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ALLIAGE


Alliage, numéro 33-34, 1998


Chronique du Savant flou




Même quand elle essaie de rire d'elle-même, la science a du mal à être drôle. Le fameux Journal of Irreproductible Results (voir A. Kohn, " JIR ", Alliage num. 11-12, pp. 103-113, printemps-été 1992) a connu des avatars compliqués, ayant conduit à la parution d'une revue d'humour scientifique rivale, les Annals of Improbable Research. Le directeur de la première publication poursuit en justice celui de la seconde pour plagiat, diffamation et intimidation. Les savoureux et désormais traditionnels prix "Ig Nobel" font l'objet de la même féroce rivalité. Le bureau états-uniens des brevets, saisi par le JIR, qui voulait protéger cet intitulé comme marque déposée, a refusé de se prononcer. Suggérons aux protagonistes de se décerner à eux-mêmes l'un des prix Ig Nobel 1998.

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A propos de prix encore, la Royal Society britannique vient de créer la " médaille royale Charles II ", en l'honneur de ce monarque anglais féru de science, aux fins d'honorer ceux " qui ont apporté une contribution exceptionnelle à la promotion de la science et à son rôle dans la société ". Le premier récipiendaire en est l'empereur Akihito du Japon ; il semble que les " contributions exceptionnelles " ainsi récompensées soient moins ses travaux d'ichtyologie (sur le gobi japonais), que sa contribution aux prestigieux et richement dotés prix scientifiques nippons, prix du Japon et prix Kyoto. Un prix pour un prix, voilà qui ouvre d'intéressantes perspectives de récurrences.

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Voici un siècle, dans son numéro du 2 juin 1898, la revue Nature publiait l'information suivante : " L'un des éléphants du cirque Barnum et Bailey, en tournée à Liverpool, ayant montré des signes d'insubordination, Mr Bailey s'est résolu, pour préserver la sécurité totale des spectateurs, à sacrifier l'animal. Il a eu durant sa vie l'occasion de détruire de nombreux éléphants, tâche qu'il a confiée en général à des vétérinaires ou autres chirurgiens expérimentés ; ils ont essayé diverses méthodes, utilisant le tir à balles, le poison ou la saignée. Toutes ces méthodes se sont cependant révélées insatisfaisantes, car incertaines, pénibles et souvent dangereuses. Dans le cas présent, il a été décidé, après consultation de plusieurs experts et du Secrétaire de la Société Royale pour la Prévention de la Cruauté envers les animaux, d'exécuter l'éléphant par strangulation... "

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Jacques Hadamard (1865-1963) fut un très grand mathématicien, et un homme de culture. La parution d'une biographie très complète - écrite par des auteurs russes et publiée en anglais... - [Vladimir Maz'ya & Tatyana Shaposhikova, Jacques Hadamard, A Universal Mathematician, Am. Math. Soc., 1998] est l'occasion de rappeler l'un des plus beaux rébus de notre langue, qui, dit-on, est dû à Hadamard : On trouvera la solution de ce rébus à la fin de cette chronique.

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D'après Le Monde (6 mai 1998), c'est un dénommé Philo Gardner qui aurait découvert en labourant son champ le principe du balayage en ligne successives des images de télévision ; mais il n'aurait pas su protéger son invention, attribuée à l'ingénieur américain Vladimir Zworykin. Voilà qui rappelle que c'est l'analogie entre les lignes de force magnétiques d'un aimant, matérialisées par de la limaille de fer, et les sillons de labour, qui avait amené Faraday à créer le terme de "champ magnétique". Il faut parfois prendre l'expression "culture scientifique et technique" au sens propre

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La théorie du chaos passe dans la culture télévisée. M6 proposait, le 21 avril, un charmant téléfilm de Laurent Zerah, " Chaos technique ", dont le héros, physicien, professeur à Jussieu, voit sa vie sentimentale et professionnelle se dérégler du jour au lendemain sous l'effet d'une perturbation apparemment mineure. Tentant de résister aux avances d'une jolie étudiante pour préserver son couple, il lui explique que si les orbites d'un système à deux corps sont régulières, un système à trois corps, par contre, est totalement imprévisible. Les initiés auront pu apprécier quelque private jokes : les volutes d'un médicament en solution, le nom d'un collègue du héros (Bénard), etc. Dommage que la fin du film, quant à elle, soit si prévisible.

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Lors de la récente ostension du Suaire de Turin, l'Eglise catholique a fait montre d'une louable prudence, ne parlant que d'objet de vénération et non de relique authentique. Tous les fidèles n'ont pas eu la même retenue. On appréciera particulièrement la position scientifique de Jacques Anquetil, auteur d'un ouvrage sur le Suaire : " Il y a eu tellement de discussions depuis 1988, quand des savants ont prétendu que c'était un faux, par l'utilisation qu'ils firent du carbone 14, que maintenant, les vérifications qui semblent prouver l'authenticité du Linceul (parce que le carbone 14 imprégnerait lui-même l'étoffe de radiations) seront appuyées par la conscience collective. Cette authenticité repose sans doute sur le mystère de la Foi - avec le mystère de la volatilisation du corps christique hors du Linceul. Il y a une énergie - qui demeurera une énigme pour les scientifiques -, un seuil sur lequel ils butent. C'est Dieu lui-même qui a programmé ce Linceul comme un disque dur d'ordinateur où il a laissé inscrites toutes les traces de sa Passion, de sa Résurrection... " [Nice-Matin, 18 avril 1998].

