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ALLIAGE


Alliage, numéro 35-36, 1998


Pour une épistémologie de la lecture



Jean-Michel Salanskis (1)



Ce n'est pas sans douleur et sans angoisse que je me résous à écrire un article d'humeur et de mise au point sur l'affaire Sokal. Je reste en effet convaincu de l'inutilité politique de toute explication en la matière, persuadé d'être quoi qu'il arrive du côté des perdants : la force acquise par le "coup" de Sokal et surtout le coup de Sokal et Bricmont me semble insurpassable, elle résulte, secondée par l'air du temps, d'un ensemble d'affects - notamment de revanche ou de mépris - que ces coups ont su rassembler et cristalliser, et qui se sont emparés de bien plus nombreuses personnes que je ne saurai jamais en émouvoir.

Je ne puis même pas revendiquer la moindre extériorité signifiante vis-à-vis de ceux qui approuvent cette force, qui la regardent comme bénéfique quelles que soient leurs réserves sur tel ou tel point, voire sur la plupart de ce que Sokal et Bricmont allèguent : ils sont, éventuellement, mes amis les plus proches, ou des personnes que je respecte infiniment, ou des individus de même histoire et de formation similaire à la mienne. Je pressens d'ailleurs qu'Alan Sokal lui-même est quelqu'un à qui je trouverais des façons de m'identifier, et envers qui je ne saurais éprouver en tout cas que de l'admiration et du respect.

Peu importe, au fond. Ce qu'on pense, il faut le dire, aussi bien qu'on le peut. Et tant pis si certains n'aimeront pas - ceux dont on espérérait le plus l'adhésion, peut-être - tant pis si l'image générale induite par ce qu'on a dit est mauvaise, si on a le sentiment qu'elle nous montre comme ce que nous ne sommes pas. Aucune de ces (compréhensibles) raisons qu'invoque le souci de soi ne l'emporte sur l'obligation de faire son travail d'intellectuel en formulant ce que l'on se croit capable de formuler.

Je m'attelle donc à la tâche d'expliciter une évaluation sur cette affaire. Qu'il soit pourtant clair, d'emblée, que je n'ai fait que parcourir de loin le livre Impostures intellectuelles, lire des recensions dans les journaux et des articles d'Alan Sokal, écouter des émissions de télévision et des conversations. Le propos que je tiens n'est pas une réplique rationnelle sérieuse, exhaustive et bien informée. Il est un témoignage et un effort de clarification, quant à ce qui m'a semblé mis en branle par cette affaire. Une réflexion sur ce qui me concerne en elle alors même que je souhaitais en rester distant.

Venons en, néanmoins, à ce qui nous occupe, c'est-à-dire à l'affaire.


Le canular



Je n'ai d'abord pas attaché d'importance à l'événement supposé révélateur de l'acceptation par Social Text de l'article-piège soumis par Alan Sokal. Je ne me sentais seulement pas tenté de concéder que quelque chose avait été prouvé, comme tout le monde semblait en convenir.

Le point important était-il que les editors de Social Text n'avaient pas perçu les "grossières bévues" scientifiques éparses dans le canular ? Mais, à ma connaissance, le procès usuellement intenté à la sociologie des sciences porte ce qu'elle prétend dire des choses signifiantes sur la pratique sociale et le devenir historico-institutionnel de la science sans entrer dans son contenu, ses concepts, ses techniques. Des editors pour cette sorte de discours ne sont pas tenus d'avoir des compétences scientifiques quelconques - bien qu'ils puissent en avoir de façon contingente - et leur faire grief des fautes qu'ils n'ont pas relevées revient au fond à présupposer que leur démarche est illégitime, ce qu'il s'agissait au contraire, si j'ai compris quelque chose à l'affaire, de démontrer.

Le point important était-il que les editors ont été des dupes littéraires, qu'ils auraient dû comprendre que ce texte singeait leur rationalité déficiente, qu'il y avait derrière les mots un locuteur jubilant n'accordant aucun crédit à ce qu'il disait ? Mais pourquoi ne pas faire l'hypothèse, plus simple, et plus vraisemblable a posteriori, après avoir pris la mesure du personnage peu commun qu'est Alan Sokal, que son texte était bon, qu'il était talentueux, réussi ? L'idée que les recherches sur la science sont disqualifiées si un intellectuel brillantissime peut en faire "pour rire" est fausse, et relève d'un machisme de l'intelligence peu sympathique. Pour arriver à juger de quoi que ce soit, il faudrait d'abord établir la non-valeur du texte de Sokal, et le degré de sérieux qu'il a pu mettre dans son écriture n'est nullement un argument en la matière.

Mais admettons même ces premiers critères implicites, admettons que la discipline des recherches sur la science aurait prouvé son manque de distinction académique en ne censurant pas les phrases scientifiquement fautives du canular et en ne reconnaissant pas l'inauthenticité du discours qui s'y déroule.

Il reste que la "preuve par le canular" est une très mauvaise preuve scientifique, elle manque par trop d'universalité.

Ce qui est prouvé ne peut pas être simplement : les editors auxquels l'article de Sokal a été soumis sont des imbéciles. La presse américaine et l'opinion publique française et européenne ne vont pas sombrer dans la sidération, l'indignation ou la culpabilité seulement en raison de la mise au jour de ce qu'un ou deux individus sont un peu en dessous de ce qu'on serait en droit d'attendre d'eux. Toute la force et le sens qui sont prêtés au canular viennent de ce qu'il est supposé contenir un enseignement universel.

Pourtant, il n'a pas été tenté de soumettre le même article à une série de comités de lecture, pour établir quelque chose au sujet d'une catégorie de revues, identifiant une discipline ou un courant. Il n'a pas été tenté d'établir la dépendance de l'effet (l'acceptation ou le rejet de l'article) sur la présence ou l'absence d'erreurs scientifiques élémentaires. Nous n'avons à nous mettre sous la dent qu'une unique expérience, que nous devons donc considérer comme experimentum crucis, ce qui nous amène à conclure, en bonne logique popperienne : "Il n'est pas vrai que tout editor de toute revue de recherches sur la science soit capable de corriger toute erreur scientifique élémentaire contenue dans tout article qui lui est soumis, ou deviner l'inauthenticité de tout article, écrit par un individu de talent arbitraire."

Soit. Mais il n'y a plus là de quoi alimenter le scandale ou faire se gausser les bons esprits. Je comprends bien que ceux qui ricanent et prennent les bons esprits à témoin dès que la nouvelle du canular est publiée trouvent que mes précautions méthodologiques n'ont pas en l'espèce de raison d'être, que la cause est entendue au bout d'une unique expérience parce que "tout le monde sait et sent bien" qu'il en aurait été de même avec tous autres editors de toute autre revue de ce milieu, parce que chacun reconnaît l'exemplarité de ce qui s'est produit pour peu qu'il connaisse la suffisance, la naïveté et le manque de rigueur des gens concernés. Mais si la puissance du canular repose sur ce sentiment commun, cela signifie qu'il n'était même pas nécessaire de faire l'expérience de la soumission de l'article, que la cause était entendue depuis le début. Or, c'est justement ce que je veux établir : que le canular "surfe" sur une connivence plutôt qu'il ne révèle ou prouve quoi que ce soit.

La non-universalité du dossier expérimental de Sokal a des conséquences fâcheuses aussi au plan de la déterminité de la "thèse" implicite qu'on peut lui prêter : ce n'est pas seulement que la conclusion disqualifiante dont on imagine qu'il la tire, il ne l'établit nullement selon les standards de la rationalité, c'est aussi qu'une formulation nette de cette conclusion n'est simplement pas possible.

D'un côté, en effet, sa procédure est telle que l'on ne sait pas bien a priori qui il vise (ou quoi). De l'autre, on a tout autant de mal à déterminer ce qui est le contre-modèle positif de sa dénonciation, quel genre de discours il avalise, dans une catégorie englobante suffisamment proche de celle où figurent les textes qu'il vilipende.

Ou encore, ces identifications n'ont lieu que grâce aux commentaires seconds de Sokal, voir même, ce qui est pire, grâce aux préjugés disponibles, aux aversions et aux affiliations acquises de longue date.

Si je comprends bien, Sokal interprète l'acceptation de son article comme signe de l'insuffisance intellectuelle d'une catégorie aux contours imprécis, qui semble à la fois celle des relativistes cognitifs et théoriciens anthropologues de la science américains et celle de leurs inspirateurs français. La revue Social Text n'identifie pas à elle seule, je crois, ce très vaste conglomérat et je doute fort, au bout du compte, que l'ensemble des productions ainsi évoquées présente une unité réelle.

Pour ce qui est du contre-modèle positif, une interprétation possible, suggérée par le mode de montage de son canular - à base de connaissances physiques de haut vol - et par le choix des recherches sociales sur la science comme cible première, serait qu'il demande une réflexion de la science qui en assume le contenu, et ce de manière scientifiquement correcte. Qu'il me soit permis de faire remarquer que, dans cette ligne, Sokal devrait réprouver le courant anglo-américain dominant de la philosophie analytique : celui-ci, dans ses oeuvres principales et chez ses porte-parole les plus célèbres, s'est longtemps satisfait d'afficher un raisonnement sur la science qui ne croyait jamais utile ou pertinent d'entrer dans le vif des théories. Il semblait même que ce fût le choix de cette philosophie de décrire la science au niveau d'une structure logique absolument générale à laquelle elle ne pouvait, jugeait-on, échapper. Les recherches analytiques ont acquis aujourd'hui une telle ampleur que ce "défaut" est sans doute en passe d'être corrigé. On peut même conjecturer qu'assez de temps s'est écoulé pour que, dans cette aire de réflexion, on fasse montre de plus de prudence et de sagesse, et que l'on n'accorde pas trop vite à son rationalisme tout ce qui semble aller de soi pour lui (par exemple, l'identification de l'essence de la mathématique au juridisme de la déduction). Mais enfin, pour me résumer, il me semble que, pour qui veut lutter pour la prise en compte du contenu de science dans les réflexions secondes sur la science, la philosophie analytique qui se déclare organiquement liée à la science par la voix de tous ceux qui la pratiquent et la revendiquent, est une cible plus vraisemblable et plus intéressante que les recherches sociales sur la science qui, dans une de leurs versions au moins, ne revendiquent justement rien en la matière.

Pour alimenter dès maintenant le conflit entre les rives de l'Atlantique, j'ajouterai que nous avons en revanche, en France, un courant déjà ancien et bien implanté qui non seulement conçoit une bonne épistémologie comme opérant "de l'intérieur", mais plaide que la philosophie trouve son vrai sens dans cette attention humble à ce qui se trame du côté du concept scientifique : je pense au courant qui a sans doute Comte et Renouvier comme grands ancêtres, et qui a eu comme continuateurs éminents au moins Brunschvig, Bachelard, Lautman, Cavaillès et J.-T. Desanti, pour n'en nommer que quelques uns, parmi les plus reconnus. Du point de vue d'une sensibilité nationale qui donne à l'affaire un de ses contenus, il nous est difficile de ne pas nous sentir agacés par un canular qui semble nous faire la leçon sur ce que nous avions plutôt le sentiment de professer. On pouvait donc attendre de Sokal, en tout cas, qu'il mentionnât l'existence de cette sorte de courants, chez nous ou ailleurs, et levât ainsi le voile sur la positivité à laquelle il se référait. Ce qui l'aurait peut-être conduit à reconnaître que le "bon" discours réflexif prenant la science pour objet est chose infiniment difficile à délimiter programmatiquement et à réussir dans les faits.

