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ALLIAGE


Alliage, numéro 33-34, 1998


Le corps du moi humain



Pierre-Jean Raugel




" Dans les portraits que j'ai dessinés,
j'ai évité avant tout d'oublier le nez, la bouche, les yeux, les oreilles ou les cheveux, mais j'ai cherché à faire dire au visage qui me parlait
le secret
d'une vieille histoire humaine qui a passé comme morte dans les têtes d'Ingres ou de Holbein.
J'ai fait venir parfois, à côté des têtes humaines, des objets, des arbres ou des animaux parce que je ne suis pas encore sûr des limites auxquelles le corps du moi humain peut s'arrêter. "
Antonin Artaud
Le visage humain

Se vendre

Selon l'édition du Petit Robert de 1976, "se vendre" signifiait, sous sa forme réfléchie, " se mettre au service de quelqu'un par esprit de lucre, au mépris de la morale ". De même, on pouvait trouver " to sell oneself : to do something dishonourable for money or other reward " dans un dictionnaire anglais des années soixante. Les temps ont bien changé. "Se vendre" est maintenant acceptable moralement, à l'image des professionnels, qui sont principalement évalués en fonction de ce critère. Cette évolution sémantique est un des signes d'une révolution morale que la comparaison du professionnel avec la prostituée et le mercenaire permet de mieux comprendre.

La forme réfléchie de "se vendre" a désigné la prostitution féminine à partir du XIVe siècle. Au XVIe, est apparu un sens plus général : aliéner sa liberté pour de l'argent. Au milieu du XVIIIe, "se vendre" a aussi signifié se faire soldat et, plus particulièrement, s'offrir comme remplaçant. En se vendant, la prostituée et le soldat remplaçant (ou mercenaire) cédaient le droit à l'usage de leur corps. Mais ces deux acceptions ne se référaient pas aux mêmes représentations du corps et de ses fonctions vitales. Elles résultaient du transfert dans le champ social de problématiques biologiques caractéristiques des deux paradigmes, morphologique et chimique, qui ont dominé les sciences biomédicales jusqu'au dernier quart du XXe siècle (1).

Du point de vue morphologique, la vie est liée à des structures (cellules, organes ou organismes) caractérisées par une fonction. La représentation de la vente des organes et des fonctions sexuelles de la prostituée renvoyait à cette perception organique du corps. Le paradigme chimique est, lui, fondé sur l'hypothèse que les processus vitaux et leurs structures biologiques sous-jacentes peuvent être décrits en fonction de catégorie chimiques. Il en a résulté une problématique de la distinction entre le vivant et l'inerte, à laquelle se référait non seulement l'idée de la vente de sa force vitale par le soldat, mais aussi la doctrine vitaliste, apparue au même moment : les auteurs de cette école pensaient que les phénomènes vitaux sont irréductibles aux phénomènes physico-chimiques et manifestent l'existence d'une force vitale qui fait de la matière une matière vivante et organisée.
Aujourd'hui, les biosciences sont dominées par le paradigme informationnel-cybernétique, d'après lequel les maladies de l'individu résultent de l'interaction de son environnement et de l'information génétique contenue dans son génome. Le génome est à la fois source de la spécificité de la relation de chaque être vivant à son environnement et marqueur de l'appartenance à son espèce. L'espèce humaine est le principal concept biologique issu de ce paradigme transplanté dans les registres philosophique et social. Par exemple, Marc Kirsch écrit dans l'introduction des Fondements naturels de l'éthique, dont l'édition a été dirigée par Jean-Pierre Changeux, président du Comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) : " L'hominisation conduit à l'humanité, c'est-à-dire à une façon nouvelle, pour un être vivant d'habiter le monde. Chaque être humain est porteur de ces capacités du seul fait qu'il est membre de l'espèce. "

Anne Fagot-Largeault, philosophe membre du CCNE, attribue d'ailleurs une valeur transcendante à l'espèce humaine quand elle propose d'imaginer que notre espèce " soit une sorte d'expérimentation de la nature, qu'elle soit animée de ce démon irrésistible de la connaissance qui la travaille. C'est un drive, c'est l'honneur de l'espèce. C'est un des aspects (...) de sa normativité naturelle. " (2). Cette représentation se substitue à celle de l'âme, forme substantielle de la matière, qui était censée informer et marquer la prostituée à l'aube du processus d'individuation de l'Occident chrétien, et le soldat lors de la montée en puissance du sentiment national. La démarche morale consistait alors à réduire la tendance à la dissociation entre l'idéal sacré et les tentations profanes.

