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ALLIAGE


Alliage, numéro 33-34, 1998


Modes d'être dans le cyberespace



Louise Poissant




Etre partout. Ici et ailleurs. Hier et demain. N'est-ce pas un peu ce que promettent les technologies de la simulation et des télécommunications ? La réalité virtuelle, cet immense laboratoire où se projettent et s'expérimentent des rôles et des postures à reproduire quand l'heure viendra, sédimente la virtualité tout comme le multimédia actualise et contamine le passé qu'il permet de revisiter, comme si on y était. Extensions de nos sens, les technologies à l'oeuvre dans ces dispositifs projettent des portions de nous dans des univers ou des lieux jusqu'à maintenant inaccessibles si ce n'est par la plus vagabonde des facultés, l'imagination. Dorénavant, on y est, et pas seulement en pensée ou en tant que spectateur, comme le permettent le livre, le théâtre et le cinéma, mais en tant qu'acteur et intervenant.

Rompu au spectacle de vingt siècles de représentations du monde et déstabilisé par la charge indéfiniment renouvelée des artistes qui ont vu dans l'art moderne un moyen d'expression, le spectateur contemporain est effectivement mûr et équipé pour autre chose. Le troisième moment de l'histoire de l'art, celui qu'annonçaient les multiples projets d'art total et de happening qui émaillent le siècle, est en train de se concrétiser par la mise en place des arts médiatiques. L'art d'interaction, pendant de l'idéal démocratique de la participation, interpelle les spectateurs dans de nouveaux rôles et contribue à reconfigurer l'oeil et l'humain. L'ensemble de l'institution artistique se trouve d'ailleurs secoué par ce mouvement qui met l'accent sur l'intervention et l'implication plutôt que sur la consommation et la conservation. Le déclin de l'objet proclamé en art depuis un demi-siècle annonce une déterritorialisation et une ère de nomadisme que favorisent par ailleurs les technologies de la communication. Promesse d'ubiquité ou errance dans l'insignifiance, l'humain contemporain sait que son destin est tissé de rêve mais qu'il peut prendre la forme d'un cauchemar.

Le nomadisme

Le désir d'ubiquité s'est peut-être d'abord manifesté sous la forme du nomadisme. Exilé du sens et condamné à butiner à droite et à gauche en quête de nouvelles figures de proue, l'artiste du cyberespace multiplie liens et métissages. Celui qui a choisi d'oeuvrer directement avec et sur les réseaux, l'explorateur d'internet, trouvant inspiration et matière à transformer dans l'immatérialité, l'instantanéité et l'interactivité des systèmes de communication électroniques, consent à se laisser porter ou plutôt transporter par la fluidité des courants de communication. Renonçant à la sédentarité des oeuvres et des pratiques artistiques qui se sont installées et qui ont établi des écoles, ces nouvelles formes d'art renouent toutefois avec une tradition artistique d'avant le XVle siècle, alors que l'on ne signait pas les oeuvres exécutées directement chez le commanditaire sans recours à des intermédiaires marchands. L'internaute n'a plus à se déplacer physiquement, mais il s'adonne et convoque à des itinérances interculturelles et intersubjectives d'autant plus dépaysantes qu'elles excèdent le simple spectacle et qu'elles induisent des parcours pluriels plutôt que linéaires. Les artistes inventent de nouvelles façons de voyager, des procédures et des moyens de locomotion, qu'on appelle maintenant interfaces et qui conjuguent le faire au voir.
L'inertie que craint Virilio (1) par l'implantation des télécommunications, qui menacent de réduire l'humain à une condition de grabataire, branché mais inerte, est en quelque sorte court-circuitée ou surmontée. En effet, assez paradoxalement, ces dispositifs qui invitent à explorer autrement d'autres horizons ont accru le tourisme et les déplacements physiques. Mais surtout, la net-persona est appelée à explorer d'autres territoires, d'autres zones de la stratification sociale, d'autres dimensions psychologiques et relationnelles. La métaphore de la carte géographique sert d'ailleurs, pour de nombreux artistes, à représenter la notion d'identité : parcours et visites marquent et actualisent certaines zones. Les pourtours de la carte restent cependant flous, ou, plus exactement, à préciser ou à reconfigurer en fonction d'explorations plus ou moins approfondies.