Soit dit en passant, je crois comprendre, d'après ses déclarations postérieures à la parution du sottisier, que Sokal n'a jamais eu l'intention de demander à la réflexion seconde sur les sciences de prendre en considération les contenus de la science. J'ai plutôt l'impression que le slogan implicite de son canular était "à chacun son langage, ses thèmes". Dans certaines de ses déclarations récentes, il soutient en effet que la physique n'a pas de message conceptuel qui puisse intéresser les sciences humaines et la pensée en général, et présente une telle position comme la preuve de sa modestie de savant. Cela nous donne le sentiment que l'intervention de Sokal, dès l'étape du canular, a seulement le sens d'une opération de justice - une mise en examen - destinée à empêcher des hybridations forcément préjudiciables à la rationalité. à cette aune, les discours les plus légitimes seraient ceux qui n'ont jamais tenté de mettre en résonance contenus scientifiques et contenus de pensée au sens large, de ce côté ci de l'Atlantique et de l'autre (disons, Barthes pour la french thought, et la philosophie analytique la plus logico-linguistique et la moins épistémologique pour la pensée du nouveau monde). Est-ce cela l'ambition haute de la raison et de la science ?

Pour synthétiser une première fois mes réticences à l'égard du canular, je dirai que tout en signale à mes yeux le caractère politique plutôt que scientifique, ou plus généralement intellectuel. Que le "coup" de la soumission de l'article à Social Text et de son acceptation ne puisse guère être présenté comme la preuve empiriquement rigoureuse de ceci ou cela, je puis en être gêné avec d'autres du point de vue qui est le mien, cela ne réduit en rien le mérite politique de l'acte de Sokal, mérite qui est un simple mérite d'efficience. L'addition symbolique de la respectabilité scientifique de Sokal, de la "représentativité" de Social Text - qui emblématise un milieu par avance exposé à la réprobation - et de la drôlerie colorant, pour n'importe quel destinataire, l'histoire de la conception, la soumission et l'acceptation de l'article est parfaitement adéquate à la production d'un effet de surprise et de renversement, de distribution et de redistribution de "camps" d'opinions, soit typiquement d'un effet politique. Lorsque nous étions gauchistes, nous sommes nombreux à avoir théorisé l'action exemplaire, qui n'était jamais la démonstration même simplement empirique de quoi que ce soit, mais seulement la "révélation" pragmatique de quelque chose d'attendu, pour précipiter à son sujet la distanciation et le rejet. J'ai entendu Michel Foucault lui-même, lors d'une soirée de la contestation à la fin 1969, prôner dans le principe l'introduction dans les appareils institutionnels de "leurres" ou "capteurs" préprogrammés pour révéler la "vérité" de l'institution, vérité qui, en l'occurrence, s'égale généralement à ce que l'on connaît déjà d'elle, que le catalyseur inséré rassemble seulement dans la tonalité négative qui convient.

Or, et sans nier le moins du monde l'importance de la dimension du politique, ni son incontournabilité éthique, je crois que l'activité proprement intellectuelle, celle de la réflexion et de l'étude, dont toutes les formes de science et de pensée procèdent, se perd lorsqu'elle se met au rythme du politique. Je compterai donc l'évidente habileté politique du canular de Sokal comme un motif a priori de douter qu'il comporte un enseignement intellectuel, profitable à la rationalité, transmettant quelque chose de sa puissance et la donnant à désirer.

Quoi qu'il en soit de toutes ces objections, réserves ou méfiances, inspirées par le canular de Sokal et l'interprétation qu'il en avançait, je m'identifiais à lui dans un affect que je lui supposais : il me semble exigible de toute réflexion sur la science qu'elle soit, entre autres choses, une célébration de la pensée scientifique comme telle. Je n'accepte pas, par exemple, le jeu que semble parfois jouer le discours de la sociologie des sciences lorsqu'il se présente comme "démystification". Il me semble que tout ce qu'il peut y avoir à dire sur le fait social et anthropologique (mais aussi psychologique, d'ailleurs) de la science doit pouvoir être dit sans paraître condamner l'école pourvoyeuse de méthode, de vérité et de conceptualisations inouïes qu'est la science. Une seule brève incise dans tout un livre, sans doute, peut suffire à la célébration que je requiers. Mais elle me semble infiniment importante, parce que c'est elle qui nous assure que l'objet du compte rendu est bien une oeuvre de science comme telle, et que l'affect qui commande au discours n'est pas de mauvais aloi.

Cette exigence de la célébration, que je formule, me semble correspondre sur le plan théorique à la reconnaissance que l'approche anthropologique ne peut pas constituer l'objet "document de science" par elle-même. Il y a des discours introductifs présentant la raison d'être et l'ambition de l'étude externaliste de la science, où l'on met en avant la relativité historique ou sociale de la notion même de science - de ce qui est tenu comme science selon les lieux et les temps, en bref - pour en inférer que la région du scientifique serait mal définie par les sciences elles-mêmes, et que l'intervention de l'anthropologue serait en la matière salutaire. Mais il me semble clair que les variations culturelles et diachroniques de l'image de la science ou des frontières de l'ensemble scientifique ne peuvent jamais être enregistrées et discutées qu'en présupposant un ensemble de discours candidats à la scientificité : en substance, ceux qui ont été historiquement assumés (a priori et a posteriori) par la méthode au fur et à mesure qu'elle s'est connue et dite, et ceux qui ont été rejetés au cours du même processus. Le dossier des relativités est tributaire de la discrimination interne émanant de la science, qui renvoie elle-même à l'élucidation progressive et principielle d'une méthode. Pour cette raison, tout ce que la science sociale et humaine enseigne quant à la science en focalisant l'intérêt sur les paramètres étrangers à la méthode qu'elle affectionne (par exemple, l'institution, la volonté politique environnante, etc.) est toujours enseignement quant à ce qui par ailleurs et "antérieurement" (en droit) se pose comme science par soi-même, via l'érection de la méthode comme telle et l'effort pour s'y conformer. Sans compter que, rappelons-le, la remarque étant en l'occurrence plus banale, les études externalistes se placent elles-mêmes sous la bannière de la méthode et de la scientificité, pour autant qu'elles se présentent comme des études anthropologiquement correctes.

Je pense que, quelque part, reconnaître cette dette à l'égard de la science-sujet, sans qui la science-objet ne se montrerait jamais comme document, et souscrire à l'impératif de célébration que j'énonçais tout à l'heure sont, sinon la même chose, deux faces de la même chose.

Dans la mesure, donc, où j'ai ressenti le canular de Sokal comme une protestation contre le défaut de célébration de la science chez de nombreux auteurs, et dans cette mesure seulement, je me suis senti partiellement pro-sokalien à l'étape du canular. Mais, comme ce que j'ai déjà dit en témoigne, la tournure prise par son intervention, les concessions visiblement consenties au genre politique m'empêchaient de vivre facilement et purement cette adhésion. D'autant que cette facette négative me rendait peu sûr de l'élément de consensus que je viens d'expliciter, et me portaient à redouter au contraire qu'il y eût chez Sokal des intentions allant bien au-delà de cette protestation, et à l'égard lesquelles je ne sentisse pour le coup aucune sympathie.

Cela dit, les choses sérieuses, du moins pour ce qui regarde "l'affaire", commencent véritablement avec la parution du sottisier de Sokal et Bricmont, des Impostures intellectuelles, puisque tel est le titre ravageur sous lequel sont rassemblés par les auteurs-compilateurs des fragments significatifs d'un "abus" dont les études de sciences et autres études féministes ou théories radicales-minoritaires diverses du monde américain, implicitement disqualifiées par le canular, constituent le prolongement.

La première chose que je veux dire, avant d'entrer dans une sorte de vif du sujet, est que cette publication est blessante, et qu'elle nous atteint inévitablement "comme français".


Plainte



De l'un comme de l'autre, il me semble, Sokal s'est pourtant défendu dans ses interventions dans les médias français - journaux, radios, télévisions, tant il est vrai que le retentissement de l'accusation d'imposture a été "masochistement" extrême - en s'efforçant par tous les moyens de présenter l'acte de la publication du sottisier comme un geste neutre, dicté par un simple souci "universel" de l'honnêteté intellectuelle, comme une sorte d'"effet de bord" du travail rédactionnel accompli pour la fabrication du canular, et comme une interpellation de l'esprit critique transnational de tout "savant", dans quelque matière ou quelque pays que ce soit.

Force est néanmoins d'observer que les auteurs cités et voués à la réprobation à titre divers sont tous français, et qu'ils sont présentés comme les inspirateurs d'un courant dont, aux États-Unis même, Alan Sokal dénonce l'arrogance, l'inauthenticité et l'incompétence. Que l'ouvrage soit paru chez Odile Jacob avant sa version anglaise est, si j'ai bien entendu, justifié par Sokal et Bricmont par une considération de politesse à l'égard du lieu dont les fautifs émanent. Mais si cette politesse est de mise, c'est bien évidemment parce que la faute est française. Elle indique que la langue et la culture dans lesquelles les fautes sont commises comptent, que l'oeuvre dénonciatrice de Sokal et Bricmont ne se laisse pas purement et simplement décrire comme intervention-de-controverse dans un espace mondial de la discussion théorique.

C'est clair également d'une autre façon. Nous éprouvons de fortes différences entre les statuts des nombreux auteurs qui sont cités dans l'ouvrage, bien que tous aient en commun une accointance avec la philosophie. Lacan est un "réformateur théorique de science humaine", Luce Irigaray ou Paul Virilio, quel que soit leur rattachement - fût-il institutionnel - à la philosophie, me semblent compter dans l'espace français avant tout comme "essayistes", Julia Kristeva se range dans la catégorie, il n'y a pas si longtemps florissante, infiniment prisée des "critiques littéraires", Gilles Deleuze en revanche, en dépit cette fois des multiples façons dont il s'est mélangé au siècle, est très manifestement et très exclusivement en fin de compte un philosophe. Quelle vraisemblance y a-t-il à ce que l'on puisse extraire des citations des écrits des uns et des autres et dégager une figure commune - figure négative d'ailleurs - ou plutôt, qu'est-ce que ces auteurs ont plus probablement en commun que la nationalité ?

La meilleure hypothèse est qu'en les pourfendant, Sokal et Bricmont s'attaqueraient aux effets néfastes, dans plusieurs champs connexes, d'une même et unique aberration nationale, qui serait bien en effet typiquement française, mais n'épuiserait pas l'esprit français. C'est bien ainsi, je pense, que ceux de nos compatriotes qui adhèrent à la démarche de Sokal et Bricmont prennent les choses : je m'empresse de dire que cette hypothèse est plausible, et, par-dessus le marché, qu'il peut être légitime et nécessaire de corriger une "dérive nationale" de la rationalité, au nom d'une sorte de droit d'ingérence intellectuel. Seulement, j'entendais marquer d'abord que cela reste un geste grave, quelque chose qui ne va pas de soi. On ne peut pas s'en tenir à des déclarations selon lesquelles, comme français, on aurait honte d'être identifié à ces errements, et qu'on se réjouirait de leur mise à nu comme de quelque chose qui n'engage nullement l'esprit français comme tel : qui, au contraire, lui rend service en l'aidant à se libérer de l'ornière. Si le phénomène de l'aberration est effectivement national, sa déviance ne peut être reconnue sans souffrance : Sokal et Bricmont, dans rien de ce que j'ai lu ou entendu du moins, ne paraissent simplement le savoir, le comprendre et le sentir.