Dans la représentation individualiste humanitaire, l'individu est défini comme une entité homogène, qui doit gérer, optimiser, l'expression morale et sociale des forces vitales qui sont l'honneur de l'espèce humaine, et dont il est porteur, à la manière dont son corps est porteur de gènes ou de virus. La relation à son environnement du professionnel de l'ère de la mondialisation est donc évaluée à l'aune de l'expérimentation de la nature dont l'espèce est supposée être le cadre. Cela conduit, notamment, à l'acceptabilité morale de la prostitution et du proxénétisme des professionnelles du sexe aux Pays-Bas : il était vil de céder le droit à l'usage de son sexe tant qu'il était considéré comme un organe/fonction, alors que cette vente n'est plus jugée indigne dès lors que la sexualité est perçue comme une capacité, un drive de l'espèce humaine.

Economie professionnaliste

Les professionnels ne peuvent se vendre que si l'expression de leur valeur sociale est immédiate. Pour un de leurs zélateurs, " ce qui a une valeur marchande, c'est l'intelligence des individus. Les clivages (sociaux) sont liés (...) à des critères d'intelligence et d'adaptabilité que certains n'hésitent pas à supposer génétiques. Ce sont les idées qui ont de la valeur, qui font bouger le monde. La capacité de projeter, d'être dans l'air du temps, d'être là au bon moment, d'induire des relations, savoir à quel moment on sort un livre ". Il inclut indifféremment dans cette élite potentiellement génétique, que d'autres appellent la surclasse, un cinéaste, un professeur d'université, le créateur de Microsoft ou un spéculateur boursier.

Dans cette représentation, le professionnalisme surdétermine l'organisation de la production de valeur par les entreprises. D'ailleurs, les jeunes entreprises innovatrices sont qualifiées d'entrepreneuriales dans la littérature spécialisée (3), car elles n'ont plus de justification autonome et sont perçues comme des structures de valorisation des capacités des entrepreneurs. C'est pourquoi les trois dirigeants de la société de génomique Genset sont exonérés de clauses de non-concurrence et de confidentialité. Ils sont libres d'aller se vendre où ils veulent et quand ils le veulent, et d'utiliser les entreprises pour optimiser l'expression des capacités dont ils sont porteurs.

L'entrepreneur est un professionnel que les chasseurs de tête (encore un terme hybride entre le registre biologique et le registre social) américains évaluent moins d'après sa capacité à développer l'entreprise que en fonction de son aptitude à être plaçable (fundable) et à se vendre, pour bien vendre la valeur technologique de sa société aux financiers et à ses autres partenaires. Il est à la base du modèle d'organisation agile de l'entreprise, défini comme sa capacité d'adaptation aux modifications de son environnement, et notamment aux besoins de ses clients par les auteurs du programme Eurêka " Agile ", qui empruntent " beaucoup au modèle artisanal ". Ce retour métaphorique au modèle artisanal conforte l'idée d'une valeur sociale inhérente à l'individualité humaine, et donc indépendante du processus d'accumulation du capital, ou de tout autre mécanisme social.

L'expression des forces vitales qui permettent à l'individualité humaine d'optimiser sa relation à son environnement socio-économique est mesurée à l'aune de qualités telles que l'employabilité, supposées être l'honneur de l'espèce et dont tout son être doit être porteur. Cette procédure n'est donc acceptable que si les relations de l'individu à son environnement sont considérées comme parfaitement définissables, approximativement quantifiables, et potentiellement maîtrisables.

Le système économique dominant est de moins en moins capitaliste, c'est-à-dire organisé en vue de la maximisation de l'accumulation du capital par les entreprises dans le cadre juridique des sociétés. Il est de plus en plus professionnaliste, c'est-à-dire organisé en vue de l'optimisation de l'expression des forces vitales qui animent les professionnels. Ces derniers ne vendent pas leur force de travail décrite par Ricardo et Marx. Ils se vendent. Ils ne vendent pas uniquement leur savoir-faire mais, plus globalement, leur savoir-être (conscience professionnelle incluse), leur capacité intrinsèque à vivre dans leur environnement.

Les idéologies (au sens de Weltanschauung) étaient utiles lorsque la structuration de la connaissance du monde, y compris celle des facteurs de production, était une condition déterminante de la maximisation de l'accumulation du capital et de la valeur de la force de travail individuelle. Mais elles sont moins importantes dans l'économie professionnaliste, qui focalise l'attention sur " l'environnement extérieur des affaires ", et donc sur les relations de l'individualité et de l'espèce humaines au monde qui les environne (Umweltanschauung). C'est pourquoi ce système substitue des représentations anthropo-écologiques aux idéologies.

