[Alliage] [Up] [Help] [Science Tribune]

ALLIAGE


Alliage, numéro 35-36, 1998


Raisonner sans entraves : les enjeux politiques de l'affaire



Jean-Luc Gautero (1)


" Cette vérité est unique, et le vrai chemin vers celle-ci est également unique ; la vérité est " quatre " et le vrai chemin est " deux fois deux ". Ne serait-il pas absurde que ces deux chiffres, heureusement et idéalement multipliés l'un par l'autre, se missent à penser à je ne sais quelle liberté, c'est-à-dire à la faute ? "
(E. Zamiatine, Nous autres, 1920)


S'attaquer à Sokal et Bricmont (2) n'est pas tâche facile : d'une part, on a l'impression de s'en prendre à une institution charitable, l'ultime recours de ces jeunes qui, " travaillant dans le domaine des lettres et sciences humaines ", ont écrit à Sokal " parfois de façon émouvante ", " pour le remercier " (3) ; d'autre part, suite aux critiques qui lui ont été adressées depuis la sortie de ses premiers textes, il a tellement modéré son propos le plus explicite qu'on ne peut guère qu'être d'accord avec lui. Comment en effet trouver satisfaisant de " parler abondamment de théories scientifiques dont on n'a, au mieux, qu'une très vague idée ", d'" importer des notions de sciences exactes dans les sciences humaines sans donner la moindre justification empirique ou conceptuelle à cette démarche ", d'" exhiber une érudition superficielle en jetant sans vergogne des mots savants à la tête du lecteur, dans un contexte où ils n'ont aucune pertinence ", de " manipuler des phrases dénuées de sens et se livrer à des jeux de langage " (4) (ce dernier point, bien sûr, ne s'appliquant pas à un contexte poétique) ? Comment ne pas accueillir avec sympathie un ouvrage qui se propose " d'éveiller une attitude critique ", de dénoncer " le manque de rigueur et de rationalité " de certains discours à prétention philosophique, le " mépris pour les faits et la logique " (5) ? Comment, quand on se réclame de la gauche, ne pas trouver déplorables les " idées confuses " de " certaines parties de la gauche ", qui ont " tendance à discréditer la gauche tout entière " (6) ? On peut cependant regretter que Sokal, dont on ne peut hélas nier qu'il fait partie de la gauche, ne manifeste pas à son propre égard l'exigence intellectuelle légitime qu'il adresse aux autres, illustration du proverbe bien connu qui déclare qu'il est plus facile de remarquer la paille dans l'oeil de son voisin que la poutre que l'on a dans le sien. On en verra quelques exemples en fait, on en a déjà vu un : Sokal exhibe une érudition superficielle en parlant de " jeu de langage ", concept wittgensteinien, là où il veut tout simplement dire " jeu de mots " ; pour éviter tout jeu de langage, il lui faudrait se taire, et cesser d'écrire. Le lecteur rectifie de lui-même, l'erreur est mineure. Celle d'un auteur qui, dans le cours d'une énumération, parle de " nombres complexes " au lieu de " systèmes complexes " (7) est-elle vraiment plus grave ?

A ne corriger que des erreurs flagrantes, on ne risque guère évidemment de se tromper : quand il fait remarquer que Lacan confond " irrationnel " et " imaginaire ", Sokal et Bricmont sont tout à fait convaincants. Mais il ne suffit pas d'une ou deux affirmations correctes, agrémentées de " le lecteur n'arrivera probablement pas à comprendre [...] Nous non plus " (8), pour établir que l'oeuvre de Lacan est une imposture intellectuelle sur ce point, Sokal et Bricmont pourraient à mon avis prendre avec profit exemple sur François Georges (9).

Il est de même assez clair, en effet, à la lecture de Qu'est-ce que la philosophie ? que les connaissances de Deleuze et Guattari dans le domaine des mathématiques et des sciences physiques sont assez limitées. Mais leur but dans cet ouvrage n'est pas, me semble-t-il, de répondre à la question " Qu'est-ce que la science ? " ; ils prennent d'ailleurs soin d'indiquer, employant peut-être des mots trop compliqués pour Sokal et Bricmont : " Il est toujours fâcheux [...] que les philosophes fassent de la science sans moyen effectivement scientifique (nous n'avons pas prétendu le faire) " (10). Les remarques de nos deux auteurs à leur égard sont donc dépourvues de pertinence. Certes, quand on constate que leur idée de ce qu'est une dérivée en mathématiques n'est elle-même pas très claire, on peut s'interroger sur la justesse de la lecture deleuzienne de Leibniz ; mais pour répondre en toute rigueur à cette interrogation, il faudrait bien connaître et la pensée philosophique de Leibniz et le calcul infinitésimal, non seulement le calcul infinitésimal tel que nous le comprenons aujourd'hui, mais aussi le calcul infinitésimal tel que Leibniz lui-même pouvait le comprendre, ce qui n'est pas possible sans étudier des textes scientifiques d'époque. Alors seulement on pourrait se livrer à un examen rigoureux des commentaires de Leibniz par Deleuze. On serait bien loin de ce que font Sokal et Bricmont.