C'est d'ailleurs bien évidemment l'une des raisons pour laquelle nombre d'entre nous, même et peut-être tout particulièrement lorsque nous n'étions pas directement incriminés, lorsque nous ne pouvions pas de façon évidente transposer à notre cas le "reproche" sokalien, nous nous sommes sentis touchés, en quelque manière même bouleversés, gênés et peu capables d'émettre un jugement net et rapide. Mais peut-être cette idée d'un conditionnement national de l'exercice de la théorie est-elle déjà scandaleuse pour certains représentants du point de vue sokalien, peut-être cette façon de se sentir lié à un cadre d'énonciation national même dans les bêtises et les contre-vérités qui s'y disent marque-t-il déjà, à leurs yeux, la rupture avec la façon correcte d'habiter la rationalité.

En tout cas, je voudrais insister sur la notion de blessure, en tentant de faire comprendre comment et pourquoi la démarche de Sokal et Bricmont peut être mal ressentie par ceux qui sont attachés à la science, sa méthode et ses oeuvres aussi.

J'évoquerai alors - on va le voir, pour sa représentativité plutôt que pour sa singularité - mon itinéraire : philosophe des sciences ou épistémologue français, qui s'est attaché de façon privilégiée aux mathématiques et à la logique, et de manière moindre mais significative aux sciences cognitives, je me suis appuyé, dans ce travail, sur une formation initiale de mathématicien ; peut-être d'ailleurs ce travail se rattachait-il - dans son style sinon sa pertinence et sa réussite - à la lignée philosophique française évoquée tout à l'heure, allant de Brunschvicg à Desanti pour le dire vite.

Mais d'un autre côté, j'ai reçu ma formation philosophique première de Jean-François Lyotard, et au-delà de lui, la "philosophie du désir" de Paris 8 (Vincennes, à cette époque) a originairement orienté ma démarche (2). Et, quoi qu'il en soit de l'intérêt professionnel pris au bout du compte pour tel ou tel canton de la science, ou de l'appartenance évoquée à l'instant à une certaine école épistémologique (informelle), je me suis toujours senti lié aux recherches, aux points de vue, aux concepts et aux intuitions des auteurs de ce courant, dont je tenais la notion même de ce qu'est une démarche philosophique. Comment donc, dès lors que Deleuze est une des cibles du sottisier de Sokal et Bricmont, pourrais-je me sentir véritablement à l'abri de son "indignation" ? Son traitement de Deleuze me fait au minimum supposer que je fais partie de ceux qui, à ses yeux, auraient dû avant lui repérer les références inadmissibles à la science dans le discours de mes auteurs de prédilection, et les désigner à la critique.

Mais, comme suggéré tout à l'heure, je ne me sens pas du tout isolé dans cette situation. D'autres, à partir d'une formation similaire à la mienne, et d'ailleurs d'une pratique et d'une compétence mathématiques supérieures (comme Gilles Châtelet, Jean Petitot ou Daniel Sibony), ont suivi un chemin philosophique, épistémologique ou psychanalytique amorcé dans la fréquentation admirative des mêmes maîtres, auxquels il conviendrait seulement d'ajouter Jacques Lacan, autre cible de Sokal et Bricmont.

A vrai dire, le sentiment d'une non-hétérogénéité, voire d'une compatibilité entre la "pensée 68", pour la nommer d'un autre nom sous lequel elle a été vouée aux gémonies, et l'attention passionnée à la science me semble largement partagé dans le monde de ceux qui savent un peu de quoi l'on parle. Cette "pensée 68", en effet, s'est développée dans le contexte d'une floraison "structuraliste" : l'image positive de la science était très forte, on encourageait toutes les formes de recherche philosophique curieuses des savoirs, de leur méthode et de leurs relations à leurs objets. L'école lacanienne et l'école althusserienne ont constamment soutenu l'épistémologie des mathématiques - il m'est par exemple impossible de ne pas me souvenir que la traduction du texte fondamental de Dedekind Stetigkeit und irrationale Zahlen a été publiée dans la Bibliothèque Ornicar (3), ou que les Cahiers pour l'Analyse ont attiré l'attention sur le formalisme de façon décisive en leur temps - l'école de Canguilhem et de Foucault allait dans le même sens. Les travaux de Deleuze et de Lyotard ne doivent pas être envisagés comme radicalement autres, étrangers à cet engouement, mais comme représentatifs d'une sorte d'involution dans ce contexte. Bien qu'ils fussent, eux aussi, fortement impressionnés par la perspective, qui se dessinait sous les auspices du structuralisme d'alors, d'une métabolisation formelle des sciences humaines, leur rapport à la science a été plutôt, en fin de compte, dicté par une sorte de modèle brunschvicgo-bachelardien, comme le remarque avec beaucoup de profondeur Alberto Gualandi dans un ouvrage récent : retenant l'idée que le juridisme kantien empêchait de comprendre l'aventure et les révolutions de la science, ils ont essayé de proposer une pensée de la rupture et de l'événement qui fût à la hauteur de l'éternelle jeunesse iconoclaste et novatrice de la science (4).

En bref, de près ou de loin, c'est toute la philosophie française de cette époque qui était profondément motivée par la science, en des sens et de manières diverses, en sorte que ceux qui choisissaient de se consacrer à une étude un tant soit peu précise et technique du document scientifique, notamment mathématique, n'avaient aucune raison de croire commettre un acte qui les mît à part, encore moins qui eût comme corrélat incontournable la dénonciation des sottises écrites par les autres. Sans doute faut-il, pour être complet et honnête, exclure de ce constat ceux qui ont choisi de s'affilier à la raison analytique, et qui ont, de fait, entretenu en privé et en public un jugement extrêmement sévère sur les pressentiments, la rhétorique et les problèmes de ceux qui restaient fascinés par le socle continental. Pourtant, je prétends que même eux ont été noués au mouvement et à l'époque que je décris, en émanent partiellement, et ne peuvent pas les décrire purement et simplement comme un non-sens dont ils n'auraient reçu aucune forme d'instruction. En tout cas, leur "contre-exemple" prouverait que c'est seulement au nom d'un clivage politique qu'une dénonciation de type sokalien peut être désirée ou approuvée.

Ce que voulait faire valoir cette partie du présent article est donc simplement que nous n'avons aucun moyen de ne pas nous sentir visés par l'agression sokalienne, à moins que nous n'y participions déjà sur le mode politique depuis longtemps : en particulier, le fait que nous ayons, éventuellement, passé des années à réfléchir sur des aspects fins et difficiles des formalismes contemporains ne nous sauve ni ne nous protège nullement.

Mais j'en ai sans doute assez dit sur le plan de l'histoire des idées et de l'analyse des positions de parole. Je voudrais maintenant en découdre avec les dénonciations de Sokal et Bricmont, si peu et mal que j'en ai pris connaissance, sur le fond, c'est-à-dire discuter de la légitimité des références scientifiques relevées par eux.

De manière tout à fait délibérée, je commencerai par un contre-témoignage positif, sur Lacan et Deleuze.


Contre-témoignage



S'agissant de Lacan, j'invoquerai la façon dont il établit un lien essentiel entre loi et désir dans le séminaire sur "La lettre volée" (5).

Ce qui m'intéresse est évidemment le rapport à la science de ce texte.

Lacan veut y éclairer pour nous la notion freudienne de "tendance à la répétition" à partir d'une propriété mathématique des séries "aléatoires". Partant d'une suite de + et de -, supposée absolument libre, en sorte qu'aucune contrainte ne pèse sur ce qui remplit chaque case - le terme de rang n peut être indifféremment + ou - quoi que soient de leur côtés les autres termes, les termes voisins notamment - Lacan définit deux suites dérivées, dont les termes génériques sont des motifs d'enchaînement pris dans la première série. Il explicite alors les "formes d'enchaînement" qui gouvernent ces nouvelles suites ou séries : il n'est plus vrai de celles-ci que n'importe quel terme puisse y succéder à une amorce donnée. L'auteur présente en particulier un graphe dont les arêtes orientées spécifient les successions de termes possibles dans une des séries dérivées.

De la constatation de l'émergence de cette nécessité mathématique (structurale ?), Lacan tire quelques aperçus sur l'automatisme du désir, ses modes de persistance et d'inusabilité. Il y a évidemment, à mes yeux, beaucoup à discuter de ces conséquences qu'il prétend dériver de l'objet mathématique présenté (et, au premier chef, il n'est pas question de concéder à Lacan sans résister que, dans ce texte, il interprète de façon fidèle la tendance à la répétition de Freud). Mais il me paraît important de dire que l'objet mathématique est irréprochable : Lacan a bel et bien mis le doigt sur un fait de mathématiques discrètes intéressant pour lui même. J'ai d'ailleurs constaté, tout à la fois, que les mathématiciens à qui on le montre s'en amusent et s'en réjouissent, et que les psychanalystes travaillant le texte s'attachent à comprendre et vérifier dans le détail la justesse du petit diagramme des contraintes d'enchaînement qu'y représente Lacan.

Pour ce qui est de Gilles Deleuze, je m'appuie sur le chapitre "Synthèse idéelle de la différence" de son Différence et répétition (6). Il faut d'abord rappeler rapidement l'enjeu de ce chapitre : Deleuze entend y exposer comment ce qui s'appelle idée dans la tradition philosophique, l'idée de Platon revisitée par Kant dans la Critique de la raison pure, peut et doit être réinterprété comme un jeu de la différence avec elle-même dans le virtuel, dont toutes les choses individuelles doivent être supposées provenir. Un tel contenu est philosophique, et dans une large mesure philosophiquement technique, mais il est, je crois, compréhensible comme tel par le public de ceux qui restent liés à la tradition que prolonge Deleuze. Dans ce chapitre, donc, Deleuze mobilise les mathématiques pour présenter ce que j'ai appelé à l'instant le "jeu de la différence avec elle-même". Il le fait notamment de deux façons : d'une part, en décrivant en termes de la problématique infinitésimaliste classique (leibnizienne) les trois moments de l'idée selon Kant (indétermination, déterminabilité par rapport aux objets, détermination complète), qu'il rattache à la position de dx et dy comme marques sans contenu quantitatif assignable, comme numérateur et dénominateur du quotient différentiel dy/dx, et comme incréments éventuellement finis intervenant dans un développement lagrangien en série entière ; d'autre part, en nous proposant des illustrations dans le champ de la mathématique contemporaine de l'idée selon laquelle la structure actuelle, la configuration repérable des solutions d'un problème est pour ainsi dire dictée par certains traits saillants du problème lui-même, typiquement par les singularités de ce problème et la façon dont elles se distribuent en un système. Chacune de ces démarches de Deleuze a un point d'appui dans la littérature :

- pour la première, il se réfère en fait sans le dire à la Science de la logique de Hegel, à son développement sur les "étapes" mathématiques de la relation et à la grande remarque sur le calcul infinitésimal (7) (on peut trouver des analogies entre ses trois étapes et celles de Hegel, le commentaire de Kant est disposé de façon analogue) ;

- pour la seconde, il se fonde presque intégralement sur l'oeuvre d'Albert Lautman, à laquelle il renvoie ouvertement pour le coup ; celui-ci a en effet analysé l'actualité des théories mathématiques et des explicitations de solutions à la lumière d'une "structure dialectique" du problème ; dans sa thèse et ses quelques articles - rassemblés dans l'ouvrage (8) publié dans les années soixante dix par 10/18 - il évoque, afin d'illustrer sa conception d'ensemble, divers éléments du savoir mathématique le meilleur et le plus frais, dont il avait une excellente connaissance. Deleuze reprend ses exemples, et se trouve naturellement amené à parler de sujets comme la façon dont des fonctions analytiques sont déterminées globalement et universellement par des informations singulières, le rôle que les singularités d'un champ de vecteur jouent vis-à-vis du flot de ce champ, ou la manière dont la théorie de Galois fournit le paradigme d'un lien mathématique entre un objet abstrait recueillant en soi la structure du problème (le groupe de Galois d'une extension) et la détermination effective (en l'occurrence des solutions d'une équation polynomiale).

