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ALLIAGE


Alliage, numéro 35-36, 1998


Elargir le cercle de la science ?



Andrée Bergeron (1)


La sixième édition de la Science en fête a eu lieu au mois d'octobre 1997. A cette occasion, 2500 manifestations se sont déroulées dans 720 villes françaises ; en 1996, 12000 scientifiques y avaient participé (2). Durant trois jours on est allé à la science en famille, en simple curieux ou en passionné, comme d'ordinaire on va au musée ou en forêt. Il s'agit de l'une des actions organisées en France en faveur du développement de la culture scientifique.

Impostures intellectuelles (3), le livre d'Alan Sokal et de Jean Bricmont est paru ce même mois d'octobre 1997. Dans leur livre, qui fait suite à "l'affaire Sokal", les auteurs relèvent et stigmatisent un certain nombre "d'abus" commis par des intellectuels lorsqu'ils font référence à la science. En conclusion de leur ouvrage, ils émettent quelques conseils pour un bon dialogue entre sciences exactes et sciences humaines et recommandent en particulier d'éviter le recours à un vocabulaire scientifique dont l'usage leur paraît peu justifié, entaché d'erreurs et ne visant qu'à donner une couleur de scientificité aux sciences sociales.


Qu'y a-t-il de commun entre ces deux choses-là ?
La première semble témoigner d'un consensus : on doit développer la culture scientifique et, de l'Etat au chercheur, chacun s'y emploie. Mais ce consensus n'est peut-être qu'apparent : qu'entend-t-on par culture scientifique ? et pourquoi faut-il la développer ? Ces questions sont trop rarement posées de manière explicite, trop rarement discutées, mais lorsque cela arrive les réponses sont diverses, voire contradictoires. Propagandiste, passionné, militant ... à chacun sa définition de la culture scientifique et à chacun ses raisons de la défendre.

La seconde pose en filigrane des questions qui, précisément, se rapportent à cela : qui a le droit de parler de science ? jusqu'où peut-on s'approprier un résultat, un terme, un concept qui a son origine (4) dans le monde scientifique ? et alors, doit-on réclamer pour ces résultats, ces termes, ces concepts des règles d'usage plus strictes que celles qui s'appliquent à d'autres secteurs de la culture commune ?


Des réactions épidermiques



Faire entrer la science dans la culture n'est-ce pas pourtant aussi cela, admettre qu'elle échappe en partie au cercle restreint des spécialistes ? A cet égard, les scientifiques ont des réactions parfois ambiguës.

Et parmi eux, la géophysicienne que je suis, même si depuis quelques années mon travail consiste non plus à produire de la science mais à étudier les rapports sciences/publics. Il y a quelques mois je lisais un roman de Jean Echenoz, Nous Trois (5), dans lequel l'auteur imagine qu'un tremblement de terre dévaste Marseille. Les causes comme les effets de ce séisme sont décrits avec une très grande précision. On pourrait écrire une précision toute scientifique. Mais justement non : la scientifique que je suis restée s'est irritée de ce qui lui semblait être inexact, pas juste, fantaisie d'auteur. Malgré tout. Malgré le fait que mon travail actuel s'attache à questionner cette notion de culture scientifique. Malgré l'indéniable travail de documentation qu'on peut sentir derrière le roman d'Echenoz. Malgré l'intérêt de ce qu'il en fait en termes d'écriture, et pas seulement dans cette scène de séisme mais sur l'ensemble du roman. Et surtout malgré le fait que je lisais ce roman parce que j'aime l'écriture d'Echenoz, et non pour me documenter sur les causes et les effets des séismes en Méditerranée ce que je chercherais dans d'autres types d'ouvrages - sans compter qu'avant de lire ce roman je ne savais pas qu'il en serait question.

Je lisais un livre dont j'appréciais la qualité littéraire et tout allait bien jusqu'à ce qu'il mette en scène des phénomènes qui touchent (de plus ou moins près puisque je ne suis même pas sismologue) à ma spécialité. Alors même que l'auteur utilise de manière intéressante des éléments scientifiques dans un but artistique, et donc participe à une forme de mise en culture de la science qui me semble trop rare.

