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ALLIAGE


Alliage, numéro 33-34, 1998


Les mots tombés du Ciel



Jean-Claude Guillon



" Le football est un jeu planétaire. "
Bruno Frappat, Le Monde, mai 1998

Planètes errantes




Au XIIe siècle, le mot planète est emprunté au latin planeta, lui-même repris du grec planêtes, planêtes dans l'expression planêtes asteres désignant les astres qu'on observait, mobiles, sur la toile de fond fixe des étoiles, nommées, elles, aplaneis. Le mot est dérivé de planasthai "errer çà et là", "être incertain, flottant" ; il désigne en grec un voyageur, un vagabond, voire des fièvres intermittentes. L'astronomie ancienne dénombrait sept planètes : Soleil, Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne.

C'est au XVIIe siècle que le mot planète prend son sens actuel : " Corps céleste gravitant autour du soleil. " Fontenelle, en 1686, commente l'exclusion du Soleil et l'entrée de la Terre dans le système planétaire. C'est seulement à l'époque moderne qu'ont été découvertes les planètes les plus éloignées du soleil. Daniel Kunth nous le rappelle dans un précédent article (Alliage num.32) Uranus découverte au télescope par Herschel en 1781, Neptune par les calculs de Le Verrier et d'Adams en 1846. Ces savants calculs avaient frappé les imaginations au point que Flaubert, nationalisme aidant, écrivait à l'article " Planètes " de son Dictionnaire des idées reçues: " Toutes découvertes par Le Verrier. " Pluton que découvre en 1915 Percival Lowell, également par le calcul, ne fut photographié qu'en 1930 par Tombaugh. Il est intéressant de constater que les nouvelles appellations ont conservé la référence à la mythologie gréco-latine, tout en les associant éventuellement aux initiales du découvreur (P. L. pour Pluton).

Après le passage de " astre errant " à " qui tourne autour du soleil " puis à " qui tourne autour d'un astre ", (" Jeunes planètes, vieilles étoiles " est un titre de La Recherche de mai 1998), on assiste depuis quelque temps à l'extension de l'usage du mot planète. Déjà, dans les années 50, la collection " Petite planète " aux éditions du Seuil signifiait que le monde étant assez petit pour qu'on puisse en atteindre n'importe quelle partie, pendant nos vacances, la planète est un village. Actuellement, planète et son adjectif planétaire sont en train de prendre, dans l'usage journalistique, le sens de mondial, et le sens métaphorique de monde particulier, voire de monde clos. En voici quelques exemples :

Au sens propre, planète se substitue à monde, et planétaire à mondial : " Parce que toute la planète s'y est mise. " (à propos de la libération du téléphone, Libération, 31 janvier 1998.) Claude Roy lui-même, dans un livre où il dénonce les mots et les expressions à la mode, s'y laisse prendre : " Le saccage des vies et le saccage des ressources de la planète continuent. " (Les rencontres des jours, Gallimard, 1995, page 129).

C'est encore plus vrai pour l'adjectif planétaire, lié à la forte fréquence du concept de mondialisation : " Il faut avoir une vision planétaire de l'économie. " (France-Inter, septembre 1994). " Au lendemain du bain de sang planétaire de la Seconde Guerre mondiale " (toujours Claude Roy, page 324), mais comme guerre mondiale est une expression figée, on ne peut dire guerre planétaire. " Clinton, l'affaire planétaire " (France-Inter, janvier 1998). " Une émission planétaire ". " Dans le village planétaire " (Festival de géographie de Saint-Dié, octobre 1997). " Un forum planétaire pour discuter du nucléaire " (Le Monde, 29 avril 1998). " Tchernobyl, une tragédie à l'échelle planétaire " (France-Inter, 26 avril 1998). Pourtant, je me souviens, comme aurait pu dire Georges Perec, de planétaire qui désignait les pignons coniques permettant aux roues motrices droites et gauches d'une voiture de ne pas rouler à la même vitesse. Le mot n'est plus connu que de quelques vieux démonteurs invétérés de différentiels de boîtes de vitesses.

