[Alliage] [Up] [Help] [Science Tribune]

ALLIAGE


Alliage, numéro 35-36, 1998


Science-en-culture Outre-Atlantique



Michel Pierssens (1)


Les historiens établiront peut-être un jour qu'il y eut deux "affaires Sokal", l'une aux Etats-Unis et l'autre en France, sans aucun rapport l'une avec l'autre. Le bruit fait dans ce dernier pays par Impostures intellectuelles, le livre de Sokal et Bricmont, ne peut en effet qu'étonner ceux qui ont suivi les développements du Sokal hoax aux Etats-Unis, où il avait occupé les esprits une bonne partie de l'année 1996. Ce "canular", une fois dévoilé, y était apparu à juste titre comme une redoutable machine de guerre dirigée contre certains courants de la pensée universitaire américaine, contestés de plusieurs côtés pour leur tendance hégémonique. C'est pourquoi ce qui n'était d'abord apparu que comme une plaisanterie pour initiés a très vite débordé du petit monde des revues universitaires plus ou moins ésotériques. Articles et contre-articles se sont multipliés jusque dans les pages du New York Times, et des débats virulents ont mis aux prises intellectuels "de gauche" (radicals) et intellectuels "de droite" (conservatives), chaque parti cherchant avant tout à discréditer l'adversaire par l'injure plus que par la démonstration raisonnée, au grand dam de la plupart des scientifiques, étonnés de se découvrir l'objet de tant de discussions passionnées de la part de "littéraires".

Quand, en mars 1997, les échos de l'"affaire" ont commencé à parvenir en France, grâce à des articles d'Alan Sokal et de Bruno Latour, le sens de la polémique s'est trouvé retraduit dans des termes imprévus, les enjeux initiaux n'apparaissant pas clairement à un public qui ignore pour l'essentiel le contexte du débat. Le malentendu n'a fait que s'amplifier avec la publication d'Impostures intellectuelles. Pourquoi l'ouvrage modeste et limité qui est venu prolonger l'"affaire Sokal" est-il parvenu à soulever des réactions aussi violentes, alors même que ses cibles n'ont plus du tout, en France, la centralité qu'elles possèdent encore très réellement sur le terrain américain ? Autant l'offensive de Sokal était opportune et bien ciblée aux Etats-Unis, autant son avatar français ne paraît offrir qu'un ensemble de remarques, incontestablement pertinentes, mais d'une portée circonscrite à un petit nombre de passages de quelques discours déjà anciens imprudemment tenus par quelques célébrités d'une période révolue. Les vaticinations pseudo-mathématiques avancées sur un ton si péremptoire par Kristeva il y a trente ans ne sont en effet plus guère d'actualité, abandonnées depuis longtemps par l'auteur comme par ses disciples, vite reconvertis à tout autre chose. De même pour celles de Lacan, souvenirs d'une autre époque. Pour ce qui est de Baudrillard, c'est aux Etats-Unis plus qu'en France qu'il fait figure de maître à penser, ses articles de Libération ayant une parfaite prévisibilité qui leur ôte toute surprise et tout impact. Quant à Deleuze, les élucubrations très marginales épinglées par Sokal ne sont pas, et de très loin, ce que retiennent en priorité les deleuziens.