Une identité plastique

La notion de voyage elle-même se transforme puisqu'il ne s'agit plus d'arpenter un territoire ou de visiter un site, bien que ces deux dimensions du voyage soient possibles et développées sur le net. Mais il s'agit de plus en plus de s'engager dans des parcours transactionnels, d'établir des contacts, de vivre des rencontres qui déclenchent de nouvelles dimensions de soi par la perméabilité à l'autre et à la différence. L'artiste des réseaux vise d'ailleurs très immédiatement l'établissement de liens et de relations, ce que Fred Forest (2) a développé dans son esthétique de la communication, qu'il a aussi appelée esthétique de la relation. Roy Ascott (3) parle de connectivisme et d'artiste distribué pour désigner ces nouvelles pratiques impliquant directement l'artiste, son geste, sa communication, sans le transit classique par l'objet. L'interconnexion des réseaux étend le phénomène et déjoue le sentiment de contrôle vertical que ne peuvent manquer d'instituer les modes de transmission d'information classiques.
S'établit ainsi une sorte de mapping, marqué par des parcours, des piétinements, des arrêts, des contacts, des interruptions, des rétablissements de contact, des aller-retour, etc. Ce mapping, c'est ce qui constitue la carte de l'identité de l'artiste-voyageur. La modernité avait déjà passablement allégé la notion d'identité en évacuant le substratum permanent hérité d'Aristote pour faire de l'identité un projet. Déclaré porteur de déterminismes sociaux et génétiques, l'humain moderne s'est néanmoins investi dans un programme de changement et de devenir. Le " New as a value " est devenu son étendard, comme le disait Rosenberg.
L'ère des technologies médiatiques est traversée par cette idéologie du changement. Elle présente la notion d'identité dans un horizon conceptuel qui lui correspond en parlant davantage de design ou de reprogrammation de l'humain, mettant ainsi l'accent sur le caractère plastique de la reconfiguration ou du mapping : une série de parcours relie des points qui finissent par former la carte texturée d'un territoire, avec ses accidents et ses contours jamais parfaitement délimités ni localisés. Aire ouverte en quelque sorte, dont les zones se dessinent par le geste même qui les relie, et où chaque visite devient épiphanie, désignant à l'attention sa présence, provisoire certes, mais néanmoins déterminante. Affranchie de la mobilité anxieuse qui caractérisait la modernité, la circulation dans toutes les directions, à parcours multiples et à différents rythmes, favorise une exploration topologique plutôt qu'une course vers un idéal toujours différé. Le mapping procure ainsi des tranches d'identité au concepteur-voyageur dans la mesure où les fréquentations sont révélatrices et déterminantes de l'identité.
Cette identité à la carte s'inscrit dans un présent perpétuel, seul temps qui donne sens et prise à l'implication du sujet. " No future " et passé revu et corrigé par les souvenirs écran. En d'autres termes, rien d'autre que le présent. Présent communicationnel asynchrone, qui entretient néanmoins le sentiment de contact dans l'immédiateté, discréditant les distances qui se mesurent en kilomètres. On n'est plus dans la psychologie du "ce qui nous sépare" mais plutôt dans la dynamique du "ce qui nous relie". Non plus dans l'apparence mais dans l'apparaître comme le dit Roy Ascott (4). On est là présent un peu partout, ici et ailleurs, avec la force du souffle de la voix, de l'image, de la trace du nouveau sens commun, le numérique. On est là partout et chaque fois que l'on est animé par un interlocuteur. Toute une rhétorique de la prosopopée est en train de se développer autour des interfaces et des avatars concentrant la notion d'identité sur des fonctions de communication et conjuguant tout au présent. Comme l'a très bien vu Mario Costa,5 le nouvel espace-temps devient ainsi un présent universel ou un non-lieu présent.