Nul doute que le journal Le Monde, s'il avait été créé dans les années 90 au lieu de 1945, se serait nommé La Planète. Mais c'est surtout au sens figuré de monde particulier que se répand le mot : La planète des singes (film). La planète des langues (titre d'un livre de linguistique, Marina Yaguello, Seuil 1993). " La planète d'Albert Kahn " (Télérama, septembre 1994). " Elles se dévisagèrent avec suspicion. Normal. Elles venaient de deux planètes différentes. " (Katapult, roman de la Série noire, traduit de l'américain, 1996, page 40). " L'appel du grand R sur la planète RPR ", à propos du changement de nom du RPR, qui deviendrait le Rassemblement (toujours Libération du 31 janvier 1998). " IAM, le rap autogéré de la planète Marseille " (Télérama, avril 1998).

Il n'est pas facile de dater l'origine d'un changement de sens. C'est peut-être Saint-Exupéry, avec son Petit Prince, qui a donné le coup d'envoi. Actuellement, tout est occasion d'utiliser le mot planète lorsqu'il s'agit de désigner un lieu délimité, où vont se passer des événements particuliers. Un magasin de sport du boulevard Saint-Michel affiche :" Ici vous allez découvrir une nouvelle planète ", " Niveau bas planète Reebock " (avril 1998).

Le sens du mot planète a ainsi dérivé de " astre errant " à " qui tourne autour du Soleil " pour s'étendre à " qui tourne autour d'un astre en général ". Plus récemment, et parallèlement, il se rétrécit à " notre monde, la Terre, vu dans son ensemble ", et à " monde particulier ".

Pour désigner leurs planètes les Romains se sont servi des noms de leurs divinités. Nous en avons hérité. Mais les mêmes mots ont été repris pour désigner d'autres réalités. On voit ainsi, au cours des siècles, du monde antique à l'époque médiévale, se constituer un réseau sémantique : les mêmes termes sont utilisés pour désigner
1. Des divinités romaines
2. Les planètes
3. Des métaux et leurs composés
4. Les jours de la semaine

Divines planètes

A l'époque de Pythagore (VIe siècle av. J.-C.), les planètes n'étaient pas associées à des divinités :
- Mars était Pyroïs, le brûlant
- Mercure était Stilbon, celui qui brille
- Jupiter était Phaéton, le scintillant
- Vénus était connue comme Hesperos (Vesper en latin), celle du soir, ou Eosphoros, celle qui amène l'aube, ou encore Phosphoros, celle qui porte la lumière, (calqué en latin par Lucifer, le porteur de lumière).
- Saturne était Phaéton, celui qui brille
Vénus avait deux noms parce que cette planète pouvait être vue deux fois chaque jour. Une fois le soir (Hesperos) et une fois le matin (Phosphoros ou Eosphoros). On croyait qu'il s'agissait de deux corps célestes différents. Pythagore fut le premier à proposer de ne voir qu'un seul corps céleste dans ces deux apparitions. Il est remarquable que tous ces noms fassent référence à la lumière, à la chaleur ou à la couleur. Mercure était le brillant ou l'étincelant parce qu'il accompagnait toujours le Soleil et était conçu comme une sorte d'étincelle qui s'en était détachée. Mars le brûlant à cause de sa couleur rouge. Jupiter le scintillant parce qu'il brillait la nuit quand la brillante Vénus n'était pas visible. à Babylone déjà, on nommait les planètes d'après leur couleur et leur éclat. C'est Aristote (IVe siècle av. J.-C.), qui utilisa les noms de la mythologie pour nommer les cinq planètes proprement dites. Et lorsque les Grecs réalisèrent que Vénus était un seul corps céleste, ils l'appelèrent Aphrodite, nom que l'on retrouve dans les écrits d'Aristote aussi bien que dans ceux de son maître Platon.


Première nomination grecque Deuxième nomination grecque
Divinités grecquesDivinités romaines
Pyrois Arès Mars
Stilbon HermèsMercure
Phaeton Zeus Jupiter
Hesperos et Eosphoros Aphrodite Vénus
Phaéton Cronos Saturne

Ces noms mythologiques reposaient sur des caractéristiques observables. Si le Soleil était la plus brillante et la Lune la deuxième brillante, Mercure/Hermès était la plus rapide des planètes. Celle dont la période de révolution sidérale est la plus courte (quatre-vingt-huit jours) et le parcours souvent imprévisible. Hermès aux pieds ailés était le messager des dieux.

