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ALLIAGE


Alliage, numéro 35-36, 1998


Sokal lisant Latour lisant Einstein :rire sans lire ou lire sans rire ?




Daniel Fixari (1)


Mon propos essentiel est d'analyser, dans l'article "parodique" de A. Sokal paru mi-96 dans Social Text, la mention qui y est faite de l'article de B. Latour "A relativistic account of Einstein's relativity", en la comparant au contenu effectif de cet article que je m'efforcerai de résumer le plus clairement possible. Il s'agit donc d'effectuer un "retour aux sources", en se confrontant aux documents originaux et intégraux. De ce cas, qui me parait emblématique, je tirerai ensuite quelques conclusions sur les dérives auxquelles peut donner lieu le procédé utilisé par A. Sokal, dérives que ce dernier, nouvel apprenti -sorcier ne peut sans doute plus maîtriser.

Comme tout débat de ce genre, celui initié par A. Sokal, et relayé par les médias, devrait avoir au moins comme retombées positives de susciter l'envie chez quelques lecteurs de se faire une opinion par eux-mêmes sur les textes incriminés. En l'occurence ce débat a attiré ma curiosité sur l'article, au titre insolite, de B. Latour, collègue du Département des sciences économiques et sociales de l'Ecole des Mines de Paris dont je connaissais un peu les travaux.

Je livre donc aux lecteurs du présent ouvrage le résultat de mon "enquête", au travers de ses divers rebondissements, en leur suggérant de se reporter ensuite si possible aux quarante pages de l'article de 1987 de B. Latour paru dans Social Studies of Science. Ce travail d'analyse, assez ardu à vrai dire, a aussi été récemment effectué par un professeur de physique de la Cornell University, N.D.Mermin, qui en a présenté les conclusions dans un article de Physics Today (2). J'invite également le lecteur à s'y reporter pour confronter en détail ce qu'ont vu dans le même texte le chercheur en "sciences molles", ingénieur de formation lecteur occasionnel de publications de "sciences dûres", que je suis, et un physicien professionnel portant un intérêt, critique, à la sociologie des sciences : il y a des zones de recouvrement.

Auparavant je rappelle quels étaient les objectifs initiaux de A. Sokal, tel qu'ils les a lui-même explicités dans un "After Word" publié peu après l'article. Le propos était clairement politique et visait une tendance au "subjectivisme", faisant en fait le jeu du néo-conservatisme libéral, qui se répandait insidieusement chez les intellectuels de gauche "radicaux" des universités américaines. Cette tendance était née, selon lui, sous l'influence de penseurs à la mode, mettant en doute le statut d'objectivité absolue de la science, relevant l'influence décisive ,sur son contenu, du contexte social où elle est élaborée, exploitant les hésitations des scientifiques eux-mêmes à la suite de résultats "paradoxaux" (principe d'incertitude de la mécanique quantique, théorème d'indécidabilité de Gödel où un énoncé mathématique peut être à la fois vrai et non démontrable etc.).

Présentons tout d'abord la mention exacte faite du texte de B. Latour par A. Sokal dans son article. Il s'agit d'une des 129 notes de fin de texte, caractéristique de la méthode de persiflage de A. Sokal, dont je propose la traduction suivante : "Selon les ouvrages de référence traditionnels la relativité restreinte traite des transformations de coordonnées permettant de relier deux cadres de référence en mouvement relatif uniforme l'un par rapport à l'autre. Mais ceci est une simplification trompeuse comme Latour (1988) l'a montré : "Comment décider si une observation faite dans un train sur le comportement d'une pierre qui tombe peut être mise en concordance avec l'observation faite sur la même pierre depuis le quai ? S'il y a seulement un, ou même deux, cadres de référence, aucune solution ne peut être trouvée puisque l'homme dans le train affirme qu'il observe une ligne droite et l'homme sur le quai une parabole ... La solution d'Einstein est de considérer trois acteurs : un dans un train, un sur le quai et un troisième, l'auteur (énonciateur) ou un de ses représentants, qui essaie de superposer les observations codées que lui envoient les deux autres ... Sans la position de l'énonciateur (non explicitée dans le propos d'Einstein), et sans la notion de centres de calculs, l'argument technique d'Einstein n'est pas compréhensible ..."