Dans ces mises en scène, les entités, mécanismes ou valeurs sociaux, se réfèrent implicitement ou explicitement à l'individualité ou à l'espèce humaines. Cela conduit à occulter toute solution de continuité entre ces deux entités, notamment quand l'entreprise est considérée comme la structure d'expression des capacités des professionnels. Quant à la citoyenneté, elle est évoquée comme une valeur humanitaire sans référence à une cité ou à une patrie. Ces deux révolutions sémantiques crédibilisent l'humoristique entreprise citoyenne du monde supposé global.

Le corps du moi humain

Le système professionnaliste substitue la solidarité des corps du moi humain aux solidarités économique (entreprise issue du contrat de société), nationale (citoyenneté) ou sociale. Ainsi, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, l'augmentation du nombre de bénéficiaires d'aides aux handicapés a contribué à diminuer celui des chômeurs et à occulter le caractère socio-économique du chômage. Cette nouvelle forme de solidarité motive les militants de la lutte contre le sida et les associations caritatives qui financent les professionnels de la recherche biomédicale. L'émergence de cette morale explique aussi que le CCNE ait jugé inconvenant de s'inquiéter du danger d'escroquerie aux assurances par les familles fortunées se sachant porteuses de gènes à risque.

Cette substitution est formalisée par une métonymie de Noëlle Lenoir, présidente du Comité de bioéthique de l'Unesco, pour qui l'éthique humanitaire " se porte garante de la dignité du corps humain ". Un de ses contradicteurs a rétorqué qu'" il n'y a pas de dignité autonome du corps humain mais plutôt, à travers la manière dont le corps est traité, le respect de la dignité de la personne."(4). De fait, la dignité, qui désigne ici " le respect que mérite quelqu'un ", caractérise des relations sociales qui, jusqu'à présent, ne concernaient pas le corps.

Du point de vue individualiste humanitaire, le corps du moi humain est non seulement l'incarnation de l'espèce humaine dans les champs social, éthique, culturel, (...) mais aussi le seul référent matériel immédiatement perceptible de l'individualité humaine, définie comme suit par Noëlle Lenoir : " à côté de l'individu et de l'homme comme être social, est apparue une troisième facette de l'individualité humaine, l'homme biologique. " (5).

La " mise en scène de la personnalité dont le corps devient le point de cristallisation ", à en croire l'organisateur de l'exposition du Centre Pompidou " Hors-limites, l'art et la vie ", occulte les mécanismes des phénomènes économiques, sociaux mais aussi langagiers, etc., qui outrepassent les limites de l'individualité humaine. En effet, la définition exhaustive de ses relations à son environnement présuppose qu'elle est porteuse de modes spécifiques de manifestation ou d'expression de ces phénomènes. Cela explique, notamment, la mode des lieux de mémoire.

Dans un autre domaine, Henri Atlan, biologiste membre du CCNE, contredit le principe linguistique selon lequel le sens est la valeur précise qu'acquiert un signifié abstrait dans un contexte unique quand il prétend que nous pouvons être " des machines à fabriquer du sens " (6). L'individu produit des signifiants, mais ne fabrique pas du sens. Pour réduire les phénomènes langagiers à la production de signifiants, Henri Atlan invoque sa " vision mécanique moléculaire du vivant ", où " le corps est un mécanisme résultat d'interactions de molécules ". La caractérisation machiniste du corps joue, en effet, un rôle important dans le discours de l'éthique humanitaire, comme l'atteste l'article de vingt-trois paragraphes ouvrant le dossier du Monde des Débats consacré à la bioéthique, qui comprend vingt occurrences de mots des familles sémantiques machiniste et mécaniste.

La machine est un produit fabriqué par l'homme, dont il maîtrise les relations à son environnement, car c'est un système où existe une correspondance spécifique entre une énergie ou une information d'entrée et celle de sortie, le mécanisme étant un moyen par lequel elle remplit son office. La métaphore machiniste sert à focaliser l'attention sur les objets bioscientifiques. Comme toute procédure réductionniste, sa validité dépend de l'objet auquel elle est appliquée et varie avec l'évolution des biosciences. Ainsi, le machinisme, ou doctrine des animaux-machines considérés comme combinaisons d'organes, était cohérent avec le paradigme morphologique quand il a été exposé par Descartes. Il était également légitime de focaliser l'attention sur le corps humain et ses processus vitaux dans le cadre du paradigme chimique.

