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ALLIAGE


Alliage, numéro 35-36, 1998


Physiciens, encore un effort !

(1)

David Mermin (2)


Beaucoup de scientifiques sont fiers de leur aptitude à lire des textes difficiles dans des domaines de leur discipline qui, aussi bien conceptuellement qu'historiquement, peuvent être très éloignés de leur propre spécialité. Ces guerres de sciences qui font rage entre les scientifiques et leurs critiques témoignent de ce que cette aptitude peut diminuer rapidement au fur et à mesure que l'éloignement interdisciplinaire augmente. (J'utilise le terme de "critique" dans un sens neutre comme s'il s'agissait de "critiques de théâtre" par exemple. A mon avis, il n'y a pas d'autre terme dont la signification pourrait inclure toute la gamme des praticiens de la sociologie, de l'anthropologie, de l'histoire, de la littérature et des études culturelles, qui se sont intéressés à l'activité des scientifiques.) De nouveaux fronts s'ouvrent dans la guerre des sciences et certains scientifiques ont tendance à déformer et à simplifier exagérément les propos de ceux contre lesquels ils dirigent leurs attaques, de façon aussi flagrante qu'eux.

Je vais illustrer cela avec l'un des textes les plus célèbres et les plus étranges du champ de bataille, celui de Bruno Latour intitulé : "A Relativistic Account of Einstein's Relativity (3)" Les physiciens qui ont lu cet essai ont critiqué la mauvaise interprétation qu'il donne du contenu scientifique de la relativité et les erreurs techniques élémentaires dont il est rempli. On retrouve une telle critique dans le fameux canular d'Alan Sokal (4)t l'une de ces erreurs techniques a été épinglée dans l'article souvent cité de Steven Weinberg de la New York Review of Books (5). Je connais également deux autres articles traitant du "Relativistic Account" qui vont être publiés dans des anthologies consacrées à cet art nouveau et déprimant qui consiste à relever des erreurs techniques dans les textes publiés par des critiques de science.

Dans le cas présent, je crois que ces attaques passent à côté du point essentiel de l'essai de Latour. Même si je n'ai pas encore réussi à comprendre entièrement ce texte - il y a des textes de Nietzsche, Hegel et Kant dans lesquels il n'y a pratiquement rien dont je puisse faire sens - je n'en ai pas conclu pour autant qu'il s'agissait de charlatans. Les critiques de critiques de science devraient faire preuve de la même prudence. Le style direct et explicite que les scientifiques s'efforcent d'avoir (et il suffit d'ouvrir n'importe quel numéro de la revue Science pour se rendre compte à quel point nous y réussissons) n'est pas approprié dans des disciplines où les objets et les buts de l'enquête ont eux-mêmes des caractéristiques ambiguës et incertaines.

Latour voit les choses d'un point de vue anthropologique. Les physiciens qui ont découvert récemment son relativistic account ne sont pas les seuls à être perplexes. Beaucoup de critiques de science britanniques distingués le trouvent loin d'être facile à lire, et ils ont tiré dans sa direction des salves bien plus précises que certains des missiles ballistiques interdisciplinaires que j'ai vu être lancés à partir du camp des scientifiques.

Le texte de Latour est centré sur un petit ouvrage écrit par Einstein en 1916 pour le grand public, Relativity : The Special and General Theory. Si j'avais eu à écrire un rapport sur l'article pour le comité de lecture de la revue, j'aurais insisté (parmi d'autres points) pour qu'il change son titre en quelque chose comme "Que pouvons-nous apprendre sur l'étude de la société à partir d'un texte populaire écrit par Einstein ?" J'imagine que Latour aurait refusé cette proposition. Son titre est en effet beaucoup plus amusant.