Pourquoi alors une telle indignation, souvent injurieuse ? Pourquoi la résurgence de vieux réflexes staliniens chez une Kristeva prête à dénoncer un fantasmatique complot anti-français ? Pourquoi la pauvreté de réactions réduites, chez les "littéraires", à une défense plutôt courte et embarrassée d'un "droit à la métaphore" que Sokal et Bricmont ne leur contestent en aucune manière ni à aucun moment ? Pourquoi, chez certains scientifiques ou historiens des sciences, une réaction qui paraît aller à ce point à l'encontre de leurs propres intérêts ?
Une partie de l'explication réside vraisemblablement dans le fait que, les cibles américaines visées par Sokal - les seules qui l'intéressent - sont totalement inconnues du public intellectuel français non-spécialisé. Celui-ci ne pouvait dès lors interpréter l'attaque que comme une déclaration de guerre globale contre ses penseurs de référence, indépendamment de leur audience réelle en France même. Aussi faut-il tenter de dissocier ce que j'appellerai l'"effet Sokal", à la fois symptôme et produit de l'indifférence française aux débats américains contemporains, de l'"affaire Sokal", moment d'une mise en crise particulièrement aiguë de tout un appareil idéologique et institutionnel américain, avec ses ramifications étendues à de nombreux autres pays (surtout de langue anglaise) qui se sont ouverts ces dernières années à l'influence américaine. Le paradoxe est bien sûr que cet appareil se soit constitué un canon philosophique élaboré de manière hautement syncrétique à partir de sources françaises contemporaines, mais il n'est qu'apparent, puisque ces références se trouvent détachées de leur contexte propre par la traduction, qui les rend accessibles à un public qui ne se soucie nullement de les lire en français.


Sciences Studies

et

Cultural Studies



Sans prétendre ici à une analyse complète de ce qui est en jeu dans l'"effet" comme dans l' "affaire Sokal", il sera peut-être utile néanmoins d'en éclairer quelques antécédents et de désigner certains de ses paramètres actuels les plus significatifs. En effet, très peu des éléments d'information qui permettraient au public francophone de comprendre ce qui touche aux recherches sur la science (une discipline pourtant établie depuis une génération en Grande-Bretagne sous le nom de science studies) ou, plus généralement, aux études culturelles (cultural studies, apparues en Grande-Bretagne et maintenant solidement implantées aux Etats-Unis, encore qu'objet de rudes polémiques, depuis une bonne quinzaine d'années), ne sont disponibles en français, à quelques exceptions près.

Les études culturelles possèdent une histoire déjà longue, indissociable de l'histoire intellectuelle et sociale de la Grande-Bretagne contemporaine. Aucun de leurs praticiens ou de leurs théoriciens n'accepte de les réduire à une discipline (il s'agit au contraire d'un effort pour abattre les cloisons entre disciplines traditionnelles), mais tous s'accordent à reconnaître le rôle fondamental joué par la création du Centre for Contemporary Cultural Studies à l'Université de Birmingham en 1963. Ses fondateurs étaient en général des spécialistes de la littérature, d'origine populaire ou immigrée, comme Raymond Williams ou Stuart Hall, désireux d'opposer à la conception élitiste de la culture propre aux grandes universités anglaises une vision beaucoup plus large. Shakespeare devait ainsi accepter de partager l'intérêt des chercheurs avec le football ou la télévision, considérés comme non moins "culturels". Il s'agissait de s'en prendre à la distinction, perçue comme artificielle, entre haute culture (la high culture de Leavis) et culture populaire, symptomatique d'une domination de classe qu'il fallait s'efforcer de comprendre et, peut-être, de subvertir.

Le Centre a varié dans ses références théoriques, entre Gramsci, l'Ecole de Francfort, le marxisme althussérien, le structuralisme français, etc., mais n'a jamais cessé de produire des travaux d'une grande acuité critique, impeccablement documentés, souvent révélateurs de réalités jusque-là invisibles ou négligées. Le courant féministe qui s'est développé très tôt en son sein a par exemple amené le Centre à examiner de près le rôle joué par la science dans la "construction sociale" de l'identité féminine, et donc dans la détermination de la place des femmes dans la société. Cet aspect des études culturelles est l'un de ceux auxquels se réfèrent le plus souvent les recherches sur la science américaines visées par Sokal, au point d'avoir fait de la notion de "social construction" un poncif méthologique dégradé en simple symbole d'allégeance au mouvement.