Finalement, comme Latour le fait observer avec malice mais pertinence, la relativité restreinte se réduit simplement à la proposition selon laquelle : "Des cadres de référence de plus en plus nombreux peuvent être rendus accessibles, réduits, accumulés et combinés, des observateurs peuvent être délégués en de nouveaux points dans l'infiniment grand (le cosmos) et l'infiniment petit (les électrons), et les messages qu'ils transmettrons seront compréhensibles. Le livre d'Einstein aurait bien pu s'intituler : Nouvelles instructions pour faire revenir des voyageurs scientifiques à longue distance." L'analyse critique de Latour de la logique d'Einstein fournit aux non scientifiques une introduction remarquablement accessible de la relativité restreinte".

B. Latour a-t-il vraiment voulu critiquer la logique d'Einstein, faire oeuvre de vulgarisation (peu "accessible" a vrai dire au travers de cet extrait ...) ? Voyons les faits.


Un défi pour les sociologues non-latouriens



En fait de vulgarisation la seule que l'on trouve dans l'article de Latour est celle faite par Einstein lui-même dans "Relativity, the Special and the General Theory" (3), texte unique sur lequel porte l'analyse de l'auteur. Ce dernier souligne cette limite, mais elle ne lui semble pas trop grave pour son propos, et il mentionne le soin extrême qu'Einstein a pris dans la mise au point de son texte de vulgarisation. Quant aux lecteurs visés il s'agit explicitement de la seule communauté des sociologues des sciences, et particulièrement ceux qui sont attachés à l'idée que le contenu de toute science est entièrement social. B. Latour lance à ces derniers Einstein et les sciences les plus formalisées comme un défi.

Ce défi, il se le lance aussi à lui même : après le cas "facile" de Pasteur (4), où il a montré qu'au lieu de plaquer sur ce dernier des connaissances toutes faites sur le contexte social du XIXe siècle il fallait suivre dans les aspects techniques mêmes de son travail comment se forgeait un nouveau lien social, la tentation était grande de s'attaquer à la théorie de la relativité. Cette tentation était d'autant plus grande que le mot lui même évoque, avec le "relativisme", de longs débats en sciences sociales.

Cette tentative audacieuse et paradoxale est par ailleurs placée d'emblée sous le signe d'un principe de "symétrie" : qu'y a -t-il d'explicitement social dans le texte d'Einstein et pouvons nous apprendre quelque chose d'Einstein sur la façon d'étudier la société ? Pour obtenir cette symétrie il faut, selon B. Latour, redéfinir notre idée même du social, jusqu'à ce que ce dernier soit en phase avec le contenu même de la science étudiée et puisse interagir avec lui. Nous verrons plus loin ce que cela signifie concrètement.

Il ne s'agit donc pas de plaquer le langage des sciences sociales sur le langage de la physique, et B. Latour est sur ce point très clair : "Le travail d'Einstein n'est pas réductible à celui fait dans d'autres domaines par les économistes, les sociologues et les philosophes. Rien n'est dissimulé sous, reflété par, représenté au travers de, retrouvé en miroir, fait allusion à, dans son travail technique ... C'est à cause de son audace que des explications sociales et contextuelles essaient de s'introduire par effraction dans la physique. Einstein, dit-on, était un marginal immergé dans une culture et un milieu révolutionnaire, et ses positions politiques en pointe n'ont rien fait pour contredire ces explications sociales."

Apparemment, jusque là, on se trouve loin du subjectivisme dénoncé par A. Sokal. Tout cela ne serait-il qu'un malentendu ?