Cette convocation des mathématiques par Deleuze m'a toujours semblé dans son principe légitime et correcte. J'ajouterai même que la lecture de Deleuze m'a incité à lire Lautman, ce dont je ne lui serai jamais assez reconnaissant, et que sa vision de l'idée et de l'actualisation selon l'idée était si séduisante, notamment dans son habillage mathématique, qu'elle m'a incité non seulement à la réflexion, la recherche et au dialogue critique, comme toute idée importante, mais, de façon plus surprenante et plus pertinente ici, à un effort accru de documentation mathématique. Comme mathématicien, je m'étais spontanément porté du côté algébrique de la mathématique, et j'éprouvais une sorte de peur et de gêne devant tout ce qui en elle relevait du dévisagement de la multiplicité spatiale-continue, tout particulièrement la géométrie différentielle et ses nombreux développements. Convaincu par des textes comme ceux de Deleuze de l'importance philosophique du thème dynamique, j'ai souhaité en comprendre plus la traduction mathématique, ce qui m'a conduit a réétudier comme un écolier dans les livres les notions de base - d'atlas, d'espace tangent, de champ de vecteur - et à essayer d'acquérir une idée de l'ampleur et la complexité des exploitations mathématiques des "structures différentiables" (allant jusqu'à m'informer, par exemple, de la géométrie symplectique et de quelques tendances de la moderne théorie des systèmes dynamiques). Je puis donc dire qu'il y a eu continuité, pour moi, entre la lecture du chapitre "synthèse idéelle de la différence" de Différence et répétition de Deleuze et ce que j'appellerais un travail technique de fond.

Il faut dire aussi, dans le cadre de ce contre-témoignage, que la fin du chapitre cité à l'instant est une description de l'individuation des choses (notamment de l'individuation biologique) où l'on peut reconnaître l'analogue philosophique des conceptions ontologiques de René Thom, inspirées par sa célèbre théorie des catastrophes. Conceptions qui, on le sait, ont tout de même trouvé une confirmation spectaculaire, encore que non reconnue comme telle par les maîtres américains du sujet, avec le développement du connexionnisme en sciences cognitives : ce dernier a repris à la lettre, en l'instanciant seulement dans des systèmes dynamiques discrets et finis, le principe de la modélisation par attracteurs. Le rattachement des idées de Deleuze sur la genèse et sur le structuralisme aux vues et aux théories ontologiques de Thom est d'ailleurs largement confirmé par ce qu'a écrit à ce sujet Jean Petitot, qui connaît mieux que quiconque le dossier scientifique (9). Mon effort de "mise à niveau" de mes connaissances mathématiques "en réponse" à des écrits philosophiques comme ceux de Deleuze a consisté, notamment, à m'informer de manière conséquente sur la théorie des catastrophes.

Sans anticiper sur la suite de ce texte, je me demande si Sokal et Bricmont ont lu Deleuze dans la bonne perspective, s'ils ont aperçu le contexte scientifique où s'insérait de droit ce qu'il écrivait.


La "non-lecture" sokalienne



Mais encore faudrait-il que soit marquée une véritable volonté de lire. Du coup d'oeil que j'ai jeté sur ce que Sokal et Bricmont disaient des auteurs en faveur desquels je viens de témoigner, dans leur sottisier, je ne retire pas le sentiment qu'ils aient eu cette volonté.

La "méthode" générale de dénonciation, dans le livre, et qui est notamment utilisée à outrance à propos de Deleuze, consiste à citer de larges passages des auteurs incriminés, prendre les lecteurs à témoin du grotesque et de l'absurde du discours que la citation a fait retentir, pour énoncer ensuite en commentaire que telle phrase ou telle suite de phrases est strictement dépourvue de sens, et relever les usages de notions mathématiques ou physiques afin d'en stigmatiser la non-validité éventuellement en note de bas de page.

De la sorte, toute lecture effective est esquivée : Sokal et Bricmont ne construisent pas une thèse ou un sens des textes qu'ils lisent pour soutenir que les contenus scientifiques sur lesquels reposent cette thèse ou ce sens sont inexacts ou allégués à tort (ne procurent aucun appui à cette thèse, à ce sens). Ils se contentent ou bien d'affirmer qu'il n'y a pas de sens, ou bien qu'ils ne retrouvent pas, dans le texte cité, leur compréhension usuelle d'un certains nombres de termes scientifiques.

Je ferai observer, d'abord, que l'affirmation qu'un texte n'a pas de sens est l'affirmation théorique la plus ambitieuse et la plus difficile à étayer qui soit. Elle est du même ordre que l'affirmation qu'un énoncé n'est pas décidable dans une théorie, qui oblige à "contrôler" intellectuellement a priori les possibilités du mode démonstratif. Au moins, dans ce cas, s'appuie-t-on sur une mise en forme de l'activité démonstrative qui rend ce contrôle plausible (la définition contemporaine d'un système formel, et des règles de fabrication des démonstrations) : c'est pourquoi la preuve de Gödel, et les preuves d'indécidabilité qu'on a pu donner par la suite sont concevables et possibles. Mais établir qu'une phrase n'a pas de sens exigerait qu'on détienne une vue a priori des modes de la construction du sens, couvrant effectivement la multiplicité vertigineuse des possibilités en la matière, tenant compte de l'incidence de toutes les connivences et les partages de culture notamment. Le moins qu'on puisse dire est que personne aujourd'hui ne détient une telle vue théorique englobante, et que la plupart de ceux qui y ont réfléchi doutent qu'elle devienne jamais accessible. Je condamne donc la légèreté qu'il y a à professer dogmatiquement - et avec agacement par surcroît - que des phrases n'ont pas de sens.

L'humanité rationnelle sait bien que ce problème du sens est immense et insurmontable. C'est ce qui justifie une déontologie de la lecture, spontanément partagée par tous ceux qui travaillent dans le domaine de l'étude des textes, ce qui est génériquement le cas des spécialistes des "sciences humaines et sociales". Cette déontologie demande, pour commencer, qu'on étudie les textes dans leur individualité, dans leur globalité et dans le contexte qui leur convient. Il est clairement contrevenu à ces trois règles dans le sottisier de Sokal et Bricmont.

Les textes ne sont pas envisagés dans leur individualité, parce qu'ils sont préjudiciellement appariés avec tous les autres du sottisier, assimilés dans la catégorie du "français abusif".

Les textes ne sont pas envisagés dans leur globalité, parce que les passages sont cités sans référence à ce que l'auteur est en train de plaider dans l'ouvrage cité. Par exemple, la visée d'ensemble du chapitre "La différence en elle-même" ou du chapitre "Synthèse idéelle de la différence" n'est pas évoquée au moment où quelques paragraphes en sont extraits pour convaincre négativement le lecteur.

Les textes ne sont pas envisagés dans le contexte qui leur convient : pour reprendre le même exemple, Sokal et Bricmont ne remontent ni à Lautman, ni à Aristote, Hegel ou Leibniz, encore moins à Thom à partir de leur citation.

Pire, il semble qu'on puisse avoir des doutes sur le respect d'une ultime règle herméneutique, trop évidente pour que j'aie spontanément songé à la dire : celle de l'individualité de la lecture elle-même. Une authentique recherche du sens d'un texte suppose qu'une personne singulière s'y attache, le sens est sens pour quelqu'un et ne saurait avoir lieu ou avoir cours que dans la mesure où quelqu'un apporte ses perspectives et ses attentes, dont il anime le texte lu. Or, on peut se demander si le travail de démystification multidirectionnelle consigné dans le livre de Sokal et Bricmont n'est pas un travail collectif, s'il n'est pas la juxtaposition d'un florilège de passages présumés ridicules, qu'une dizaine de personnes unies dans la même cause ont chacune de leur côté sélectionnés en lisant les oeuvres douteuses de nos auteurs : les noms énumérés dans les remerciements mis en exergue seraient ceux des collaborateurs de cette oeuvre collective de dénigrement collectif.

Ce qu'une telle façon de lire peut produire, j'en donnerai l'idée par un exemple. Du même ouvrage Différence et répétition, Sokal et Bricmont relèvent, au sein d'une de leurs citations, le morceau de phrase "la limite est la puissance du continu" (10). Dans une note en bas de page tenant lieu comme on vient de le dire de commentaire, ils interprètent puissance du continu comme signifiant le cardinal de R , et le mot limite comme signifiant la limite d'une fonction réelle, avant de conclure que le seul lien entre les deux notions est l'ensemble R, et que l'équation que dit la phrase est donc fausse ou absurde (11). S'ils avaient retenu de la notion de limite sa définition la plus générale, via la notion de filtre ou d'application filtrée convergents, leur charge critique aurait pu être encore plus véhémente, l'élément commun R disparaissant. Mais la phrase dit tout autre chose. Elle est extraite du chapitre "La différence en elle-même", précisément d'un passage où Deleuze, discutant de la façon leibnizienne et de la façon hégélienne d'intégrer l'infini à la représentation, prépare largement la pensée de l'actualisation développée dans le chapitre ultérieur "Synthèse idéelle de la différence", évoqué tout à l'heure. Le mot puissance a un sens aristotélicien, celui de la "disposition à" ou la tension vers l'actualisation, et le mot limite renvoie, en même temps qu'à la notion de convergence, à celle de frontière et à l'idée - hégélienne, tirée notamment du livre 1 de La science de la logique - que les choses ont leur identité dans leur frontière. Le morceau de phrase dit simplement que la faculté qu'il a d'accueillir des déterminations de frontière et des effets de convergence est une vertu cardinale du continu : si l'on passe à la théorie "dynamique" de l'individuation proposée dans le chapitre ultérieur et mentionnée plus haut, cette vertu permet en effet que des individus se voient engendrés dans le continu par le biais de la spécification en lui de frontières. Le continu réel est pertinent à cet égard, parce qu'il autorise des effets de frontière - un disque dans R² a pour frontière le cercle de même rayon, par exemple - sa topologie n'est ni trop riche ni trop pauvre pour cela (si la topologie était grossière, toute frontière de partie propre non vide serait pleine, et si la topologie était discrète, toute frontière serait vide). Deleuze n'entre pas dans une telle mise à plat topologique, mais il est tout à fait fondé à dire que dans le continu, les processus dynamiques peuvent dégager des ensembles-frontières pertinents pour l'individuation des choses : cette idée philosophique générale me semble d'ailleurs une des plus vieilles et des plus profondes idées de l'ontologie, la figure d'un "continu générateur" originel remonte au moins à Aristote (et peut-être à Héraclite) ; elle persiste à hanter la pensée de Peirce ou de Thom, près de nous. J'ajoute que la lecture ici proposée du texte est aisément confirmée par l'examen des parages immédiats de l'extrait : juste après, Deleuze insiste sur la fonction cruciale dans le continu de "la distinction du remarquable et de l'ordinaire, ou du singulier et du régulier" (12), juste avant, on a un indice suffisant pour désolidariser puissance et continu ("(...) il apparaît déjà que la limite coïncide avec la puissance même"), et, enfin, la conception de la limite sous-jacente, qui l'interprète comme puissance à la fois en référence à Leibniz et à Hegel, est exposée assez clairement à l'orée du passage, cinq pages plus haut (p. 62, lire de "C'est la notion même de limite ..." à "(...) l'élément dans lequel la puissance est effectuée et fondée") (13).