L'autre source fondamentale de ce courant est à chercher encore en Grande-Bretagne, mais cette fois-ci en Ecosse, à Edimbourg, lieu de formulation du strong programme de la Sociology of Scientific Knowledge, dont les principales figures sont Barry Barnes et David Bloor. Ce dernier anime, à l'intérieur du département de sociologie de l'université, la Science Studies Unit, qui se consacre depuis 1966 à l'enseignement et à la recherche sur les aspects sociaux de la science. Ce programme interdisciplinaire combine les approches philosophique, historique et sociologique pour les appliquer à l'étude de la science. Les recherches représentées couvrent un très vaste éventail de thèmes qui touchent tous à des questions sociales et politiques majeures possédant un impact contemporain, même lorsqu'il s'agit d'études historiques sur des périodes lointaines : la sociologie de la preuve, le rôle de l'expertise scientifique en Grande-Bretagne, l'interaction entre science, médecine, religion et philosophie aux xvie et xviie siècle, les aspects sociaux et politiques des théories pré-darwiniennes, le lien entre recherche et innovation, la politique médicale anglaise au xxe siècle, le rôle du "genre" ("gender") dans l'évolution scientifique et technologique, etc. Le type de travail engagé à Edinbourg se trouve également relayé, à un niveau international, par la Society for Social Studies of Science, fondée en 1975, qui publie la revue Science, Technology, and Human Values. Dans la même veine, la revue Social Studies of Science publie des travaux d'un très haut niveau d'érudition et d'une remarquable rigueur.

En traversant l'Atlantique, les recherches sociales sur la science ont dû s'adapter au contexte très particulier que constitue la vie universitaire américaine depuis une quinzaine d'années. Très naturellement, leur influence s'est d'abord fait sentir dans les départements de sociologie, ainsi que dans ceux d'histoire des sciences. De là, elles ont très vite migré vers les programmes consacrés à la culture américaine ainsi que vers des départements plus "littéraires" Elle y ont trouvé, déjà installés, certains foyers de développement des études culturelles. Cette vague idéologique et méthodologique récente venait elle-même de succéder dans les passions universitaires à la déconstruction, technique de lecture d'origine à la fois philosophique (Derrida) et littéraire (Paul de Man), dominante pendant une bonne dizaine d'années, laquelle avait recouvert les dernières traces du structuralisme des années soixante tout en s'y coulant.

Mais la déconstruction laissait un héritage : elle avait été le cheval de Troie du relativisme, persuadant les explicateurs de texte que le sens avait cessé d'être sûr et qu'il ne saurait y avoir de vérité à attendre de l'interprétation de celui-ci. Au contraire, il fallait désormais privilégier les équivoques, les incertitudes, l'indécidable, et mettre en évidence les mécanismes responsables de la déconfiture des naïvetés herméneutiques. Dans un contexte où montaient par ailleurs les pressions de divers groupes sectoriels portés par des mouvements militants (les femmes, les homosexuels, les minorités ethniques), l'offensive relativiste pouvait dès lors s'appuyer sur des leviers critiques beaucoup plus concrets que les outils purement rhétoriques du déconstructionnisme : la race, le sexe, le "genre" ou la classe ("race, sex, gender and class"), paramètres désormais fondamentaux de l'analyse des rapports de domination dans l'histoire, abordée à partir de ce que les disciplines historiques plus traditionnelles avaient jusque-là négligé : la culture sous toutes ses formes, et d'abord sous ses formes populaires ou marginales, perçues comme subversives et propices à des entreprises de dénonciation. Un vaste répertoire de phénomènes extrêmement variés devenait ainsi accessible légitimement à des gens que rien n'avait formé à leur étude, au sens disciplinaire du terme, du cinéma à la haute littérature, du base-ball au soap opera, de la prostitution aux parades de foire, de la bande dessinée aux perversions rares, des cimetières aux casinos, etc., le catalogue est infini. Volonté de "libération" ou passion de la dénonciation, toutes les institutions sociales de même que tous leurs produits sont susceptibles du même abord et de la même critique.



Institutions sociales et science fondamentale



La littérature a vite paru à certains un champ trop limité, puisque les objets étudiés ne prenaient sens que dans un contexte socio-historique beaucoup plus large que la seule institution littéraire, plus facilement perceptible lorsque la problématique abordée est contemporaine. Ainsi, les praticiens des études culturelles ne pouvaient pas ne pas découvrir leur propre société, avec ses machines de pouvoir à la fois massives et occultes.