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Dans un livre récent [Deborah Blum, Sex on the Brain: The Biological Differences between Men and Women, Viking, 1997], l'auteur, fidèle à une tradition très anglo-saxonne de biologisation systématique, cherche à expliquer les performances mathématiques (supposées) supérieures des garçons ; elle suggère que c'est l'imprégnation prénatale du cerveau mâle par un taux plus élevé d'hormones androgènes qui améliore ses compétences mathématiques. Le Savant flou a une explication beaucoup plus simple, génétique elle aussi : les garçons, avec leurs deux chromosomes sexuels X et Y, sont d'emblée mieux armés pour résoudre les équations à deux inconnues que les filles, munies de seuls chromosomes X, et qui ont donc bien du mal à dépasser le niveau des équations à une inconnue.

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Plus sérieusement, le sexisme n'a pas disparu de l'institution scientifique. Dans le cas de la physique, [Marie-Noëlle Bussac & Claudine Hermann, " Femmes en physique ", Bull. Soc. Phys. num. 114, mai 1998, pp. 26-27] montrent que si les chances des hommes et des femmes sont à peu près égales au cours des études et en début de carrière, l'accès aux postes de direction et de responsabilité reste une prérogative masculine : la proportion de femmes, environ un quart, reste la même du DEUG au doctorat, puis pour les postes de chargés de recherche et de maîtres de conférence. Elle chute brutalement à 10 % environ pour les postes de professeurs et de directeurs de recherche. Espérons que les lois actuellement en cours de préparation sur la parité hommes-femmes n'oublieront pas la science.

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Les écoles états-uniennes, où les élèves consultent couramment l'Internet, se sont munies de programmes contrôlant l'accès à certains sites en fonction de leur moralité, qui réagissent automatiquement à certains mots-clés. C'est ainsi qu'une bonne partie des sites astronomiques se sont retrouvés interdits aux enfants parce qu'il y était question d'observations à l'oeil nu [Sky & Telescope, mars 1998, p. 69].

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Le Savant flou, à la suite de Raymond Queneau, se demande depuis longtemps si Bouvard et Pécuchet, les héros du roman éponyme de Flaubert, ont quelque relation avec MM. Bouvart et Ratinet, auteurs d'un ouvrage dont le caractère studieusement naïf ne pouvait que mettre en joie " l'idiot de la famille ", à savoir de très fameuses tables de logarithmes scolaires. Le mystère a semblé s'éclaircir lorsque le Savant flou a appris l'existence d'un grand calculateur d'orbites planétaires et cométaires du début du XIXe siècle, dont Flaubert aurait pu avoir connaissance, et s'inspirer pour nommer son personnage, un certain Bouvard - avec un d. Rien avoir, donc, avec celui des logarithmes, C. Bouvart... Merci d'avance aux lecteurs qui pourront apporter quelque information sur lui et sur son co-auteur, A. Ratinet, et merci aussi à tous ceux qui, détenant encore l'une de ces tables, voudraient bien l'adresser au Savant flou qui, dans sa jeunesse, croyait ces tables immortelles, ne sachant pas que les calculettes allaient d'un coup les reléguer au rang d'antiquités ; désormais considérant les tables de logarithmes comme appartenant à une espèce en voie de disparition, il les collectionne.

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Comment peut-on encore prétendre que la science fondamentale n'a pas d'applications pratiques ? L'ICAD (Institut des Cadres Dirigeants) est en tout cas bien convaincu de l'utilité économique des recherches les plus ésotériques. Ce " département de Network Communication " organise des séminaires de formation ainsi présentés : " Management, la physique quantique pour changer de représentation ", " Organisation, l'apport du théorème de Gödel pour concevoir de nouvelles logiques générant de la richesse ", etc. Il n'en coûte aux participants que quatre mille huit cent soixante-dix francs par jour. Les quelques scientifiques qui collaborent à cette entreprise ont, effectivement, découvert une nouvelle logique générant de la richesse.

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Johann-Heinrich (ou Jean-Henri) Lambert (Mulhouse 1728 - Berlin 1777) fut un excellent mathématicien et un brillant physicien de la lumière pendant le siècle du même nom. Dans la récente traduction (du latin) de son ouvrage majeur, Photométrie (L'Harmattan, 1997), M. Saillard cite dans son introduction, à propos de la personnalité de Lambert, peu plaisante, semble-t-il, cet extrait d'une lettre de Frédéric II de Prusse à D'Alembert (en français dans l'original, bien sûr) : " On m'a, pour ainsi dire, presque forcé de prendre la plus maussade créature qui soit dans l'Univers pour la mettre dans notre Académie [celle de Berlin]. Il se nomme Lambert, et, quoique je puisse attester qu'il n'a pas le sens commun, on prétend que c'est un des plus grands géomètres de l'Europe. Mais comme cet homme ignore les langues des mortels et qu'il ne parle qu'équations et algèbre, je ne me propose pas de sitôt de m'entretenir avec lui. En revanche, je suis très content de M. Toussaint, dont j'ai fait l'acquisition. Sa science est plus humaine que celle de l'autre. M. Toussaint est un habitant d'Athènes, et Lambert un Caraïbe ou quelque sauvage des côtes de la Cafrerie. Cependant, jusqu'à M. Euler, toute l'Académie est à genoux devant lui, et cet animal, tout crotté du bourbier de la plus crasse pédanterie, reçoit ces hommages comme Caligula ceux du peuple romain, chez lequel il voulait passer pour un dieu. Je vous prie que ces petites anecdotes de l'Académie ne sortent pas de vos mains. " On peut se demander si les puissants d'aujourd'hui ont véritablement changé de sentiments à l'égard des grands savants dont ils font " l'acquisition " dans leurs académies ; mais on peut douter qu'ils sachent les exprimer avec autant d'esprit !

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La solution du rébus :
" Le roi Pépin, sans air, sans eau, sans lit, sans pain, privé du peu qui lui reste, gît tout seul dans un coin. "




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