Le matériau de base de l'analyse est donc un texte, que B. Latour étudie d'abord avec les concepts abstraits mis au point par les sémioticiens, valables quel que soit le statut du texte, fiction ou science. Tout auteur, appelé "énonciateur", utilise les mêmes procédés de base : tantôt une "sortie du cadre", où l'auteur s'efface au profit d'un acteur délégué "ailleurs" dans l'espace et dans le temps, tantôt un "retour dans le cadre" où l'auteur, le je, revient sur le devant de la scène. Dans ces opérations, note B. Latour, Einstein s'amuse autant que n'importe quel romancier pour créer une impression de résistance, c'est à dire de réalité, par ce que les sémioticiens appelent le référent interne du texte.

Tous les textes construisent un référent interne mais certains choisissent de le faire en donnant l'impression que l'auteur possède des "documents" lui permettant d'appuyer ce qu'il dit. Et B. Latour affirme alors qu'il est possible de définir stylistiquement la littérature scientifique en suivant comment, au lieu de simplement faire allusion à des documents les auteurs les mobilisent dans le texte lui-même sous forme "d'inscriptions" (tableaux, graphiques, figures, diagrammes).

Cette façon de traiter la structure du texte d'Einstein avec la même grille d'analyse qu'un roman d'Agatha Christie (dont de nombreux extraits sont donnés par B. Latour) a a priori de quoi surprendre, et inquiéter un Sokalien. L'effet de réalité ne serait-il qu'une question stylistique ? En quoi est-ce fécond de faire ainsi abstraction de ce qui est dit et du projet de l'auteur pour se concentrer sur la structure ? Suivons B. Latour dans la suite de sa démonstration pour voir où tout cela nous mène.


Einstein et Latour : même regard ?



La particularité de la narration d'Einstein précise alors B. Latour n'est pas l'usage des sorties et des rentrées du cadre, c'est qu'il focalise l'attention du lecteur sur ces opérations elles-mêmes, et sur la façon dont nous pouvons définir le fait même qu'il s'agit d'un espace et d'un temps différents. C'est l'exemple, vu dans la citation faite par A. Sokal, des deux personnages, l'un sur le quai, l'autre dans le train, sortis du cadre par l'énonciateur Einstein. Ces deux personnages observent la chute d'une pierre, et ne constatent pas la même trajectoire : leurs points de vue sont a priori irréconciliables et également fondés. C'est la façon imagée d'Einstein de poser le problème de l'universalité des lois de la physique : ces dernières seraient-elles différentes pour des observateurs placés dans des cadres de référence différents ? Ceci nous conduirait alors au "relativisme" d'à chacun sa vérité.

C'est là qu'intervient le troisième personnage, l'énonciateur du récit, c'est à dire Einstein lui même, qui "délègue" les deux autres dans des cadres de référence particuliers avec des instructions très précises et impératives : se concentrer sur les indications d'une horloge et des marques sur une règle, et retransmettre par des signaux lumineux les "inscriptions" correspondantes à l'énonciateur qui essaye de les superposer.

C'est à cette opération de "délégation" que s'intéresse particulièrement B. Latour, en tant que sociologue des sciences : "Le personnage décrit par Einstein fait un travail très similaire à celui d'un anthropologue des sciences qui refuse de comprendre ce que les mots espace et temps signifient pour se concentrer plutôt sur le travail, les pratiques et les instruments. Comme tout constructiviste en sociologie des sciences, la première étape d'Einstein, dans ce texte, est de se ramener du monde de l'abstraction à celui des inscriptions ... Dans ce livre le jeu d'Einstein sur le temps et l'espace ne conduit pas aux considérations métaphysiques souvent suscitées par ses écrits, mais à une infra-physique d'une importance cruciale pour la sociologie des sciences ... Celle ci lutte contre les définitions absolues de la science, et essaye toujours de relier le mot réalité à des mises à l'épreuves dans des laboratoires particuliers ... Est-ce affaiblir le concept de réalité ? Non, en dépit des critiques qui nous sont faites et, pour tout dire, de quelques unes de nos prises de position initiales, absolument pas ... En fait nous pourrions bien être les seuls à prendre ce concept suffisamment au sérieux."