En revanche, cette lecture ne s'impose pas, évidemment, si l'on tourne le dos résolument à la cohérence philosophique du texte, et si l'on décide que le sens des phrases incluant des termes du langage scientifique - ou plus généralement ayant des homonymes dans le langage scientifique - doit survenir comme résultat mécanique de l'utilisation d'un "dictionnaire de la science" (dont l'hypothèse est déjà une simplification outrancière).

Je dirai aussi quelques mots du traitement de Lacan dans le sottisier. Le cas est moins favorable et plus difficile pour moi, parce que, je le confesse, je n'ai pas été convaincu par la référence à la topologie du second Lacan, et j'ai lu quelques uns des textes de Encore cités par Sokal avec beaucoup d'agacement et de suspicion. Je n'irai pas néanmoins jusqu'à professer que cette étape du travail de Lacan est vide de sens, ou bien que ses appels aux mathématiques sont des supercheries. Je ne m'en sens pas la compétence, et je n'ai pas suffisamment essayé de suivre le chemin de pensée de Lacan pour prononcer un tel jugement d'une façon acceptable à mes yeux. Mais en tout état de cause, l'approche lacanienne peut mobiliser des mathématiques de manière intéressante et correcte, c'est ce que visait à signaler mon contre-témoignage de tout à l'heure. Or cela seul change à mes yeux totalement les choses : les fautes ou les errements éventuels de Lacan deviennent les ratés d'une démarche qu'il n'est plus possible de disqualifier dans le principe. Et il me semble tout à fait fâcheux, tout à fait préjudiciable à l'exercice authentique de la rationalité de diaboliser l'erreur.

Selon mon souvenir et mon expérience, c'est justement ce que l'on ne fait pas en mathématiques, là où l'erreur se laisse épingler avec le plus de sûreté, et où le corps des énoncés valides possède la plus grande autorité sur les esprits qui les fréquentent : on sait que la bévue, l'incorrection, la faute, sont inéliminables du traitement de l'objet et des structures mathématiques dans leur complexité, et l'on comprend sans le dire qu'il faut autoriser tous les balbutiements et les faux pas pour que l'esprit accède aux merveilles du champ. Le perfectionnisme, le froncement de sourcil outragé devant l'obscénité de ce qui est mal maîtrisé, mal opéré ne sont pas l'habitus de ce monde. Les rectifications, inévitables, viennent plutôt sur un mode gêné et dans la crainte d'inhiber l'effort intellectuel de celui qui se trompe et qui peut aussi être un mathématicien de valeur, constatant pour la n-ième fois que son montage démonstratif spontané est fautif (14). Bien entendu l'erreur doit être distinguée de la non-erreur, et un discours de mise au point correctrice est à cela nécessaire, mais, pour en revenir au cas de Lacan, s'il s'avérait que ce dernier a cherché à exposer ses concepts psychanalytiques dans une certaine solidarité avec des concepts mathématiques, et qu'il y a parfois réussi, parfois échoué, l'image qui en résulterait serait celle d'une recherche normale, inventive et instructive mais pas totalitairement triomphale.

On peut reprocher à Sokal et Bricmont, en général, d'avoir jeté le discrédit sur un type d'exercice théorique sans chercher à démêler s'il y avait de bons produits dans le genre, des modèles positifs disponibles par rapport auxquels contraster les textes rassemblés sous une catégorie négative. D'autres lecteurs du sottisier ont été gênés de n'y trouver aucun exemple validé de discours philosophique ou anthropologique sur les sciences (ou simplement évoquant les sciences). Et il ne me semble pas que les auteurs puissent se défendre en répondant qu'ils n'avaient pas la compétence nécessaire pour désigner comme telle une bonne épistémologie, une bonne référence aux sciences exactes dans un discours philosophique ou de sciences humaines : comment, si on les croit, pourrait-on leur accorder la compétence pour désigner les mauvais exemplaires des mêmes classes ?

Dévoiler comme absurdité, incorrection ou supercherie un texte théorique suppose, à mon sens, une véritable lecture rendant justice au texte, exactement comme et au même titre qu'en faire l'éloge fondé.

Cela me conduit à reformuler ce qui a été dit au sujet de la déontologie de la lecture : je soutiens que Sokal et Bricmont ont gravement transgressé une norme rationnelle excessivement importante, dont ils semblent ne pas même concevoir la nécessité et le rôle, et qui est la norme herméneutique. Or une rationalité qui méconnaît la dimension herméneutique est une fausse rationalité, incapable de la moindre ouverture ou de la moindre compréhension de quoi que ce soit qui n'est pas déjà mis au format qu'elle connaît - par exemple celui de la science positive - ou plus gravement de quoi que ce soit qui enveloppe des modes de manifestation hétérogènes de l'esprit, comme c'est visiblement le cas, quant il s'agit de juger le recours aux contenus scientifiques d'auteurs travaillant dans les sciences humaines ou la philosophie.

Cette évaluation jette un éclairage imprévu sur le titre du canular précédemment évoqué. Le mot herméneutique y intervenait ("Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique"), comme un de ceux en qui se cristallisait la prétention et le vide rationnel d'un certain genre de discours semble-t-il. Sokal et Bricmont peuvent-ils entendre que ce mot est aussi le nom d'un mode de la rationalité, incontournable dans le genre de débat où ils ont voulu intervenir ?

La déontologie de la lecture que j'essaie ici de défendre est aussi, dans mon esprit, une déontologie de la critique. Je crois, en effet, en accord cette fois avec Sokal et Bricmont, sans doute, que nous avons infiniment besoin de la dureté et de l'incomplaisance de la critique, qu'aucun de nos trésors spirituels ne peut conserver sa valeur de trésor sans l'exposition à la critique, qui est son lot dès lors qu'il est archivé, publié, distribué à des destinataires improbables. Que ces destinataires puissent être dénués de la moindre connivence avec l'auteur, l'aborder depuis une culture et des références passablement autres, c'est également la règle et c'est une bonne règle, qui est en même temps une bonne épreuve pour les textes, les théories et les pensées. Que Sokal et Bricmont titillent Julia Kristeva pour un texte dont elle a presque perdu la mémoire, qui la fait revenir en souvenir à la chambre d'étudiante où elle l'écrivait il y a trente ans, de ce point de vue, n'est pas illicite, elle n'est pas en droit de requérir que son lecteur lui soit à quelque degré que ce soit temporellement parallèle, vieillisse avec elle et partage à tout moment son langage. Mais, justement, si nous sommes à ce point attachés au libre retour de la critique sur tout ce qui s'offre comme réflexion ou comme pensée, il faut absolument que la critique soit aussi obligée de comprendre son objet que cet objet de se montrer à la hauteur de ses exigences. Sinon, comment peut-on soutenir qu'il y a eu mise à l'épreuve, et comment peut-on espérer que la vérité ou la compréhension progresse ?

Je reprendrai, pour illustrer ce point, une anecdote commentée du sottisier, qui me semble significative. Sokal et Bricmont évoquent un étudiant en physique - on précise, je crois, titulaire d'une maîtrise - qui avait traversé Différence et répétition et jugeait, si je comprends bien, les renvois à la science de ce texte insensés ou fautifs, mais se refusait à le proclamer, inhibé par la réputation de Deleuze et l'autorité intellectuelle à lui prêtée. Sokal et Bricmont estiment qu'il avait tort, et qu'il aurait dû, semblable à Russell vis-à-vis de Hegel, assumer une sorte de préjugé négatif quant à la valeur de la pensée de Deleuze (15).

On a compris, d'après ce qui précède, que je conteste le bien fondé de l'appréciation disqualifiante des références à la mathématique au moins de Deleuze dans Différence et répétition. Mais je veux contester l'alternative de Sokal et Bricmont elle-même : faire crédit à l'auteur en dépit de l'insignifiance ou l'incorrection apparente de ses écrits ou esquisser sa critique. à mon sens, l'étudiant en physique ne peut porter au rang de la critique le sentiment d'inconsistance qu'il a vis-à-vis de certains fragments du texte qu'en s'efforçant réellement de le comprendre, c'est-à-dire en lui faisant crédit autant qu'il est possible à titre de préalable méthodologique. On nomme parfois charité épistémologique le principe que nous appliquons lorsque nous présumons que les connecteurs et les règles de notre logique (des propositions, des prédicats) sont "immanents" aux idiomes d'ethnies fortement étrangères, afin de les traduire. Ce principe est à mon avis une partie, une facette d'un principe beaucoup plus général qui doit guider toute lecture, toute démarche de compréhension : je ne trouve de signification qu'autant que je la construis en prêtant de la cohérence, de la conséquence et de la pertinence au texte que je lis. Le crédit n'est pas une faveur que l'on fait à un individu, pour des raisons affectives extra-intellectuelles, il est l'opérateur premier et nécessaire de toute compréhension. Et, partant, de toute critique. La réfutation d'une cohérence que l'on a su détecter dans un texte, et dont on sait montrer qu'elle l'organise profondément, est une réfutation redoutable ; l'aveu que l'on n'a trouvé aucune cohérence après avoir joué le jeu des règles herméneutiques citées tout à l'heure rend gravement sujette à caution la prétention du texte à faire sens.

L'étudiant aurait donc dû faire crédit à Deleuze pour le confondre et le critiquer, et non pas le confondre et le critiquer plutôt que de lui faire crédit.

Dernier élément, dans cette section consacrée à la déontologie de la lecture : je pense qu'on peut essayer de convaincre un interlocuteur scientifique de l'importance des principes herméneutiques que je défends ici en invoquant un exemple qui a plus de chances de lui être familier, et où l'on peut escompter qu'il se placera plus volontiers du côté de la victime. Ce sera l'exemple du "mauvais ricanement" du mathématicien à propos du physicien, que, je crois, les habitués de ces gens et de ces compétences reconnaîtront sans peine.

On sait bien, en effet, que les mathématiques que l'on trouve dans les traités de physique, même les ouvrages des plus grands noms, sont parfois déficientes du point de vue des critères qu'ont élaborés - Dieu sait avec quelle difficulté, au bout de quelle histoire, et à la faveur de quelle révolution - les mathématiciens. Si je lis les Les principes de la mécanique quantique de Dirac, livre glorieux entre tous, d'un auteur aussi éminent qu'on peut l'être, par exemple, je me sentirai éventuellement porté à ne pas me satisfaire, comme mathématicien, de son système de notations des bra, des kets et des états fondamentaux comme familles de valeurs propres, parce que ces notations ne sont pas jusqu'au bout cohérentes avec la distinction catégorielle entre fonction, argument et image (16), distinction dont la mathématique ensembliste exige en permanence une manifestation symbolique irréprochable. Je protesterai aussi, peut-être, contre la petite démonstration de ce que deux opérateurs satisfaisant l'équation [p,q] = i.Id ont comme valeurs propres tout nombre réel - démonstration qui est donnée aux $12 et 19 du livre, et qui est utilisée ensuite pour traiter des équations du mouvement au §34 : dans le raisonnement que présente Dirac, le problème de la convergence de la série exponentielle pour un opérateur n'est pas posé, et l'argument final au nom duquel tout nombre réel est décidé valeur propre présuppose sans le dire l'existence d'une valeur propre. J'aurai toutes ces réactions assez vraisemblablement, assez facilement si je suis mathématicien, et je pourrais aller jusqu'à les exprimer abusivement auprès de collègues en disant des choses comme "ces physiciens font vraiment n'importe quoi" ou "leurs exposés sont vraiment ignobles", car c'est ainsi, vous le savez bien que se formule spontanément la violente jubilation qu'on a de son habitus et la supériorité qu'on lui prête sur tous les autres.