Alors d'où vient cette contradiction ? Qu'est-ce qui m'a irritée, et pourquoi ? Je me suis bien sûr posé cette question et je vais ici tenter de simuler ce qui s'est passé sur ce passage : "Elle [la Terre] tremble un millier de fois par jour, de toute façon. Plus souvent qu'à son tour près de la Méditerranée. C'est que sous des dehors faciles et bleus, jaune citron, légers, verts, l'innocente Riviera sert de couverture au combat souterrain qui oppose la plaque africaine à la plaque eurasiatique. Sans cesse au-dessous de nous l'Afrique attaque, monte à l'assaut, tente d'annexer trois pouces de terre à l'Eurasie qui lui en concède ordinairement quinze millimètres par an. Mais il arrive que l'Eurasie se rebiffe, résiste, qu'elle refuse de marcher dans le racket africain. Elle a tort et tout le monde y perd car aussitôt les failles s'aggravent, les blocs se tendent jusqu'au seuil de rupture. Et pour peu que l'alignement des planètes amplifie l'attraction terrestre, dès lors c'est toute la zone qui cède et soubresaute, c'est tout le massif qui risque de s'ébranler. Différents signes avant-coureurs, parfois - pluie de sable ou de sang, nervosité dans les basses-cours et sur les autoroutes, éclairs de chaleur hors saison -, présagent ces phénomènes, mais la plupart du temps, la terre ne tremble qu'à peine et nul ne s'en rend compte que les chiens, rien ne réagit que les déclencheurs d'alarmes domestiques ultrasensibles. Il est heureusement peu fréquent que cette secousse discrète soit suivie d'une réplique. Heureusement." (6)

Pour les trois premières phrases, tout va bien. Je n'aime pas trop les anthropomorphismes -"le combat souterrain qui oppose"- mais c'est affaire de goût. On en trouve encore dans les trois phrases suivantes, mais le "sans cesse" donne bien l'impression qu'il s'agit au fond d'un processus lent et continu, l'ordre de grandeur du déplacement des plaques est correct, on y parle de failles, de blocs, de seuil de rupture : il s'est documenté là, c'est pas mal. Mais alors ici : "pour peu que l'alignement des planètes amplifie, etc ...", non, là ... ça ne va plus, c'est complètement idiot, ce ne sont plus les bons ordres de grandeur, il aurait pu se renseigner ... Et je passe ma réaction sur les phénomènes précurseurs, les pluies de sable et de sang (de sang !, et puis quoi encore !), les répliques qui sont rares (où a-t-il vu ça ?).

Mais que se passe-t-il ? Je ne suis plus lectrice, mais censeur. Je ne vois plus l'intérêt du travail de construction (la pluie de sable au début du roman, une pluie de sang à la fin), le travail sur la polysémie des termes (des failles qui s'aggravent, des blocs qui se tendent, des déclencheurs d'alarmes domestiques ... quand il est question de rapports amoureux), je distribue les bons et les mauvais points. En quoi est-ce si grave qu'un écrivain n'écrive pas tout à fait juste, scientifiquement parlant, s'il écrit juste, littérairement parlant ? D'autant que dans l'ensemble, sur un strict plan scientifique l'effort est intéressant et visiblement documenté, et que toutes ces notations scientifiques servent le texte et le servent bien.

On m'objectera que ma réaction n'a rien pour étonner, qu'elle ne reflète vraisemblablement que mon attachement à ce sujet - et d'ailleurs l'alignement des planètes ne m'a pas fait bondir, page 169, lorsqu'il est question de lancement de fusée -, que chacun aurait eu la même réaction dans des circonstances similaires si par exemple il trouvait une description de son village à la si belle allée plantée de micocouliers alors que chacun sait qu'il s'agit d'une allée de platanes. Je veux bien, mais il se trouve que ces réactions jalousement épidermiques, les scientifiques en ont dans d'autres contextes moins anodins.