Après ce vibrant, et convaincant, plaidoyer, le soupçon de sujectivisme pesant sur B. Latour semble cette fois définitivement s'éloigner. La pratique concrète des scientifiques pour construire les faits lui importe plus que les débats métaphysiques sur l'existence de la réalité.

L'étape suivante de la démarche d'Einstein, l'interprétation des signaux reçus des deux observateurs, du train et du quai, pour arriver à les superposer, est cruciale : elle pose en effet l'alternative entre relativisme, où rien ne peut distinguer les faits et les fictions, dans les récits d'acteurs indépendants, et relativité. Dans la relativité, les acteurs sont dépendants de l'énonciateur qui a le privilège de synthétiser les descriptions de toutes les "scènes" où il a délégué des observateurs. Leurs points de vue divergents se réduisent au sien. Les rapports reçus ne sont pas déformés : il suffit à l'énonciateur de les transformer pour rendre tous les cadres équivalents et aller librement de l'un à l'autre, être "omniscient".

La transformation est, en relativité restreinte, celle de Lorentz, dont les équations définissent le "paperwork" (selon l'expression de B. Latour) nécessaire et suffisant pour pouvoir superposer les rapports, et rendre ainsi à nouveau les lois de la nature "générales". Pour des cadres de référence accélérés, nous faisant passer de la relativité restreinte à la relativité généralisée, la transformation consiste à utiliser des variables gaussiennes, où le cadre de référence perd même sa rigidité, devient un "mollusque" de référence, selon l'image utilisée par Einstein. D'où ce commentaire de B. Latour sur l'audace d'Einstein : "Au diable les cadres de référence rigides et stables, pourvu que les observateurs délégués ne puissent prétendre avoir un point de vue privilégié, et qu'ils envoient de rapports qui ne soient pas déformés."


Libéralisme économique et relativité



Cette position privilégiée de l'énonciateur dans le texte d'Einstein évoque à B. Latour une problématique éminement sociale : "S'il existe de nombreux points de vue prétendant chacun être privilégié, aucun ne peut l'emporter ; si au contraire aucun ne peut être privilégié rien ne peut plus empêcher que l'un d'eux s'impose à tous les autres." Cet apparent paradoxe est en fait celui du libéralisme qui, en supprimant priviléges locaux et particularismes, a permis la domination du capital. Mais quel est en science l'équivalent du capital et de son accumulation ? C'est là qu'interviennent les concepts latouriens de réseaux et de "centres de calcul" ou encore "centres de capitalisation". Ces concepts, que nous allons développer, permettent, selon B. Latour, de montrer que les luttes contre les privilèges en économie ou en physique sont absolument les mêmes, et que leur rapprochement n'est pas que métaphorique (comme on serait effectivement tenté de le penser ...).

B. Latour rapproche le cas des deux observateurs délégués par la pensée par Einstein sur le quai et dans le train d'un exemple de construction d'un réseau d'observateurs des conditions météorologiques locales au xixe siècle, observateurs que le "centre de calcul" synthétisant leurs observations devait discipliner. C'est ce type d'exemples qu'il a voulu formaliser dans un cadre abstrait extrêment ambitieux : "J'ai proposé de considérer l'histoire des sciences comme celle de centres, en expansion grâce à une gestion de signes qui soient aussi mobiles, inaltérables, fidèles et combinables que possible. Leur circulation dessine des réseaux menant du centre (de calcul) aux cadres de référence qu'il se met à dominer. Ces réseaux sont en permanence réparés en cas de rupture, en maintenant des chaines métrologiques assurant l'équivalence des cadres de référence ... Le point fondamental de l'histoire de ces centres est qu'aucune distinction n'a à être faite entre économie, science, technique, ou même production artistique, dès lors que l'on s'attache à suivre la façon dont la gestion des signes est assurée ... De ce point de vue, il n'y a pas non plus de distinction à faire entre la pensée abstraite et les activités pratiques." Cette dernière assertion surprend alors que B. Latour s'attaque à une sociologie des sciences les plus formalisées. Einstein n'est-il pas l'exemple même de la pensée abstraite ?


