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ALLIAGE


Alliage, numéro 33-34, 1998


Suraya et Nike



John C. Ryan & Alan Thein Durning




Ce texte est extrait du livre des auteurs, Stuff : The Secret Lives of Everyday Things (North Western Environment Watch Report num. 4, janvier 1997 - voir sa recension). Il a été publié dans World Watch, vol. 11, mars-avril 1998, avec la présentation suivante de Curtis Ryan :
" Depuis les temps où le co-fondateur de la firme Nike, Phil Knight, vendait sur les stades les chaussures qu'il trimballait dans le coffre de sa voiture, cette marque s'est fait la réputation de l'une des entreprises les plus progressistes des Etats-Unis. Mais cette réputation, fondée sur le soutien de la firme à la participation paritaire des femmes dans le sport, ou sur les pistes de course forestières qu'elle met à la disposition de ses employés, contraste grandement avec son comportement en Asie, où, selon des enquêtes nombreuses, elle viole largement le droit du travail.

En recourant à la sous-traitance asiatique pour monter ses chaussures, Nike a fait de considérables bénéfices - huit cents millions de dollars pour un chiffre d'affaires de neuf millards deux cents millions en 1996. Mais la réussite de la firme et le contraste entre ses profits et les salaires payés l'exposent aux critiques, qui l'accusent de pratiquer un double standard. Au printemps dernier, des milliers d'ouvriers indonésiens, se plaignant de ne même pas toucher le salaire minimum de deux dollars et demi par jour, pillèrent leur usine. Au Vietnam, où les ouvriers débitent un million de paires de chaussures par mois pour un salaire mensuel minimum de quarante deux dollars, huit cents d'entre eux se mirent récemment en grève pour protester contre leurs mauvaises conditions de travail. Les salaires sont à peu près aussi bas en Chine et en Indonésie, où sont fabriquées soixante-dix pour cent des chaussures Nike.

L'an dernier, pour répondre à la critique montante, Nike engagea le militant des droits civiques Andrew Young pour faire un rapport sur les pratiques de l'entreprise - bien que Young ait admis n'être nullement un spécialiste qualifié en matière de droit du travail. à partir d'un voyage en trombe de deux semaines dans douze entreprises, en Indonésie, en Chine et au Vietnam, Young conclut qu'on n'y constatait pas de " mauvais traitement généralisé des travailleurs ". Mais la fuite d'un document interne à Nike sur les droits de l'homme et les conditions de travail, avouant de nombreuses violations de la sécurité dans une usine au Vietnam, a fortement mis en question les conclusions de Young. Dans New Republic, une sérieuse réfutation de son rapport par Stephen Glass montre que, pour amadouer ses critiques, " la firme a fait ce qu'elle sait le mieux faire : acheter la caution d'une personnalité ".

La capacité de Nike à remodeler son image de marque par la publicité et l'aval de célébrités met en lumière d'autres aspects troublants de son succès. Autant que de l'exploitation par Nike des ouvriers de ses usines, on peut s'inquiéter de son habileté à manipuler ses consommateurs, les gens qui achètent et portent ses chaussures. L'organisation de droits de l'homme Christian Aid estime que le coût du travail, pour les chaussures de sport fabriquées en Asie, est en gros de six pour cent de leur prix de revient pour Nike, ou à peu près trois pour cent de leur prix de vente en magasin. Puisque, en 1997, Nike a dépensé neuf cent soixante-dix-huit millions de dollars en publicité - plus de dix pour cent de ses gains -, il apparaît que la firme dépense nettement plus pour vendre ses chaussures que pour les fabriquer. Avec bien d'autres entreprises, Nike travaille à créer des besoins, plutôt qu'à satisfaire ceux qui existent, entraînant des coûts sociaux et environnementaux inutiles.

Comme John Ryan et Alan Thein Durning le montrent dans leur livre Stuff : The Secret Lives of Everyday Things, les biens de consommation en sont venus à jouer dans nos vies un rôle bien différent de ce qui avait été imaginé, même par les économistes. Pour beaucoup, la culture de consommation est devenue une idéologie " où l'achat des choses est censé procurer la satisfaction que l'on trouvait autrefois, disons, en allant à l'église ", a pu écrire Thomas Frank dans son essai Commodify Your Dissent. Les milieux d'affaires dépensent maintenant d'impressionnantes sommes pour infléchir les tendances culturelles dans la direction d'une plus forte demande pour leurs produits. Plutôt que de vanter l'utilité de ces produits afin d'attirer les consommateurs qui en auraient besoin, les firmes préfèrent promouvoir des styles de vie globaux qui en entraînent l'achat. Ce ne sont pas les sportifs qui acquièrent la vaste majorité des chaussures de sport, mais des gens qui veulent paraître et se sentir sportifs.