Manque de rigueur ou artifice rhétorique ?



Le seul auteur que Sokal étudie avec un minimum de soin est Bruno Latour, et dans ce cas, son analyse me semble assez douteuse. Pour autant que je comprenne son argumentation, il reproche fondamentalement à Latour de peupler d'acteurs les systèmes de référence dont parle Einstein dans un exposé pédagogique de la théorie de la relativité, et d'avoir besoin de trois acteurs quand Einstein n'a besoin que de deux systèmes de référence (11). Peut-être est-ce dû à mon niveau limité en physique, qui ne dépasse pas celui d'une deuxième année de faculté de sciences, mais je ne vois là qu'une différence d'interprétation, pas une erreur monumentale de physique. Je ne m'y attarderai pas, puisqu'ailleurs dans ce recueil, David Mermin, physicien comme Sokal, étudie le même article de Latour pour en tirer des conclusions opposées à celles de Sokal.

On m'objectera qu'en invoquant un physicien, je suis coupable de faire appel à un argument d'autorité. Je ne crois pas l'être plus, cependant, que Sokal et Bricmont quand ils affirment que la réaction de leurs collègues à la lecture des textes qu'ils ont rassemblés " a été un mélange d'hilarité et d'incrédulité " (12) , laissant en outre entendre, puisqu'il ne parle pas de certains de ses collègues, voire même d'une large majorité de ses collègues, qu'il s'agit d'une réaction unanime de la communauté scientifique à l'ensemble de ces textes, alors que par le réseau Internet consacré à la première affaire Sokal, j'ai eu accès aux écrits de deux mathématiciens différents qui prenaient position contre lui.

Sur ce tout dernier point comme sur d'autres, il est permis de se demander si le manque de rigueur dans l'expression de Sokal est involontaire, ou s'il s'agit d'un artifice rhétorique pour emporter la conviction. On en trouve un autre exemple, particulièrement frappant, dès la deuxième page de l'introduction d'Impostures intellectuelles, qui affirme, à propos de " Transgresser les frontières " : " Il commence par tourner en ridicule le " dogme " dépassé selon lequel " il existe un monde extérieur à notre conscience [p], dont les propriétés sont indépendantes de tout individu [q] et même de l'humanité tout entière [r]. " (13) Reportons-nous au texte lui-même. Il y est écrit : " [Les scientifiques] s'accrochent au dogme imposé par la longue hégémonie des Lumières sur la pensée occidentale, qui peut brièvement être résumé ainsi : il existe un monde extérieur à notre conscience [p], dont les propriétés sont indépendantes de tout individu [q] et même de l'humanité tout entière [r] ; ces propriétés sont encodées dans des lois physiques " éternelles " [s] ; et les êtres humains peuvent obtenir de ces lois une connaissance fiable, bien qu'imparfaite et sujette à révision, en suivant les procédures " objectives " et les contraintes épistémologiques de la (soi-disant) méthode scientifique [t]. " (14) Le dogme, qui est dénoncé, mais ne me semble pas tourné en ridicule., ce n'est donc pas pqr, c'est pqrst. On peut noter un léger progrès par rapport au premier commentaire de Sokal sur sa parodie, où il interrogeait : " Est-ce maintenant un dogme dans les études culturelles que l'inexistence du monde extérieur ? " (15), montrant que, entre " A est un dogme " et " non A est un dogme ", il ne voit pas la possibilité d'envisager que " A est une question ouverte ", montrant par ailleurs que pour lui, puisqu'il rejette implicitement la possibilité de non A, A est bien en effet un dogme, quelque chose qui ne doit pas être discuté. Mais affirmer qu'il ne faut pas prendre pour un dogme la conjonction pqrst, que cette conjonction mérite d'être discutée, qu'elle est peut-être vraie et peut-être fausse, se permettre éventuellement de nier pqrst, ce n'est pas nier séparément p, q, r, s et t. Il suffit que l'un d'eux soit faux pour que la conjonction soit fausse, c'est une règle élémentaire de la logique propositionnelle classique. On peut donc, avec Alan Sokal, estimer qu'il est sans intérêt de mettre en doute l'existence d'un monde extérieur à notre conscience, même si ce n'était pas l'avis de Descartes (16), et refuser cependant d'accepter sans interrogation ce que dans sa parodie il dénonce comme faisant partie du dogme : qu'il y ait indépendance de l'humanité et des propriétés de l'univers, que ces propriétés soient encodées dans des lois physiques éternelles.