Par contre, l'application de cette métaphore au corps humain n'est pas justifiée dans le cadre du paradigme informationnel-cybernétique, car ses principaux objets, les gènes, ne sont pas des composants des êtres vivants et du corps humain en particulier : ce sont les éléments des mécanismes génétiques de transmission et de modification des caractères des êtres vivants. Le corps est certes toujours un objet de l'activité biomédicale, dont les limites concrètes sont mal définies. Mais il n'est plus une entité constitutive, parfaitement définie, de l'activité bioscientifique.

Par ailleurs, il n'y a pas de relation mécanique entre le corps et la machinerie génétique : par exemple, l'individu est porteur de gènes qui ne l'affecteront pas mais seront exprimés dans le corps de certains de ses descendants. De plus (7), " le comportement (du corps) n'est pas encodé dans l'ADN mais dans le système épigénétique qui interagit avec l'environnement, et dont le génome n'est qu'un des éléments ". Comme il est écrit dans un rapport de l'Institute of Medicine américain " le vieux débat de l'inné contre l'acquis (nature versus nurture) n'est plus d'actualité : l'inné (biologie) et l'acquis (environnement) sont tous deux importants " (8).

Puisque les limites du corps humain sont mal définies dans le cadre de la machinerie génétique, sa caractérisation machiniste est anachronique à l'époque du paradigme informationnel-cybernétique. Cette métaphore sert, en fait, à occulter les mécanismes qui outrepassent ses limites pour crédibiliser la mise en scène d'un homme biologique dont les relations à son environnement seraient parfaitement définies. C'est à cette condition que le corps du moi humain peut être constitué en support de l'identité dans le modèle relationnel commun à l'éthique humanitaire et à l'économie professionnaliste. Toutes deux présupposent en effet que les rapports sociaux sont fondés sur " l'idée de contrat entre individus libres ", selon l'expression d'Anne Fagot-Largeault.

Mise en scène néo-vitaliste

L'individualité humaine, dont les procédures d'évaluation professionnalistes mesurent le savoir-être, est également appelée homme global, car elle inclut aussi bien l'être social, politique, économique, éthique, etc., que l'homme biologique. La configuration de ce métissage est très variable : le président de l'Institut national de la recherche agronomique s'est ainsi adressé au citoyen-consommateur que nous sommes tous. La réunion en une seule entité des statuts caractéristiques de phénomènes dont les logiques sont si différentes ne serait pas acceptable si elle n'était mise en scène dans le grand théâtre de la vie, englobant l'individualité humaine et les autres êtres vivants.

C'est dans ce théâtre que se situe Marc Kirsch, lorsqu'il transfert le concept biologique d'espèce humaine dans le champ éthique, en caractérisant l'être humain comme un " être vivant dont la façon d'habiter le monde " est nouvelle. Il était inutile de rappeler que l'homme est un être vivant différent des autres êtres vivants, si ce n'est pour créer un registre hybride entre celui de l'individu concret, qui habite quelque part, et celui de l'homme biologique, qui habite le monde. Vivant est ici un opérateur discursif, qui met en scène l'individualité humaine globalisante dans un monde global où l'hominisation biologique conduit à l'humanité politique et sociale.
De même, quand un ancien ministre déclare que " le ministère de la Culture, comme celui de la Santé, c'est celui de la vie ", le mot vie ne désigne rien de précis, mais met en scène une entité englobant aussi bien les corps dont la bioéthique défend la dignité et ceux de l'art officiel dans lesquels se cristallise la personnalité.
Les références contemporaines à la vie ou au vivant n'ont pas grand chose à voir avec les thèses vitalistes, et les acceptions de la vie qui en découlaient dans le commentaire d'un tableau de Rembrandt par les frères Goncourt, " c'est le soleil, c'est la vie ", ou quand Fernand Léger décrétait que " la couleur est une nécessité vitale, c'est une matière première indispensable à la vie ". C'est pourquoi, je qualifie de néo-vitaliste les discours où les mots de la famille sémantique vitaliste (vie, vivant, vital, etc.) soit ne désignent rien de précis, soit n'apportent pas d'information nouvelle, mais crédibilisent la mise en scène d'un vivant englobant toutes les caractéristiques de l'individu.

Le mot vie apparaît aussi bien dans des titres d'exposition, tels " Hors-limites, l'art et la vie ", que dans ceux des ouvrages et dossiers de la littérature bioéthique. Dans l'introduction, déjà citée, au dossier du Monde des Débats, la famille sémantique vitaliste était autant représentée que les familles machiniste et mécaniste. L'individuation néo-vitaliste est mise en oeuvre dans de nombreuses publicités telles que celle pour les villages de vacances où " chacun vit sa vie " et celles pour les " voitures à vivre ", pour lesquelles " il faut inventer la vie qui va avec ".