Les recherches sur la science ayant, de leur côté, mis en évidence des facteurs à la fois sociaux, politiques, culturels et discursifs présents au coeur même des sciences qui se croyaient les plus détachées de ces contingences, telle la physique, c'est tout le champ des sciences, et plus particulièrement de la big science, qui devenait un terrain légitime d'investigation. Le discours de la science sur elle-même, sa légitimitation purement interne, fondée sur des conceptions universalistes, devenaient suspects et les littéraires pouvaient dès lors y intervenir, puisque leur panoplie analytique comporte évidemment tous les outils nécessaires pour démonter les appareils sociaux et langagiers, quelle que soit leur spécificité par ailleurs.

Ainsi armée d'une pensée sociologique de la culture, d'une méthodologie sophistiquée d'analyse discursive et d'une revendication de reconnaissance des marginalités, une nouvelle gauche intellectuelle très différente de l'ancienne (c'est-à-dire étrangère, pour l'essentiel, à la tradition marxiste américaine) ne pouvait que s'en prendre aux énormes machines techno-politiques que constituent le Pentagone, la CIA, l'industrie atomique ou spatiale, ainsi que les grands centres de recherche universitaires qui leur sont liés de mille manières.

Les rapports de toutes ces institutions avec la science fondamentale ne sont pas, en effet, parfaitement transparents et exigent une interrogation en profondeur. Mais il faut convenir, hélas !, que l'analyse qui en est menée par les critiques de science issus des études littéraires sombre bien souvent dans la caricature politique. Certains représentants des recherches sur la science (le numéro de Social Text où a paru l'article original de Sokal en donne une idée), n'hésitent pas à fabriquer des épouvantails approximatifs : la science devient dans le tableau qu'ils en donnent un gigantesque appareil obscurantiste aux ordres et à la solde des militaires et des industriels sans scrupules ; les universités ne sont que les relais académiques préposés au camouflage intellectuel des manipulations du grand capital et du complexe militaro-industriel ; les noirs, les femmes, les homosexuels, les dissidents de toute sorte sont donc les mieux placés, du fait de leur statut de marginalisés, pour critiquer et renverser tout cet appareil d'oppression ainsi que pour formuler une "autre science".

Emportés par cette dynamique critique, les plus exaltés ne s'arrêtent pas à l'étude des humbles réalités concrètes, mais remontent de là directement à ce qu'ils perçoivent comme les causes plus profondes du mal : la conception occidentale de la science et sa métaphysique implicite ou explicite, selon la leçon tirée parfois hâtivement de lectures qui mêlent (en version anglaise) Derrida et Lacan, Bourdieu et Lyotard, Irigaray et Baudrillard, etc. D'où la dénonciation de notions comme celles de "réalité", de "fait", "d'objectivité", de "neutralité", de "vérité", d'"expérience", de "description" - autant d'idées perversement mises au service du travestissement politico-philosophique d'intérêts sociaux et financiers inavouables.

Les travaux de certains chercheurs en recherches sociales sur la science viennent compléter la brochette d'autorités d'où extraire les composants des bréviaires ou des recueils d'arguments inlassablement repris d'article en article et de livre en livre : tel est le cas des travaux de Latour et Woolgar, de Donna Haraway, de Sandra Harding, de Shapin et Schaffer et de quelques autres. La rhétorique pamphlétaire adoptée par ces critiques de science, jointe à la logique du star system universitaire américain (où l'on peut obtenir les postes les plus prestigieux dans les meilleures universités avec les salaires les plus élevés et les à-côtés les plus confortables grâce à la surenchère dans la dénonciation de ces mêmes avantages), aboutit à la production d'une littérature qui n'a plus grand chose à voir avec les patientes études de terrain de l'Ecole d'Edimbourg, mais génère à son tour des réactions de plus en plus violentes dans le camp attaqué.