On touche là à ce qui est une cible à peine masquée d'Impostures intellectuelles, qui, s'il n'en est pas question sous le chapeau " Que voulons-nous montrer ? ", fait cependant l'objet de tout le chapitre 3, " le relativisme cognitif ", c'est-à-dire " toute philosophie qui prétend que la validité d'une affirmation est relative à un individu et/ou à un groupe social ", s'agissant des questions de faits, " c'est-à-dire de ce qui est ou est prétendu être. " (17) Remarquons en passant qu'il y a peu d'auteurs contemporains (et la prudence seule m'interdit d'écrire qu'il n'y en a aucun) qui prétendent que la validité d'une affirmation soit relative à un individu. Par contre, en effet, pour nombre de ceux qui étudient les processus sociaux à l'oeuvre dans la recherche scientifique, les vérités scientifiques sont socialement construites. On peut si l'on veut appeler cela du relativisme, et ce relativisme était bien l'une des caractéristiques de " Transgresser les frontières ", sur laquelle Sokal et Bricmont insistent dès l'introduction et reviennent en annexe : " Le début de l'article met en avant un constructivisme extrêmement radical, en particulier l'idée selon laquelle la réalité physique (et non seulement nos théories sur celle-ci) est " une construction linguistique et sociale. " (18) Il suffit pourtant de lire l'article lui-même pour voir qu'il y est question non de la réalité physique, mais de la " réalité " physique : les guillemets incitent à opérer une distinction entre la réalité d'une part et la " réalité physique " de l'autre, c'est-à-dire justement nos théories physiques de la réalité, la représentation dans le cadre de la physique de la réalité tout court, à opérer une distinction entre le territoire et la carte, qui certes permet de s'orienter sur ce territoire mais n'est pas le territoire, qui est une construction sociale particulièrement puissante (19) ; de manière assez amusante, dans ses premiers écrits sur la parodie, Sokal mettait l'accent sur les guillemets qu'il oublie maintenant, s'étant sans doute rendu compte qu'ils affaiblissent sa cause. Il enchaînait alors avec un défi : " Toute personne qui croit que les lois de la physique sont de simples conventions sociales est invitée à essayer de transgresser ces conventions à partir de la fenêtre de mon appartement. (J'habite au vingt-et-unième étage). " (20) Mais qui de nos jours croit que les lois de la physique sont de " simples conventions sociales " ? Poincaré, dont il est difficile de prétendre qu'il ne connaissait rien aux mathématiques ni à la physique puisqu'il a jeté les bases au début du siècle de la théorie des systèmes dynamiques, très en vogue depuis une vingtaine d'années, aurait peut-être pu voir dans cette formule une caricature grossière de ses positions, souvent caractérisées de " conventionnalistes " (21) ; en tout cas ce n'est en rien la position des " constructivistes sociaux " pour lesquels les lois de la physique sont plutôt des constructions sociales compliquées. Sans doute, si je passe par la fenêtre de l'appartement de Sokal, pour peu qu'il n'ait pas de balcon et que je ne porte pas de parachute, il y a de fortes chances que je m'écrase au sol, mais cela ne démontrera en rien la validité d'une loi physique déterminée : je peux fort bien refuser l'expérience parce que je crois en la validité de la dynamique aristotélicienne, ce qui est paraît-il la position spontanée de la plupart des gens. En outre, cette expérience est fondamentalement sociale : sans société humaine, je n'existerais pas, Sokal n'existerait pas, et les gratte-ciel new-yorkais n'existeraient pas. Si j'osais proposer une expérience de pensée qui relève plus de la science-fiction que de la science (22), comment une entité électromagnétique intelligente vivant à la surface de la lune pourrait-elle concevoir une loi telle que celle de la chute des corps ?

Sokal et Bricmont semblent en fait confondre " construction " et " création arbitraire ex nihilo ". Il s'agit pourtant de deux concepts bien différents : qu'un immeuble soit une construction sociale ne l'empêche pas d'être bâti à l'aide d'un matériau préexistant, tout matériau n'aurait pas également convenu, et toute organisation de ce matériau n'aurait pas fourni des logements vivables ; il existe cependant divers types d'architecture, et il est même possible - et souhaitable - de construire autre chose que des immeubles : pour aller de New-York à Paris, l'utilité d'un immeuble est assez limitée ; et le constater, ce n'est pas dire que le travail de ceux qui ont construit cet immeuble est inutile. Sokal n'a donc pas à avoir peur : dire que la " réalité " physique est une " construction sociale ", ce n'est pas faire de lui l' " Emily Post (23) de la théorie quantique des champs ", (24) c'est faire de lui un simple travailleur (peut-être certes préfère-t-il se voir comme un Grand Prêtre), ce n'est pas dire que la physique ne sert à rien, c'est dire qu'il est permis de se demander si d'autres approches de la réalité n'ont pas la même valeur, voire la même objectivité.