Pourtant, j'aurais été stupide et outrecuidant. Outrecuidant parce qu'il ne me serait pas apparu cette évidence que Dirac, s'il eût eu le loisir de lire les exposés ensemblistes auxquels je me réfère, et de s'en imprégner, eût été capable, certainement, de me damer le pion sur cette petite compétence dont je me boursoufle, et probablement d'ailleurs d'outrepasser mes savoirs et mes savoir-faire mathématiques sur toute la ligne. Stupide parce que, par exemple, de l'aveu de la plupart des usagers de la mécanique quantique, les notations de Dirac sont au contraire superlativement adaptées à l'usage expérimental et théorique de la machinerie quantique, leur impropriété catégorielle éventuelle n'ayant aucune importance pour une communauté d'usagers fort incapable de commettre la moindre "faute catégorielle" en la matière (à supposer que ce risque fasse partie de la difficulté et de l'enjeu, ce dont je ne suis pas sûr). Parce que le fait que le raisonnement de Dirac n'est pas mathématiquement complet n'ôte rien à l'intérêt physique, philosophique et même mathématique de la partie qu'il exhibe.

Il faut savoir lire Dirac, et ne pas le projeter sur une juridiction non pertinente : il faut être attentif au contexte et aux enjeux de son traité. Cette maxime ne doit-elle pas se transposer à Deleuze, Irigaray, Debray, Lacan ?


Le problème du discours d'importation et de double jeu



Pour ce que j'ai lu, Sokal et Bricmont, après avoir dévidé leur sottisier, proposent quelques réflexions où ils se demandent "comment on en est arrivé là", et tentent d'esquisser une déontologie de l'importation des notions de sciences exactes dans des discours littéraires, philosophiques ou de sciences humaines. Tout ce qui a été dit jusqu'ici visait principalement à contester que le du "comment on en est arrivé là" de Sokal et Bricmont eût de la substance : il est lié à une synthèse indue, et constitué dans son caractère scandaleux par des méthodes non charitables, c'est-à-dire en l'occurrence rationnellement inacceptables.

Cela ne veut pas dire que la question de la déontologie de l'importation ou plus généralement du double-jeu disciplinaire ne se pose pas. Quelques remarques faisant écho à celles de Sokal et Bricmont, ou plutôt, celles que l'on entend répétitivement par ici dans les discussions sur "l'affaire", pourraient être utiles.

Je ne crois pas me tromper en disant que Sokal et Bricmont posent comme condition préalable que les destinateurs de discours d'importation et de double jeu - misant en partie sur des contenus de sciences exactes - aient une connaissance suffisante et correcte de ces contenus, comprennent et dominent ce qu'ils invoquent. Est-il possible de contester un principe aussi raisonnable, vais-je pousser la rouerie sophistique jusqu'à m'inscrire en faux ? Oui et non.

Il est indéniable que pour procéder à une évaluation épistémologique de la science, tout spécialement au sens "continental" et notamment français de la monographie analysant l'intelligibilité d'une oeuvre de science dans toutes ses dimensions et toutes ses résonances, il faut comprendre le document de science pris en charge, le comprendre de beaucoup de façons concurrentes, ce qui veut dire d'abord le comprendre comme corps d'énoncés scientifiques.

Mais il y a d'autres modes de jonction entre science et humanités, qui requièrent à chaque fois une compréhension du thème scientifique certes, pas forcément néanmoins une compréhension au sens de la capacité technique de la reproduction, ni même du suivi pas à pas de la procédure.

Je prends un exemple du sottisier : celui de la référence de Régis Debray au théorème de Gödel, pour expliquer le besoin qu'ont les sociétés humaines, même celles dont les institutions sont les plus "laïques", d'indexer le lien qui les fonde sur une transcendance (17). Régis Debray dit en substance que le théorème d'incomplétude de Gödel, ou plus exactement son corollaire ayant trait à la consistance, enseigne qu'une théorie "intéressante" ne peut pas administrer par elle-même la preuve de sa consistance : "de même", juge-t-il, un lien social généralement formulé dans les termes du contrat et du droit, en principe ouvert sur la sécurité, la prospérité, le développement des sciences, des arts et des techniques, régulé quant à ce qui est du pouvoir par l'arithmétique de la démocratie élective, ne peut pas valoir comme lien dans l'esprit et dans les vies de ceux qu'il lie simplement de cette manière, simplement en vertu de ce à quoi se résume en principe ce lien (que je viens d'essayer de résumer). Le lien social demande par ailleurs à être fondé, ce qui est supposé être une sorte d'acte méta-social comparable comme tel à une preuve de consistance en méta-mathématique. En méta-mathématique, pour une théorie ayant la capacité d'exprimer l'arithmétique, on sait que de telles preuves de consistance s'obtiennent en se plaçant dans des systèmes plus puissants, notamment des systèmes intégrant des thèses transcendantes du type axiome de l'infini. En méta-anthropologie à la Debray, l'indexation du lien social sur une figure ou une croyance de type religieux, ayant le style et la force du sacré en tout cas - la fondation de la socialité sur une image transcendante du social en bref - remplirait un rôle analogue.

J'envisage très bien qu'on ne trouve pas ce raisonnement judicieux et pertinent, qu'on entreprenne immédiatement de le critiquer :

- en niant que l'adhésion à une figure transcendante du social soit réellement une invocation de l'infini analogue à l'invocation d'une forme de l'infini actuel dans une théorie plus forte (l'infini de la figure transcendante n'a rien de quantitatif);

- en niant que la notion de fondation du lien social soit correctement reflétée par celle de démonstration de consistance (l'ensemble social supporte la contradiction, ce sont plutôt l'anomie et la violence qui le menacent) ;

- ou encore, plus profondément, en soutenant que le lien social n'est pas comparable à l'ouverture de l'horizon des démonstrations licites qu'est une théorie logique (une société ne se définit pas par un agir simultané identiquement licite, mais par une cohésion en quelque manière affective).

Mais je ne comprends pas du tout, en revanche, ce qui pourrait conduire à déclarer absurde, a priori illégitime, l'analogie de Debray. Elle fait sens pour moi, tout simplement, comme je l'ai rapportée à l'instant selon ce que j'ai entendu de Debray et retrouvé dans le sottisier. Les ordres d'objection que je viens d'envisager prouvent à mes yeux le caractère sensé de l'analogie : une fois qu'elle est formulée, on voit aussitôt sur quel système de présupposés elle repose, ce qui permet d'entamer la discussion avec elle, et je reconnais là le propre des énonciations sensées ; mieux, je trouve celle-ci intéressante. Sokal et Bricmont font-ils vraiment la différence entre une thèse compréhensible et une thèse par laquelle on est irrésistiblement et d'emblée convaincu ?

Quoi qu'il en soit, il me paraît évident que, pour que l'analogie tienne, et figure à bon droit dans le discours de Debray, il n'est pas du tout nécessaire que celui-ci ait une maîtrise avancée du sujet logico-mathématique qu'est le théorème d'incomplétude. Il n'est pas du tout besoin qu'il sache ce qu'il en est de l'arithmétisation de la syntaxe, de la représentation des fonctions récursives ou de la fabrication via le prédicat de prouvabilité d'un énoncé disant "je ne suis pas démontrable", ou de la manière dont l'impossibilité de prouver la consistance se rattache à l'indécidabilité. Il suffit qu'il ait saisi l'idée minimale : que Gödel prouve au plan métamathématique qu'une théorie assez riche pour exprimer l'arithmétique ne pouvait pas fournir la démonstration formelle de sa consistance, et qu'une telle démonstration pouvait en revanche souvent être donnée dans des théories plus fortes contenant des "thèses de l'infini" adéquates. Que ces connaissances soient suffisantes est une sorte de situation, de "fait logique", ceux qui prétendraient le contraire auraient, en bonne justice argumentative, la charge de nous en convaincre en produisant des arguments adaptés.

En d'autres termes, ce qui est à l'origine de l'exploitation si fréquente, que certains ont pu trouver agaçante, du théorème d'incomplétude de Gödel n'est pas l'inconséquence ou la malveillance rationnelle de tant d'intellectuels de disciplines différentes, c'est que ce théorème contient de facto un "résultat aporétique" détachable de sa technicité et compréhensible par tout le monde. Est-il possible, faisant intervenir une sorte de police de la compréhension, d'oblitérer entièrement ce fait, en proclamant partout une interdiction de spéculer sur le résultat aporétique à tous ceux qui ne sauraient pas, sur commande à l'impromptu, retrouver la preuve de Gödel dans son intégralité (auquel cas l'auteur de ces lignes, il s'empresse de l'avouer, perdrait le droit qu'il s'est complaisamment accordé jusqu'ici d'évoquer cette affaire) ?

Qu'il soit pertinent de mettre en garde les non-spécialistes, de leur faire entendre qu'il peut y avoir, en dépit de l'"indépendance" manifeste du résultat, des éléments du contexte théorique où on le formule et de la voie déductive suivie pour l'atteindre qui apportent des compléments importants - probablement de type philosophique d'ailleurs - sur sa signification, c'est certain. Et que quelqu'un qui connaît mieux le résultat puisse souvent corriger une présomption de quelqu'un qui le connaît moins bien, ou d'ailleurs, inversement, confirmer l'intuition de celui-ci en enrichissant l'argumentation, nul ne songerait à le nier. Mais rien de tout cela ne doit à mon sens inhiber et condamner la spéculation du non-spécialiste : celle-ci atteste simplement que le résultat de Gödel fait sens de façon originale, au-delà de la sphère où il surgit, et ce serait aller contre la vérité même de la situation rationnelle que de prononcer les mesures coercitives envisagées à l'instant.

Il me semble clair que beaucoup de ce que Sokal et Bricmont ont relevé pour en faire leurs gorges chaudes renvoie à des situations rationnelles analogues, justement. Les références à la relativité restreinte ou générale, à la mécanique quantique, à l'infinitisme ensembliste contemporain, à la topologie, s'expliquent assez largement par le fait que ces diverses disciplines ont dégagé en leur sein des "résultats aporétiques" comparables à celui de Gödel, et compréhensibles comme tels indépendamment de leur genèse technique (à des degrés divers, néanmoins). Les lettrés versés dans les sciences humaines et la philosophie de la génération tancée par Sokal et Bricmont ont pensé que ces résultats pouvaient servir de "modèles" spéculatifs à la réflexion sur divers aspects des choses humaines qu'ils avaient en vue : il leur semblait que, pour dire la vérité de ces dimensions de l'existence et la socialité humaines, il fallait excéder le sens commun, et que ces quelques conclusions ou décisions confondantes des sciences exactes contemporaines pouvaient y aider. Une telle démarche ne me semble pas absurde, et surtout, je ne comprends guère qu'on puisse s'en tenir à la moquer, qu'on n'envisage même pas une seconde de partager le sentiment et l'espoir qui la fonde.

Autre chose qu'il faut dire, sur le problème du "discours d'importation et de double jeu", est qu'il n'est pas l'apanage des disciplines ou des auteurs "littéraires", ni des "irrationalistes", ni des français. Penrose, dans son essai polémique sur le problème scientifique de l'esprit, invoque le théorème de Gödel pour prouver que les pouvoirs de la pensée humaine excèdent ceux d'un ordinateur programmé - d'une machine de Turing idéale même (18) ; Lakoff, dans un ouvrage où il défend, à l'intérieur des recherches cognitives, une conception non standard du sémantisme des "catégories linguistiques", consacre toute une section à tenter de nous convaincre que le théorème de Löwenheim-Skolem "prouve" que même les catégories mathématiques ne sont pas extensionnelles (19).

