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ALLIAGE


Alliage, numéro 35-36, 1998



Comment parler des sciences aujourd'hui ?



Amy Dahan Dalmedico (1) et Dominique Pestre (2)


Le débat suscité en France par l'affaire Sokal est particulièrement complexe. Les raisons en sont la multiplicité des enjeux et des polémiques (sur le statut des savoirs, des cultures, de la science, etc.) dans lesquelles interviennent depuis des années de nombreux acteurs (scientifiques, philosophes ou sociologues) ainsi que les formes caricaturales du débat facilitées par la polémique médiatique (le débat a atteint la grande presse aux Etats-Unis et en France). Pour certains, il y a un débat simple à propos des lois physiques et de leur réalisme (c'est ce que disent de nombreux textes de Sokal, Bricmont, Weinberg ou Gross et Levitt), pour d'autres, il s'agit d'une confrontation sur les normes de scientificité, sur la place des différentes cultures - et de notre civilisation scientifique occidentale en particulier. D'un côté sont mis en cause les usages faits des travaux mathématico-physiques par un certain nombre d'intellectuels français (c'est l'objet du livre de Sokal et Bricmont), de l'autre il y a le phénomène massif, aux Etats Unis, des cultural studies et des discours post-modernes. D'une part est la volonté de défendre une Raison attaquée par une philosophie obscurantiste (le mot est de Mario Bunge, l'un des plus fervents contestataires des approches nouvelles en histoire et sociologie des sciences), de l'autre un désir de débat sur la variété des pratiques de la science et de ses modes de preuve et d'autorité. Autant dire que l'intrication des questions et problèmes est étroite et complexe (3).

Pour commencer et offrir une première approximation, disons que Sokal et ses amis se sont constitués trois cibles qu'ils tiennent pour plus ou moins interchangeables : 1- un " relativisme cognitif " qui nierait la réalité du monde et son rôle dans l'élaboration des sciences, qui tiendrait que la science est " une simple convention sociale " (sont ici visées les social studies of science britanniques) ; 2- des auteurs (des imposteurs selon le titre du livre de Sokal et Bricmont), pour la plupart français, et dont l'usage de la terminologie scientifique est condamné (la cible est alors un autre groupe d'auteurs, Lacan, Deleuze, Baudrillard, etc.) ; 3- la nébuleuse très vaste qui se revendique des études culturelles, des études féministes et d'une post-modernité et qui domine surtout l'université américaine.

Ces trois " blocs " de thèses et d'auteurs ne sont dépendants les uns des autres ni logiquement, ni historiquement, ils renvoient à des débats dont la tradition et les enjeux cognitifs, sociaux et politiques diffèrent - et ils sont largement travestis par Sokal et ses amis. En particulier, il n'y a aucun lien évident entre la question philosophique du relativisme qui constitue la première cible et les auteurs qui forment la seconde. Ceux-ci ont des projets intellectuels et théoriques distincts et pour la plupart ne s'occupent pas de science. Dans son canular du printemps 1996, Sokal concentrait ses feux sur la troisième cible très spécifiquement américaine, ce qui lui a permis, du fait du poids des auteurs français dans les études culturelles américaines et de l'intérêt plus récent de ces dernières pour la science, de fabriquer une cohérence intellectuelle entre les trois groupes. En France, toutefois, les traditions restent relativement étrangères les unes aux autres. Que des connexions entre elles se soient établies dans la dynamique du débat post-sokalien est incontestable, mais il est analytiquement plus riche de les traiter comme plutôt indépendantes et renvoyant à des questions et à des situations culturelles sociales et politiques différentes.

La première question, celle du statut des savoirs scientifiques, est une question importante, qui n'est pas neuve, et qui n'a pas de solution simple connue. Elle est au coeur d'un débat ancien qui a impliqué, depuis des siècles, des philosophes naturels et des savants, des philosophes, des sociologues et des historiens. Ce champ est assez structuré, ce qui ne veut pas dire qu'il est homogène, et il semble hasardeux d'y pénétrer, comme le font Sokal, Weinberg et d'autres, sans se référer à ce qui a déjà été énoncé (n'est-ce pas un bon principe de science ? - à moins de déclarer tout ce qui nous précède comme dénué d'intérêt). Le second groupe de questions touche les pratiques des diverses communautés intellectuelles - psychanalystes, philosophes, historiens mais aussi scientifiques de " sciences dures " - ainsi que les attitudes qu'il convient d'adopter dans les échanges pluridisciplinaires. Le troisième est un phénomène culturel plus récent, qui a produit des milliers de textes de qualités variées (ceci est un euphémisme) et sur lequel existe peu d'études sérieuses, historiques ou anthropologiques. Il touche des questions d'une grande complexité (ce qu'est une culture, une norme sociale, une interprétation, etc.) et s'est traduit, dans les deux dernières décennies aux Etats-Unis, par des engagements politiques et institutionnels opposés (politiques de recrutements vis-à-vis des minorités, programmes sociaux, etc.) qui ont créé des clivages profonds. Dans le texte qui suit, nous aimerions aborder successivement les trois aspects du débat.


Les mots et les choses



1. A propos de ce qu'on peut appeler " le réalisme des lois scientifiques " qui serait ignoré par " la nouvelle sociologie de la science [...] née au milieu des années soixante comme partie de la rébellion généralisée contre la science et la technique et à l'abri des philosophies antiscientifiques " (4), on peut dire que la position adoptée est très simpliste. D'une part, elle ignore l'important corpus de textes de la tradition philosophique portant sur la théorie de la connaissance. De l'autre, elle semble se méprendre profondément sur l'objet des " études sociales des sciences " (5).

1.1. Sokal et ses amis construisent une opposition entre un relativisme extrême - qu'ils résument par la formule : la science est une simple convention sociale (notez que chacun des trois mots compte pour faire choc) - et une sorte de " réalisme des lois " défendu comme une évidence de bon sens - le monde " existe " et la science en dit la vérité. Comme le dit Weinberg : " S'il y a une réalité objective, alors quand les scientifiques parlent de quelque chose de réel, ce qu'ils disent est soit vrai, soit faux. " (6) A notre sens cette position professe un réalisme un peu court (c'est l'argument de Sokal invitant ses adversaires à venir sauter par la fenêtre de son appartement situé au 21e étage pour se convaincre de l'importance du réel) et elle oublie - ou feint d'ignorer - que la question n'est pas tant de dire ou de s'assurer que le réel existe que de savoir comment nous appréhendons ce réel, que de savoir comment les humains peuvent juger de l'adéquation de leurs constructions et théories à ce réel. Là est la seule question importante, la seule question difficile, celle qui mérite pour nous considération.

Depuis l'époque moderne, la question philosophique de la connaissance de la réalité a trouvé des réponses dans deux directions principales - si l'on accepte de rester infiniment simple : l'une qui tient que la source de notre connaissance réside avant tout dans les propriétés de notre esprit (Descartes, Kant, les traditions de l'idéalisme philosophique et du rationalisme), l'autre qui veut qu'elle réside plutôt dans la réalité elle-même et ses lois objectives (tradition de l'empirisme depuis Hume jusqu'aux positivistes logiques).Toutefois, même lorsque Kant dit que l'Homme prescrit ses lois à la Nature, la question n'est pas l'existence ou non d'une réalité extérieure, mais celle de son appréhension. Au xxe siècle, cette opposition classique de la métaphysique occidentale sur les rôles du sujet et de l'objet dans la constitution de la connaissance a été reprise (et bousculée) par l'intervention massive de la question du langage (devenu un thème philosophique majeur avec Wittgenstein, Carnap, Quine, etc.) et par les diverses formes de constructionnisme social qu'ont développé, chacun à leur manière, les philosophes de part et d'autre de l'Atlantique (Foucault, Dewey, les néo-pragmatistes américains comme Rorty, mais aussi des gens comme Michael Polanyi ou Thomas Kuhn) (7). Ce renouvellement philosophique a largement eu ses origines dans les difficultés rencontrées au tournant du siècle par les mathématiciens et les physiciens (paradoxes, crises, problèmes d'interprétation). Dans les années soixante-dix, le constructivisme social des social studies of knowledge, nourri de Wittgenstein, a tiré un enseignement de ces deux grandes sources de renouvellement. Il n'est pas dans nos intentions d'entrer ici dans le détail de cette évolution séculaire, mais le moins qu'on soit en droit d'exiger de nos physiciens donneurs de leçons philosophiques est qu'ils ne soient pas trop en deçà de ce qui a été écrit et pensé. En ce sens, il semble légitime de leur retourner le compliment et de leur demander un minimum de professionnalisme et de sérieux s'ils souhaitent intervenir de façon constructive dans le débat.