Voisinage et métissage

Le nomadisme commande aussi une autre notion de voisinage. Comme l'a bien montré Roger Malina, cette notion dépend essentiellement de nos technologies et, en l'occurrence, de nos moyens de transport. Pour le paysan, le voisinage, c'est le hameau situé à deux pas, où l'on se rend à pied. Le cheval, le vélo élargissent ce rayon et l'étendent à l'échelle des villages. On sait comment le chemin de fer et l'auto ont réécrit le paysage, et relié des communautés ; comment l'avion, cet ultime conquête de la révolution des transports, a considérablement réduit les distances en accélérant la vitesse. Mais l'ère des transmissions électroniques et de tous les dispositifs de la téléprésence est en train de donner des dimensions planétaires à la notion de voisinage. La téléportation actualise la métaphore macluhannienne de village global, de même que les représentations de la planète bleue, provenant des extensions technologiques de l'homme dans l'espace, réduisent les dimensions de la Terre et par le fait même, rapprochent ses habitants. Le voisin, ce semblable avec lequel on partage un environnement, c'est celui à qui l'on parle le matin, qu'il se trouve au Japon, en France, aux Etats-Unis ou au bout du corridor, comme l'observait Malina.
Ces fréquentations favorisent les métissages. Combinées aux technologies du cyberespace, elles permettent la création d'environnements virtuels auxquels aura contribué chacun des partenaires. Aux couleurs, aux rythmes et à la mesure des intervenants, ces lieux ont tendance à se définir en termes d'expérimentation plutôt que de colonialisme. Plus de drapeau à planter ou de terre vierge à découvrir. Les nouvelles explorations ne se font plus dans le sens de la conquête du territoire ou de l'espace. L'humain a atteint l'âge d'apprendre la cohabitation et le partage, de bonne grâce ou contraint. Nous sommes tous, le Nord et le Sud, sur une même barque, comme le signalait Michel Serres, et personne ne peut choisir de débarquer. C'est pourquoi nous sommes forcés d'inventer de nouvelles postures et d'autres attitudes. On comprend dès lors l'importance que prennent tous les dispositifs favorisant l'expérimentation de rôles, de coopérations, et d'échanges en vue d'une réalisation commune. C'est d'ailleurs l'esprit qui concourt à la plupart des réalisations d'art-réseau auxquelles l'inaugural Café électronique, développé dans les années 70 par Kit Galloway et Sheila Rabinovitch, a donné le ton. Ces artistes se présentent eux-mêmes comme des métadesigners, des avant-preneurs ayant pour mission de développer des environnements dans lesquels s'établiront des contacts et se formeront des projets entre cultures ou artistes de diverses disciplines. L'expression de space maker suggérée par Randy Walser correspond assez bien à ce nouveau rôle des cyberspaciens : ils créent des espaces virtuels, cadres d'actions et de performances réelles. Il peut même arriver que la création dialogique d'un environnement représente l'essentiel de la performance, chaque intervention de l'un des partenaires actualisant l'un des possibles de la précédente et orientant la suivante, dans une espèce d'échange où il s'agit de trouver le fit, comme on dit au bridge, de trouver l'enchère qui va tirer le meilleur des deux mains combinées.

Interfaces et sensorialité

Les oeuvres qui introduisent des interfaces ajoutent une nouvelle dimension au rôle de l'artiste cyberspacien. En effet, ces dispositifs induisent d'autres comportements et, ultimement, de nouvelles sensorialités. Philippe Perrot (6) rappelait très justement l'effet de l'implantation des technologies reliées à l'hygiène (eau courante, systèmes d'aqueducs, bains publics et privés) sur l'olfactif. En traitant de sales ou de contaminées certaines matières ou zones, on les désignait comme nauséabondes. Toute une palette olfactive s'est ainsi développée et cultivée aux XVllle et XlXe siècles.
De la même façon, les technologies qui permettent de s'introduire et de circuler dans le cyberespace ou sur le net sollicitent de nouvelles formes de tactilité, de vision, d'audition, etc. Les artistes qui les développent refaçonnent l'oeil et l'oreille et convoquent une multisensorialité, comme l'annonce le terme multimédia. Chose étonnante d'ailleurs, c'est une espèce de sens commun, le numérique, qui rend possible des expériences sensorielles encore inédites. Cette entreprise, qui consiste à révéler d'autres dimensions de l'humain et de la sensibilité, prolonge l'un des grands projets inscrits dans la modernité : changer l'humain. Mais à l'engagement social (psychanalytique, marxiste, féministe, etc.) et politique des artistes des diverses avant-gardes, s'est substitué un projet plus immédiatement axé sur la reprogrammation de l'humain. L'automate et le clone, ces deux extrêmes qui fascinent les artistes et orientent la recherche, ont donné lieu à des créations étonnantes, parfois prometteuses, parfois inquiétantes.
Les performances de l'Australien Stelarc proclament depuis plus de vingt-cinq ans que le corps est obsolète et que nos extensions technologiques, et éventuellement l'implantation de nanotechnologies, ont fait de nous des mutants. Et s'il est clair que cette perspective en terrorise plus d'un, Stelarc serait plutôt de l'avis de Minsky, lequel rétorquait à ses opposants, à ceux qui critiquaient les recherches dans le domaine de l'intelligence artificielle, que si l'on avait soumis au primate qui a précédé l'humain une projection de sa descendance humaine, il aurait certainement été très déprimé par cette perspective.