D'une manière générale, beaucoup de ce que pourfendent Sokal et Bricmont se retrouve dans le contexte du débat des sciences cognitives contemporaines, et ce, volontiers, dans une atmosphère d'extrême sérieux positiviste, tout ce qui se dit étant présenté comme hypothèse exposée à la réfutation empirique ou comme morceau de discours formel, si spéculatif, invérifiable ou embryonnaire sur le plan logico-mathématique que cela puisse être. C'est d'ailleurs un motif qui conduit certains à juger que Sokal et Bricmont ont raison sur toute la ligne, à condition de généraliser considérablement la cible, et de voir sous l'emblème de l'imposture la majeure partie de la recherche institutionnalisée des temps présents ! Sans adopter une position aussi extrême, j'observerai que bon nombre d'"expériences de pensée" audacieuses menées à l'intérieur du dominion positiviste, dans la présentation desquelles on fait montre d'un grand zèle à en respecter les règles, les buts et le langage, gagneraient à mon sens à être présentées sur le terrain réflexif et spéculatif qui est sans doute plus réellement le leur : de cette manière, elles perdraient toute allure de montage ou de supercherie, et pourraient être entendues comme des intuitions ou méditations fécondes, elles acquerraient, en somme, le statut de rationalité qui leur convient. En d'autres termes, le "modèle" des discours décriés chez Sokal pourrait servir de modérateur et de correctif vis-à-vis d'une certaine démesure hypothético-déductive non pertinente.

Pour prolonger ces considérations à un niveau plus méthodologique, j'évoquerai maintenant l'usage de la métaphore, qui est l'un des carrefours de la discussion courante sur l'affaire Sokal. En moyenne, à ce que je crois comprendre d'après ses déclarations, Sokal critique l'usage sauvage de la métaphore, et, s'il ne la proscrit pas absolument, requiert qu'on n'oublie pas que ce n'est "qu'une métaphore", ou que l'on confine son emploi à des fonctions d'éclaircissement pédagogiques. Cette querelle joue d'ailleurs un rôle important dans le traitement du cas "Lacan" dans le sottisier : la première citation exposée de Lacan est une citation où celui-ci répond à un auditeur que sa référence au tore n'est pas une métaphore, qu'elle vise, en quelque sorte, à saisir et décrire le réel du psychisme inconscient et de ses processus. Sokal et Bricmont font mine de comprendre que le tore est pour Lacan la réalité empirique de l'esprit ou du désir, ce qui, d'une part, leur permet de tourner en ridicule les assertions lacaniennes, d'autre part, fournit une pièce à verser au dossier négatif de la métaphore (un cas où l'on a cédé à sa suggestivité pour en oublier la nature).

Mais justement, les sciences cognitives nous ont offert, depuis plus de trente ans, le spectacle d'un "paradigme scientifique" constitué autour d'une métaphore, celle de l'esprit comme ordinateur. Comme chez Lacan, d'ailleurs, cette métaphore n'en est pas à proprement parler une : l'idée est que ce qui fait l'esprit esprit est la forme de son stockage et de ses opérations indépendamment de ce qui sert de support matériel à cette forme, à un niveau décontextualisé, en substance. C'est donc l'être même de l'esprit que la "métaphore" saisit, nous dirions en langage continental que la métaphore a en fait une valeur constitutive pour l'objet que se choisit le computationnalisme. Que la métaphore en question n'en soit au fond pas une, c'est ce que révèle au mieux la discussion sur IA (Intelligence Artificielle) forte et IA faible : la position dite de l'IA forte selon laquelle le fonctionnement du logiciel efficace est l'intelligence demeure à mon avis inéliminable de la perspective computationnaliste, elle en est un des pôles. Il est permis de remarquer que le premier Lacan avait une position analogue, dans le champ de la psychanalyse, à celle du computationnalisme : il soutenait que "l'inconscient est structuré comme un langage", thèse où le comme, à nouveau, n'avait pas une réelle valeur métaphorique, Lacan nous demandait vraiment de penser que l'ordre structural du signifiant identifiait l'essence de l'inconscient dans sa façon de faire face au sujet (ou plutôt d'être dans son dos). Le second Lacan de la topologie et des tores, de ce point de vue, me semble l'analogue épistémologique de la seconde époque des sciences cognitives, dominée entre autres par la redécouverte du continu, de l'espace, de la Gestalt.

En résumé : une métaphore peut être constituante pour une recherche "d'importation et de double jeu" (ce qui est visiblement le cas des sciences cognitives, en dépit des fréquentes dénégations qu'on y entend). Une métaphore peut être un sujet de discussion et de travail, notamment du point de vue de ce qu'elle mobilise exactement d'une notion ou d'un outil formels.

Mais on peut aussi se poser de façon absolument générale le problème de la légitimité du discours d'importation et de double jeu, des conditions sous lesquelles il pourrait la revendiquer, plus exactement.

Un ami me dit : Sokal et Bricmont, en tout cas, ont mis le doigt sur une difficulté que nous connaissons tous, et qui est que notre communauté intellectuelle - de philosophes, historiens de sciences, spécialistes de sciences humaines et sociales diverses - travaille sans règles, notamment pour ce qui concerne le discours d'importation et de double jeu. Mon ami ne nie pas que le "discours d'importation et de double jeu" puisse être pertinent, intéressant, il a même beaucoup de goût pour lui et s'y est intéressé depuis de longues années sur le mode du travail, mais il trouve qu'il y a problème à ce que l'exercice de ce discours soit totalement libéral, qu'il ne soit encadré par aucun canon, préparé par aucun apprentissage. Sokal et Bricmont auraient au moins montré qu'il se faisait à peu près n'importe quoi sous cette bannière, sans toutefois prendre la peine de démêler le bon du mauvais.

Certainement, l'usage du discours d'importation et de double jeu appelle une règle, au sens où il est impossible de s'y adonner et d'en consommer sans développer, spontanément, des critères. Dans une discussion, je proposais à mon ami le suivant : le discours d'importation et de double jeu doit nommer ce qu'il emprunte dans la région scientifique, spécifier et justifier le "dictionnaire" au moyen duquel il fait correspondre à chaque élément de cet emprunt quelque chose du champ où il travaille principalement, et qui est en quelque sorte le champ d'importation, et savoir transcrire comme vérité putative intéressante, donnant à penser, de ce champ au moins une vérité du domaine scientifique au moyen du dictionnaire. Un tel critère est bien général, et va, au fond, de soi. Je le sens a priori comme incomplet, je ne serais pas du tout surpris d'avoir omis, en le formulant, des dimensions essentielles du problème. En plus, il me semble a posteriori bien difficile de juger s'il est satisfait, dans chaque cas : cela dépend largement du lecteur, qui reconstruit plus ou moins facilement les notions importées, le dictionnaire et l'assertion transférée à partir des indications que lui donne le texte.

Je crois plutôt que nous sommes dans un cas où il faut admettre que nous sommes sans règles. Les disciplines se laissent justement définir comme les domaines d'ampleur maximale régis par une règle, c'est à la lettre ce que le mot discipline exprime : comment un "discours d'importation et de double jeu" pourrait-il être réglé en ce sens ? Il faudrait pour cela que le "d'importation et de double jeu" fasse discipline, ce qui est explicitement l'ambition des sciences cognitives, pourrait-on d'ailleurs dire. Mais nombre de ceux qui ont visité les efforts, les projets et les résultats cognitifs ont envie aujourd'hui de dire que cette constitution transdisciplinaire n'a jamais eu lieu, et qu'il n'y a jamais eu que les disciplines, que des productions, volontiers remarquables d'ailleurs, de la linguistique, de la philosophie ou des neurosciences.

Ou encore : il y a la règle englobante, la plus universelle, qui est la règle herméneutique de la lecture, évoquée tout à l'heure, et qui s'applique dans tous les champs ; il y a la règle de chaque discipline, dont l'autorité ne s'oublie pas au moment des emprunts, il faut en tenir compte par exemple pour parier qu'un contenu est séparable de son contexte de justification ; "entre" les deux, il y a la règle non dite, non inscriptible sans doute et toujours plus ou moins provisoire, en attente de détermination, régissant le discours d'importation et de double jeu. On peut se contenter de cette situation. Elle invite à garder l'orthodoxie rationnelle sans pouvoir se référer à des tables strictes.


Quelques objections, et conclusion



Une ultime section, donc, pour esquisser des réponses à quelques objections qui m'ont été formulées par des amis proches, en la clairvoyance et l'ouverture d'esprit desquels ma confiance est totale, avant de conclure.

Une première objection, qui en est à peine une dans la forme, plutôt un éclairage et une explication : ce qui agacerait à juste titre Alan Sokal, c'est que dans l'ordre de performance où il épingle ses victimes, on s'impose, on acquiert une stature, on dure et on compte du simple fait qu'on est parvenu à se faire valoir comme "singularité" de la pensée, qu'on a convaincu l'entourage que "si l'on n'existait pas, il faudrait vous inventer", et ce, à la limite, même si l'on n'a jamais apporté aucune information sur rien, si l'on a proféré beaucoup de billevesées ; alors qu'en sciences exactes, bien plus d'énoncés sont émis que ceux qui sont retenus comme science valide et intéressante, certes, une certaine liberté et effervescence à la production est entretenue pour le plus grand bien de la machine, mais ce qui est déficient ou non pertinent sombre rapidement dans l'oubli, cependant que même ce qui est grandiose n'est intégré à l'encyclopédie qu'au prix d'un effacement à peu près complet de la personnalité, si singulière soit elle, de l'inventeur. Cette disparité, ressentie en même temps comme une injustice, rendrait compréhensible la volonté de dénonciation de Sokal, elle équivaudrait en quelque sorte à la contestation d'avantages indûment acquis par toute une catégorie d'intellectuels.

La vision est forte et séduisante, et je veux bien la retenir comme élément, parmi d'autres, m'invitant à la compréhension et l'amitié intellectuelle envers Sokal. Je répondrai néanmoins que la prime de singularité n'est pas aussi systématique ou aussi illégitime que semble le dire l'objection. D'une part, même dans le domaine des sciences humaines et sociales et de la philosophie, la force au bout du compte, sur la durée, de ce qui est clairement et simplement énoncé, de ce qui est bien argumenté et mis à la portée de toute pensée honnête, est considérable, si bien que, passé un premier temps de facilité et de mode - ou d'hostilité et de préjugé - ce qui semble le meilleur pour de bons motifs universels tend à prévaloir. D'autre part, même dans la mesure où la "singularité" est une des qualités universelles d'oeuvre retenue - ce qui ne serait pas le cas ailleurs - il faut dire que cette qualité est rare, qu'on ne se l'adjuge pas aisément, qu'elle élimine avec une rigueur terrible ce qui n'est que contrefaçon de singularité. En sorte qu'on peut se demander si l'existence, la recevabilité du "mérite de singularité" ont quoi que ce soit à voir avec un biais de la fraude ou du passe-droit. Enfin, est-il si sûr que ce mérite de singularité ne soit nullement connu sur la scène des sciences exactes ? Feynman ou Poincaré ne sont-ils pas conservés, dans notre mémoire scientifique, aussi pour le style inimitable qui fut le leur ?