Dans ce qui suit, nous interviendrons en historiens et historiens des sciences. A titre d'illustration, nous commencerons par l'analyse de deux exemples afin de montrer en quoi les affirmations de Sokal ou de Weinberg sur les énoncés scientifiques (et leurs rapports aux questions de langage, de vérité ou de réalité) sont largement dénuées d'intérêt parce qu'inaptes à décrire les développements scientifiques, parce qu'incapables de nous aider à penser la créativité telle qu'elle se déploie effectivement dans les sciences.

1.2. Le premier exemple concerne la théorie quantique, et plus particulièrement les rôles du formalisme et du langage ordinaire dans son élaboration (8). Nous souhaitons montrer combien, dans le contexte touffu de création d'une théorie, le lien au langage ordinaire reste essentiel - avec ce qu'il comporte de brouillage et d'imprécision mais aussi de vertus heuristiques. Rappelons, de manière évidemment très simplifiée, que la théorie quantique s'est formée au xxe siècle pour répondre à un ensemble varié de phénomènes empiriques dont les théories classiques n'arrivaient pas à rendre compte. Parmi ceux-ci, les désintégrations radioactives, le rayonnement du corps noir, l'effet photo-électrique, les spectres d'émission et de rayonnement des atomes.

En 1913, Niels Bohr avait introduit une représentation hybride de l'atome dans laquelle il superposait 1- un modèle planétaire d'atome, 2- des électrons en mouvement sur des orbites stationnaires avec un niveau fondamental (pour satisfaire à une condition de stabilité mécanique), 3- une absence d'émission et de rayonnement dans les états stationnaires (pour que l'atome soit radiativement stable), 4- enfin une loi de " saut d'électron " d'une orbite à l'autre (pour retrouver la discontinuité des spectres). Cette représentation - et en particulier la notion d'état stationnaire - superposait deux légalités différentes, l'une propre à la physique " classique ", l'autre dérivée de l'hypothèse quantique. Elle contenait une contradiction dont Bohr et les autres avaient bien conscience : les transitions quantiques responsables des phénomènes d'émission et de rayonnement par un atome mettaient en jeu des concepts classiques de manière incompatible avec les principes de la physique classique. D'où le programme défini pour les années à venir : constituer sur la base des postulats quantiques une théorie physique autonome et cohérente qui fournisse les lois générales du mouvement des électrons à l'intérieur des atomes de façon telle qu'on puisse en déduire les macropropriétés physiques et chimiques observées.

Quinze ans plus tard, la nouvelle physique quantique émerge. Elle dispose alors d'un double ensemble de formalismes : la mécanique des matrices de Heisenberg (1925), qui donne une représentation des variables dynamiques de l'électron (position, vitesse, trajectoire), et la mécanique ondulatoire de Schrödinger (1926) - ce dernier prouvant par ailleurs l'équivalence formelle des deux mécaniques. Deux interprétations physiques, et deux images de la réalité restent toutefois en concurrence - et la nouvelle physique est incapable de décrire son objet dans les termes classiques, sans contradiction. Selon ses promoteurs, il faut surmonter ce " trait d'irrationalité " caractéristique des phénomènes atomiques (Bohr). Tandis que le problème de l'interprétation se déploie, le débat se déplace : il porte moins sur l'opposition onde/corpuscule que sur la décision de maintenir ou non la pertinence des images spatio-temporelles. C'est ce programme que Bohr va élaborer et nommer complémentarité.

Citons-le : " Les résultats obtenus dans des conditions expérimentales différentes ne peuvent être englobés en une seule représentation, mais doivent être considérés comme complémentaires en ce sens que, seule, la totalité des phénomènes épuise l'information possible sur les objets. " (9) Trois éléments concourent ici à la réflexion de Bohr : 1- il existe plusieurs descriptions d'un même phénomène atomique (on pense à la dualité des descriptions ondulatoire et corpusculaire) ; 2- il existe des couples de descriptions mutuellement exclusives, qui ne peuvent être considérés simultanément (en particulier la représentation spatio-temporelle et l'enchaînement causal classique) ; 3- aucune de ces représentations prise seule ne suffit à donner une description exhaustive du phénomène. Ainsi les informations obtenues sur le comportement d'un seul et même objet quantique dans des conditions d'expérience chaque fois bien définies, mais s'excluant mutuellement, seront dites complémentaires. Bien qu'il soit impossible de les rassembler en une image unique, elles représentent chacune des aspects également essentiels de tout ce que l'on peut apprendre sur l'objet en question.

A priori donc, la complémentarité est quelque chose qui appartient à l'ordre du discours et non à l'ordre des choses. être complémentaire n'est pas l'attribut d'une substance (comme être étendu) mais simplement une relation établie par un observateur entre des éléments dans certaines circonstances. Ce ne sont pas les choses qui sont complémentaires mais leurs descriptions, les représentations que nous nous en donnons. La complémentarité est donc une clause de cohérence logique que doivent remplir, en physique atomique, la description et la compréhension de l'expérience - elle se présente comme une prescription pour l'usage des concepts classiques destinée à préserver le discours de la physique de la contradiction.

Une question essentielle et évidente ne peut pas ne pas être posée à ce moment de l'analyse : en quoi cette clause était-elle nécessaire ? pourquoi Bohr, Heisenberg ou Pauli ne s'en sont-ils pas tenus à la seule cohérence des formalismes - et n'ont-ils pas " oublié " la science classique, comme le font aujourd'hui tous les étudiants et comme suggère de le faire Weinberg ? Leur réponse est claire, elle est que la cohérence des formalismes ne suffit pas. " Toute expérience de physique ", écrit par exemple Heisenberg, " qu'il s'agisse de phénomènes de la vie quotidienne ou de phénomènes atomiques, se décrit forcément en termes de physique classique. Les concepts de la physique classique forment le langage dans lequel nous décrivons les conditions de nos expériences et communiquons nos résultats. Il nous est impossible de remplacer ces concepts par d'autres et nous ne devrions pas le tenter. " (10) En d'autres termes, parce qu'ils ont à traduire leur expérience du monde et que cela est partie prenante du processus de création, Bohr, Heisenberg et Pauli - pour ne pas parler d'Einstein ou de Schrödinger - ont besoin du langage ordinaire, du passage par la physique classique. Comme l'exprime Pauli, " il faut essayer, en utilisant le langage naturel, d'expliquer ce qui se passe vraiment dans cette marge située entre l'expérimentation et les mathématiques. " (11) En bref, la complémentarité répond à cette nécessité ressentie de parler des phénomènes atomiques en dehors du formalisme, d'en parler avec les mots de la langue commune.

Face à l'opposition qu'il rencontre - en particulier de la part d'Einstein qui entend prouver le caractère incomplet de la théorie dans son article avec Podolski et Rosen -, Bohr manifeste une tendance à généraliser la notion de complémentarité et à en faire un projet philosophique. Il y voit un phénomène omniprésent dans toutes les sciences et avance, entre 1927 et 1938, un grand nombre d'arguments mettant en jeu une " complémentarité " entre divers aspects de la biologie (il voit dans le mécanisme et le finalisme deux idées complémentaires), de la psychologie (il parle de relation complémentaire entre l'" instinct " et la " raison ", l'hérédité et le milieu, l'inné et l'acquis), de l'ethnologie. La complémentarité apparaît alors comme l'élément fédérateur de toutes les sciences, la clé de leur unité - et elle tend à définir une posture épistémologique générale. On peut qualifier ce nouveau mouvement - comme Weinberg le fait - de dérive métaphysique et penser qu'il aurait pu être évité. Cela n'engage à rien, comme on dit, et affirmer que les choses auraient pu se passer autrement ne risque jamais d'être contredit.

On peut même aller plus loin et dire qu'il est de règle dans les sciences - et qu'il est utile pour l'économie de la pensée - de relire après coup le parcours de la création et dire comment on peut, aujourd'hui, la simplifier, la réordonner. Le problème historique est toutefois différent : l'accouchement du neuf passe toujours par un lien étroit avec ce qui précède, par des traductions toujours reprises avec les catégories permettant l'entendement dans la phase immédiatement précédente. En ce sens, il est sans intérêt de prendre la posture de celui qui sait mieux que ses prédécesseurs ce qu'ils auraient dû ou pu faire et qui adjudique, du haut d'un moment qui n'est plus problématique, entre ce qui était alors nécessaire et ce qui était superflu.

Au moment où la science crée, invente et progresse, la multiplicité des approches, des points de vue et des assimilations aux savoirs précédents, via notamment la langue, permet seule de saisir une réalité toujours trop complexe et mouvante. N'est-ce pas ce qu'exprime Heisenberg quand il écrit : " Bohr utilise la mécanique classique ou la théorie quantique comme un peintre utilise ses pinceaux et ses couleurs. Le pinceau et la couleur ne constituent jamais la réalité; mais si comme l'artiste, on a l'image présente à l'esprit, on peut se servir du pinceau et de la couleur - peut-être de façon imparfaite - pour la rendre visible aux autres. " ?