Les visions du monde : entre valeur et validité



Là est bien le problème : Sokal considère que son approche de la réalité en est la seule approche valable, que toute tentative rationnelle, non pas de la rejeter mais de l'enrichir en tentant de mettre en évidence ses présupposés implicites (n'est-ce pas pourtant se libérer que de connaître les déterminismes qui pèsent sur nous ?) est de l'obscurantisme.

Penchons-nous sur un exemple qu'il avance lui-même : un conflit oppose actuellement aux U.S.A. archéologues et Indiens Zunis à propos d'un squelette retrouvé sur le territoire concédé à ces derniers ; au regard de l'environnement géologique et des résultats archéologiques déjà obtenus, les archéologues estiment que ce squelette est antérieur à l'implantation des Zunis sur ce territoire, et réclament donc la possibilité de l'exploiter scientifiquement, alors que les Indiens considèrent que leurs ancêtres ont toujours vécu là, depuis le jour où, peu après la création du monde, ils sont sortis du royaume sous-terrain des esprits : le squelette est donc pour eux celui d'un de leurs ancêtres, et à ce titre il mérite d'être traité avec respect, et non soumis à une batterie de tests scientifiques. Je ne connais rien à la culture des Zunis, je ne connais rien des présupposés qui fondent leur vision du monde, je constate cependant que cette dernière aboutit à des conclusions qui sont clairement aberrantes au regard de la mienne. Je ne me sens pourtant pas le droit, comme le fait Sokal, de trancher abruptement et de déclarer que leur vision n'est pas valable, qu'elle est dépourvue de valeur. Simplement, clairement, leurs valeurs ne sont pas les miennes. Lesquelles convient-il de privilégier ?

On pourrait répondre que la question est déplacée, que la question de valeur est une question éthique et non cognitive. Mais cette question de valeur s'est, pour être honnête, introduite à l'occasion d'une mauvaise traduction. Quand Sokal aborde cet exemple en américain, lors d'un débat à l'université de New-York, il parle de validity, de " validité " : s'il s'agit de valeur, c'est de valeur de vérité au sein d'un système logique. La question de la validité comparée de la vision du monde des Zunis et de la vision occidentale du monde est donc bien cognitivement pertinente. Si j'avais à en trancher, j'essaierais, si j'étais vraiment sérieux, de m'immerger dans la culture zunie, afin de la comprendre et de décider en toute connaissance de cause. Comme je n'ai a priori pas envie de partager pendant quelques années la vie des Zunis, par paresse, je consulterais probablement un spécialiste, un occidental comme moi qui a fait ce travail d'immersion (de même que si j'avais à me prononcer sur une question de physique quantique, je demanderais l'avis d'un spécialiste de la discipline). Or justement, Sokal le rapporte pour l'avoir lu dans le New York Times, " un anthropologue britannique, Roger Anyon, qui a travaillé parmi le peuple Zuni, déclare " que la vision du monde des Zunis " est aussi valable [lire, là encore, valide] que le point de vue archéologique sur ce qu'est la préhistoire ".

Sokal, dont j'imagine qu'il ne connaît que superficiellement la culture zunie (ou a-t-il reçu des lettres émouvantes de malheureux Zunis séquestrés au sein de leur tribu et privés des bienfaits de Coca-Cola, de Mac Donald et de la mécanique quantique ?), déclare aussitôt que " l'anthropologue s'est probablement égaré en mélangeant ses sympathies culturelles à ses théories ". En effet, " nous sommes en face de deux théories qui se contredisent mutuellement. Comment peuvent-elles être également valables [valides] ? " (25) Puisque Sokal et Bricmont ne comprennent pas, puisque l'affirmation de l'anthropologue les choque, c'est bien pour eux la preuve que cette affirmation est injustifiable. Mais la plupart des gens n'arrivent pas à admettre que la lumière présente un caractère à la fois ondulatoire et corpusculaire, et cette affirmation les choque. Faut-il pour autant déclarer injustifiable la physique contemporaine ? Ou faut-il conseiller à ceux qui déclarent que c'est un ramassis d'imbécillités de l'étudier un peu avant de se prononcer ? La deuxième solution, j'en suis persuadé, paraîtra plus raisonnable à Sokal et Bricmont.

