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ALLIAGE


Alliage, numéro 33-34, 1998


Empreintes génétiques : contre l'idolâtrie scientifique



Eric Heilmann

Comme on pouvait s'y attendre, les médias, qui ont salué le succès de la police judiciaire dans l'affaire du tueur de l'Est parisien, ont souligné dans un même concert d'enthousiasme l'apport de la technique des empreintes génétiques dans l'enquête qui a conduit à son arrestation. Le projet d'établir un fichier national destiné à centraliser les empreintes génétiques des personnes condamnées pour crime ou délit sexuel se trouve ainsi relancé. L'été dernier déjà, dans l'affaire de Pleine-Fougères, le recours massif à des tests génétiques avait mis en lumière l'intérêt qu'il y aurait pour les enquêteurs à disposer d'un tel fichier : la comparaison des traces d'ADN d'un suspect avec celles de personnes déjà connues des services de police pourrait ainsi être réalisée de façon systématique et rapide.

Une étape supplémentaire vient d'être franchie il y a quelques semaines (Le Monde du 11 avril 1998) par un professeur de génétique qui en appelle désormais à un usage généralisé de cette technique, puisqu'elle permettrait de " caractériser chaque individu sans erreur " et de fournir à chacun un " numéro à ne sortir de la liste rouge qu'en cas de nécessité ". Et le savant de s'étonner au passage que les " universités de sciences sociales " (sic) n'aient pas répandu plus tôt la bonne nouvelle, et de condamner un peu plus loin le retard pris par la France en la matière - " des vies humaines auraient ainsi été sauvées " - par rapport à nos compatriotes britanniques et américains.

N'en déplaise à notre éminent professeur, dont l'article pourrait laisser croire au lecteur profane que la génétique est une science tout à fait exacte, depuis 1985, date à laquelle Alec Jeffreys et ses collègues ont publié leurs premiers travaux sur les empreintes génétiques, l'ADN n'a pas toujours été un auxiliaire de justice des plus fiables. Ainsi, dans l'affaire Castro, double meurtre jugé aux Etats-Unis en 1989, l'expertise génétique concluant à la condamnation du suspect fut rejetée par le juge quand fut dévoilée l'absence de contrôle des laboratoires sur la qualité et la quantité des échantillons à analyser. L'un des biologistes associé à la défense, Eric Lander, montrera à cette occasion que les probabilités d'identité affichées par les criminalistes sont inexactes (Nature, 1989, vol. 339, p. 501). Si l'interprétation des résultats d'une expertise génétique, souligne le biologiste américain, se fonde sur la révélation de deux empreintes semblables (les fameux code-barres), elle implique aussi que chaque empreinte doit être extrêmement rare. Or la génétique des populations nous enseigne que deux individus d'une même race (selon une terminologie usuelle dans cette discipline), et complètement étrangers, ont néanmoins des parents communs, même très éloignés. Il convient donc à chaque fois, c'est-à-dire pour chaque fragment d'ADN prélevé, de calculer la probabilité de son existence dans le reste de la population. Lander mettra alors en évidence le caractère simpliste des méthodes de calcul du laboratoire, après avoir critiqué la définition de la population de référence.

En 1991, deux généticiens des populations, R. Lewontin (université de Harvard) et D. Hartl (université de Washington), confirment le bien-fondé de l'opinion de Lander sur les probabilités d'apparition des code-barres dans la population (Science, 1991, vol. 254, p. 1745). Les bases de données établies par les laboratoires, affirment-ils, ne tiennent pas compte de l'hétérogénéité des populations dont ils se servent comme référence pour leur analyse statistique. Par voie de conséquence, les méthodes de calcul qu'employent les criminalistes sont inadéquates. Et les deux auteurs de conclure : aussi longtemps que des études approfondies de la distribution des empreintes n'auront pas été menées sur une grande variété de groupes ethniques, les analyses fournies par les laboratoires demeureront sujettes à caution.

Après cette publication, plusieurs tribunaux rejettent les conclusions fournies par les laboratoires de police scientifique. En 1992, un comité d'experts formé par le National Research Council pour tenter de mettre un terme à la controverse, publie ses conclusions : " Les criminalistes n'ont peu ou pas du tout de contrôle sur la nature, les conditions, les formes et la quantité des échantillons avec lesquels ils doivent travailler. " Plus loin, s'agissant de la génétique des populations, on peut lire : " Il n'existe pas de corpus de données empiriques qui pourrait fonder l'idée selon laquelle ces calculs de probabilité seraient valides et sûrs " (cité par R. C. Lewontin, in Biology as Ideology, éd. Harper Collins, 1993). Deux mesures préconisées par le comité ressortent nettement du rapport : la mise en oeuvre d'une procédure d'agrément pour définir la liste des laboratoires autorisés à être désignés comme experts par les tribunaux, et la constitution de bases de données prenant en compte une vingtaine au moins de groupes ethniques différents. S'appuyant sur le rapport du comité, certains juges continuent alors à écarter les conclusions des expertises génétiques estimant non fiables les méthodes utilisées par les experts (Nature, 1992, vol. 359, p. 349).

A la même époque, en Grande-Bretagne, les réserves que commencent à émettre les avocats avec l'appui de quelques scientifiques, sont désormais entendues par les juges. Ainsi, en décembre 1992, un tribunal décide, pour la première fois dans ce pays, de rejeter les conclusions de l'expertise génétique après avoir constaté l'absence de consensus, sur la question de la fiabilité de la technique, au sein de la communauté scientifique. Par la suite, d'autres juges écarteront encore les conclusions des laboratoires (New Scientist, 6 March 1993, p. 14 ; New Law Journal, 4 June 1993, p. 806).

Cette controverse scientifique n'aura aucun écho dans les médias français. Pourquoi ? Est-elle désormais close ? Le lecteur profane ne trouvera que quelques chiffres astronomiques à se mettre sous la dent pour alimenter sa curiosité : " Le risque d'erreur dans ce domaine n'est que de un sur quatre millions " (Le Monde, 15-16 novembre 1987) ; " Il y a une chance sur cent trente-cinq millions que deux personnes aient les mêmes empreintes génétiques " (Science et Technologie, mars 1989) ; plus récemment, on évoque " une possibilité sur un milliard pour que les analyses génétiques aient failli " (Le Monde, 28 mars 1998). Quelle valeur accorder à ces chiffres ?

Au demeurant, une question mérite peut-être encore d'être posée. Tous les experts se sont accordés pour souligner que la fiabilité des empreintes génétiques dépend en dernière instance de la probabilité de trouver un profil génétique identique dans le reste de la population. C'est pourquoi, les laboratoires de criminalistique ont établi des bases de données pour étayer leurs analyses. Ce faisant, n'est-on pas en train de légitimer à nouveau des classements biologiques reposant sur des catégories comme celles de groupes ethniques ou de races ? Tout l'intérêt de la technique des empreintes digitales tenait précisément dans le maintien d'une nette distinction entre l'individu et le reste de la population. Rétablir aujourd'hui dans les prétoires, le lien entre un individu et de telles catégories ne constitue-t-il pas un danger ?

A moins de considérer que la justice ait vocation à participer à la recherche expérimentale, on pourrait escompter que les scientifiques répondent sérieusement à toutes ces questions, avant de se faire les avocats d'un fichage généralisé.


Légende des illusrations:

Le génie génétique, dessin de Puig Rosado






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