Modèles et modélisation



1.3. Venons-en à notre deuxième étude de cas qui concerne la notion de modèle. Nous voulons montrer que l'idée selon laquelle il existerait un homomorphisme entre une réalité et sa description par la science est vraiment trop simple, qu'elle ne nous aide pas à penser la science telle qu'elle se fabrique - et qu'elle est en particulier tout à fait inadéquate à rendre compte des pratiques contemporaines. Cet exemple a l'avantage complémentaire de nous obliger à quitter le monde de la seule physique qui nous semble alimenter une vulgate épistémologique particulière (et peut-être désuète) mais que les physiciens tendent à considérer comme universelle.

Le terme de modèle présente aujourd'hui une grande variété d'usages, de la logique aux sciences de la nature, des sciences biologiques aux sciences de l'homme, à travers lesquels le sens oscille entre concret et abstrait, figuration et formalisme, réalisation matérielle et norme abstraite. Si le sens originaire est celui de " maquette ", le modèle est, dans le monde des ingénieurs, considéré comme un objet artificiellement construit et " inventé " pour assumer une fonction heuristique dans la connaissance théorique ou technique. Jusqu'au début du xixe siècle en physique, la mécanique des solides, comme la mécanique céleste, triomphent et assurent la prédominance du modèle newtonien des actions à distance. Le fluide devient toutefois, vers cette époque, un modèle alternatif, un réservoir d'images intuitives, de formes sémantiques et de conceptualisations nouvelles (12). Plus tard, un nouveau sens s'affirme, celui de schéma théorique non matérialisé et qui n'est pas censé reproduire un phénomène mais " l'idéaliser " suffisamment pour pouvoir l'analyser, l'étudier ou en prédire les propriétés. Le modèle devient alors un instrument d'intelligibilité dont la vocation ontologique se dissout toujours davantage. Le conventionnalisme physicien de la fin du xixe siècle (Poincaré, Duhem) est représentatif de cette évolution dans laquelle s'inscrivent aussi les modèles atomiques de Rutherford et Bohr.

Dans les années trente, le concept de modèle acquiert deux sens bien définis, l'un qu'on appelle " logique ", l'autre relatif aux sciences empiriques. Ces deux sens distincts sont toutefois corrélés par la notion cruciale d'interprétation - que Sokal et ses amis expulsent de leur horizon - qu'il s'agisse d'interpréter un formalisme dans le cas logique, ou d'interpréter mathématiquement un ensemble de données dans le cas empirique (13).

Le sens dit logique est apparu en mathématiques à la suite des développements de l'axiomatique. Dès la fin du xixe siècle, des mathématiciens avaient construit des " modèles euclidiens " de géométries non-euclidiennes (Beltrami en 1868, Klein en 1971, Poincaré en 1891), c'est-à-dire des surfaces de l'espace euclidien vérifiant les axiomes de l'une ou l'autre des géométries de Lobatchevski ou de Riemann. Ces modèles ont eu une fonction heuristique (permettre de nouvelles applications) et justificative en donnant une preuve de la cohérence de ces géométries. Ici, le modèle est une représentation concrète dans un domaine familier (une théorie familière) de relations perçues au départ comme purement formelles. On dit que le modèle fournit une " interprétation " de ces énoncés dans laquelle ceux-ci sont vrais.

Hilbert a généralisé l'usage de cette notion sémantique de modèle. Dans les Fondements de la Géométrie (1899), il systématise la technique de construction de modèles pour prouver la compatibilité ou l'indépendance de systèmes d'axiomes. Il en vient à l'idée moderne qu'une géométrie est un modèle d'un certain langage formel, plutôt que l'inverse, à savoir la formalisation de propriétés idéalisées à partir de l'espace sensible. Cette conception de Hilbert est à la racine de la définition logique du terme modèle, de la théorie des modèles élaborée par Tarski. Après les résultats de Gödel (1931), les logiciens vont approfondir et maîtriser la distinction entre le fait de raisonner syntaxiquement (ou encore déductivement) et de raisonner sémantiquement (on dit encore selon la méthode des interprétations, c'est-à-dire par construction de modèles).

Remarquons que tout ceci n'est pas sans répercussion du côté de la philosophie des sciences. Inauguré par les recherches mathématiques de Russell et de Hilbert, un premier projet logiciste et formaliste est porté par les travaux du Cercle de Vienne. Il stipule que la science est un langage dont il faut coder, par des règles logiques, la syntaxe (14). En fait, ce projet, de même d'ailleurs que la notion commune de " vérité " comme correspondance avec les faits, est ruiné par les résultats de Gödel ; le programme philosophique du Cercle en enclanche un autre où une conception sémantique de la science (et de la vérité) se substitue à l'approche syntaxique, vaste chantier philosophique qui se poursuit après guerre aux Etats-Unis (second Carnap, Tarski, Quine, etc).

C'est autour des mêmes années trente, que la notion de modèle mathématique pour penser l'articulation entre des systèmes physiques, écologiques ou sociaux d'une part, et leurs représentations formelles de l'autre, devient explicite. Presque simultanément apparaissent les modèles de dynamique des populations de Volterra et Lotka (1926), ceux de propagation des épidémies, le modèle mathématique des battements du coeur humain par l'ingénieur Van der Pol (1928), les premiers grands modèles économiques et économétriques, comme ceux de Tinbergen sur la Hollande (années trente), etc. Dans toutes ces formes nouvelles de modélisation - et c'est ce qui les distingue des formes antérieures de mathématisation - l'appel à la procédure d'analogie mathématique est systématique et généralisé et s'étend aux sciences non physiques. De plus, la polysémie des théories - advenue aussi à l'intérieur des mathématiques grâce aux développements de l'axiomatique - et la non univocité du rapport entre mathématique et réalité conduisent au renoncement à toute prétention ontologique.

Avec la deuxième guerre mondiale, le développement de la recherche opérationnelle et l'essor des mathématiques appliquées qu'elle provoque (15), avec l'extension des pratiques de modélisation (météorologie, économie, théorie des jeux, etc.) et la percée des méthodes probabilistes qui l'accompagne, une conception de la science tend à s'affirmer qui juge les modèles du point de vue privilégié de leur utilité et de leur efficacité. L'une des figures les plus symboliques de ce tournant, John Von Neumann, écrit en 1955 : " Pour commencer, nous devons insister sur l'énoncé qui doit être dit et répété, selon lequel les sciences ne cherchent pas à expliquer, elles essaient à peine d'interpréter, elles font principalement des modèles. Par modèle, on entend principalement une construction mathématique qui, à l'aide de certaines interprétations verbales, décrivent les phénomènes observés. La justification d'une telle construction est précisément et seulement qu'elle est censée fonctionner [...]. " (16) Alors que Von Neumann abandonne ici à l'évidence la notion de " vérité scientifique " (au sens d'une correspondance avec le réel) au profit de celle d'opérativité, Weinberg, lui, semble télescoper les notions de " vérité " et d'" efficacité pratique ", arguant de la prévisibilité et des capacités de maîtrise technique pour conclure à la " justesse ", voire à la " vérité " des théories scientifiques. On retrouve ici le fameux argument, répété à satiété : puisque nous allons sur la lune, c'est que les théories physiques sont vraies.

Précisons. Dans la pratique contemporaine de modélisation, qui se déploie toujours entre deux pôles, l'un prédictif et opérationnel, l'autre cognitif et explicatif, il est clair que la confrontation ne se situe pas entre un réel déjà-là et un modèle qui le représenterait (17). Ce n'est pas la " réalité " qui est représentée mais une double reconstruction, à la fois théorique et empirique, de cette dernière. Cette reconstruction fait intervenir 1- un jeu d'hypothèses, d'interprétations et de concepts, 2- un appareil d'information et de mesure et 3- des objectifs et des normes de prévision, d'opérativité, d'efficacité et d'usage. Aucun de ces niveaux n'a un caractère de transparence ou d'évidence puisque même les informations et les mesures proviennent de dispositifs statistiques et cartographiques qui présupposent un long travail de construction.

Considérons les sciences de l'environnement (mais la démonstration pourrait se faire dans les sciences de l'ingénieur ou en économie), par exemple la climatologie dont la modélisation est le pivot. Dans chacun de ses modèles vont coexister des éléments de physique classique et éprouvée (qui permettent de décrire par exemple les échanges d'énergie et les écoulements atmosphériques et océaniques), des hypothèses simplificatrices (concernant par exemple la façon de représenter les nuages), une discrétisation des équations aux différents noeuds du maillage où sont effectuées les mesures, des outils statistiques, etc. Il est évident que des éléments spécifiques distincts interviendront dans la mise en équation, les simplifications et les quantités mesurées, suivant qu'on cherche à prévoir le temps dans les trois prochains jours, étudier l'évolution générale du climat depuis quelques dizaines d'années ou encore analyser l'impact des effets de pollution.