Abstrait-concret



B. Latour nous fait remarquer que dans son texte Einstein passe sans arrêt du concret à l'abstrait, sans privilégier ce dernier, utilisant tous les niveaux de métaphores. Est-ce uniquement un procédé pédagogique, de vulgarisation ? En fait pour B. Latour le processus d'abstraction consiste simplement ici à rajouter ou enlever à chaque étape les détails qui sont jugés pertinents. D'où des expériences de pensée paradoxalement plus minutieusement décrites que l'expérience réelle de mesure de la vitesse de la lumière, réduite à un schéma. L'aisance avec laquelle Einstein passe d'un niveau à un autre illustre à nouveau pour B. Latour l'idée de réseau : "L'abstraction ne désigne pas un niveau supérieur de représentation mais une circulation rapide d'un registre à un autre ... un mouvement réversible qui préserve du sens dans le processus. Elle n'est pas au-dessus des opérations pratiques mais entre elles... Ce n'est pas une propriété de l'esprit mais une propriété des réseaux ... En remodelant aussi la notion d'abstraction, Einstein, dans ce texte, nous montre une façon de ne jamais quitter le terrain solide de l'infra-physique, même lorsque l'on rentre dans le royaume de l'abstraction."

Dans la vision de l'histoire des sciences de B. Latour, Einstein s'inscrit alors en parfaite continuité. Il n'est plus vu comme un révolutionnaire, mais comme un contributeur, certes décisif, au maintien à tout prix de la continuité des chaînes métrologiques du réseau, pour que ce dernier puisse continuer à s'étendre vers l'infiniment grand, et l'infiniment petit.

Dans le texte d'Einstein, note B. Latour, ce dernier n'appelle pas à une révolution mais nous présente un dilemme et propose la solution la plus simple pour en sortir. Apparemment il faut, pour maintenir l'universalité des lois de la physique, soit abandonner la loi de la relativité (du mouvement) soit la loi simple de la propagation de la lumière dans le vide. Or la loi de la relativité est, note Einstein, "naturelle, simple, et aucun fait expérimental ne l'a jamais contredite". Quant à la complication de la loi de la propagation de la lumière dans le vide, pour rendre compatible la constance constatée de la vitesse de la lumière avec la loi de la relativité, elle a abouti à des impasses (cf. les recherches sur "l'éther"). La situation semble donc sans issue ... Non, nous dit Einstein, il suffit d'abandonner l'idée d'universalité de l'espace et du temps pour faire sauter la contradiction apparente entre les deux lois et, "en s'accrochant fermement à elles, construire une théorie logiquement consistante".

Pour B. Latour, entre plusieurs maux Einstein a simplement choisi le moindre : "L'auteur n'appelle pas à un bouleversement de la physique mais à se débarasser de quelques obstacles mineurs, l'éther, la simultanéité, pour que la physique puisse continuer dans la même voie à plus grande échelle ... Etrange révolutionnaire, vraiment, qui sacrifie une croyance pour pouvoir construire une théorie rigide qui maintienne intacts deux des croyances auxquelles les physiciens tiennent le plus !" Et la phrase étonnante de B. Latour isolée par Sokal "sans la notion de centres de calcul l'argument technique d'Einstein n'est pas compréhensible" s'éclaire. "Voilà pourquoi Einstein préfère par dessus tout préserver la forme des lois naturelles dans toutes les transformations de l'espace, du temps et des observateurs" : le réseau du "centre de calcul" doit être préservé, ce qui dicte la façon de trancher le dilemme posé par la constance de la vitesse de la lumière.

