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ALLIAGE


Alliage, numéro 33-34, 1998


Un café pour les sciences



Pablo Jensen




Clones, pluies acides, plantes transgéniques, bébés éprouvette, trou de la couche d'ozone, etc. Les lecteurs d'Alliage connaissent sans doute bien les inquiétudes que suscite cette foule d'entités où se mêlent inextricablement sciences et société. Beaucoup de nos concitoyens estiment en outre qu'on ne les associe guère aux choix techno-scientifiques et que les chercheurs ne sont pas toujours capables de prévoir toutes les conséquences de leurs découvertes. Tout ceci conforte une attitude de méfiance vis-à-vis de la science, qui se retrouve dans le succès de séries télévisées baignant dans le paranormal (les X-files) ou de films montrant la vulnérabilité des projets technologiques grandioses (Gremlins II, Titanic). Il est révélateur que le Monde diplomatique - pourtant peu suspect d'obscurantisme - ait intitulé un de ses numéros spéciaux : " L'homme en danger de science ? " (mai 1992). Face à cette méfiance, quelles réponses peuvent apporter les scientifiques ? L'attaque frontale, disqualifiant les critiques au nom d'une prétendue recrudescence de l'obscurantisme, n'est ni justifiée ni efficace. Si l'on n'échappera pas à une réflexion en profondeur sur ce que sont les sciences dites modernes, sur ce que pourrait être une culture scientifique, il faut de toute évidence nouer des liens effectifs entre sciences et société civile, permettre à des chercheurs et des citoyens de se rencontrer et de confronter leurs idées. Il existe différentes pistes pour familiariser le public avec la science : revues de vulgarisation, conférences grand public, communication institutionnelle des grands organismes de recherche (Cnrs, Inserm). Ces initiatives - à coup sûr nécessaires - me semblent cependant comporter diverses carences, peuvant se résumer par un manque d'interactivité, de contact humain. Le projet présenté ici se veut un moyen original de toucher un large public et surtout de le faire participer : le café des Sciences.

Les objectifs du café des Sciences

Notre objectif premier est de faire se rencontrer en toute convivialité des citoyens et des chercheurs, en évitant le côté cours magistral des conférences. Il nous semble primordial d'attirer un public extérieur à l'université, celui qui n'aasiste qu'exceptionnellement aux conférences de vulgarisation. Il suffira de donner l'exemple des rencontres nationales du Cnrs " Sciences et citoyens " qui, malgré les efforts des organisateurs, mériteraient plutôt le nom de " Sciences et étudiants en sciences ". Or, il est un lieu qui, par tradition, représente en France cet endroit d'échanges informels mais potentiellement riches d'idées : le café. Qui ne connaît, par exemple, le café Procope à Paris, que fréquentèrent de nombreux intellectuels connus et anonymes, où grandit l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. Plus modestement, le café des Sciences a pour but de rassembler, autour d'un sujet choisi à l'avance, trois ou quatre intervenants - spécialistes des différentes disciplines intéressées - et le public. Les intervenants sont en général des chercheurs en sciences exactes, appliquées ou humaines. Ils peuvent également être choisis dans le monde industriel ou politique pour montrer comment les résultats scientifiques s'incorporent dans la vie de tous les jours. L'objectif est que les compétences des intervenants soient disponibles pour répondre à une demande devant émaner principalement du public ; on n'attend surtout pas qu'ils fassent une conférence. Il s'agit aussi de montrer que les chercheurs sont des gens comme les autres et qu'il existe à l'intérieur des sciences de vives polémiques, des incertitudes. Bref, il nous semble important de montrer une image réaliste des sciences en train de se faire, pour démentir l'image rigide et froide que l'on a souvent à l'esprit.