Pour étudier la pratique de modélisation et comprendre l'ambiguïté constitutive de sa fonction, liée au double caractère abstrait et concret des modèles, plusieurs auteurs (18) ont montré l'intérêt de distinguer trois classes de propriétés des modèles : syntaxiques, sémantiques et pragmatiques. En particulier, la dualité entre comprendre et prédire que les scientifiques soulignent aujourd'hui dans des champs très divers (turbulence, météorologie, etc.) s'identifie en grande partie avec la distinction entre les propriétés sémantiques et pragmatiques des modèles. A notre sens, cette manière de penser le rapport des " représentations " au monde est intéressante et pertinente, tant pour les sciences de la nature que pour les sciences sociales et humaines.

1.4. Venons-en brièvement, pour clore cette section, à l'homme de paille un peu simplet que Sokal et Bricmont construisent pour mieux le pourfendre, celui du relativiste qui croit que la science n'est qu'une simple convention sociale. Concernant la tradition d'études sociales des sciences - et même si des évolutions ont eu lieu entre les années soixante-dix et les années quatre-vingt-dix (19) - le plus intéressant de ces travaux nous semble être dans le fait qu'ils ont défini l'objet de leur analyse différemment, qu'ils ont posé d'autres questions que celles de la philosophie, d'autres questions que celles que Sokal et ses amis se posent - ce qu'il est tout de même essentiel de remarquer avant que d'en mener la critique. Partant de l'idée que les savoirs scientifiques sont produits par des hommes en société, et que les modes différenciés (au cours du temps et dans l'espace social) de cette production sont un objet d'investigation intéressant en soi, ces études visent à décrire la coconstruction, dans des espaces donnés, des savoirs, des savoir-faire et des pratiques sociales. Typiquement, les objets de l'analyse sont les formes sociales de légitimation et de validation des savoirs dans l'espace aristocratique de la Royal Society et de l'Angleterre de la Restauration, dans les tripos mathématiques de Cambridge dans l'Angleterre victorienne, dans l'espace des cours princières italiennes ou européennes au xviie siècle - tous sujets qui, en eux-mêmes et indépendamment des questions que nous avons évoquées dans les pages précédentes, constituent des objets d'enquête historiques qui sont passionnants (20).

La question épistémologique, on l'aura noté, est donc rarement au coeur des préoccupations de ces travaux (un trait dont Sokal et ses amis ne semblent pas avoir saisi toute l'importance), et décider si les savoirs scientifiques sont déterminés (ou dans quelle proportion ils le sont) par " la nature " et par " l'humain qui en donne une représentation ", est défini, dans ces études, comme une question qui n'est pas la leur, qui n'est pas leur problème du moment - et qui est peut-être, en généralité, indécidable. Il est clair que toute l'histoire de la pensée scientifique montre que les savoirs ne sont pas indépendants des cultures qui les voient naître, mais cela ne signifie pas qu'ils sont alors " de simples conventions " entre humains (si cela veut dire qu'ils n'intègrent pas d'éléments venus de leur interaction avec le monde matériel). Il y a en effet surgissement, création, apparition de nouveauté dans tout acte scientifique - un quelque chose qui ne peut donc être réductible, ni à l'état social d'où il émerge (ce n'en est pas une conséquence), ni au fait de dire le vrai (ce qui n'en fait pas pour autant une " convention "). Le choix de ne pas placer comme préalable la question épistémologique, ou mieux, de penser qu'on peut faire un travail historique important en la laissant volontairement en suspens, renvoie aux limites de la condition humaine, au fait de penser que personne n'occupe la position idéale et absolue de Dieu.

Ces travaux posent en fait, comme postulat de travail, que le savoir est toujours-déjà situé et inscrit dans des lieux de production et de validation, et qu'il n'est pas évident que la position la plus prometteuse soit de concevoir l'humain comme un " facteur externe " qui polluerait des savoirs purs pouvant être saisis dans leur être propre. Ces travaux ne pensent pas fécond de séparer les deux termes du couple : logique interne/logique externe, pour ensuite analyser leur relation, et ils préfèrent analyser les productions de connaissances comme toujours - déjà inscrites et imbriquées dans les situations anthropologiques qui leur sont constitutives. Leur objet d'étude est donc rarement La Science (un objet dont ils pensent qu'il est problématique car trop variable) mais les pratiques scientifiques historiquement situées. Les notions de base qu'ils utilisent sont indissociablement celles de technologies matérielles (les savoir-faire, les instruments et les apprentissages expérimentaux au laboratoire par exemple) et de technologies sociales (les formes différentes de validation des savoirs dans les académies ou sur le marché spéculatif londonien en 1720), technologies opérant en parallèle dans tout acte de science comme dans tout acte social.

Exactement comme le font les physiciens pour rendre compte du ferromagnétisme en modélisant leurs problèmes spécifiques, ou encore les climatologues pour rendre compte du cyclone El Nino, il y a ici production - et reconnaissance qu'il ne s'agit que de cela - de représentations qui n'ont pas prétention à tout dire du phénomène qu'elles cherchent à ressaisir. Elles offrent simplement des vues heuristiquement riches et utiles pour appréhender certains aspects de l'activité et des pratiques scientifiques. C'est à cet aune qu'il convient donc de juger de leur pertinence - et sans faire de trop faciles procès.


Abus de science



2.1. A propos de la seconde cible que se sont donnée Sokal et Bricmont dans leur dernier livre - des auteurs pour la plupart français, dont on conteste le sérieux dans l'usage de la terminologie scientifique -, l'inquiétude vient de l'étroitesse de l'approche. Si l'on peut être d'accord pour rire de toute prétention, et notamment de l'extraordinaire mimétisme scientiste qui s'est emparé de la plupart des intellectuels des années soixante en France, nous sommes mal à l'aise avec une lecture qui ne fait que relever des phrases pour faire la police scolaire de ce qui est mal dit ou ridicule - sans jamais se demander ce qui est en jeu intellectuellement, sans jamais parler de la manière dont ces auteurs (Lacan ou Deleuze par exemple) travaillent et proposent de penser le monde. Il y a bien sûr aussi danger de distorsion radicale de la pensée puisqu'on sort des phrases de leur contexte précis de sens et qu'on leur fait dire ce qu'elles ne visaient pas (n'est-ce pas ce qui s'est passé avec la phrase de Derrida reprise initialement par nos auteurs, et en de multiples occasions - mais dont l'acte d'accusation semble avoir été abandonné dans le dernier livre ?)

Même si le mimétisme scientiste dénoncé par Sokal et Bricmont est ridicule et à dénoncer, il convient toutefois de ne pas en rester à sa simple constatation (ou dénonciation). Il convient aussi de le resituer, d'essayer de comprendre ce qu'il signale - à moins de considérer tous ces auteurs comme des charlatans dont il n'y a rien à dire, ce qui serait certainement une grande bêtise. Les auteurs visés par Sokal et Bricmont relèvent en fait de périodes différentes - la plus commune étant celle des années de gloire de ce qu'on nomme couramment " le structuralisme ". Or celui-ci s'enracine dans l'immédiat après-guerre (et le succès scientifique qu'est la bombe), dans la guerre froide et les Trente Glorieuses (et l'appel à la modernité technique et scientifique qui les caractérise) ; il définit une période d'abstraction et de scientisme militants (rappelons-nous des " maths modernes "), un scientisme sans frein qui a largement dominé la planète et la France tout particulièrement - et qui fut voulu et entretenu par les scientifiques eux-mêmes.

Dans ces années, chacun a joué ardemment de l'autorité de La Science dans ses discours et écrits, chacun a quitté son domaine de compétence strict pour annoncer le nouveau messie scientifico-technique et dénoncer les archaïsmes, et transférer ses outils dans d'autres champs avec les mêmes facilités que celles dénoncées par Bricmont et Sokal : André Weil avec Lévi-Strauss dès les années quarante, mais aussi les biologistes moléculaires (on pourrait jouer au jeu de Sokal et Bricmont avec les textes canoniques des biologistes traitant du code génétique et de la théorie de l'information dans les années soixante), les économistes, les scientifiques partisans de la cybernétique - et plus tard les mathématiciens et physiciens qui ont joyeusement joué avec le chaos. Si nous insistons sur ce point, c'est moins pour allonger ad nauseam la liste que pour demander qu'on prenne au sérieux et qu'on analyse ces moments qui sont vus rétrospectivement comme " délirants ". C'est aussi pour attirer l'attention sur la complexité qu'est l'acte créatif en science.