Déterritorialisation et cyberespace

Les technologies de la télécommunication et du virtuel nous placent, si l'on peut dire, dans l'étrange position de ne plus avoir de lieu assigné, mais d'être en libre circulation, intervenant directement ou par le biais d'extensions sensorielles ou d'avatars de positionnement, ici et ailleurs, au même moment. L'espace s'élargit jusqu'à la perte de lieu, comme le dit encore Mario Costa. Que ce soit par le biais du répondeur ou d'internet, par les multiples dispositifs de téléportation ou de réalité virtuelle, l'humain contemporain intervient sur des scènes sans que y soit requise sa présence physique. Il est là, distribué, présent et actif. Et pourtant, il est aussi ailleurs, assistant à d'autres scènes, interpellé dans d'autres dimensions de lui-même. " Moi est légion " n'a jamais eu autant de sens que maintenant, puisque l'on peut effectivement vivre simultanément sur plusieurs tableaux. Aux deux modes d'existence que l'on connaissait jusqu'ici, l'existence physique, le being there, et la projection par l'imaginaire dans des mondes possibles ou romanesques, s'ajoute, dans le cyberespace, une troisième forme d'être, combinant virtualité et communication, et permettant l'action et la participation à distance, comme si l'on y était.
Le cyberespace devient une espèce de scène où il est possible de réaliser un vieux rêve de l'humanité, projetée dans des attributs divins reliés à l'ubiquité et ce, sous le mode à la fois de la perception et de l'action. En effet, grâce aux extensions technologiques, on voit et l'on entend au-delà des limites de nos appareils sensoriels ; grâce au virtuel et à la téléportation, on peut intervenir un peu partout. Et on comprend que de telles possibilités engendrent inquiétude et vertige. L'homme ne peut pas impunément s'approprier un idéal placé si haut sans craindre une chute proportionnelle. Ces instruments que nous avons fabriqués portent l'empreinte de notre désir, ce qui ne veut pas dire, par ailleurs, que nous soyons prêts et aptes à en jouer. L'humain a mis bien du temps à humaniser la figure divine. La destitution des dieux et la réhabilitation de l'humain dans des traits divins est un projet enivrant pour certains, fou pour d'autres. D'autant que nous n'associons qu'un très mince éventail de fonctions aux pouvoirs de l'ubiquité attribué au divin. " Dieu voit tout et entend tout ", par exemple, relève pour l'essentiel d'une dynamique de contrôle dont l'humain était l'objet. Et l'on ne sort pas facilement de cette dialectique, si bien qu'il est difficile d'imaginer d'autres rôles, d'autres fonctions. Une bonne part de la science-fiction reste d'ailleurs collée à ces modèles sans arriver à profiler un humain enfin affranchi.
On a aussi exprimé de l'inquiétude devant ce mutant, qu'il devient d'autant plus difficile de saisir qu'il n'est pas localisable. On parle de schize, de troubles de la personnalité, d'altération profonde de la nature humaine. On se plaint aussi d'anxiété, de stress, du sentiment de ne plus avoir le temps à force d'être sur tous les fronts à la fois. Tous ces reproches adressés à la technologie permettent de mesurer le degré d'acculturation, les zones de résistance, et la détresse engendrée par des possibles dont on arrive plus ou moins à évaluer les potentialités. Et, à tort ou à raison, on ne se fait pas trop confiance. Après tout, on ne confierait pas une mitrailleuse à un enfant ni à un psychopathe.