Par exemple dans Impostures intellectuelles où les auteurs relèvent soigneusement les non-sens, contresens, faux-sens (au sens scientifique) commis par des chercheurs renommés en sciences humaines (comme Lacan, Kristeva, Deleuze, etc ...). Bien sûr certains des passages cités ont franchement de quoi faire rire, ou laisser perplexe c'est selon. Bien sûr on peut, avec Sokal et Bricmont, se demander à quoi tout cela rime. Mais l'ensemble laisse une impression désagréable.

Tout au long de leur croisade contre le manque de rigueur des auteurs incriminés, Sokal et Bricmont émettent des jugements explicites et implicites, sur la valeur (à leur sens le manque de valeur) de ces travaux en sociologie, philosophie, linguistique, psychanalyse mais sans jamais se départir d'une grille d'évaluation basée sur les seuls critères de la physique et des mathématiques. Dans ces conditions ils ne peuvent trouver dans ces textes que des phrases soit "banales" (lorsqu'ils y retrouvent des énoncés mathématiques ou physiques qu'ils reconnaissent) soit "dénuées de sens" ou "erronées" (lorsqu'elles s'écartent des énoncés scientifiques dans toute leur rigueur). Et effectivement c'est, de manière presque exclusive entre ces deux pôles qu'oscillent leurs jugements. Bien qu'ils se défendent de "juger de la psychanalyse de Lacan, la philosophie de Deleuze ou les travaux concrets de Latour en sociologie" (7), cette focalisation excessive sur le sens scientifique pris au pied de la lettre, les amène par exemple à écrire : "Différents commentateurs sont en désaccord à propos des intentions de Lacan : dans quelle mesure cherchait-il à "mathématiser" la psychanalyse ? Nous n'apporterons pas de réponse à cette question qui, en fin de compte, n'a pas beaucoup d'importance car les mathématiques de Lacan sont si fantaisistes qu'elles ne peuvent jouer aucun rôle fécond dans une analyse psychologique sérieuse.

Certes, Lacan possède une vague idée des mathématiques dont il parle (mais pas beaucoup plus). Ce n'est pas chez lui qu'un étudiant va apprendre ce qu'est un nombre naturel ou un ensemble compact, mais ses affirmations, quand elles sont compréhensibles, ne sont pas toujours fausses." (8).

Ce faisant, loin de se limiter, comme ils l'affirment "aux énoncés qui se rapportent soit aux sciences physiques et mathématiques, soit à des problèmes élémentaires de philosophie des sciences (9)" c'est un jugement global qu'ils portent sur ce qu'une référence aux sciences (ici les mathématiques) a pu avoir comme effets dans un autre domaine. Or, ainsi que l'a très justement fait remarquer un critique, "pour décider critiquement de ces effets il faut travailler l'oeuvre de Deleuze ou de Lacan." (10) Ce que ne font pas Sokal et Bricmont qui ne voient ces travaux que du seul point de vue de la physique ou des mathématiques - comme le montre l'idée farfelue qu'un étudiant pourrait chercher à (ne pas) apprendre des mathématiques en lisant Lacan !

En ne quittant pas un instant leur point de vue de physiciens, alors que les textes qu'ils critiquent ne sont pas des textes de physique, Sokal et Bricmont sont limités à ce rôle de censeur. Et même si leur livre soulève un problème intéressant (peut-on utiliser - a-t-on déjà utilisé - un langage et des concepts scientifiques dans le seul but de s'arroger l'autorité habituellement attribuée aux sciences), ils ne se donnent de facto pas les moyens d'y répondre.

La situation est assez similaire à celle de ma lecture du roman d'Echenoz : en restant au strict plan scientifique, ces phrases étaient soit banales ("l'innocente Riviera sert de couverture au combat souterrain qui oppose la plaque africaine à la plaque eurasiatique"), soit erronées ("pour peu que l'alignement des planètes amplifie l'attraction terrestre, dès lors c'est toute la zone qui cède"). C'est uniquement en dépassant mes réactions épidermiques de scientifique qui voit noir sur blanc une erreur, un écart à la rigueur scientifique, du quelque-chose-de-pas-juste (au sens où une multiplication est juste ou fausse) que j'ai pu retrouver mon plaisir de lecture et voir le travail d'écriture.

Mais mon énervement ne sortait pas des limites du fauteuil sur lequel j'étais assise, alors qu'avec Impostures intellectuelles Sokal et Bricmont ont fait du leur une affaire publique.