Je me permettrais alors de leur conseiller d'étudier un peu la logique, plus particulièrement, par exemple, la logique modale, puis de répondre à cette question : des deux formules qui se contredisent mutuellement LL(p ... p) (" Il est nécessairement nécessaire que si p alors p. ") et de sa négation (" Peut-être est-il possible que p et non p. "), laquelle est vraie ? Si l'on regarde page 237 du livre sur lequel je m'appuie ici (26), on verra que c'est la première, puisqu'est établie sa validité. Et pourtant, page 229 du même livre, on verra qu'aucune formule commençant par LL ne peut être valide, et que donc la négation d'une telle formule peut être vraie. Les auteurs sont-ils donc des imposteurs intellectuels qui écrivent n'importe quoi sans le comprendre ? Non, simplement, ils ne se placent pas dans le même système logique page 229 et 237. Bien plus, on assiste depuis quelques années au développement de systèmes de logique formelle, dits paraconsistants, dans lesquels il est possible qu'un énoncé et sa négation soient vrais sans que pour autant le système ne soit inconsistant.

J'aurais pu aussi, plus simplement, prendre un énoncé de géométrie euclidienne et un énoncé non euclidien, sur le nombre de parallèles à une droite passant par un point extérieur à cette droite donnée. Mais dans ce cas, Sokal et Bricmont auraient peut-être eu la tentation de me répondre expérimentalement sur ce qui se veut une question logique, puisqu'on ne peut décider de ce qui s'est passé sur Terre il y a plusieurs milliers d'années par l'expérience seule (si tant est que cela ait un sens de parler d'expérience seule), mais par une analyse de cette expérience.

Cette mention de l'expérience amène à la distinction sur laquelle insistent Sokal et Bricmont entre les faits et la connaissance que nous en avons (27), et, problème apparenté, au reproche qu'ils font à Latour de parler indifféremment de la nature et de la représentation que nous en avons (28). Cette différence est certes intéressante d'un point de vue métaphysique, mais scientifiquement, cela apparaît plus douteux : les scientifiques ont-ils l'habitude de parler de ce qu'ils ne connaissent pas ? Sokal et Bricmont, peut-être (sûrement, quand ils écrivent Impostures intellectuelles), mais d'une manière générale, parler des faits tels qu'ils sont sans s'arrêter à la connaissance que nous avons d'eux, parler de la nature telle qu'elle est sans s'arrêter à la connaissance que nous avons d'elle, c'est un discours de poète ou de mystique, pas un discours de scientifique. Quand un scientifique sérieux parle d'un fait, de la nature, ce ne peut donc être que de sa connaissance de ce fait, de sa connaissance de la nature. Après tout, le dogme dénoncé dans " Transgresser les frontières ", et auquel on peut penser que Sokal adhère - en tout cas, sur ce point, j'y adhère - ne dit pas que la connaissance scientifique de la nature est parfaite, mais " fiable, bien qu'imparfaite et sujette à révision. " (29)

La vérité d'aujourd'hui n'est donc pas forcément celle de demain, et il faut être particulièrement conformiste, vouloir être toujours en accord avec son entourage et avoir de la réalité une conception statique, pour croire que cette observation " n'encourage pas particulièrement l'esprit critique. " (30) Notre connaissance de la nature est amenée à changer, c'est-à-dire que pour nous, la nature va changer, plus précisément, ses changements ne se limiteront pas pour nous à ceux que nous pouvons prévoir actuellement dans le cadre de nos théories scientifiques. Je veux bien admettre cependant que notre connaissance de la nature s'améliore, que celle que nous en avons aujourd'hui est meilleure que celle que nous en avions hier, et moins bonne que celle que nous en aurons demain, sauf catastrophe qui ferait régresser l'humanité. Mais meilleure de quel point de vue ? Suis-je plus près d'un restaurant quand j'en suis séparé par une route de deux kilomètres, ou par un fossé infranchissable de dix mètres ? Cela dépend si je veux seulement le voir, ou m'y attabler pour prendre un bon repas.

On a là un autre moyen de prendre la défense de la vision du monde des Zunis, sans avoir à reprendre cette vision à notre compte : toutes deux sont des visions approchées de la réalité, mais qui l'approchent différemment. Peut-être les contradictions de la société Zunie amèneront-elles les Zunis à changer d'approche, peut-être en viendront-ils à une approche équivalente à la nôtre. Mais n'est-ce pas être méprisant que de leur dénier la capacité d'évoluer par eux-mêmes ? Et n'est-ce pas un mépris caractérisé de l'expérience que de croire à la possibilité d'imposer par la force notre modernité à une autre culture ? Les tentatives récentes d'imposer une forme ou une autre de la modernité, soutien américain au shah d'Iran ou intervention russe en Afghanistan, ne se sont pas soldées par des réussites. Le colonialisme des xixe et xxe siècles, qu'en homme de gauche de notre époque condamne Sokal, a été pour une large part l'oeuvre d'hommes de gauche, d'héritiers des Lumières, persuadés comme Sokal qu'il convenait d'apporter la Vérité aux sauvages. Les philosophes des Lumières eux-mêmes savaient pourtant à l'occasion se montrer plus prudents que leurs soi-disant disciples : dans le Supplément au voyage de Bougainville, Diderot fait dire avec approbation à un vieux tahitien confronté à un représentant de la civilisation occidentale : " Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières ". Il est vrai que l'occidental est un aumônier, et que ses lumières sont celles de la religion.