Depuis quelques années déjà, un mouvement de réaction s'était dessiné pour contrer ce que certains percevaient comme les outrances de la gauche universitaire américaine, les tenured radicals. Bien que cette gauche peigne volontiers ses adversaires comme des valets du complexe militaro-industriel, des réactionnaires racistes, voire des crypto-fascistes, la réalité est plus nuancée. Même si leur inspiration est souvent issue en effet de la droite intellectuelle, parfois proche des exécutants culturels de Reagan comme B. Bennett, tous les critiques des critiques de science ne sont pas des idéologues du statu quo social et politique. Il s'agit souvent en fait de scientifiques effarés qui ne reconnaissent pas la noble activité à laquelle ils ont consacré leur vie dans le portrait qu'en font ceux qu'ils perçoivent comme des amateurs impudents qui en ignorent le premier mot. A côté de la National Association of Scholars, franchement conservatrice, il existe aussi des scientifiques attachés aux traditions de leur discipline et par ailleurs doués de solides talents polémiques, tels Paul Gross et Norman Levitt, auteurs d'un best-seller qui a provoqué l'ire de tous les tenants des recherches sur la science Higher Superstition : The Academic Left and Its Quarrels with Science (1994). Ils ont d'ailleurs récidivé en 1996 en éditant en compagnie de Martin Lewis un ouvrage collectif encore plus provocant : The Flight from Science and Reason, sous les auspices de l'Académie des Sciences de New-York.

Où nous revenons à Sokal. En adressant son article à la revue Social Text, celui-ci s'attaquait en fait à deux des vedettes les plus caractéristiques du mouvement condamné par Gross et Levitt, Stanley Aronowitz et Andrew Ross. La cible était assez bien choisie. Aronowitz est en effet l'auteur, entre autres, de Science as Power : Discourse and Ideology in Modern Society, de Technoscience and Cyberculture (2) ainsi que d'une série d'ouvrages sur la culture populaire américaine, d'inspiration classiquement marxiste, revue par l'Ecole de Francfort. Dans sa volonté de "ramener la science et la scientificité sur terre", Aronowitz n'hésite pas à comparer la situation actuelle de la science américaine avec celle de la science soviétique sous Lyssenko ou celle de la science allemande sous le nazisme, en la représentant comme presque tout entière contrôlée par le budget de l'appareil militaro-industriel. Gross et Levitt ont beau jeu de mettre en évidence l'ignorance manifeste d'Aronowitz en matière de sciences et d'histoire des sciences, son argumentation étant entièrement appuyée sur des sources de seconde main et sur les quelques travaux, toujours les mêmes, rituellement évoqués par les critiques de science (ceux de Latour, Haraway, etc.).

Quelles que soient les faiblesses de la formation scientifique d'Aronowitz, il possède cependant une culture philosophique et un sérieux véritable qui font défaut à Andrew Ross, codirecteur de Social Text et produit type du star system, combinant l'arrogance intellectuelle à l'habileté rhétorique, avec une jactance qui ne recule pas devant l'injure et des formules définitives qui ne peuvent que hérisser des scientifiques plus laborieux et moins bien armés idéologiquement. La revue Social Text, fondée par Fredric Jameson et John Brenkman, publiée par l'Université Duke (une institution qui s'est distinguée par ailleurs en jouant à fond le star system grâce à de solides finances), est elle-même devenue l'un des organes phares des études culturelles et c'est tout naturellement que l'article de Sokal a paru pouvoir s'insérer dans le numéro spécial intitulé "science wars"dont le sommaire donne une idée des orientations.

L'on voit que la provocation de Sokal n'avait rien d'un simple canular. En faisant publier son article dans un pareil contexte, il en faisait un cruel révélateur d'une série de problèmes graves touchant à plusieurs domaines.