La culture scientifique des scientifiques



Alors développer la culture scientifique, mais à quelles conditions ? Mettre la science en culture c'est aussi admettre qu'elle devienne chez les non spécialistes une référence parmi d'autres, et on ne peut pas espérer que cette référence se diffuse sans que n'apparaisse parfois cette "attitude désinvolte à l'égard de la rigueur scientifique" qui irrite tant nos deux auteurs. C'est en quelque sorte le prix à payer ; lorsque seuls les spécialistes "parlent science" on peut espérer qu'ils en parlent avec rigueur, mais élargir le cercle expose au risque de l'à peu près. Sokal et Bricmont l'ont d'ailleurs bien vu qui donnent en premier enseignement : "1. Savoir de quoi on parle. Si on tient à parler des sciences exactes - et nul n'est obligé de le faire -, il faut s'informer sérieusement et éviter de dire n'importe quoi sur leur discours ou sur leur épistémologie (11)."

Elargir le cercle crée toujours un risque. Mais voilà : de nos jours il arrive que la science fasse la une de l'actualité. Effet de serre, encéphalopathie spongiforme bovine, techniques de procréation médicalement assistée ... autant de problèmes qui se posent à la société et qui sont étroitement liés à l'évolution des savoirs scientifiques et techniques. Aujourd'hui c'est dans notre vie de tous les jours que nous rencontrons les sciences et les techniques. Il ne s'agit plus seulement de lire le grand livre de la Nature tel que l'auraient déchiffré les scientifiques, mais - pour prendre des exemples concrets - de faire des choix alimentaires ou de savoir comment utiliser des appareils dont la technologie est de moins en moins compréhensible. On parle donc de science dans la vie quotidienne. Les scientifiques aussi. Mais comment en parlent-ils et comment réagissent-ils lorsqu'ils se trouvent confrontés à des situations publiques où quelqu'un fait référence aux sciences dans la vie quotidienne ? Quelques éléments de réponse à cette question apparaissent dans les entretiens que nous avons menés auprès de chercheurs de l'université scientifique de Strasbourg, l'Université Louis Pasteur. Nous allons voir qu'ici aussi la rigueur scientifique fait parfois obstacle, mais d'une autre façon que dans les deux exemples précédents, à l'expression de la science à l'extérieur de la communauté.

Une partie de notre protocole d'entretien utilise des supports graphiques ; sur chacun d'entre eux est représentée une situation où un personnage fait une affirmation sur un sujet relié aux sciences. Nous demandons au scientifique de réagir à chaque situation comme il aurait pu le faire dans la vie quotidienne.

L'un des cas est le suivant : l'image est coupée en deux ; sur la partie gauche une femme dit au téléphone (un téléphone cellulaire) "prépare-moi une aspirine, j'ai encore une fois mal à la tête" ; sur la partie droite, son correspondant lui répond "ça doit être ton téléphone portable. a provoque des lésions au cerveau, je l'ai entendu à la télé".

Ce genre d'assertion n'est pas inventé de toutes pièces, il y a effectivement eu un débat à ce propos. Actuellement le débat semble pencher en faveur de l'innocuité des téléphones cellulaires, mais il n'est pas clos.

Une des personnes interrogées a tout d'abord commencé par me citer toutes sortes de raisons qui l'amènent à penser qu'une altération des tissus liée à l'usage du téléphone portable n'est pas complètement à exclure :

"En fait je crois bien que sur le plan scientifique, on ne sait pas vraiment quels sont les effets. On sait qu'il y a des effets néfastes de certaines radiations, mais c'est pas vrai pour toutes les radiations. On ne sait pas - si vous êtes irradié par exemple avec des rayons X - pour une dose donnée, on ne sait pas s'il vaut mieux, disons au point de vue nocivité, avoir d'un seul coup la dose, ou avoir des petites doses progressives cumulables. Et tout ça ce sont des systèmes qui sont extrêmement complexes et qui sont rarement étudiés en détail parce qu'en fait ce n'est pas porteur sur le plan économique. Vous avez une technologie qui avance, on fait progresser disons le côté uniquement confort d'utilisation, mais c'est bien évident que ce n'est pas aux gens du téléphone d'étudier les effets nocifs éventuels du téléphone. [...] Et, ça ce sont des études qui ne peuvent être faites qu'à long terme, d'accord ? En général la plupart des études épidémiologiques prennent très longtemps avant qu'on ait une conclusion qui soit basée correctement. Et comme ce sont des technologies récentes, très souvent on ne sait que longtemps après si c'est vraiment totalement inoffensif, un petit peu suspect, ou vraiment euh ... ennuyeux.