Le fonctionnement du café des Sciences

Comment réaliser en pratique des débats sérieux et constructifs tout en conservant un caractère convivial aux rencontres ? Comment attirer un public extra-universitaire ? Voici les premières solutions qui sont actuellement essayées dans cette phase de lancement du café des Sciences :
- Le lieu : une brasserie située au coeur de Lyon (place des Terreaux) et qui a l'expérience de l'organisation de spectacles et débats (réunions d'architectes, café philosophique). Cette brasserie possède un bon réseau de communication (presse locale, radios, cinq mille prospectus diffusés dans tous les milieux) et dispose d'un local pouvant accueillir dans de bonnes conditions une centaine de personnes. Tout ceci est indispensable pour toucher un public qui n'a pas l'habitude de se rendre à des conférences scientifiques classiques.
- Les sujets proposés pour discussion : proches des préoccupations des citoyens, ils sont principalement de deux types. D'abord, des sujets plutôt d'information, où les connaissances techniques des chercheurs contribueront à susciter des débats intéressants (par exemple, sur la pollution de l'air ou les manipulations génétiques). Le deuxième type de sujet portera sur des questions plus générales, touchant à l'interaction de la science et de la société (exemples : le rôle des experts dans les décisions publiques ou les rapports entre science, pouvoir et argent). On traitera aussi bien de sujets proches des sciences humaines que de sujets plus durs, en essayant autant que possible de montrer les interactions de ces deux domaines.
- La formule débat permet un échange plus aisé entre différents points de vue que la conférence habituelle, et elle favorise en outre la confrontation entre les approches des sciences dites dures et celles des sciences humaines : cette pluralité des approches des sciences nous semble encore trop souvent inexploitée.
- Un comité scientifique formé de personnalités reconnues dans les principaux domaines scientifiques a été formé en concertation avec le Cnrs, qui soutient notre initiative. Ce comité a deux rôles principaux : servir de garant du sérieux du café vis-à-vis du Cnrs et surtout, être un relais auprès des différentes communautés scientifiques concernées par le sujet traité, pour nous aider dans le choix des intervenants, ce qui est crucial pour un bon débat.

Un premier bilan

A l'heure où des cafés des Sciences s'ouvrent dans d'autres villes de France (Paris, Les Ulis, Caen), il est intéressant d'établir un premier bilan des cafés lyonnais et des options que nous avons choisies.
La première donnée importante concerne bien sûr la fréquentation. Dans ce domaine, le succès va largement au-delà de nos espérances, puisque nous avons fait pratiquement salle comble chaque mois, ce qui représente une centaine de personnes. Ceci montre qu'il existe une demande réelle de la part du public et aussi de la communauté scientifique, laquelle s'est bien mobilisée.
Nous avons décidé de fixer à l'avance les sujets traités. Ce choix a été dicté par plusieurs objectifs : éviter de refaire tous les mois le même débat, diversifier le public et surtout, débattre en présence de chercheurs qualifiés sur les aspects techniques du thème (biologistes, industriels et politiques concernés, dans le cas des manipulations génétiques, par exemple). Chercher des intervenants valables demande à coup sûr une préparation assez lourde chaque mois, mais la qualité des débats compense ces efforts. Il est aussi important de noter que les cafés, s'ils exigent de la motivation et du temps, ne demandent en revanche que très peu d'argent : environ cinq cents francs par mois, que nous utilisons pour inviter à dîner les intervenants et imprimer les tracts.
Le dernier aspect que j'aborderai concerne le public. Si les premiers cafés ont surtout touché les chercheurs et les étudiants, des enquêtes nous ont montré que les efforts de publicité hors milieu universitaire étaient récompensés : les derniers cafés ont été fréquentés par une bonne moitié de non-scientifiques. Nous espérons que le climat convivial du café les amènera à prendre la parole plus souvent, sans se laisser intimider par les titres universitaires des intervenants.
Ces cafés se veulent aux antipodes des conférences où les scientifiques viennent emplir les têtes des auditeurs de leur savoir tout fait. Une telle démarche, qui pourrait se justifier pour des sujets très fondamentaux (astrophysique, physique des particules), n'est plus envisageable concernant les sujets abordés lors des cafés. Ne serait-ce que parce que la science ne peut apporter de certitudes dans ces domaines si complexes, et ceci a été clairement illustré par les premiers cafés. On a vu, par exemple, la difficulté de modéliser le climat pour prédire son évolution ou les incertitudes des modèles économiques utilisés pour calculer les conséquences d'une réduction du temps de travail. Il faut le reconnaître : notre science est mal à l'aise lorsqu'il s'agit de problèmes globaux, pourtant cruciaux pour la plus grande partie de l'humanité (pollutions diverses, économie, alimentation). Si nous voulons que la société continue à soutenir l'effort de recherche, la production de savoirs nouveaux, il faut certes la convaincre de l'utilité pratique de la science dans la vie de tous les jours. Mais, plus profondément, il faut montrer ce que peut apporter la science à la connaissance du monde, à la culture des simples citoyens que nous sommes tous. Il s'agit là d'un formidable défi, et essayer de le relever ne peut qu'être bénéfique pour notre science et, bien sûr, pour les chercheurs eux-mêmes, qui devront se forcer à replacer leur savoir dans un contexte plus large et à justifier sa pertinence.

Contacts téléphoniques pour les différents cafés : Paris 01 69 15 42 75 ; Caen 02 31 45 44 25 ; Lyon 04 72 43 15 64.
Les comptes rendus du café de Lyon sont consultables par internet à l'adresse suivante : http://dpm.univ-lyon1.fr/~jensen/cafe.html


Irving Penn, Café Greco à Rome, 1948



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