Choix sociaux et vérités scientifiques



Sokal et Bricmont affirment que " durant la majeure partie des deux derniers siècles, la gauche s'est identifiée à la lutte de la science contre l'obscurantisme ".(31) Notons tout d'abord que, toujours aussi peu rigoureux, les auteurs voient une identification simple là où il y a plutôt une double identification, dont les deux termes n'ont pas forcément le même poids : il y a d'une part la lutte contre l'obscurantisme, et d'autre part la science, et la seconde n'est peut-être qu'un moyen au service de la première, un outil, certes essentiel, " pour combattre les mystifications propagées par ceux qui détiennent le pouvoir " (32). Rien n'empêche à l'occasion cet outil d'être mythifié pour permettre à ceux qui détiennent le pouvoir de nouvelles mystifications.

Mais surtout, cette identification est une auto-identification : peu se sont présentés comme défenseurs de l'obscurantisme, alors même qu'ils étaient de droite, et nombre d'hommes de droite ont identifié, et identifient encore, eux aussi, leur position à celle de la science et du progrès. On peut certes affirmer qu'ils mentent, et condamner comme relevant d'une fausse science tous les résultats qui vont à l'encontre des convictions de la gauche. Je ne suis pas sûr qu'il s'agisse là d'une attitude véritablement rationnelle, et je préfère penser que pour garder son efficacité émancipatrice, l'arme tranchante de la raison doit pouvoir être employée y compris sur elle-même, y compris sur la science : si sa fonction est de détruire les mystifications, sauf à la croire elle-même fondamentalement mystificatrice, on n'a pas à craindre qu'elle en souffre, elle ne fera que se débarrasser ainsi de ce qu'il y a en elle d'encore mystificateur, et ne pourra donc qu'y gagner en acuité critique.

Quand on lui fait observer qu'" il n'y a pas si longtemps, les scientifiques expliquaient avec autorité pourquoi les femmes et les afro-américains [...] sont par nature inférieurs ", Sokal commente avec mépris : " Des tas de gens disent sur les femmes et les afro-américains des choses qui ne sont pas vraies ; oui, ces faussetés ont parfois été énoncées au nom de la " science " et de la " raison ". Mais prétendre quelque chose ne le rend pas vrai (33). "

On l'a déjà indiqué, la distinction sur laquelle il s'appuie entre " vérité et prétentions à la vérité, faits et affirmations de faits, connaissance et prétentions à la connaissance " ne serait pertinente que si l'on disposait d'un moyen de distinguer a priori les uns des autres : les scientifiques racistes du début du siècle étaient tout aussi persuadés de la vérité de leurs affirmations que les scientifiques antiracistes de nos jours le sont de celle des leurs, et Pierre Thuillier a montré que le passage de l'une de ces vérités à l'autre a bien plus été la suite de la deuxième guerre mondiale et de la prise en compte des conséquences meurtrières des idéologies racistes que celle de découvertes scientifiques décisives (34). Il y a toujours des scientifiques racistes qui établissent scientifiquement l'infériorité des noirs et des femmes, et ils semblent au demeurant être considérés comme moins excentriques par leurs pairs que ceux qui démontrent que Darwin s'est trompé et que la théorie de l'évolution ne tient pas debout, ou qu'Einstein s'est trompé et que la théorie de la relativité ne tient pas debout. Rien ne prouve qu'ils ne reprendront pas demain le dessus au sein de la communauté scientifique.

Que ferait alors Sokal, qui demande " si la vérité était du côté de la droite, ne devrions-nous pas, au moins les plus honnêtes d'entre nous, devenir des hommes de droite ? " (35) Il illustre ainsi fort bien, contre son gré, le danger qu'il y a à faire dépendre ses choix politiques et sociaux de vérités éternelles progressivement dévoilées, alors que contrairement à ce qu'il imagine, considérer que les vérités sont des vérités socialement construites, situées, n'affaiblit en rien une position émancipatrice : oui, " les pires préjugés racistes et sexistes et les théories socio-économiques les plus réactionnaires " sont " également valables ", (36) car ils correspondent très bien au point de vue de qui se donne pour horizon indépassable une société hiérarchisée où se déroulera à tout jamais, sous une forme ou sous une autre, la lutte de tous contre tous. Mais ils sont inadmissibles pour qui a le projet d'une humanité libérée de l'aliénation, et il n'est pas nécessaire, pour défendre ce projet, de se cacher derrière une instance supérieure qui l'imposerait comme seul souhaitable.