Vous m'avez dit que ce ne sont pas les industriels qui doivent faire ça ? Alors qui ?

Il faut quand même avoir des organismes de contrôle qui soient indépendants, alors ça peut être des organismes paritaires disons, Etat-industrie [...]. Je pense au cas par exemple de la dégradation des problèmes de santé en Angleterre, tous les problèmes de vache folle etc ... Tout le monde sait très bien que c'est parce qu'il y a une dérégulation totale et qu'il n'y avait aucun contrôle sanitaire correct. Et ça ce n'est jamais le privé qui sera capable de l'assumer parce que c'est un coût supplémentaire et des inconvénients par rapport aux gains qu'ils peuvent espérer pour leur production. Donc il faut qu'il y ait un organisme, [qui] soit au moins paritaire Etat et, disons, représentants généraux d'un type d'industrie ou d'un type de production."

Ainsi, ce chercheur énonce toute une série d'arguments expliquant pourquoi à son avis, bien que les téléphones cellulaires soient largement mis sur sur le marché, la question de leur innocuité n'est pas tranchée. Mais jusqu'ici c'est à moi, une scientifique aussi, qu'il s'adresse. Voici ce qui suit immédiatement après, en réponse à une question de ma part qui le remet en situation de communication fictive, non plus avec moi, mais avec Monsieur Tout le Monde :

"Et donc, là, à ce Monsieur vous lui diriez quoi précisément ?

Ben je lui dirais que pour le moment je ne suis pas du tout sûr que ça lui fasse des lésions au cerveau. Qu'il y a bien d'autres pollutions dans le genre, je ne sais pas moi, s'il utilise un ... Souvent les gens qui sont très en avance sur toutes les technologies, vont utiliser toutes les technologies de manière intensive, probablement le même a utilisé son walkman à des niveaux énormes et ça lui a probablement pour l'instant causé plus de dégâts - pas au cerveau : à l'oreille - que son téléphone. Mais ça c'est vraiment des préjugés qui ne sont pas fondés."

Il est tout de même étrange qu'après avoir aligné les arguments rationnels (pour reprendre un terme cher à Sokal et Bricmont) qui l'amènent à se poser des questions, au moment d'ouvrir fictivement le cercle à Monsieur Tout le Monde, ce scientifique choisisse de dire "pour le moment je ne suis pas du tout sûr que ça lui fasse des lésions au cerveau. [ ...] Ca [son walkman] lui a probablement pour l'instant causé plus de dégâts - pas au cerveau : à l'oreille - que son téléphone. Mais ça [ce qui est dit sur l'image] c'est vraiment des préjugés qui ne sont pas fondés".

Si cette réaction était isolée, ce ne serait qu'une contradiction personnelle, comme on en trouve chez tout un chacun. Mais on la retrouve à de multiples reprises chez d'autres scientifiques interrogés. Parfois en réaction à ce dessin, parfois en réaction à d'autres. Parfois exprimée aussi clairement qu'ici, parfois moins, comme dans le cas de cet autre scientifique à propos de viande aux hormones : "J'expliquerais que les hormones c'est naturel et ce n'est pas dangereux. A priori, ce n'est qu'une question de dosage. Et que la production agricole, donc le bénéfice qui en est retiré par les agriculteurs, soit un petit peu augmenté grâce à une augmentation de la production, donc grâce aux hormones et grâce à la chimie, c'est une chose que je ne trouve pas a priori scandaleuse. Mais c'est encore une fois toute une question de dosage et de contrôle de ce qui est fait. Donc l'apport de la science et de la chimie dans ce cas-là je le trouve plutôt bon puisque ça permet aux agriculteurs de peut-être mieux produire."