Justement, parlons-en de cette question de l'amusement. Bruno Latour est très clairement un homme qui aime s'amuser. Son article est toujours enjoué : "Quoique [Einstein] emmène le lecteur, au début, à Trafalgar Square, il ne cherche pas à l'envoyer prendre Hercule Poirot en filature dans le train de Paddington ..." Voilà qui donne le ton et met en place le style presque de plaisanterie mais pas nécessairement imprécis dans lequel des problèmes quelque peu plus techniques vont être formulés :

- "En jouant l'imbécile, l'auteur redéfinit dans le texte en quoi consiste un événement ..."

- "La seule chose qu'on leur demande est de surveiller de près et obstinément les aiguilles de leurs montres ..."

- "... la panique d'[Einstein] à l'idée que les observateurs qu'il a envoyés au loin puissent trahir ou garder des privilèges ..."

- "... [le] travail difficile et pénible de construction d'un échaffaudage pour donner un cadre à un événement ..."

Que vient faire un article amusant dans une revue comme Social Studies of Science ? J'ai essayé occasionnellement de publier des articles amusants dans les Physical Review Letters. Seules quelques minuscules miettes de plaisanterie ont pu échapper à la moulinette éditoriale. Mais, à domaines différents, conventions différentes. Social Studies of Science permet à ses auteurs d'être drôles. Quand nous, physiciens critiques de Latour, ne réussissons pas à voir quand il est drôle, nous mettons sérieusement en danger cette réputation dont nous sommes si fiers d'avoir un sens de l'humour particulièrement bien aiguisé.

Venons-en maintenant au difficile et pénible travail qui consiste à comprendre ce à quoi Latour veut en venir. Je passe la plume ici à ma fille Liz, singulièrement qualifiée pour en traiter, puisqu'elle s'est retrouvée dans les études culturelles pendant plusieurs années, qu'elle est maintenant dans le champ de l'anthropologie et qu'il lui est arrivé d'enseigner la relativité à des non-scientifiques à Harvard, à partir du texte d'Einstein précisément. Je prends ainsi l'outrageuse liberté paternelle de rapporter ci-dessous ma version écrite de son interprétation spontanée du texte de Latour.


Le point de vue de Liz



Ce qu'il y a de crucial dans le point de vue des sciences sociales se situe au niveau du rôle de l'observateur - le type qui veut savoir que l'homme qui se trouve sur le quai et celui qui se trouve dans le train ne disent pas la même chose, et qui se trouve dans une position propre à pouvoir comparer leurs histoires sans dire que l'un ou l'autre est dans l'erreur. Cette situation est analogue à celle du chercheur en sciences sociales qui observe la société. Ce qui est intéressant pour les chercheurs en sciences sociales, c'est que la position même de l'observateur n'a pas beaucoup d'importance, ce qui compte c'est qu'il soit capable d'observer de telle sorte qu'il n'y ait pas de poste d'observation "privilégié" ; mais il est nécessaire de pouvoir observer un peu plus que simplement le type qui se trouve dans le train ou celui qui se trouve sur le quai.

Si on ajoute que plusieurs énoncés absolus peuvent être dérivés des mêmes observations, vous obtenez une proposition "relativiste" un peu plus complexe - grâce à laquelle vous comprenez que, même si les choses peuvent apparaître différemment à partir de perspectives différentes, certaines choses restent les mêmes, et le boulot des sciences sociales est de découvrir ce que ces choses sont. Voilà ce que le relativisme culturel dans son sens anthropologique quelque peu archaïque veut dire - à savoir, qu'il existe certains codes de rationalité et une cohérence interne qui vaut pour toutes les cultures, quelqu'étranges ou irrationnelles puissent apparaître de l'extérieur leurs visions du monde.