Cela me paraît même dangereux : si en effet " la tyrannie n'est pas celle de la vérité [...] mais celle d'autres êtres humains ", (37) elle est bien souvent le fait d'êtres humains persuadés de détenir la Vérité. Il me semble bien plus productif de voir dans ce projet une potentialité en germe, parmi bien d'autres, dans la société contemporaine, et de préférer l'actualisation de cette potentialité à celle des autres, tout en étant conscient que cette préférence ne tombe pas du ciel, mais est le fruit d'une histoire individuelle et collective. En fait, de même que prendre conscience des contraintes physiques et naturelles qui pèsent sur nos faits et gestes en forgeant des lois qui visent à rendre compte de ces contraintes permet de nous en dégager partiellement, d'agir comme si nous pouvions nous en affranchir, prendre conscience des contraintes sociales qui pèsent sur nos conceptions et sur nos constructions théoriques, sur les lois que nous forgeons, peut permettre de nous en dégager partiellement. Bien loin d'aller à l'encontre de la science, la sociologie de la connaissance scientifique la seconde dans ce qu'elle a de plus libérateur. Mais elle n'aborde pas la physique comme le fait un physicien, ce qui suffit à la disqualifier dans l'esprit de Sokal.

Le refus obsessionnel de Sokal et Bricmont d'accorder la moindre vérité à toute approche de la réalité différente de la leur surprend de la part d'auteurs qui affirment ne rejeter " nullement l'ouverture aux autres cultures ": mais peut-être tous comptes faits sont-ils eux-mêmes adeptes des logiques paraconsistantes, et ils n'invoquent sans y adhérer le principe de non-contradiction que de manière opportuniste, parce que, pour des raisons obscures, ils ont un compte à régler avec les Zunis. En tout cas, on cherche en vain, dans Impostures intellectuelles, à quelle autre culture ils sont ouverts. Outre celle des Zunis, la seule dont ils parlent, c'est celle des Indiens (des Indes), et là encore, ils ne le font pas en termes favorables : quand un ministre indien utilise les idées traditionnelles védiques comme prétexte pour faire raser un bidonville à travers lequel sa voiture ne pouvait pas passer, ils considèrent comme allant de soi que cette exploitation pratique suffit à discréditer la compréhension du monde que traduisent ces idées (38) ; mais par contre, s'agissant de la science, ils prennent bien soin de distinguer " la science, comme institution sociale " (mauvais), la science, " base théorique de la technologie " (pas bon), la science, " démarche intellectuelle visant à une compréhension rationnelle du monde ", et la science " ensemble donné de connaissances " (bon) (39) : en somme, la mauvaise science appliquée des autres et la bonne science pure qu'ils croient pratiquer eux, donnant l'impression ici qu'ils estiment que la seconde n'est en rien dépendante de la première. "

Mais où serait la science de la nature sans industrie ni commerce ? Son but, comme ses matériaux, cette " pure " science de la nature les tient, en premier lieu, du commerce, de l'industrie et de l'activité concrète des hommes. " (40) Cette question de Marx, Sokal et Bricmont la connaissent sans doute, mais ils n'en ont cure ; la pureté inattaquable de leur science relève pour eux de l'acte de foi, et toute leur rationalité s'évapore dès lors qu'elle pourrait tenter de s'appliquer aux fondements de cette bonne science pure, dès lors qu'elle voudrait les interroger. Ainsi après avoir constaté que Feyerabend partage probablement " la vision scientifique du monde " commentent-ils : " Et s'il partage ces idées, c'est sans doute parce qu'il a de bonnes raisons de le faire. Pourquoi ne pas y réfléchir et tenter de les expliciter plutôt que de se contenter de répéter qu'elles ne sont pas justifiables par quelques règles universelles de la méthode ? " (41) Oui, en effet, pourquoi essayer de mettre en question rationnellement nos préjugés, alors qu'il serait tellement plus simple de les justifier ?

Ce discours n'est pas tellement éloigné de celui des adversaires des philosophes des Lumières, lesquels adversaires étaient eux aussi capables de faire preuve ponctuellement de rationalité, mais considéraient que celle-ci n'avait pas à s'attaquer aux questions de dogme, ou alors, seulement pour en prendre la défense. Diderot pouvait ainsi fustiger le " semi-scepticisme " comme " la marque d'un esprit faible : il décèle un raisonneur pusillanime qui se laisse effrayer par les conséquences ; un superstitieux qui croit honorer son Dieu par les entraves où il met sa raison ; une espèce d'incrédule qui craint de se démasquer à lui-même ; car si la vérité n'a rien à perdre à l'examen, comme en est convaincu le semi-sceptique, que pense-t-il au fond de son âme de ces notions privilégiées qu'il appréhende de sonder [...] ? " (42) De même, que pensent Sokal et Bricmont, au fond de leur âme, de cette " Raison " qu'ils appréhendent de sonder ? Je fais, quant à moi, fondamentalement confiance à la raison ; c'est pourquoi je demande le droit, n'en déplaise à Sokal et Bricmont, d'appliquer une analyse rationnelle à la rationalité et à la science elles-mêmes, persuadé qu'elles pourront n'en sortir que grandies. Le seul motif pour lequel, me semble-t-il, Sokal et Bricmont pourraient en douter, c'est qu'ils ne les croient de part en part mystificatrices. Les philosophes des Lumières ont travaillé à dissiper les ténèbres qui obscurcissaient leur siècle, veiller à ce que leurs Lumières restent bien en place là-bas, plus de deux cents ans en arrière, ce n'est pas assez prolonger leur oeuvre, c'est même la trahir si cela doit nous empêcher d'allumer de nouvelles Lumières qui dissipent les zones d'ombre qu'elles laissent ici et maintenant.