2.2. Ce qui est fondamentalement inquiétant dans la conception de Sokal (et de ses amis) et qui se révèle dans l'attaque des intellectuels français est l'idée qu'il existerait, en droit et en fait, une frontière étanche, une rupture radicale entre ce qui est scientifique et ce qui ne l'est pas. Pour eux les mots ont des sens univoques dans les sciences et il y a délit d'imposture quand le néophyte les emprunte et en trahit la pureté cristalline initiale (par exemple en en changeant les contextes d'usage). Cela est vrai aussi pour les résultats et les théories scientifiques. Qu'on parle du théorème de Gödel, du chaos ou des théorèmes de la mécanique quantique, il est interdit de s'y référer sous peine du même délit d'imposture si on n'en maîtrise pas toute la technicité. Dans ce qui suit, nous voudrions montrer qu'il y a une prétention vaine, exhorbitante (et finalement peut-être bête) à vouloir : 1- codifier en général la circulation des mots, donc des idées et des concepts, entre un usage univoque et scientifiquement réglé et ce qui seraient des usages ordinaires, multiples et flous ; 2- nier que les scientifiques eux-mêmes ne cessent de passer d'un registre à un autre, traversant constamment les frontières de leur compétence ; 3- occulter que les productions de savoir participent de la vie sociale et culturelle des sociétés et que les échanges et réemprunts y sont constants.

Commençons par l'exemple de la polémique construite par Sokal et Bricmont, et reprise par Weinberg, autour du mot " linéaire ". Les " intellectuels imposteurs " et les " postmodernes " y sont accusés à de multiples reprises d'avoir construit, sur quelque chose qui n'aurait qu'une signification technique et devrait en quelque sorte rester à ce niveau, une opposition culturelle et de valeurs : " linéaire " serait connoté avec " routinier ", " monotone " et " cumulatif " tandis que " non-linéaire " serait connoté avec " inventif " et " contingent ". Ils auraient ainsi fabriqué de l'idéologie à partir de la science, une idéologie critiquant la pensée logique et rationaliste des Lumières. Pour réduire à néant cette dérive, Sokal et Bricmont ont une solution : assigner à résidence le mot " linéaire ", le confiner à sa seule signification technique.

Reprenons ces différents points : 1- le mot " linéaire " a-t-il d'abord et surtout un sens technique ? A cette première question, la réponse ne peut être que " non ". Le mot linéaire est un mot du langage ordinaire, dérivé du substantif " ligne ", que les mathématiciens ont utilisé depuis le début du xixe siècle, d'abord pour des objets relativement sophistiqués (comme les " substitutions " de Gauss ou les groupes de Galois) puis pour des objets plus " simples " comme des applications ou des fonctions, ou encore plus récemment pour la programmation linéaire. Le mot vient donc du langage ordinaire - comme des centaines d'autres termes techniques délibérément choisis de cette façon par les scientifiques : ensemble, corps, catastrophe, chaos, charme, couleur, etc. Le terme a ensuite eu des significations qui ont varié dans leurs usages techniques au cours du temps - même si on peut identifier un noyau commun à ces usages divers. Il continue enfin d'exister et de se transformer dans le langage courant - évidemment en interaction avec tous les nouveaux usages, dont les usages techniques eux-mêmes qui vivent malgré tout dans le social.

On trouve ainsi chez de très nombreux auteurs des deux derniers siècles - historiens, économistes, écrivains - les expressions d'" esprit linéaire ", de " progrès linéaire " ou de " vision linéaire de l'Histoire " bien avant que Sokal et Bricmont dénoncent ce " phénomène de mode " qui aurait été créé par les post-modernes. Peut-on alors imaginer que ces mots deviennent la seule propriété des techniciens, qu'il n'y ait pas de retour et de débordement dans le langage ordinaire ? Et que ce qui a finalement été repensé et retravaillé par les savants ne soit pas mis à contribution, métaphoriquement si nécessaire, pour penser d'autres mondes et aider l'esprit à les saisir ?

Seconde question : les scientifiques eux-mêmes ne jouent-ils jamais de l'ambiguïté des termes pour faire de " l'idéologie " ? La réponse est ici " si, comme tout un chacun ". Les commentaires faits à partir du couple chaos/linéaire n'ont pas en effet été d'abord le fait des postmodernes (21). Au début des années quatre-vingt, une idée domine chez les spécialistes (qu'ils soient physiciens, mécaniciens des fluides, astronomes, chimistes, ingénieurs ou économistes) : elle est que le chaos constitue une révolution scientifique, ou pour le moins l'avénement d'un nouveau paradigme gouvernant tout un ensemble de disciplines. Réunis en grandes conférences multidisciplinaires, ils annoncent que la nouvelle science va permettre de saisir les systèmes dans leur complexité, qu'elle permet de faire un pas de côté dans la descente réductionniste, de s'occuper du macroscopique, etc. - toutes choses qui posent de vraies questions, des questions d'importance quant à ce qu'a été la scientificité et ses postulats implicites au cours des siècles précédents.

La majorité des mathématiciens - à l'exception de Mandelbrot qui " vendait " tous azimuts ses fractales, ou de Thom qui tenait un discours différent, faisant des catastrophes un outil universel pour la compréhension des formes de la nature - ont eu initialement tendance à s'irriter de cette idée de révolution novatrice. Niant toute spécificité à " la science du chaos ", ils préfèraient voir là un héritage, ou un développement, des systèmes dynamiques déjà considérés par Poincaré. Ce point de vue, qui ignorait notamment l'importance des ordinateurs et la dimension nouvelle du calcul entre réalité et modèle, a provoqué une réaction en retour chez d'autres groupes scientifiques (les physiciens du mélange ou les numériciens par exemple). Quoiqu'il en soit du détail, les " discours " autour de la dite " science du chaos " ne furent donc pas d'abord ou seulement le fait d'humanistes incompétents autant qu'irresponsables, mais le fait des divers groupes disciplinaires engagés dans ces recherches et souhaitant en analyser les recompositions et les enjeux en cours. Et en un sens, les polémiques entre Prigogine et Bricmont sur la scène publique font partie de ce débat !

Troisième question : ce comportement des savants parlant philosophie, épistémologie et culture est-il " anormal " ? extraordinaire ? à éviter ? Nous ne le pensons pas. Que certains scientifiques, et nous nous en réjouissons, continuent de traduire ce qu'ils font dans d'autres registres est une chose positive. Pierre Duhem a ainsi passé vingt ans de sa vie à écrire le Système du monde et à tenter de régler, via l'histoire et la réflexion épistémologique, sa querelle de scientifique avec le positivisme et l'atomisme de Berthelot. Ce faisant, il en est venu à écrire ce merveilleux livre qu'est La Théorie physique, publié au début du siècle, contribuant à un débat qui est précisément celui que Sokal et ses amis essaient maintenant d'oblitérer ! De même, Poincaré a combiné ses interventions sur la scène mathématique et physicienne avec d'autres plus proprement philosophiques pour faire avancer ses idées - ce qui est dans l'ordre des choses, dans l'ordre de l'humain comme dans l'ordre de la vie sociale. C'est ainsi que les sciences se fabriquent et progressent, dans un mélange liant travail technique et commentaire, oeuvre spécifique et essai de compréhension plus large, rigueur de la langue et fluidité de la langue. Après tout, dans le cas du chaos et de la complexité, on peut aisément soutenir que ce furent les résultats obtenus qui appelèrent fort légitimement ces spéculations sur le déterminisme ou la causalité et qu'il est légitime que le " social " (ou d'autres professionnels que les scientifiques) s'en emparent.

2.3. Sokal et ses amis semblent en fait oublier que les emprunts sont permanents d'un domaine à un autre et que leur fécondité vient presque toujours de la non fidélité aux usages premiers, historiquement acquis ; ainsi un système d'analogies (plus ou moins légitime) a fondé toute l'économie mathématisée à partir des principes et des concepts de la mécanique rationnelle et, réciproquement, les transferts et réappropriations des notions d'énergie et de travail ont opéré dans le sens contraire, des économistes et penseurs du social vers les physiciens (22). Cette question des emprunts et transferts infidèles est actuellement au coeur de plusieurs programmes de recherche ; c'est ce que les interactionnistes cherchent par exemple à saisir avec la notion d'" objets-frontières ", c'est ce que fait Galison avec son travail sur les créoles et piggins (23).Toutes les idées des années cinquante autour de la théorie de l'information, de la cybernétique et de la linguistique se sont élaborées, de même, entre mathématiciens et ingénieurs, physiciens et biologistes, dans un flot de métaphores pas toujours rigoureuses mais qui ont fait de la notion d'information une notion centrale (mais non dénuée d'ambiguïté) pour penser le vivant. Faut-il traiter ceux qui ont participé à ces développements d'imposteurs ? Ce serait bien dommage, cette effervescence ayant largement contribué à la formation de la génétique moléculaire (24).