Selon la lecture que j'en fais, il s'agit en réalité d'un argument très formaliste. Latour veut suggérer la possibilité d'une traduction des propriétés formelles de l'argument d'Einstein dans le langage des sciences sociales, pour voir en même temps ce que les chercheurs en sciences sociales peuvent apprendre sur la "société", comment ils utilisent ce terme et ce que les scientifiques "durs" peuvent apprendre sur leurs propres hypothèses. Il tente d'expliquer la relativité seulement dans la mesure où il veut en fournir une lecture formelle ("sémiotique") qui serait transférable à la société. Il est en quête d'un modèle de la réalité sociale qui serait à même d'aider les chercheurs en sciences sociales à gèrer leurs discussions - qui ont beaucoup à voir avec la position et l'importance de l'observateur, avec la relation entre le "contenu" d'une activité sociale et le "contexte" (pour employer ses propres termes), et avec les sortes de conclusions et de règles qui peuvent être tirées de l'observation.

Comme les questions dans ce champ sont souvent assez floues, l'argument reste un peu vague et suggestif. Cependant, je le lis comme un compte rendu bien plus destiné aux sociologues qu'aux scientifiques eux-mêmes - non pas comme une tentative d'expliquer la relativité à quiconque, mais comme une tentative de tirer quelques idées utiles de l'explication de la relativité telle qu'elle nous est offerte par Einstein dans son essai.


La perspective anthropologique d'Einstein



A cela j'ajouterai seulement que, bien que Latour ne soit pas intéressé avant tout par la relativité en tant que théorie physique, il y a des passages dans lesquels il appréhende cet aspect non seulement correctement, mais avec éloquence : "Au lieu de considérer des instruments (des règles et des horloges) comme des manières de représenter des notions abstraites comme le temps et l'espace, Einstein considère les instruments comme ce qui engendre l'espace et le temps. Au lieu d'un espace et d'un temps représentés à travers la médiation d'instruments, c'est l'espace et le temps qui ont toujours représenté la pratique humble et cachée consistant à surimposer des repères, des aiguilles et des coordonnées. Il faut dire que le personnage décrit par Einstein fait un boulot très semblable à celui d'un anthropologue de la science qui refuse de comprendre ce que "espace" et "temps" signifient, et qui se concentre plutôt sur le travail, les pratiques et les instruments. Comme n'importe quel constructiviste en sociologie des sciences, le premier geste d'Einstein dans son texte est de ramener les abstractions à des inscriptions et au dur travail de les produire."

Les deux premières phrases de Latour constituent un résumé exemplaire du noyau essentiel de la relativité. Ensuite, il établit un parallèle entre la déconstruction des notions d'espace et de temps par Einstein et l'approche du contenu de la science que nous proposent les chercheurs en sciences sociales. C'était en effet une convention parmi les scientifiques, enfouie si profondément dans leur culture qu'elle en devenait méconnaissable en tant que telle, que de considérer l'espace et le temps comme des entités objectives réelles mesurées par des horloges et des double-mètres. L'intuition profonde d'Einstein était que, bien au contraire, l'espace et le temps étaient des abstractions, servant à coordonner les résultats de telles mesures. Voilà très exactement ce que les sociologues de la connaissance scientifique disent depuis plus d'une vingtaine d'années à propos de toutes sortes d'entités que les scientifiques considèrent comme réelles. Il est fort possible que n'aimerions pas du tout qu'on fasse subir à "l'électron" un traitement analogue, mais le fait de considérer ces énoncés à la lumière d'une telle perspective changent leur statut d'absurdités pour en faire des suggestions sérieuses, méritant non pas une attitude de moquerie olympienne, mais un débat raisonable.

Aurais-je triché en choisissant le seul paragraphe cohérent de l'article ? Je ne le crois pas. Lisez-le vous-même. Bien sûr, il y a beaucoup d'énoncés obscurs qui semblent traiter de la physique de la relativité, et qui pourraient bien être des interprétations erronnées de points techniques élémentaires. Mais ils sont périphériques par rapport aux problèmes centraux, et certaines des diatribes actuelles sont superficielles dans la manière dont elles identifient "l'erreur". Latour, par exemple, semble utiliser l'expression "cadre de référence" pour signaler indifféremment qu'il a dans l'esprit soit la position soit l'état de mouvement d'un observateur. Mais cela ne change rien à la pertinence de son analogie entre le personnage d'Einstein et les anthropologues, et comme le révèlent les commentaires de Liz, le mot "position" est utilisé dans les études culturelles pour signifier un lieu conceptuel ou une position idéologique.