La globalisation du vivant ouvre un espace discursif hybride, où sont entrecroisés discours ès sciences et discours réductionniste qui fait sens néo-vitaliste. Ce dernier est justifié par la primauté de la personne, fondement de la société individualiste humanitaire. Par exemple, Henri Atlan est rigoureusement scientifique quand il proclame que la biologie contemporaine " n'a rien à dire et ne s'occupe plus de savoir ce qu'est la vie ", mais il est doublement réductionniste dans le même ouvrage, quand il écrit que " la biologie dit : le corps est un mécanisme ", puisque cette formulation inclut une métaphore machiniste et présuppose que la biologie a une valeur sociale immédiate. De même, Noëlle Lenoir reconnaît que " tous les savants sont d'accord pour considérer que (la thérapie génique germinale) est actuellement sans indication " mais ajoute que " les discussions (à ce sujet) sont au coeur de la réflexion éthique ".

Cette rhétorique du double discours est théorisée, hors du champ bioéthique, par l'essayiste Danièle Sallenave, pour qui la " dialectique interne individuel/universel, (est une norme de la) pensée à l'oeuvre ". Le néo-vitalisme n'est pas une conception du monde. Les opinions des auteurs de cette école peuvent diverger, mais ils se réfèrent tous à l'individualité et/ou à l'espèce humaine. C'est à cette condition que la régulation consensuelle des nouveaux Droits de l'Homme peut " définir, hic et nunc, une certaine nature humaine ainsi que des normes conformes "(9), adaptées à la société que Michel Serres caractérise comme étant " à responsabilité limitée où le contrat contemporain (qu'il qualifie de naturel) inverse en partie celui (social) de Rousseau. " (10).

Envoi

En focalisant l'attention sur la dignité du corps du moi humain, l'éthique humanitaire légitime une morale acceptable par les professionnels. Ces derniers font, en effet, peu de cas de leur dignité sociale quand ils se vendent et bafouent celle de leurs contemporains au nom du présupposé anthropologique commun à l'humanitarisme et à l'économie professionnaliste, pour qui les relations de l'individu à son environnement sont parfaitement définissables, approximativement quantifiables et potentiellement maîtrisables. Il est temps d'engager une critique humaniste du discours néo-vitaliste qui engendre cette mise en scène réductionniste des phénomènes dont les mécanismes outrepassent les limites de l'individualité humaine.

à Pierre Achard (fondateur de Langage & Société, mort en 1997)
et à Véronique Hayoun.


1. Jürgen Drews, Scientific paradigms in medicine, éditiones Roche, Bâle, 1992.

2. Anne Fagot-Largeault, " L'expérimentation humaine et les questions d'autonomie, de don et de solidarité " in Les Fondements de la bioéthique, textes réunis par M.-H. Parizeau, collection " Sciences, Ethiques et Sociétés " De Boeck Université, Bruxelles, 1992.

3. Bruce Ballantine, Sandy Thomas and al., Benchmarking the competitiveness of biotechnology in Europe, Report for Europabio, juin 1997, Bruxelles.

4. Guy Cabanel, sénateur, " Rapport sur le projet de loi relatif au corps humain au nom de la commission des Lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du Règlement et d'administration générale ", Rapport num. 230, annexe au procès-verbal de la séance du 12 janvier 1994.

5. Noëlle Lenoir, Aux frontières de la vie (avec la collaboration de Bruno Sturlèse), tome 1 " Une éthique biomédicale à la française ", rapport au Premier ministre, La Documentation française, collection des rapports officiels, Paris, 1991.

6. Henri Atlan, Catherine Bousquet, Questions de vie, entre le savoir et l'opinion, éditions du Seuil, collection " Science ouverte ", avril 1994.

7. Richard Strohman, " Epigenesis: the missing beat in biotechnology? " Bio/Technology, volume 12, num. 2 février 1994, pp. 156-164.

8. Lori B. Andrews, Jane E. Fullarton, Neil A. Holtzman, Arno G. Motulsky editors " Assessing genetic risks: implications for health and social policy " Committee on Assessing Genetic Risks, Division of Health Sciences Policy, Institute of Medicine, National Academy Press, Washington, D.C., 1994.

9. Gilbert Hottois " Droits de l'Homme " in Les mots de la bioéthique : un vocabulaire encyclopédique, sous la direction de G. Hottois et M.-H. Parizeau, collection " Sciences, Ethiques et Sociétés ", De Boeck Université, Bruxelles, 1993, pp. 156-163.

10. Michel Serres, Le contrat naturel, Editions François Bourin, Paris, 1990.





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