On assiste aussi aujourd'hui, dans divers domaines comme les sciences de la terre, la théorie de l'évolution ou la cosmologie, à un retour de la narration, à un retour à des formes de scénarios, y compris dans les publications spécialisées. Dans de nombreux cas, notamment en biologie (et nous avons déjà évoqué celui de la théorie quantique), il s'avère indispensable que des commentaires et essais en langue ordinaire se multiplient, cette pratique seule permettant d'expliciter les présupposés à l'oeuvre, permettant d'en définir les enjeux cognitifs larges et les enjeux pour l'humain et le social. Enfin, pour les humanités et les sciences historiques, il est bon et utile que des approches et des formes littéraires différentes soient utilisées, comme le récit ethnométhodologique, le récit micro-historique, l'approche quantitative - voire la fiction, le roman historique ou l'essai militant. A la fois car ce-monde-toujours-déjà-là-que-nous-cherchons-à-décrire est souvent bien trop complexe pour être passible d'un seul niveau de lecture et d'une seule forme langagière, mais aussi car des formes extrêmes (comme la fiction) peuvent être momentanément les moins mauvais moyens dont nous disposions pour transmettre, via des mots, une complexité qui ne saurait être transmise autrement, sans simplification dommageable. Après tout, et malgré bien des travaux d'histoire remarquablement érudits, les pages du roman d'Ivo Andric, Le Pont sur la Drina, donnent une des images les plus saisissantes de ce qu'ont pu être " les révolutions industrielles et nationales du xixe siècle " pour la masse des populations que nous, occidentaux, avons soumises grâce à elles.

On peut se demander en résumé si, derrière l'étiquetage des discours mal assimilés des auteurs décrétés " post-modernes " par Sokal et Bricmont, il n'y a pas un désir plus irrépressible de contrôle du foisonnement du social et de la pensée à l'oeuvre, un désir, exorbitant dans sa prétention qui voudrait voir " la science " (?) contrôler les mots et leur prolifération, qui rêverait d'éradiquer toute possibilité de polysémie, qui voudrait normaliser une fois pour toutes les énoncés possibles. Nous savons malheureusement, depuis l'expérience du Cercle de Vienne que nous avons évoquée, que ce projet ne peut être réalisé, qu'il a la déraison de ceux qui pensent pouvoir se faire l'égal de Dieu - qu'il est, à proprement parler, inhumain.


Pluralité des récits sur la science



3. Dans cette section, nous aimerions évoquer d'autres questions et d'autres enjeux à l'oeuvre dans les polémiques récentes. Le débat Sokal porte certes sur les sciences et la manière dont on en parle, et il convenait d'y intervenir " techniquement " comme nous venons de le faire - mais des questions d'une toute autre ampleur interfèrent en permanence avec celles-ci. Cette interférence peut être repérée en considérant simplement la réception des thèses soutenues par Weinberg, Holton ou Sokal : bien que ce qu'ils attaquent existe depuis vingt ou vingt-cinq ans, et qu'ils ne disent eux-mêmes rien de neuf par rapport aux débats ayant eu lieu entre professionnels dans les années soixante-dix, l'attention différenciée, mais réelle, qui leur est accordée aujourd'hui demande une explication qui doit faire intervenir l'ensemble de la situation culturelle et politique récente, américaine, française et internationale.

Une mise au point s'impose avant d'entrer dans le vif du sujet : une analyse portant sur des questions de cette ampleur ne peut être que sommaire et nous n'apportons aucune réponse ni hypothèse fermées (ni même pleinement articulées). Nous ne sommes ici que des " amateurs " et le lecteur trouvera des approches beaucoup plus fines et circonstanciées chez les spécialistes (25). Une seconde mise au point, de méthode cette fois, est à faire : proposer de mettre en contexte social et politique un phénomène intellectuel ne revient pas à le réduire (il ne s'agit pas de dénoncer les vipères lubriques du capitalisme ! ) et la mise en évidence de parallèles socio-politiques ne vaut en rien condamnation. Les idées demeurent et demandent à être débattues pour elles-mêmes. La mise en corrélation avec les pratiques sociales est toutefois un niveau de lecture intéressant qui peut aider à comprendre les enjeux intellectuels eux-mêmes. Bien sûr encore, la mise en corrélation est à faire dans tous les cas, pour tous les groupes concernés - principes de symétrie et de réflexivité obligent.

3.1. Si l'on veut comprendre pourquoi il y a imbrication de nombreux débats dans les discussions actuelles, il nous semble qu'il faut revenir en arrière dans le temps et garder une approche large des problèmes. Notre hypothèse serait que les redéfinitions que proposent les études sociales des sciences ne sont pas isolées. Elles participent d'un mouvement plus large qui a conduit à des recompositions parallèles dans la plupart des domaines des sciences humaines, voire au delà. Cette recomposition se met en place dans les années soixante-dix et atteint sa plénitude dans les années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix. On peut aussi penser que ce " basculement ", assez général, n'est pas indépendant des bouleversements qui ont affecté les sociétés occidentales depuis la dernière guerre - et que la violence des réactions suscitées dans les années quatre-vingt-dix, et dont l'origine est largement dans les milieux d'universitaires scientifiques américains (et non d'ingénieurs ou de science appliquée par exemple, ni d'européens), est à resituer dans ce cadre.

Concernant les basculements intellectuels des années soixante-dix / quatre-vingt, nous n'évoquerons que trois exemples, que trois cas choisis de façon assez arbitraire :

1- le surgissement des social studies of knowledge en Grande-Bretagne dans les années soixante-dix, alliées à un certain radicalisme politique, et en parallèle à divers mouvements féministes et aux courants marxisants et anti-structuralistes de l'historiographie anglaise (E. P. Thompson, par exemple). Sont visées par ces travaux les idéologies vécues comme dominantes, dont l'idéologie scientiste-physicienne, mais aussi les connections des scientifiques avec le pouvoir et les guerres post-coloniales.

2- l'apparition des cultural studies et des gender studies aux Etats-Unis et leur institutionnalisation forte dans le contexte d'actions politiques comme l'affirmative action. Les questionnements " classiques " (les déterminations socio-économiques du choix politique par exemple) sont marginalisés, l'insistance passant sur le quotidien, la culture et l'idéologique, sur la fabrication des significations et des identités. Comme dans le cas précédent, le mouvement a des dimensions autant intellectuelles que politiques.

3- les revendications post-modernes apparues en France dans les années soixante-dix, et qui sont une critique des manières de penser mise en place dans les années conquérantes de la modernité.

A cette liste arbitraire, il conviendrait d'ajouter des mouvements parallèles en histoire (la micro storia italienne par exemple), en sociologie (la sociologie de l'action en France), en économie (la socio-économie des conventions), en philosophie (le renouveau du pragmatisme) et en anthropologie - la liste n'étant pas exhaustive mais indiquant simplement une tendance, pointant dans un même ordre de direction intellectuelle.

Dans ces modes d'approche qui se veulent en rupture intellectuelle avec ce qu'ont produit les années de l'immédiat après-guerre, l'étude structurale des systèmes intellectuels est la plus critiquée. Elle fait place à des approches qui privilégient la notion " d'acteur " et les stratégies singulières d'une part, les catégories de pratique et d'action de l'autre. Dans ce processus, nous, intellectuels et notamment historiens, nous sommes convaincus de trois choses. D'une part, des limites des analyses de séries longues (et des décomptes statistiques), de l'écrasement de la complexité (individuelle et collective) que leur usage impliquait, de l'impossibilité qu'elles généraient de comprendre le renouvellement constant et multiforme des pratiques quotidiennes - en d'autres termes d'ignorer la variété des faire, de ses déterminations et de ses effets, variété qui est au fondement des transformations que connaissent les sociétés humaines (26).

Nous nous sommes ensuite convaincus que les grandes régularités organisatrices proposées par les lectures " symptomales " (pour reprendre le terme de Foucault) posaient le problème fondamental du statut de l'énonciateur. Parlant d'une position de certitude, celle de la Science, celui-ci pouvait mettre à jour les discours des autres (et leurs ressorts inconscients) sans être lui-même affecté. Situé ailleurs, au-dessus ou à part de la mêlée - probablement car il pensait avoir l'avantage absolu du recul du temps, la sagesse de celui qui vient après et est en position d'observateur - l'analyste savait trouver, " entre les lignes ", le vrai des épistémé ou des longues durées. Ce faisant, il rendait homogène des discours autrefois vécus comme hautement " contradictoires ", il réglait des différends vieux de plusieurs siècles - souvent au prix de simplifications et d'anachronismes.