Le syndrome tour de Babel

Le premier risque que représente le nomadisme dans le règne de l'information universalisée, bien entendu, c'est l'encombrement, le syndrome de la tour de Babel. On le vit déjà. Nous ne disposons pas de tous les filtres mis en place par les institutions classiques (galerie, musée, etc.) qui sélectionnent pour nous depuis des siècles. Nous n'avons pas même de bons instruments de sélection. Et pourtant, nous sommes entrés dans une ère de profusion où il devient urgent de gérer l'abondance alors que nous sommes encore mus par le réflexe et l'angoisse de la pénurie.
En fait, le grand risque du nomadisme, sa figure négative c'est l'errance dans l'insignifiance. Le volume des interventions et le manque d'expérience et d'outils de filtrage, engendrent une pollution qui annonce une éventuelle contamination des réseaux. Bien des rencontres heureuses se font au cours de flâneries, de promenades sans destination précise. L'errance ménage souvent des surprises comme les nombreuses esthétiques de l'égarement, de l'oubli et de la perte se sont appliquées à le montrer. Les internautes ayant le goût de la déroute sont servis. Mais pour éviter le sentiment de perdre son temps ou d'aller nulle part à cause de la prolifération des signaux, et surtout pour échapper à la menace d'être envahi, il faut des aiguilleurs ou des filtres, comme en utilisent les musiciens en synthèse du son. Sur mesure, ils fabriquent des filtres qui laissent passer certains sons et en retiennent d'autres, ce qui leur permet de sélectionner les seules sonorités qui les intéressent dans un flot sonore. Avec la prolifération caractérisant les réseaux télématiques, il est urgent que l'on se dote de filtres, comme le faisait remarquer Derrick de Kerckhove (7) commentant l'idée de l'artiste canadien David Rokeby. Et que ces filtres soient développés par des artistes ayant la sensibilité et l'intelligence d'ajouter ou de trouver du sens sur un terrain et avec des outils qui eux n'en ont pas. Comment choisir dans la profusion ? Quelle conduite adopter lorsque tous les choix semblent possibles ? Les instruments développés pour prévoir et gérer la pénurie ne nous sont d'aucun secours pour vivre avec ces problèmes engendrés par la surabondance.

Fonction totémique de l'art

Pour conclure, je dirai brièvement que les artistes ont trouvé dans les muses électronumériques d'autres sources d'inspiration, qui ont conduit l'art ou l'activité artistique sur des territoires inexplorés. Ces nouvelles dimensions s'appellent interactivité, connectivité, interface, téléprésence, monde de synthèse, simulation, réalité virtuelle, cyberespace, etc. Et si les nouveaux enjeux ne sont plus la représentation d'une instance supérieure comme c'était le cas dans toutes les formes d'art du passé, elles servent cependant la promotion d'un projet qui excède chacune de ces productions. La reprogrammation de l'humain, ce grand défi des arts médiatiques, vise un remodelage des matériaux biologiques, psychiques et sociologiques. Et s'il ne s'agit plus comme par le passé de conquérir des espaces et des pouvoirs sur l'environnement, mais plus modestement d'apprendre à habiter la planète, le défi n'est pas moins lourd. D'où peut-être ce sentiment que ça se bouscule à la sortie. L'intensification du bruit engendré par le small talk et par le désir légitime mais néanmoins encombrant de vouloir y aller chacun de sa petite contribution, un peu comme si tous les auteurs de journal intime avaient accès à la publication, s'intensifie et devient alarmant à plus d'un titre (désinformation, gaspillage, surcharge des circuits, augmentation des disparités, etc.)

Reprogrammer l'humain, c'est lui apprendre à tolérer la cacophonie engendrée par la multiplicité et la différence, lui apprendre à naviguer dans cette mer de sens et de non-sens. Découvrir que tout voir et tout entendre ne veut pas dire tout contrôler ou être totalement contrôlé. Enfin, cela devrait d'abord vouloir dire être capable de se taire un peu et d'être à l'écoute de l'autre.


***


Légende de l'illustration

Vermeer, L'atelier du peintre, détail


Notes

1. Paul Virilio, L'Inertie polaire, Paris, Bourgois, 1990.
2. Fred Forest, " Manifeste pour une esthétique de la communication ", Esthétique des arts médiatiques, Québec, Presses de l'université du Québec, pp. 25-63. Aussi publié in +/- 0 nÝ 43, 1985.
3. Roy Ascott, " Télénoïa ", in ibid, pp. 363-385.
4. Roy Ascott, Spirale, Montréal, sept 1995, pp. 24-25.
5. Mario Costa, Art Press, nÝ 122, Paris, fév 88, pp. 9-13.
6. Philippe Perrot, Le travail des apparences, Paris, Seuil, 1984.
7. Derrick de Kerckhove, The Skin of Culture, Toronto, Sommerville Press, 1995.




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