S'éclaire aussi, pour B. Latour, sans faire appel à des considérations psychologiques, le paradoxe des positions "conservatrices" prises plus tard par Einstein : rejet de l'interprétation de Mach de la relativité restreinte, positions métaphysiques réalistes et absolutistes sur la relativité généralisée, combat contre la mécanique quantique. Cette dernière réintroduisait ce contre quoi Einstein avait toujours lutté : des observateurs indépendants et actifs, si actifs qu'ils influencent ce qu'ils observent. Le concept de centre de capitalisation, servi par des observateurs disciplinés, dessine en fait une place pour un personnage qui est un "Einstein-Dieu" atteignant sans problèmes l'essence de la réalité du monde. Inutile donc pour comprendre les positions d'Einstein de faire appel à des explications par le "contexte social" qui sont, selon Latour, l'équivalent en sociologie des sciences de l'éther pour la physique.


Sous le style, la science ?



L'article de B. Latour est certes assez touffu dans sa construction, et il se laisse souvent emporter par des effets stylistiques, le goût du paradoxe brillant et de la provocation. Mais cela contibue à l'agrément de la lecture, et, si l'on a la patience de suivre la construction progressive de son raisonnement, de s'habituer à son vocabulaire et à son mode de pensée, on ne peut que conclure que le persiflage de A. Sokal est dénué de toute pertinence. Rien dans le texte de B. Latour ne vient justifier une croisade anti-subjectiviste, rien ne vient en fait non plus contredire le fondement de la théorie de la relativité qui veut que, pour les lois de la physique, aucun cadre de référence n'ait de position privilégiée.

L'accent mis sur "l'infra-physique", le rejet des explications trop rapides de la science par le contexte social, le souci de décortiquer sans préjugés a priori les textes originaux, d'insister sur les limites de son matériau, caractérisent une véritable démarche scientifique. On peut dire la même chose de son goût évident, sinon un peu excessif, pour la recherche de formalisations conceptuelles les plus générales possibles. Ce goût le conduit parfois à des rapprochements et transpositions, stimulants mais qui ne sont pas totalement convaincants, tel celui entre libéralisme économique et réseaux socio-techniques. L'usage de la sémiotique pour analyser les textes scientifiques, sans vouloir le rapprocher de l'usage de la topologie par Lacan, occupe dans l'article une place sans commune mesure avec ce qu'il permet de dire finalement sur Einstein.

Concernant ce dernier, l'analyse de la façon dont il navigue entre l'abstrait et le concret est des plus intéressante, tout comme la mise en évidence du "classicisme" profond de sa démarche. Ce classicisme est-il à mettre en relation avec la structure en réseau de la société dans son ensemble, où flux de capitaux et d'informations scientifiques se répondraient, où les observateurs dociles des expériences de pensée d'Einstein renverraient aux corps disciplinés des analyses de M. Foucault ? C'est peut-être pousser le bouchon un peu loin dans l'abstraction généralisante structuraliste. On pourrait aussi bien dire qu'Einstein n'a fait qu'appliquer les "règles de l'art" de son métier de physicien théoricien, règles sélectionnées pour les succès qu'elles ont permis : si des faits obligent à compliquer trop une théorie, en multipliant les explications ad-hoc, chercher ce qu'il faut sacrifier dans la théorie, qui est souvent ce qui parait trop évident, pour retrouver une théorie simple et élégante incluant les faits nouveaux, puis tirer toutes les conséquences. B. Latour cherche lui aussi d'une certaine façon du général, contre-intuitif, mais il est évidemment moins aisé d'en tirer des conséquences ...