1. . Agrégé de mathématiques, enseigne la logique, l'épistémologie et l'histoire des sciences au département de philosophie de l'université de Nice Sophia Antipolis.
2. . Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, Paris, 1997. Cet ouvrage s'inscrit explicitement dans la suite des débats déclenchés par la parodie du premier.
3. . Ibid., p. 12.
4. . Ibid , p. 14-15.
5. . Ibid., p. 16.
6. . Ibid., p. 207.
7. . Epinglé par Sokal, ibid., p. 260.
8. . Exemple tiré des pages 26-27 de Sokal et Bricmont, ibid On pourrait multiplier les exemples similaires.
9. . François Georges, L'Effet Yau de Poêle, Hachette, Paris, 1979.
10. . Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie, Minuit, Paris, 1991, p. 152. C'est moi qui souligne.
11. . Dans le chapitre 5, qui lui est consacré. Il l'étudie aussi dans le chapitre 3, sur le relativisme cognitif, mais la question dépasse là Bruno Latour. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce chapitre.
12. . Sokal et Bricmont, op. cit., p. 13.
13. . Sokal et Bricmont, ibid, p. 12.
14. . Sokal et Bricmont, ibid, p. 212.
15. . Sokal, " A Physicist Experiments With Cultural Studies ", Lingua Franca, mai-juin 1996, p. 62-64.
16. . René Descartes, Discours de la méthode, quatrième partie.
17. . Sokal et Bricmont, op. cit., p. 53.
18. . Sokal et Bricmont, ibid., p. 253.
19. . Sur l'importance de la cartographie, on peut, n'en déplaise à Sokal, se référer à Bruno Latour, La Science en action, La Découverte, Paris, 1989, chapitre 6.
20. . Sokal, op. cit.
21. . Cf. l'article "Conventionnalisme" in Encyclopédie Philosophique Universelle, Les Notions philosophiques, PUF., Paris, 1990, dont la lecture me semble cependant s'ap.uyer surtout sur La Science et l'Hypothèse, en faisant l'impasse sur les écrits ultérieurs de Poincaré.
22. . Cf. par exemple Van Vogt, La Faune de l'espace, J'ai Lu, 1972.
23. . Emily Post étant l'auteur d'un manuel américain d'étiquette mondaine.
24. . Sokal et Bricmont, op. cit., p. 53.
25. . Sokal et Bricmont, op. cit., p. 196.
26. . Hughes & Cresswell, An Introduction to Modal Logic, Routledge, Londres, 1990.
27. . Sokal et Bricmont, op. cit., p. 97.
28. . Sokal et Bricmont, ibid, p. 89.
29. . Sokal et Bricmont, ibid, p. 212.
30. . Sokal et Bricmont, ibid, p. 97.
31. . Sokal et Bricmont, ibid, p. 199.
32. . Sokal et Bricmont, ibid, p. 199.
33. . Alan Sokal, ," A Plea for Reason, Evidence and Logic ", New Politics 6 (2).
34. . Pierre Thuillier, Darwin & Co, Complexe, Bruxelles, 1981.
35. . Sokal, op. cit.
36. . Sokal et Bricmont, op. cit., p. 207.
37. . Sokal et Bricmont, op. cit., p. 259.
38. . Sokal et Bricmont, op. cit., p. 98.
39. . Sokal et Bricmont, op. cit., p. 202.
40. . Karl Marx, " L'idéologie allemande ", OEuvres, t. III, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1982. J'ai développé ailleurs (" Un combat douteux ", Critique Communiste, n 148; " Dialectique matérialiste et post-modernités ", à paraître en traduction dans la revue russe Philosophie et société; non encore soumis à publication en français) la cohérence des positions sous-jacentes à ce texte avec celles de Marx.
41. . Sokal et Bricmont, op. cit., p. 82.
42. . Diderot, Pensées philosophiques, Garnier, Paris, p 34.



[Up]