Les commentateurs américains, une fois la fureur ou le rire passés, ont tous souligné les enjeux de l'"affaire" (l'expression étant utilisée en français, comme dans l'"affaire Dreyfus"). Le premier touche à l'intégrité du processus éditorial actuel - sans même parler de ce qui se publie sur la Toile à l'abri de toute évaluation critique. Comment une revue prestigieuse a-t-elle pu accepter un texte sur la physique quantique si manifestement bourré d'absurdités, sur le plan scientifique, en décidant de ne l'accepter que sur des critères idéologiques, sans le soumettre à un spécialiste ? Les presses universitaires américaines, éditrices de toutes les revues qui comptent sur le plan intellectuel, sont ainsi indirectement éclaboussées par le soupçon : la rigueur scientifique compte-t-elle moins, désormais, que la rectitude politique et le conformisme idéologique ? Dans un monde où prime la règle du publish or perish, tous les moyens sont-ils bons ?

Mais au-delà de ces aspects éthique et sociologique, des questions de fond se posent : comment en est-on venu à rendre respectable l'expression d'un relativisme outrancier, qui prend pour acquis qu'il n'y a plus aucun sens à parler de "fait", de "loi", de "réalité", etc., ce dont des centaines d'articles parus ces dernières années font un postulat ? Quelle image de la science est-on en train d'avaliser et de banaliser auprès des étudiants, désormais convaincus qu'il s'agit d'une entreprise sexiste, raciste, impérialiste, cyniquement vendue aux intérêts privés, acharnée à opprimer les marginaux et à détruire l'environnement ? N'est-ce pas légitimer par avance tous les irrationalismes, déjà virulents ? La conséquence ne va-t-elle pas être en outre de détourner les jeunes, et en particulier les jeunes femmes, d'une entreprise - la science - qui paraît ainsi philosophiquement, moralement et socialement condamnable ?


L'enjeu d'une science citoyenne



Pour Sokal, en luttant contre ce que représentent Aronowitz et Ross, il s'agissait aussi de sauver ce qu'il dit considérer comme une politique de gauche authentique, perdue de vue du fait des illusions du postmodernisme, tout en reconnaissant d'ailleurs que Social Text n'est pas ce qui se fait de pire dans le genre. Sokal fait valoir à cet égard son engagement auprès des sandinistes. Il est vrai qu'Aronowitz, Ross et leurs émules ne se sont jamais préoccupés beaucoup plus que verbalement des opprimés, à la différence des intellectuels de Birmingham qui avaient tous travaillé au sein d'organismes d'éducation populaire. Quant à Gross et Levitt, on comprend qu'il s'agit pour eux, plus philosophiquement, de sauver la "Raison" des forces irrationnelles dont ils la voient menacée de toutes parts dans une société qui a perdu ses repères. Bruno Latour se trompe donc quand il voit dans l'"affaire Sokal" une opération dirigée contre les intellectuels français responsables de l'exportation aux Etats-Unis de la pensée postmoderne. S'il est visé lui aussi dans cette affaire, ce n'est pas d'abord en tant qu'intellectuel français, mais en tant que figure américaine (il a longtemps enseigné à l'Université de Californie à San Diego). Une figure sans cesse alléguée par les recherches sur la science et donc élevée au rang d'autorité dogmatique. En effet, même si Sokal saupoudre abondamment son texte de références à Derrida et autres enseignes françaises du post-modernisme, ce n'est là que l'habillage d'époque nécessaire pour qu'un écrit, aux Etats-Unis, soit reconnu d'emblée comme situé du bon côté - simple signe de reconnaissance dépourvu de contenu spécifique. Ces autorités françaises sont donc avant tout des figures américaines, parfaitement dissociées de la nationalité de leurs éponymes et, en tant que signataires de textes de référence, parfaitement acculturées.

La défense maladroite adoptée par Aronowitz et Ross à la suite de la révélation des intentions véritables de Sokal a sans aucun doute porté un coup à la crédibilité du mouvement des recherches sur la science sous leur forme médiatique. Ses tenants les plus fanatisés - il y en a - y verront bien sûr de quoi conforter leur idée qu'il existe bien un complot contre tout ce qui ose critiquer le statu quo. Les moins excités y trouveront peut-être une incitation à plus de prudence lorsqu'il s'agira de porter des accusations contre une science qu'ils ne connaissent que par leurs lectures orientées.

