universelles. La crise de la science est profonde et durable. Elle se cristallise autour du sentiment confus d'une chute irrémédiable. Tour à tour le marché, les médias, (et au premier rang d'entre eux la télévision), les intérêts économiques, le cynisme politique sont stigmatisés comme autant de forces qui viennent détourner le cours de la science, mettre en péril sa nécessaire autonomie et indépendance. Les mêmes inquiétudes s'expriment de tous côtés: la connaissance scientifique, dont l'objectivité semble être le meilleur rempart contre les irrationalismes et la violence qui menacent nos sociétés modernes, est à son tour menacée. En mettant en péril le droit à la discussion sereine entre collègues, discussion au cours de laquelle chacun, parce qu'il est à la fois le concurrent et le client de chacun, contribue à la construction de connaissances robustes, ne met-on pas en péril la connaissance objective elle-même?

Cette inquiétude est compréhensible. Mais plutôt que d'entretenir l'illusion d'un retour à des solutions dont on peut d'ailleurs se demander si elle ont jamais existé, elle devrait déboucher sur un véritable travail de réflexion et d'expérimentation collectives. Existe-t-il nécessairement une contradiction entre la recherche de l'originalité et l'existence de connexions étroites entre recherche académique et compétition économique ? Des travaux récents, qui pourraient aboutir à des modélisations rigoureuses, semblent démontrer tout le contraire et fournissent en même temps des indications sur ce que pourraient être ou devraient être les interventions des pouvoirs publics pour rendre compatibles ces deux exigences.

Le travail en réseau exclut-il la constitution de communautés gardiennes des règles et des procédures, et constituant des espaces protégés où sont éprouvés et répliqués les savoirs ? A l'évidence, non. Comme les recherches sur la science ont commencé à le démontrer, la dynamique des réseaux, puisqu'elle implique la duplication et la reproduction des laboratoires, constitue la meilleure des garanties contre les prétentions abusives à l'universel. L'histoire récente l'a montré: ce n'est pas parce que les firmes homéopathiques ont financé le travail de Benveniste sur la mémoire de l'eau que celle-ci devient indiscutable: pour mettre en réseau des savoirs il faut transporter des laboratoires entiers, créer des équivalences entre des lieux éloignés et différents. L'extension des réseaux, point de passage obligé pour des connaissances qui veulent échapper au local, suppose la construction patiente et matérielle de l'universalité : cette épreuve en vaut bien une autre !

L'expertise, entendue comme mobilisation de connaissances éparses et diverses pour conseiller le prince, menace-t-elle par les urgences qu'elle crée et le mélange des genres qu'elle affectionne, les arrangements durables qui permettent à des compétences robustes d'être développées et testées ? Non, car un expert qui se contente de ce travail devient bien vite un incompétent notoire : par définition il ne peut y avoir d'expert professionnel, quand, partout, sous la pression d'intérêts et de demandes multiples et divergentes, de nouveaux savoirs émergents viennent contrebattre les expertises considérées comme acquises. La dynamique de la recherche accrochée à des intérêts extérieurs suscite la bonne expertise, c'est-à-dire une expertise incrédule, qui jamais ne considère que le dernier mot a été prononcé: la bonne expertise chasse la mauvaise.

Il faudra encore beaucoup de travaux, alimentés en partie par les recherches sur la science, pour aboutir à une description de ce nouvel équilibre dynamique, dans lequel le marché, la politique, les inquiétudes éthiques, le débat argumenté trouvent leur place. Mais le défi est suffisamment excitant et capital (Zysman) pour qu'on ne s'épuise pas en vaines querelles et qu'on ne se laisse aller ni à la nostalgie aigrie ni au radicalisme intolérant et aux intégrismes de tous poils qu'ils alimentent.



1. . La première partie de cet article a été publié dans La Recherche n 299 (juin 1997).
2. . Président désigné de la 4S, Professeur à l'Ecole des mines de Paris, chercheur au C.S.I. (Centre de Sociologie de l'Innovation).
3. . Conformément à notre décision éditoriale, nous utiliserons l'expression "recherches sur la science" pour rendre l'anglais science studies (Nd).
4. . Pierre Laszlo, "Faites votre métier, MM. les sociologues !", La Recherche, février 1997, p 90.
5. . Jean Bricmont, "Le relativisme alimente le courant irrationnel", La Recherche, mai 1997, p 82.
6. . Cette association organise tous les quatre ans une conférence avec la 4S. Elle publie une brochure intitulée : EASST Review.
7. . Association multidisciplinaire américaine regroupant des chercheurs du monde entier qui s'intéressent à l'étude des sciences et des techniques ; la 4S publie une revue : Science, Technology and Human Values, et une brochure, Technoscience, réservée à ses membres.
8. . Dans un laboratoire, les expériences imaginées par les chercheurs permettent de produire des points, des courbes, des tableaux, des images qui sont des traces, des inscriptions. Ce sont des réalités hybrides à la limite du monde des instruments qui les produit et du monde des textes dans lesquels elles sont reprises.
9. . Dans un sens restreint, cette notion désigne le passage d'un énoncé observationnel à un énoncé théorique. Dans un sens étendu, elle désigne toutes les opérations qui introduisent une relation d'équivalence entre des réalités d'abord séparées ; par exemple entre un tableau et un énoncé ou encore entre une demande économique et un problème de recherche.
10. . Lorsqu'on décrit la science, les métaphores qui viennent le plus souvent sous la plume sont celles du territoire (on parle des frontières d'une discipline) ou de l'arbre et de ses embranchements (une spécialité dérive d'une autre). Des notions comme celles de rhizome ou de réseau permettent de surmonter, au moins en partie, les pièges que tendent ces métaphores.
11. . Paul Feyerabend, Contre la méthode, Seuil, Paris, 1979.
12. . David Bloor, Sociologie de la logique. Les limites de l'épistémologie, Pandore, Paris, 1983 (épuisé).
13. . Michel Callon, "Four models for the dynamics of science", in S. Jasanoff et al. (eds), Handbook of science and technology studies, Sage Publication, Londres, 1995.
14. . F. Gil, "De l'épistémologie à la philosophie par le laboratoire", in R. Guesnerie et F. Hartog (ed), "Etudes sur les sciences, études sur les techniques", Cahier des Annales, A. Colin, Paris (à paraître, 1997).
15. . Ian Hacking, "The self-vindication of the laboratory sciences" in Andrew Pickering (ed), Science as practice and culture, University of Chicago Press, Chicago, 1992.
16. . Alexandre Koyré fut un grand historien des sciences connu notamment pour ses travaux sur la Révolution scientifique. Pour lui, les expériences faites par Galilée avec les plans inclinés n'étaient que des dispositifs rhétoriques.
17. . A. Cambrosio et P. Keating, Exquisite specificity, The monoclonal antibody revolution, New York Oxford University Press, 1995.
18. . K. Knorr-Cetina, "Ethnographie de l'empirie dans deux disciplines scientifiques", Sociologie du travail, numéro spécial Recherche scientifique, innovation technique et politiques publiques, 1996, n3, p 311.





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