Nous nous sommes finalement convaincus que les " paradigmes " ainsi mis en évidence ne pouvaient être invoqués pour rendre compte des choix effectifs opérés par les hommes en situation. Il est certes passionnant pour l'historien/sociologue d'essayer d'identifier de telles structures, mais il est essentiel qu'il en reconnaisse au moins deux points aveugles. D'une part, que les actions des hommes en société ont une logique de déploiement qui n'est pas réductible à l'idée de " mise en actes de projets d'abord conçus intellectuellement ", qu'il est éminemment réducteur de ramener le faire et les savoir-faire, les pratiques et les actions effectives aux intentions et structures cognitives ou mentales, et qu'il existe une dynamique temporelle et processuelle des dynamiques d'interactions sociales. D'autre part, que ce ne sont pas ces caractéristiques structurantes (que l'historien ne peut d'ailleurs mettre en évidence qu'après coup) qui entraînent, guident ou motivent l'homme en situation. On peut peut-être montrer que les membres d'un " même groupement " ou d'une " même classe " ont statistiquement parlé ou agi d'une façon donnée, mais cette reconnaissance n'implique en rien ce qu'un individu particulier a pu dire ou vouloir faire - elle ne peut être suffisante pour expliquer son attitude. D'où le retour plus fréquent, dans les dernières années, sur l'analyse des déterminations singulières de l'action, sur les usages inventifs propres aux individus, sur la variété possible des conduites - et donc aussi sur la recherche de types de récits et de sources différents (27).

3.2. Il semble donc bien que quelque chose d'essentiel est advenu dans l'univers intellectuel occidental dans le dernier quart de siècle, quelque chose qui dépasse la simple question de l'étude des sciences - mais celle-ci en est pleinement partie prenante -, quelque chose qui débouche sur un requestionnement profond de nos catégories, voire de nous-mêmes - quelque chose de suffisamment ample pour avoir très certainement à voir avec l'ensemble des recompositions sociales et politiques advenues depuis la guerre. Ce qui serait à évoquer pour faire sens de ce retournement - outre les logiques intellectuelles et l'" usure " des paradigmes précédents - inclurait les Trente Glorieuses ; les contestations d'une jeunesse nouvellement scolarisée à l'université vis-à-vis de " la société de consommation " et de l'oppression du Tiers-Monde (Vietnam et 1968) ; ce qu'on a pris coutume d'appeler dans les années soixante-dix " la crise économique ", et, parmi d'autres logiques encore, la marginalisation accrue, aux Etats-Unis, d'un milieu universitaire devenu incapable de peser sur un monde où l'anti-intellectualisme reste très puissant.

Schématiquement nous serions tentés de définir trois moments majeurs (et bien banals). Les années d'après-guerre (les années quarante - cinquante - soixante) qui sont des années euphoriques et de forte croissance, qui voient les sociétés européennes se " moderniser " à marche forcée, se transformer culturellement et socialement - la science devenant une valeur de référence dans tous les domaines. Le terme de structuralisme indique la dominante intellectuelle de la seconde partie de ces années. Concernant les sciences, les discours sont admiratifs et celles-là sont largement soutenues puisqu'elles sont le futur de nos sociétés. L'étude savante des sciences s'intéresse au Savoir et aux critères de scientificité, cette Science en train de recomposer le social devant pénétrer des humanités qui, à l'image de la linguistique, doivent enfin devenir scientifiques.

Les années soixante-dix et quatre-vingt sont beaucoup plus difficiles économiquement. De nombreux groupes sont défiants vis-à-vis des (effets des) évolutions précédentes, ils proposent d'autres valeurs sociales (écologie, féminisme par exemple) et certains mettent au coeur de leurs critiques les formes courantes de pouvoir et d'autorité - bien sûr l'homme blanc, américain de préférence, et qui veut régenter le monde, mais souvent aussi la science, alliée des puissants et qui se donne comme la nouvelle norme. C'est l'époque qui voit le basculement évoqué dans la section précédente prendre place, basculement particulièrement net dans l'étude des sciences. Les sciences elles-mêmes, en revanche, sont toujours décisives politiquement et économiquement. Les sciences mathématiques et physiques, qui contribuent plus que jamais à la guerre froide (qu'on pense à l'Initiative de Défense Stratégique du président Reagan), comme les sciences biologiques et médicales (en fantastique recomposition) sont toujours largement financées.

Les années quatre-vingt-dix, enfin, font apparaître de nouvelles ruptures. Elles sont marquées par la victoire idéologique de l'ultralibéralisme au niveau planétaire, avec ce que cela implique de recul sur les notions de neutralité (de l'Etat), de service public, ... et de Science pure. Elles sont aussi marquées par la fin de la guerre froide et de la course aux armements du " complexe militaire - industriel - scientifique ", par l'effondrement du communisme et l'effritement des clivages politiques classiques, en France notamment. Elles se marquent enfin par d'importantes modifications dans les pratiques scientifiques. La science comme Savoir perd de son prestige, elle est de moins en moins une valeur sociale entretenue par l'Etat et suscitant les vocations (les économistes sont d'ailleurs maintenant beaucoup mieux payés que les physiciens dans les universités américaines) et les sciences physiques connaissent des problèmes d'emplois totalement absents de 1945 à 1990. Plus fondamentalement, les sciences de pointe sont de plus en plus contraintes d'être intégrées, de façon organique et constitutives, aux développements techniques, à l'industrie et à la vie des marchés (qu'on pense à la biologie moléculaire et aux biotechnologies). Des Etats qui se désengagent le leur demandent - et fonder son entreprise devient une action plus valorisée que de travailler à l'accumulation des savoirs purs. Dans ce contexte, les études sociales des sciences traitent " naturellement " des sciences en société, des dynamiques de recomposition multiformes qui affectent les sciences et les mondes sociaux (28) - et certains les prennent comme bouc émissaire de la perte de statut social et des difficultés que rencontre la science et les sciences physiques en particulier.

A propos des cinq ou six dernières années et de l'apparition de ce que les amis de Sokal ont appelé les science wars - un refus des études sociales des sciences en fait - il convient de spécifier le problème dans la mesure où le phénomène, dans sa violence, est essentiellement américain (29). Ce qui caractérise ce moment aux Etats-Unis, en termes intellectuels, est une vulgarisation très rapide des thèmes post-modernes, la constitution (en parallèle à des travaux remarquables) d'une vulgate molle qui a envahi de nombreuses universités - et l'apparition d'une réaction forte qui est autant intellectuelle (avec comme coeur les physiciens) que politique (la droite militante américaine soutient et utilise Sokal). Ce combat est en fait d'abord un combat politique dont l'enjeu est le contrôle idéologique de l'enseignement (qu'est-ce qu'il est légitime d'enseigner dans les universités ? qui doit en décider ? ), et il renvoie bien sûr à la politique intérieure des Etats-Unis. Par delà, toutefois, le débat qui le double, signale une multitude de préoccupations, une grande variété d'inquiétudes et d'angoisses engendrées par la fin de la guerre froide et les dérégulations politiques et économiques internationales - et qui font que les situations acquises sont toutes remises potentiellement en cause, que les référents (théoriques tout autant qu'institutionnels) des intellectuels (et tout particulièrement des intellectuels scientifiques) sont radicalement bousculés. Pour ceux qui mesureraient mal ces craintes, la lecture de Physics Today pourrait servir d'introduction.

4. Nous aimerions, en conclusion, revenir sur l'emploi du mot " guerre ", sur le fait que beaucoup de ceux qui sont " du côté " de Sokal pensent qu'il faut mener une guerre, une guerre nécessaire de libération des esprits. Nous venons d'évoquer quelques pistes possibles de réflexion pour comprendre ce phénomène. Nous aimerions toutefois ajouter qu'un ressort de cette attitude est aussi à trouver dans le fait que les affects liés à la Science sont forts dans nos sociétés, que la Science y fonctionne comme une norme - par définition la norme de scientificité et de rigueur. Elle est au coeur de discours fondamentaux - autour de Bachelard et de Popper dans beaucoup de classes de philosophie en France - discours qui sont fondateurs d'identités pour nombre d'intellectuels (quelle serait une approche en sciences humaines ou en histoire qui ne se voudrait pas rigoureuse et scientifique ? ) Les résistances ont donc de bonnes raisons d'être assez vives devant des questionnements qui peuvent sembler " banaliser " la science, qui semblent en parler comme d'une " pratique ordinaire ", qui semblent en fait manquer de respect devant ce qui est notre raison d'être. Il suffit alors d'un peu d'inattention - ou de mauvaise foi pour certains - pour rallier les indécis à une guerre sainte contre l'obscurantisme renaissant et les fanatiques qui refusent, contre toute évidence raisonnable, de voir ce qu'est " la vraie Science ".