En arguant d'innovations bidons, de promotions par les célébrités, de concepts "cool" recyclés, les firmes provoquent une quête sans fin des consommateurs pour leurs produits. Le dirigeant de Nike, Phil Knight, explique lui-même : " Il n'y a plus de valeur dans la production des choses. La valeur est ajoutée par la recherche, l'innovation et le marketing. " En d'autres termes, il n'y a pas de rémunération digne de ce nom pour ceux qui fabriquent les chaussures au Vietnam ou en Indonésie ; elle va à ceux qui imaginent les astuces nécessaires pour persuader les gens que ces chaussures valent bien plus que ce qu'elles sont vraiment.

Dans un monde où les forêts, les océans, l'eau douce et autres biens essentiels sont dégradés, la consommation pour la consommation est un objectif dépassé. Dans les lignes qui suivent, John Ryan et Alan Thein Durning révèlent ce que nous achetons vraiment dans une boîte de chaussures, ses coûts invisbles. Leur minutieuse enquête est le parfait antidote à l'intoxication marchande de la société de consommation.



Je m'apprête à partir au travail et mets mes chaussures de sport, des "cross-trainers" comme on les appelle (1). Je ne suis même pas sûr de savoir ce que cela veut dire. Mais cela ne m'empêche pas de porter très souvent ces chaussures.

Quatre-vingts pour cent des chaussures de sport vendues aux Etats-Unis ne sont pas utilisées pour une pratique sportive. Un cadre supérieur de Gear, à Los Angeles, commente : " S'il s'agit d'acheter des chaussures pour leurs performances techniques, une paire ou deux suffisent. S'il s'agit de suivre la mode, les achats de chaussures peuvent se renouveler sans fin. " Des études montrent que les femmes américaines possèdent en moyenne quinze à vingt-cinq paires de chaussures, et les hommes six à dix paires. Les Américains dépensent deux fois plus pour les chaussures de sport de leurs enfants que pour leurs livres.

Ma paire de chaussures pèse environ une livre. Ces chaussures ont été fabriquées avec des dizaines de matériaux différents, la plupart synthétiques. Comme presque toutes les chaussures de sport vendues aux Etats-Unis, elles ont été fabriquées à l'étranger par un obscur sous-traitant de l'entreprise dont le nom et le logo figurent sur les chaussures. Les miennes ont été assemblées dans une usine de propriété coréenne, à Tangerang, zone industrielle aux abords de Djakarta, en Indonésie. Mais la plupart des pièces qui les composent ont été fabriquées ailleurs.

La marque fabriquant les chaussures en a choisi les matériaux et le style high-tech dans l'Oregon. Elle en a envoyé les plans par satellite à une entreprise de design assisté par ordinateur à Taiwan. Cette entreprise a ensuite revendu les plans à des ingénieurs de Corée du Sud. Dans les années 80, la Corée du Sud tenait le record des exportations de chaussures de sport. Mais les réformes démocratiques, l'agitation sociale et le développement économique conduisirent à une hausse des salaires ouvriers, qui firent plus que doubler entre 1986 et 1990. Les grandes marques de chaussures sont alors allées exploiter des gisements de main d'oeuvre meilleur marché en Chine et en Asie du Sud-Est. Dans les trois années qui suivirent, l'industrie coréenne de la chaussure a supprimé les trois quarts de ses emplois, et près de quatre cent mille Coréens ont perdu leur travail.

Le cuir

Mes chaussures sont constituées de trois parties principales : le dessus de la chaussure où se trouve le logo, la semelle intermédiaire qui absorbe les chocs et, enfin, l'épaisse semelle extérieure. Le dessus de la chaussure comprend au moins vingt éléments différents, le plus souvent en cuir de vache. L'animal a été élevé, abattu et dépecé au Texas. La carcasse a été transformée en nourriture tant pour les animaux de compagnie que pour les humains. Les peaux ont été conservées dans du sel et entassées par lots de sept cent cinquante dans des conteneurs de six mètres. Le transport depuis Amarillo jusqu'à Los Angeles se fait par train de marchandises, puis par bateau pour rejoindre Pusan, en Corée du Sud. La plupart des peaux produites par les Etats-Unis sont tannées à l'étranger, où les coûts sont plus bas et les normes environnementales moins contraignantes.