Mais il est à craindre que ce soit l'ensemble des recherches sur la science qui se retrouvent victimes d'un règlement de comptes qui n'aurait pas pu avoir lieu dans de pareilles conditions si n'existaient pas certaines perversions propres à la vie universitaire américaine actuelle. Or, les Cultural Studies of Scientific Knowledge (souvent abrégées en SSK) ont bel et bien apporté des connaissances fondamentales désormais indispensables pour comprendre le fonctionnement de la science et pour en situer les aspects qui relèvent d'un contrôle social et politique, lui aussi bien réel, qu'il est effectivement nécessaire de mettre en lumière, au besoin pour l'infléchir et le combattre. Une science citoyenne, responsable devant la communauté et acceptant de se soumettre à la critique des non-spécialistes : voilà aussi ce qui est en jeu. C'est bien ce que disent aujourd'hui Aronowitz et Ross en adoucissant singulièrement le ton de leurs diatribes et, pour les moins fanatiques des critiques de science, la question se pose maintenant de savoir comment une science élaborée dans des conditions historiques et culturelles d'une incroyable diversité peut bien en arriver à désigner quelque chose dont la validité échappe en grande partie aux déterminations extérieures.

Tout cela ne concerne-t-il pas pour autant que les Anglo-saxons ? Non. Les Français ne se sont-ils pas accommodés jusqu'à maintenant du monopole d'Etat sur les grandes opérations scientifiques et technologiques, de leur opacité, de leur irresponsabilité vis-à-vis du public ? Il y a à cela bien des causes qu'il faudrait repérer dans l'histoire et les caractères particuliers de la société française. Mais il est probable que la faiblesse de l'enseignement et de la recherche en histoire des sciences dans les universités françaises, la quasi-inexistence des entreprises intellectuelles critiques (Bruno Latour - ce n'est pas un hasard - et le Centre de Sociologie de l'Innovation de l'Ecole des Mines sont des exceptions, comme l'est la revue Alliage) sont en grande partie responsables de l'indifférence du public, cultivée évidemment par le pouvoir politique, peu désireux de voir les citoyens se mêler des affaires du Commissariat à l'énergie atomique, pour ne citer que cet exemple. Les SSK, dans leur version la plus rigoureuse et par leur présence forte dans de nombreuses universités, ont au moins le mérite de faire que les philosophes, les littéraires, les sociologues, - mais aussi les scientifiques - puissent se sentir également concernés par la science dans sa dimension collective, à la fois comme intellectuels et comme citoyens, ce qui est bien loin d'être le cas en France.

Il faut donc espérer que les dérapages ou les aberrations locales et contingentes, telles que celles mises en lumière par l'"affaire Sokal", ne détourneront pas l'attention des enjeux cruciaux que les meilleurs praticiens des recherches sur la science nous ont révélés et dont il faut espérer une plus grande diffusion en langue française, même s'il faut l'accompagner d'une vigilance critique particulière. S'il doit y avoir une dimension positive et constructive à l'"effet Sokal" sur l'intelligentsia française, il faut espérer qu'elle se trouvera dans un rapprochement accru des deux cultures : plus d'humilité et d'intelligence historique et sociale chez les scientifiques quant aux conditions d'existence de leur champ, plus de curiosité pour les sciences chez les "littéraires" et assimilés, en souhaitant qu'il y mettent plus de sérieux et de prudence que leurs collègues américains, mais autant d'enthousiasme.



1. . Professeur à l'université de Montréal, co-Directeur de la revue SubStance.

2. . Stanley Aronowitz, Science as Power : Discourse and Ideology in Modern Society, U. Of Minnesota Press, 1988 ; et de Technoscience and Cyberculture, Routledge, New York, 1995.



[Up]