Latour a également été pris à partie pour avoir prétendu qu'il fallait trois cadres de référence, plutôt que seulement deux, pour donner un sens à toute cette histoire. Si vous accusez publiquement l'un de vos collègues universitaires d'erreur, vous devez être sûr d'avoir vous-même raison. Le fait, généralement peu reconnu, est que si vous voulez tirer les transformations de Lorentz sans uiliser le second postulat d'Einstein, alors, bien que vous ne puissiez pas le faire en utilisant seulement deux cadres de référence, vous pouvez le faire si vous en introduisez un troisième (6). En termes plus formels, vous devez non seulement exiger que l'inverse d'une transformation de Lorentz soit encore une transformation de Lorentz, pour laquelle les deux cadres de référence habituels suffisent, mais aussi qu'ils forment un groupe : le produit de deux est un troisième. Ceci exige une considération moins familière de trois cadres de référence à établir. Sur ce point, Latour a évidemment quelque chose de très différent à l'esprit - deux cultures et un anthropologue - mais si vous cherchez à le lire pour relever ses erreurs de physique, vous devez être sûr d'avoir vous-même une physique correcte.

J'aurais volontiers deux recommandations à faire pour guider ce que nous, scientifiques, disons et écrivons dans nos dialogues avec les critiques de science. Tout d'abord, admettre, au moins au titre d'hypothèse préliminaire de travail, que nous lisons des textes écrits par des gens intelligents qui tentent de soulever des problèmes sérieux, et qui écrivent de l'intérieur d'une tradition littéraire qui est tout aussi technique et inhabituelle à nos yeux que peut l'être le jargon professionnel de notre science à leurs yeux. Deuxièmement, les critiques techniques devraient être fondées sur des arguments sensés. Mépriser ex cathedra des morceaux choisis exprès, rabaisse le niveau du débat académique et ne peut guère convaincre celui qui est ainsi méprisé du sérieux des critiques formulées. Il faut essayer de penser imaginativement à la constellation assez subtile des questions qui peuvent obscurcir des "réfutations" "d'erreurs" superficiellement évidentes.

Certaines des attaques dirigées contre des critiques de science font penser à un philologue allemand en train d'examiner à la loupe l'essai hilarant de Mark Twain intitulé "L'horrible langue allemande" (The Awful German Language) où apparaissent les mots immortels, "il préférait décliner deux verres plutôt qu'un adjectif allemand."

"Ah !", dit le savant philologue, "ici, Mark Twain, à travers l'erreur ridicule qui consiste à utiliser "décliner" dans son sens commun de "refuser", révèle son ignorance abyssale de la théorie grammaticale élémentaire." Certaines des bombes que le camp de la science a lancées au cours de cette guerre des sciences sont à peine plus précises. Les critiques de science se trompent sur beaucoup de points, mais nous devons être plus attentifs dans nos explications du pourquoi de ces erreurs, ou alors nous ne ferons que justifier un peu plus certaines de leurs pires façons de lire de travers ce que nous essayons de dire.



Traduit de l'anglais par Baudouin Jurdant

1. . Cet article a paru pour la première fois sous le titre "Reference Frame : What's Wrong with this Reading ?" dans la revue Physics Today, 50 (octobre) p. 11-13.

2. . Professeur de Physique Théorique à la Cornell University.

3. . B. Latour, Social Studies of Science, 18, 3, 1988.

4. . A. Sokal, Social Text, 46/47, 217, 1996.

5. . S. Weinberg, New York Review of Books, 8 août 1996, p 11.

6. . Voir, par exemple, Y.P. Terletskii, Paradoxes in the Theory of Relativity, Plenum, New York, 1968, sec. 7.





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