Le tannage assouplit le cuir et l'empêche de pourrir. Pendant des siècles, on a tanné en faisant tremper les peaux dans le tannin extrait de plantes et d'écorces. Il s'agit aujourd'hui d'une opération qui comprend une vingtaine d'étapes. On place les peaux à l'intérieur du tambour d'une imposante machine, où l'on verse des solutions contenant du chrome, de la chaux et autres puissants réactifs chimiques. Cette méthode de tannage permet de supprimer les poils, de dégraisser, de macérer dans la saumure, de tanner plusieurs fois, de teindre et de graisser en une seule journée. Le tannage végétal traditionnel peut prendre des semaines.

Les travailleurs de Pusan chargent le cuir tanné dans un avion en direction de Djakarta, tandis que l'usine de tannage déverse poils, épidermes, déchets de cuir et produits chimiques dans la rivière de Naktong. L'eau du robinet en Corée du Sud n'est plus apte à la consommation à cause des métaux et des autres polluants rejetés par l'industrie lourde.

Synthétiques

Outre le cuir, ma chaussure est faite de produits issus de l'industrie pétrochimique. La couche intermédiaire est constituée d'une mousse spéciale en acétate de vinyle-éthylène. Chacun des composants a été choisi pour des qualités différentes. L'éthylène rend le mélange facile à mouler, le vinyle le rend élastique, et l'acétate lui donne rigidité et résistance. L'éthylène est un gaz incolore, au léger parfum sucré, mais néanmoins toxique. Il est obtenu par distillation et craquage à partir de pétrole saoudien acheminé par bateau dans une raffinerie coréenne.

L'éthylène est chauffé avec de l'acide acétique (le principal composant du vinaigre) et un catalyseur, du palladium, pour former de l'acétate de vinyle. L'acide acétique ne provient pas du vinaigre, il est synthétisé à partir de gaz naturel et de monoxyde de carbone. L'éthylène et l'acétate de vinyle sont mélangés avec des pigments, des antioxydants et des catalyseurs. On verse le tout dans un moule avant de procéder à la cuisson. La réaction qui suit provoque la formation de millions de minuscules bulles de gaz. La mousse se forme. Elle rend la chaussure douillette et protège mon pied des chocs (jusqu'à trois fois mon poids) chaque fois que mon talon entre en contact avec le sol lorsque je cours.

Sous le talon, on trouve la seule partie de la chaussure fabriquée aux Etats-Unis. Il s'agit d'une petite poche de polyuréthane de couleur ambrée. Elle contient un gaz sous pression dont la composition est gardée secrète, et non de l'air, comme voudrait le faire croire le marketing de ce produit. Il est vrai que Jordans Air sonnent mieux que Jordans Gaz Sous Pression.

Le caoutchouc

La semelle extérieure de mes chaussures est en caoutchouc synthétique (styrène et butadène). Il a été fabriqué avec du pétrole saoudien et du benzène (produit localement à partir de charbon) dans une usine taïwanaise. Cette dernière fonctionne grâce à l'électricité de l'une des trois centrales nucléaires de l'île. Bien que des récoltants forestiers continuent de produire du caoutchouc naturel sous les Tropiques, les deux tiers du caoutchouc utilisé dans le monde sont synthétiques. Les grandes feuilles de caoutchouc obtenues sont ensuite envoyées à Djakarta.

Dans l'usine de chaussures, des machines coupent les feuilles et moulent la semelle rainurée visible sur le dessous de ma chaussure. Comme c'est souvent le cas de la pâte dans un moule à gaufres, un peu de caoutchouc déborde sur les côtés. D'après les dires de Nike, cet excédent de caoutchouc représente le plus important volume de déchets solides engendrés par ses usines de chaussures. On avait coutume de les envoyer dans des décharges ouvertes. Aujourd'hui, on les réduit en poudre pour les mélanger à la pâte de caoutchouc de la prochaine fournée de chaussures. Nike affirme avoir ainsi diminué la perte en caoutchouc de quarante pour cent et avoir économisé plus de deux mille tonnes de caoutchouc par an grâce à ce système.