Puis il poursuit en disant qu'il est, lui, "de toute façon un petit peu déformé puisque [il est] végétarien" !

En somme il semble y avoir une tension entre ce que disent et vivent les scientifiques en tant qu'individus - leur position personnelle - et ce qu'ils laissent entendre dans des situations plus publiques. A quoi pourrait-on attribuer cela ? Il ne me semble pas qu'on puisse parler de mauvaise foi puisque les mêmes plaident souvent, à d'autres moments de l'entretien, en faveur de plus de transparence et plus d'information pour le public. Il me semble plutôt que ce que nous voyons là n'est que le reflet d'un mécanisme interne au fonctionnement des sciences. Un résultat n'existe que s'il est étayé par des faits, validé par les pairs. En toute rigueur ce que disent les sciences n'intervient qu'à ce moment-là. Et c'est donc en toute rigueur que ces scientifiques rechignent à soutenir publiquement une affirmation tant qu'elle n'est pas démontrée. Avant cela on n'est pas du tout sûr et ces affirmations restent des préjugés qui ne sont pas fondés, comme dit notre premier interlocuteur.

Comme dans le cas du roman d'Echenoz, comme dans le cas d'Impostures Intellectuelles, nous voyons ici comment cette obsession de la rigueur, légitime et indispensable à l'intérieur des sciences, peut faire entrave, à l'extérieur, à une forme large de partage des sciences. Il ne s'agit plus, comme chez Sokal et Bricmont, de préserver la pureté des énoncés scientifiques, le mécanisme ici est plus subtil : ce qui n'est pas rigoureusement démontré, même si le raisonnement s'appuie sur un certain nombre d'observations, n'a pas droit de cité. Dans l'un ou l'autre cas, tout écart à la stricte " vérité " scientifique est immédiatement stigmatisé (Sokal et Bricmont) ou auto-censuré.

Alors, la science peut-elle participer à la culture lorsqu'il est si difficile d'entendre une voix libre des scientifiques, partageant non seulement ce qui étaye leurs certitudes, mais aussi ce qui étaye leurs incertitudes, ou lorsque s'approprier les résultats scientifiques, en ne les prenant plus seulement au pied de la lettre mais aussi comme générateurs d'idées ou d'art, conduit au pilori éditorial ? Ces deux points me semblent faire obstacle à l'émergence d'une culture scientifique qui ne se limiterait pas à l'adhésion à un dogme mais qui pourrait aider le citoyen à penser le monde dans lequel il vit. Si le prix à payer pour que cette culture existe est un peu d'irrévérence, alors je plaide pour cette irrévérence.

Qu'on ne se méprenne pas, il ne s'agit pas de faire dire aux sciences ce qu'elles ne disent pas, mais la construction scientifique est assez forte pour pouvoir survivre, d'une part, à l'aveu de ses zones de non savoir et, d'autre part, aux emprunts même irrévérencieux de la part d'autres domaines. Les sciences y perdront peut-être en majesté, mais elles y gagneront sans doute par l'intérêt nouveau qu'elle vont susciter.



1. . Géophysicienne de formation, Maître de Conférences au Palais de la Découverte et membre de l'équipe du CRECI (Centre de Recherches et d'Etudes sur la Communication et l'Image) de Paris 7.

2. . Le Monde, samedi 11 octobre 1997.

3. . Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Editions Odile Jacob, Paris, 1997.

4. . Bien que les termes scientifiques soient souvent des termes qui existent déjà dans la langue commune. Citons les "immeubles jumelés" des mathématiciens, "l'étrangeté" des physiciens des particules ou le "noyau" des géologues.

5. . Jean Echenoz, Nous trois, Les éditions de Minuit, Paris, 1992.

6. . Echenoz, ibid., pp. 60-61.

7. . Sokal et Bricmont, op.cit., p. 21.

8. . Ibid.., p. 38.

9. . Ibid.., p. 21.

10. . Robert Maggiori, "Fumée sans feu", Libération, 30 septembre 1997.

11. . Sokal et Bricmont, op.cit., p. 188 (italiques ajoutées).




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