On peut suivre A. Sokal dans son souci de dénoncer des exploitations abusives de résultats scientifiques mal compris (5), de lutter contre la tendance à considérer, sans autre examen, tout auteur obscur comme profond. Mais le remède qu'il a choisi me semble potentiellement pire que le mal (et avoir de plus un effet boomerang en confortant les préjugés de certains qui voudraient que les physiciens sont tous plus ou moins des potaches aussi naïfs qu'arrogants, dénués d'esprit de finesse et de culture). En effet si A. Sokal a bien ensuite insisté sur les difficultés particulières des sciences sociales, sur le fait qu'il n'était pas compétent pour achever d'instruire sur le fond les procès qu'il avait intenté à divers auteurs de ces sciences, ce qui risque de rester, malgré lui, de son persiflage et du coup médiatique qu'il a constitué, c'est un approfondissement du fossé entre disciplines.

D'un projet, "de gauche", d'anti-subjectivisme, on glisse certes facilement à un effet, "de droite", d'anti-intellectualisme, obligeant alors à rappeler l'évidence que ce qui paraît obscur n'est pas non plus forcèment de la poudre aux yeux, que les textes, pour une polémique qui se veut scientifique, méritent mieux que la mise en scène d'extraits judicieusement choisis pour mettre de son côté les rieurs, mal informés, et qui du coup le resteront. Mais surtout, en pourchassant sur la scène publique les usages incompétents et vagues des sciences dûres faites par les sciences molles, on ruine la crédibilité de fécondations croisées, créatives "à la Feyerabend", c'est à dire par des voies parfois imprévues et "impures" (6).

En reprochant à B. Latour d'avoir confondu un (simple !) texte de vulgarisation d'Einstein (7) avec un véritable texte scientifique de ce dernier, on tend, alors que A. Sokal souhaite une meilleure diffusion de la culture scientifique, à décourager l'accès à cette dernière, et à laisser entendre que la sociologie des sciences ne peut être faite sérieusement que par les scientifiques eux-mêmes, ce qui me parait une proposition anti-scientifique. Tout comme est anti-scientifique la manipulation de citations de textes pour leur faire dire le contraire de ce qu'ils ont dit ou ce qu'ils n'ont pas dit, et irresponsable le fait de négliger les effets de l'arme du discrédit public dans les luttes, aussi concrètes, sinon plus impitoyables, qu'ailleurs, que se livrent les scientifiques entre eux.



1. . Professeur à l'Ecole des Mines, Paris.
2. . David Mermin, "Reference Frame : what's wrong with this reading", Physics Today,octobre 1997 ; traduit dans ce volume sous le titre "Physiciens, encore un effort !"
3. . Einstein, Albert, Relativity, the Special and the General Theory , Edition London Methuen, first ed. 1920, Paperback 1960 ; traduit en français sous le titre La Théorie de la relativité restreinte et générale, Dunod/Gauthier-Villars, Paris, 1990.
4. . Bruno Latour, Les Microbes : Guerre et Paix, A. M. Métaillé, Paris, 1984
5. . Le cas du théorème de Gödel, déjà cité, est exemplaire et il attend encore un aussi bon vulgarisateur qu'Einstein pour rendre accessible sa signification réelle, anecdotique pour certains mathématiciens, fondamentale pour d'autres (Cf. J.-P. Delahaye, Information, complexité et hasard, Hermès, Paris, 1994) ; sur ce point, cf. également D. D. Hofstadter, Gödel, Escher, Bach : An Eternal Golden Braid, Basic Books, New York, 1979. Antoine.Danchin dans La Barque de Delphes : ce que révèle le texte des génomes, Odile Jacob, Paris 1998, analyse en profondeur au chapitre trois les significations de ce théorème, et y fait par ailleurs un panorama de toutes les dérives auxquelles peut donner lieu l'usage des concepts d'information, d'ordre, d'entropie, de complexité, de chaos.
6. . Cf. Paul K. Feyerabend, Contre la méthode. Esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance, Seuil, Paris, 1979 et, du même auteur, Dialogues sur la Connaissance, Seuil, Paris, 1996.
7. . Dans la même veine, on suggérerait volontiers à Bruno Latour de s'attaquer à l'ouvrage de Spiro Cohen-Tanoudji, La Matière Espace-Temps, publié dans la collection grand public Essais chez Folio.





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