L'assemblage

L'usine de Tangerang fabrique des chaussures pour Adidas, Nike et Reebok. Il se trouve que les miennes sont des Nike. En fait, rien ne les distingue vraiment des autres, en dehors du logo et des athlètes qui sont payés pour les porter. De puissantes machines utilisent une forte pression et des lames affûtées pour couper avec précision le cuir ou d'autres matériaux résistants composant la chaussure. Une machine à broder de fabrication japonaise coud très rapidement le logo de la marque sur les côtés de mes chaussures.

Même avec l'aide de machines de haute technologie, l'assemblage final de la chaussure reste un travail manuel. Sur la chaîne d'assemblage, des centaines de jeunes filles javanaises, répondant aux noms de Suraya, Tri ou Yuli, coupent, cousent et collent ensemble le dessus et les semelles des chaussures. L'air est chargé d'odeurs de peinture et de colle, la température avoisine les quarante degrés. Comme la plupart des ouvriers, Suraya porte des tongs en caoutchouc bon marché. Il lui faudrait travailler plus d'un mois pour pouvoir s'offrir les chaussures à soixante-quinze dollars qu'elle a contribué à fabriquer pour moi. Elle gagne le salaire indonésien minimum, soit six cent cinquante roupies (environ deux francs) de l'heure.

Dans une lumière digne d'une boîte de nuit, Suraya applique une colle brillante à base de solvants sur le dessus de la couche intermédiaire pour la fixer à la semelle extérieure en caoutchouc. La colle contient des pigments lumineux : sous une "lumière noire" ultra-violette, Suraya peut voir aisément si elle a bien étalé la colle sur toute la surface pour une bonne fixation, D'autres femmes encollent le dessus de la chaussure sur les semelles (avec des colles à l'eau non toxiques, mais aussi avec des colles toxiques à base de solvants), font les finitions, polissent les chaussures, posent les oeillets et y passent les lacets.

La discipline règne, parfois de façon musclée, dans l'usine que dirigent d'anciens militaires coréens. Mais Suraya ne songe pas à se plaindre de son salaire ou des heures supplémentaires illégales qu'elle est parfois obligée d'effectuer à un rythme frénétique. Elle peut être remplacée à tout moment par une main d'oeuvre indonésienne abondante et bon marché. Elle sait qu'en protestant, elle risque sa place, pire peut-être. Les militaires indonésiens interviennent couramment dans les conflits sociaux : interrogatoires, menaces, voire meurtres. Aux yeux du gouvernement indonésien, douze francs par jour, c'est encore trop cher pour rester compétitif par rapport à des pays de bas salaire, comme l'Inde ou le Vietnam.

En dehors des émanations toxiques des solvants, dangereuses pour la santé de certains travailleurs, l'usine de chaussures entraîne peu de pollution et consomme peu d'énergie comparée aux raffineries, aux industries chimiques et aux tanneries produisant ses matières premières.

La boîte à chaussures

Mes chaussures ont été rembourrées à la main avec un papier léger (issu d'arbres des forêts humides de Sumatra) et mises dans une boîte à chaussures. Le papier provient d'une fabrique de papier en circuit fermé du Nouveau-Mexique qui recycle tous ses rejets. Son énergie est produite, non loin de là, par une centrale, qui brûle les déchets, et alimente la fabrique de papier.

La boîte est faite d'un carton ondulé entièrement recyclable et sans colorant. Ce type de carton utilise dix pour cent de pâte à papier de moins qu'un carton plus solide. On a apporté quelques améliorations à la boîte en carton ordinaire : onglets, fentes, colles non-toxiques et encres dépourvues de métaux lourds. Les piles de cartons vides pliés sont acheminées par bateau, à Los Angeles vers l'Ouest, au travers du Pacifique. Les chaussures sont retransportées vers l'Est par cargos où s'entassent cinq mille conteneurs de six mètres. Chaque voyage prend trois semaines. Les chaussures occupent la troisième place pour l'importance des transports par bateau d'Asie orientale vers les Etats-Unis, après les jouets et les pièces de voitures.

Tandis que je lace mes chaussures, je remarque une petite déchirure au niveau du gros orteil. à ce rythme, elles ne vont pas durer plus d'un an.

Traduit de l'anglais par Julie Brumberg-Chaumont


Notes:

1. En français, ce type de chaussure est appelé "multi-sport", parce que, comme le dit un vendeur honnête, elles ne sont faites pour aucun.





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