Deuxième objection, qui en est plus massivement une : la démarche de Sokal se comprendrait comme une juste vengeance contre les mauvais traitements qu'infligeraient les intellectuels versés dans la rhétorique parisienne aux scientifiques honnêtes essayant d'intervenir dans le débat public ou dans le débat d'idées, en ridiculisant leur façon de s'exprimer et leur proximité à l'égard du sens commun, cela au nom de concepts mystérieux et prestigieux dont le sottisier montrerait amplement qu'ils ne sont que du vent.

De nouveau je retiens l'objection. Il est au moins clair à mes yeux que les moyens rhétoriques que donne la fréquentation de certains textes, certains discours devraient, dans une certaine mesure, être considérés comme des prises de karaté, et leur usage hors la gratuité de la réflexion et de l'écriture - ou l'ardente obligation de l'enseignement - réservée aux cas d'urgence défensive (le problème est que l'on a tôt fait de se croire dans un tel cas). Plus précisément, je vois bien à quelle sorte d'expériences désagréables pensent ceux qui formulent cette objection, et je leur donne mille fois raison : il est parfaitement inadmissible, par exemple, qu'on refoule un texte pertinent et intéressant sur le fond seulement parce qu'il est écrit avec simplicité, voire avec un peu de gaucherie. Cela peu d'ailleurs se déduire, à mon sens, des "règles herméneutiques" formulées tout à l'heure, et je soutiens qu'il y a, dans l'aire des sciences humaines et de la philosophie, des gens qui suivent ces règles sans guère de défaillance.

Ma réponse à l'objection sera néanmoins double.

Je demanderai, d'abord, s'il est certain que l'offense est générale, et s'il y a proportionnalité de la réplique sokalienne à l'offense. Il me semble, en effet, que d'un autre côté, les savants de renom sont fréquemment invités à prendre la parole sur des sujets généraux, notamment philosophiques - parfois par des hommes des media, parfois par des spécialistes de sciences humaines ou de philosophie justement - qu'il leur arrive de dire des choses peu consistantes et peu réfléchies, sur des sujets dont il est clair qu'ils les connaissent mal, mais que je n'ai pourtant pas connaissance d'un sottisier du même genre que celui de Sokal et Bricmont, que quelqu'un de notre communauté aurait rédigé et publié. L'attitude qui prévaut, dans nos rangs, est que l'intérêt des ces savants éminents pour "nos" questions est déjà un hommage, et que notre tâche est plutôt d'entendre ce qu'il y a de juste et de profond derrière d'éventuelles maladresses ou partialités.

Et, par ailleurs, j'invoquerai l'irréductibilité de la compétence rhétorique. Personne ne songe à "brider" l'expression scientifique d'un surdoué de la mathématique. Tous ceux qui ont observé des cas de cet excès de don savent la jalousie immense qu'il soulève lorsqu'on en est témoin, la supériorité effrayante et manifeste qu'il y a dans ce don. On ne considère néanmoins jamais que celui qui le porte devrait "tenir compte" dans son rythme d'apprentissage ou sa production intellectuelle du fait qu'il a si peu de pairs, s'abstenir de gagner dans toutes les compétitions où il l'emportera si facilement pour respecter les autres. Est-il permis de plaider que la compétence rhétorique, semblablement, ne doit pas être bridée en tant que telle ? Il est de fait que le bon agencement des phrases, la capacité de faire danser en elles les idées et briller les mondes suggérés confère un avantage extraordinaire à tout propos. Et que certains, en partie par don, en partie par choix et par accumulation d'expérience, sont devenus experts dans l'art de dire, de présenter la pensée et le réel. Ne faut-il pas, au nom de la même morale de la protection de l'excellence, préserver leur droit à jouer de cette puissance ? Le monde intellectuel ne serait-il pas terriblement triste si seule la surpuissance mathématisante avait droit de se montrer, par exemple ? N'est-il pas possible d'éviter de mépriser les messages intelligents empaquetés dans un langage plat sans culpabiliser le beau langage comme tel ?

J'en arrive à mes remarques conclusives.

D'abord, il est clair que j'ai failli à mes règles herméneutiques dans le traitement du livre de Sokal et Bricmont. J'ai construit des réactions critiques à partir de morceaux extraits de lui, qui avaient en commun de m'avoir fortement irrité. Je ne l'ai pas du tout réellement lu, cherché à comprendre la ligne d'ensemble, prendre la mesure de ce qui est, peut-être, sa modération ou son ouverture. C'est d'ailleurs une des raisons qui me dissuadaient a priori d'écrire et publier ce texte : je voyais bien que, pour procéder vis-à-vis des Impostures intellectuelles conformément à ce que je reconnais comme normes de la bonne lecture, j'aurais dû mobiliser un temps et un travail dont je ne disposais pas. J'ai essayé de corriger, en fin de compte, ce défaut de deux façons :

- d'une part, en annonçant dès le début que mon objectif était simplement de tenter, à partir de stimulations trouvées dans le débat de l'affaire Sokal, de formuler des considérations générales pertinentes quant à ce qui est manifestement en question, et qui concerne tout le monde au-delà du "coup" de la publication du sottisier ;

- d'autre part, en précisant maintenant qu'il se pourrait que tout ce que, dans le texte, je reproche explicitement à Sokal et Bricmont ne soit pas vraiment ce qu'ils disent ou ce qu'ils font, et qu'ils soient prêts à tomber d'accord avec moi sur plusieurs principes que j'avance.

Deuxièmement, j'imagine qu'on me demanderait volontiers, au bout de la lecture de cette assez longue causerie, si, sans chercher à tourner autour du pot, je pourrais répondre à la question : "y a-t-il eu, oui ou non, à vos yeux, un abus dans la pensée d'expression française, que Sokal et Bricmont auraient eu, en dépit de tout ce que vous avez dit, raison de dénoncer?"

Je répondrais que je ne sais pas. Ou du moins, je n'ai pas senti, quant à moi, un abus dans l'usage de la référence scientifique. Et pourtant je n'ai pas le sentiment d'avoir lu les textes avec tant de complaisance. Peut-être, en revanche, y a-t-il eu un abus plus général de la "pensée 68", qui a émis avec trop de confiance et de certitude des conclusions défiant le sens commun, qui a manqué de prudence dialectique et de respect de la difficulté des choses. C'est même probable.

Mais il est bien difficile d'exiger de la pensée de type philosophique de ne pas "partir" d'abus en ce sens. La philosophie analytique contemporaine, en particulier, a pu sembler à l'origine s'égaler à un "dogmatisme" empiriste-logique - assimilant sans autres formes de procès tous les savoirs à des théories logiques du premier ordre nourries dans leur base inférentielle par des énoncés d'observation - qui a été largement - sempiternellement - critiqué par la suite, ce mouvement ayant donné naissance à l'immense communauté rationnelle où l'on s'intéresse à tous les domaines de la philosophie, et où les styles et les convictions les plus variés coexistent, que serait plutôt la philosophie analytique aujourd'hui.

L'"abus" français a été déjà beaucoup corrigé : très vite, d'ailleurs, par ses instigateurs eux-mêmes. Il a au plus quarante ans d'âge, ce qui est jeune pour un abus de cette sorte, il continue d'être débusqué et médité chaque jour : principalement, à mes yeux, dans des pensées et des écritures qui comprennent quels étaient la nécessité et le sens des démarches d'alors. Je doute en effet que le redressement d'un tel abus puisse s'opérer sur le mode de la répudiation horrifiée, de la condamnation sans mélange. Plus efficace et salvateur est de s'efforcer de mieux comprendre, de réinstruire les "procès", d'ajouter des dimensions à ce qui est pris en compte, et, pour tout dire, de chercher par tous les moyens à donner à la pensée plus d'ampleur et de générosité.

Ce qui, dans le meilleur des cas, devrait conduire à un nouvel abus, je suppose.

* * *
Remerciements à Claude Lobry, Wioletta Mieskiewicz, Marco Panza, François Rastier, Yves-Marie Visetti.

1. . Professeur de Philosophie à l'Université de Lille III, C.R.A.T.S.

2. . Pour être d'une totale exactitude, les premiers articles que j'ai publiés, de 1977 à 1984 environ, tout en traitant déjà des affaires logico-mathématiques, s'inscrivaient très ostensiblement dans ce contexte vincennois. C'est seulement depuis la rédaction de la première version de ma thèse, vers 1981-1982, que s'est fixé pour moi un usage des textes et des contenus qui, pour faire bref, est plus affine à Lautman et à Desanti qu'à Lyotard et Deleuze.

3. . Trad. franç. J. Milner- H. Sinaceur, Ornicar, Paris, 1978.

4. . Cf. A. Gualandi, Le problème de la vérité scientifique dans la philosophie française contemporaine La rupture et l'événement, L'Harmattan, Paris, 1998.

5. . Cf., pour plus de détails, J.-M. Salanskis, "Loi, série, détermination", in Césure n° 5, 1993, pp. 103-134.

6. . Cf., pour une célébration et une critique, J.-M. Salanskis, "Idea and Destination", in Deleuze : A Critical Reader, P. Patton ed., Blackwell, Oxford-Cambridge, 1996, pp. 57-80.

7. . J'observe à ce sujet qu'Alan Sokal a cru bon de s'autoriser de Russell, qui aurait affirmé avoir été libéré de l'emprise du discours hégélien par la lecture de cette grande remarque, dont les insuffisances lui seraient apparues comme criantes. Je ne crois pas que Russell ait rien dit en l'occurrence de très judicieux : Hegel, dans ce texte, évoque de façon reconnaissable des recherches mathématiques de pointe, quasi-contemporaines de lui pour certaines, et je comprends mal qu'on omette de le célébrer en cette circonstance (exactement pour les mêmes raisons que je rejoignais Sokal tout à l'heure dans l'agacement que je lui supposais envers certains discours contemporains désinvoltes sur la science).

8. . Lautman, A., Essai sur l'unité des mathématiques, Union générale d'Editions, Paris, 1977.

9. . Cf., entre autres, Morphogenèse du sens, PUF, Paris, 1985, pp. 65-71.

10. . Différence et répétition, p 67.

11. . Cf. Impostures intellectuelles, p 148, note 183.

12. . Loc. cit., 67.

13. . Une précision : les explications données dans cet article sur le propos de Deleuze ne sont pas du tout supposées être autre chose que des mises au point rapides, visant à exclure quelques contre-sens et à indiquer l'orientation de lecture d'ensemble qui nous semble la bonne. Une véritable reprise à visée élucidante de ce texte en effet fort difficile, et qui reste à mon sens le chef d'oeuvre de Deleuze, exigerait la durée et le calme d'un cours.

14. . J'ajouterai, d'ailleurs, que le dépistage et l'élimination des erreurs techniques dans un texte dont la cohérence n'est pas "homo-technique", est réflexive, littéraire ou relève d'une autre technique ─ par exemple un texte épistémologique ─ est particulièrement malaisée parce que le contexte ne désigne pas naturellement la faute, comme une preuve ou un calcul achoppent en raison d'une erreur matérielle quelque part. Il faut reconnaître, *cela dit, que Sokal et Bricmont n'ont pas, à proprement parler, traqué la bourde dans leur sottisier.

15. . Cf. Impostures intellectuelles, p 191.

16. . * Du moins il me semble ; du moins pas évidemment.

17. . Cf. Impostures intellectuelles, pp. 159-162.

18. . Cf. Penrose R., Précis of The Emperor's New Mind : Concerning computers, minds, and the laws of physics, Behavioral and Brain Sciences, 13, 1990, pp. 643-705.

19. . Cf. Lakoff, G., Women, Fire and Dangerous Things, Chicago University Press, Chicago, 1987.





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