Si l'on réalise, au contraire, qu'il ne s'agit peut-être pas d'attaquer " la Science " mais plutôt d'en produire une description plus adaptée à ses divers modes d'être, si l'on réalise qu'il s'agit de multiplier les angles d'approche et les manières de définir les sciences en situation afin d'enrichir nos compréhensions de ce phénomène majeur du monde moderne, la charge tombe d'elle-même. Peut-être les analyses que nous produisons sont-elles très marquées par le moment que nous vivons, peut-être en venons-nous à ne plus considérer certaines questions, et cela est regrettable, mais, en principe, il n'est que des avantages à vouloir aussi penser les sciences comme des institutions sociales en interaction avec le monde matériel, de les penser de façon " matérialiste ", comme travail et comme institution - et non seulement comme des systèmes d'idées. La science dit évidemment des choses intéressantes et pertinentes à propos du monde matériel, elle constitue l'un des modes de savoir les plus intéressants qui soit aujourd'hui - qui en doute ? Elle dit aussi des choses qui permettent d'agir sur lui, de le modifier, qui permettent de le faire servir - cela est évident et ne surprendra personne. Car ce que nous enseigne l'étude des sciences contemporaines est précisément ceci : que les sciences sont fabriquées dans et pour l'action - et que c'est la raison pour laquelle elles sont si efficaces.



1. . Directeur de recherche au C.N.R.S et Directeur du Centre Alexandre Koyré, Paris.
2. . Directeur d'études à l'E.H.E.S.S., Centre Alexandre Koyré, Paris.
3. . Cf., parmi d'autres, Alan Sokal, " A physicist experiments with cultural studies ", Lingua Franca, mai-juin 1996, p. 62-64 ; Steven Weinberg, " Sokal's Hoax ", New York Review of Books, 8 août 1996 ; Paul Gross et Norman Levitt, Higher Superstition, The Academic Left and its Quarrels with Science, John Hopkins University Press, 1994 ; Mario Bunge, Une caricature de la science, la très nouvelle sociologie de la science, 1997, texte disponible sur Internet, vigdor@imaginet.fr, aux Editions Vigdor.
4. . La citation est de Bunge (1997, page de résumé), ibid.
5. . Pour une présentation systématique d'une part de ces débats, voir Dominique Pestre, " Pour une histoire sociale et culturelle des sciences, Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques ", Les Annales, Histoire, Sciences Sociales, mai-juin 1995, p. 487-522.
6. . Cf. " Sokal'Hoax " New-York Review of Books, Août 1996. Malheureusement, l'application à la science de ce principe soulève des difficultés majeures, qui ont été maintes fois soulevées par les philosophes des sciences, parmi lesquelles on évoquera : 1- l'absence de convergence des représentations successivement produites par les savants. Par exemple, dans l'histoire de la physique, " la lumière " qui est d'abord corpuscules avant d'être onde, puis ni onde ni corpuscule, puis n'étant plus " la lumière " dans le même sens, etc. 2- le fait qu'il existe presque toujours, pour une même théorie, des formulations alternatives très différentes, ce qui est une trivialité.
7. . Ces deux déplacements du vis-à-vis sujet-objet ne sont pas indépendants puisque si l'on tient le langage, plutôt que la conscience ou l'esprit, comme caractéristique de l'Homme, la question de la communauté humaine au sein de laquelle il circule se pose immédiatement.
8. . Pour cet exemple, nous nous sommes inspirés des travaux de C.Chevalley. Cf. en particulier son introduction (p. 1-140) au texte de N. Bohr, Physique atomique et Connaissance humaine, Folio, Gallimard, Paris, 1991 ; et son article " Complémentarité et langage dans l'interprétation de Copenhague " dans le nÝ spécial de la Revue d'Histoire des Sciences t. 38, 3/4, juillet-décembre 1985. Voir aussi dans ce même nÝ, B.Bensaude-Vincent, " L'évolution de la complémentarité dans les textes de Bohr (1927-39). "
9. . Bohr, op.cit.
10. . Werner Heisenberg, Physique et Philosophie, Dunod/Gauthier-Villars, Paris, 1972.
11. . Publication citée par Heisenberg dans La Partie et le Tout, Albin Michel, Paris, 1972.
12. . Cf. A. Dahan Dalmedico Mathématisations. A-L.Cauchy et l'Ecole française, Lib. A. Blanchard, Paris, 1993.
13. . Pour ces paragraphes sur la notion de modèle en logique, nous renvoyons aux nombreux travaux d'Hourya Sinaceur, et nous nous sommes inspirés de la présentation de son article " Modèle ", Dictionnaire critique des sciences, sous la dir. de D.Lecourt, PUF, Paris,
14. . Cf. Antonia Soulez, Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, PUF, Paris, 1985, et en particulier R.Carnap, " Le Dépassement de la Métphysique par l'analyse logique du langage ", p.
15. . Cf. A.Dahan Dalmedico " L'essor des mathématiques appliquées aux Etats-Unis : l'impact de la seconde guerre mondiale ", in Revue d'Histoire des Mathématiques, t. II, nÝ2, 1996.
16. . John Von Neumann, " Methods in the Physical Sciences ", Collected Works, t. VI, ............., 1955, p. 491.
17. . Le thème de la bipolarité - original et copie, norme et figuration - de la notion de modèle est à l'oeuvre, de manière inversée, extrêmement intéressante, dans les discussions des conférences Macy sur la cybernétique ; mentionnons notamment l'idée de Von Neumann que le modèle mathématique qui décrit un objet complexe étant lui-même un objet complexe, l'un de ses " modèles " possibles peut être l'objet réel lui-même. Le fait que la description des propriétés d'un objet puisse être plus compliquée que l'objet intervient par exemple en intelligence artificielle.
18. . Cf. les travaux de M. Armatte, en particulier Histoire du Modèle linéaire. Formes et usages en statistique et économétrie, Thèse de Doctorat, E.H.E.S.S., Paris, 1995 et de B. Walliser, Systèmes et Modèles. Introduction critique à l'analyse des systèmes, Seuil, Paris, 1977, et L'Intelligence économique, Seuil, Paris, 1994.
19. . Le livre édité par Andrew Pickering, Science as Practice and Culture, The University of Chicago Press, Chicago, 1992, montre combien le débat est vif au sein des études sociales des sciences. Pour des remarques sur ces évolutions, Dominique Pestre, " Les social studies of science et leurs effets sur le travail historique ", Raison Présente, nÝ 119, 1996, p. 35-46.
20. . La référence classique est ici Steve Shapin et Simon Schaffer, Leviathan et la pompe à air, La Découverte, Paris, 1995 ; à propos des règles politiques et de civilité à la Royal Society, règles qui sont aussi, pour Boyle, les solutions à mettre en oeuvre pour la question de l'ordre social de la Restauration. Voir D.Pestre, Annales, op. cit. et dans Le Débat, novembre 1998.
21. . Cf. A.Dahan Dalmedico, J.-L.Chabert, K.Chemla, Chaos et Déterminisme, Seuil, Paris, 1992.
22. . C. Smith & N. Wise, Energy and Empire. A Biographical Study of Lord Kelvin,. Cambridge University Press, Cambridge, 1989.
23. . Peter Galison, " Material Culture, theoretical Culture and Delocalization ", dans Science in the XXth Century, édité par John Krige et Dominique Pestre, Harwood Academic Press, 1997, p. 669-682.
24. . Lily E. Kay, Who Wrote the Book of Life ? History of Genetic Code. University of Chicago Press, à paraître.
25. . Un excellent exemple est E.Fassin :" La Chaire et le Canon. Les intellectuels, la politique et l'Université aux Etats-Unis ", Annales. Economies, Sociétés, Civilisations. nÝ 2, mars-avril 1993, p. 265-301.
26. . On lira ici le livre de Giovanni Levi, Le Pouvoir au village, Gallimard, Paris, 1989, première édition italienne, 1985, et l'introduction de Jacques Revel à l'édition française, " L'histoire au ras du sol "..........
27. . Ces remarques s'inspirent entre autres de Roger Chartier, " L'histoire entre récit et connaissance ", Au bord de la falaise, Albin Michel, Paris, 1998, p. 87-107.
28. . Pour une analyse stimulante de cette nouvelle imbrication des sciences et de multiples institutions sociales - et la fin de l'université comme lieu privilégié ou unique de fabrication de la science " pure ", voir M. Gibbons (et al.), The New Production of Knowledge, The dynamics of science and research in contemporary societies, Sage, Londres, 1994.
29. . Cf. dans ce volume, l'article de Michel Pierssens sur le contexte américain de l'affaire Sokal.




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