Vénus/Aphrodite portait le nom de la déesse de l'amour, symbole de la féminité, parce qu'il convenait à un corps céleste qui apparaissait tantôt dans la fraîcheur du matin, tantôt dans le romantique crépuscule du soir, aubade et sérénade célestes.

Mars/Arès était le dieu de la guerre, sa couleur rouge le rendant apte à ce rôle.

Jupiter/Zeus avait reçu le nom du chef des dieux, parce que c'est la planète la plus brillante dans le ciel, Vénus mise à part. Mais Vénus ne peut se voir la nuit et Mars peut parfois être plus brillant que Jupiter.

Saturne/Cronos suit Jupiter parce que, dans la mythologie, était le père de Zeus. Il est le symbole de la stabilité en raison de sa période de révolution, la plus longue, vingt-neuf ans.

Les planètes sont données ici dans l'ordre traditionnel où les classait l'astronomie de l'Antiquité. Nous y reviendrons. Ces noms furent repris par les Romains au premier siècle avant Jésus-Christ. Comme les Grecs, ils voyaient en Vénus deux astres distincts, et utilisaient eux aussi deux noms : Lucifer (porteur de lumière) et Vesper (soir). En fait, en latin, on a d'abord dit " étoile de Mars ", " étoile de Jupiter ", etc. Plus tard, les planètes furent nommées, pour abréger, directement par le nom des divinités. Beaucoup de langues de la chrétienté ont adopté ces appellations telles quelles (langues romanes), ou les ont adaptées à leur mythologie (langues germaniques).

Métal tournant

Alchimistes comme astrologues faisaient grand usage des noms des dieux anciens Jupiter, Mars, Mercure. Au Moyen âge, on reprend les noms des dieux romains pour désigner les métaux. Saturne était le plomb. Le saturnisme désigne encore la maladie, que provoque le plomb dans certains taudis parisiens.

Mars, dieu de la guerre, était le fer. Les pyrites martiales sont devenues des pyrites ferrugineuses, on utilisait le safran de Mars et la teinture de Mars. Jupiter désignait l'étain. On trouvait chez les apothicaires des pilules joviales, qui ne rendaient pas forcément joyeux mais contenaient un sel d'étain.

Mercure, messager des dieux, coureur permanent et toujours en mouvement, désignait ce métal liquide extrêmement mobile, le mercure.

à part Mercure, passé tel quel de la langue de l'alchimie dans la langue de la chimie, les autres termes ont disparu. à la fin du XVIIIe siècle, dans le grand bouillonnement révolutionnaire, le désir de faire table rase se manifeste aussi dans le langage. La rigueur du système métrique incite à remplacer la semaine par la décade. Nous voilà revenus à l'époque romaine. Les jours se rationalisent et se nomment primedi, duodi, tridi, jusqu'au décadi, qui clôt la décade. La journée fait dix heures, et une heure vaut cent minutes. On connaît l'invention des noms des mois révolutionnaires par Fabre d'Eglantine. Il avait su allier rationalisme et poésie en donnant une même terminaison à chaque saison, et en motivant le nom des mois. Là encore, on puisait dans le réservoir latin.


Automne vendémiaire brumaire frimaire
Hiver nivôse pluviôse ventôse
Printemps germinal floréal prairial
Eté messidor thermidor fructidor

Tout cela n'a duré que quatorze ans. Napoléon y mit bon ordre : on ne touche pas au calendrier. Les chimistes, eux, ont gagné, ils avaient été moins poétiques. Lavoisier et Berthollet, en utilisant des suffixes en -ate pour les sels correspondant aux acides, nous ont fait perdre de jolies expressions, ce qui est moins grave que de perdre la tête.


Les cristaux de Vénus sont devenus nitrate de cuivre
Le sucre de Saturne acétate de plomb
Les fleurs de Jupiter oxyde d'étain
La lune cornée chlorure d'argent

Dans le même élan, le sel d'yeux d'écrevisses (on peut le lire sur un bocal à l'Hôtel-Dieu de Beaune) qui ne porte pas un nom de planète devient l'acétate de calcium. Un seul nom de planète reste donc dans l'usage de la chimie moderne : mercure. Adoptée au XVe siècle par les alchimistes, l'image du dieu aux pieds ailés a chassé le vif argent, si joli fut-il,

Les planètes récemment découvertes ont été elles-aussi désignées par des noms empruntés à la mythologie grecque. Elles n'ont pas eu l'honneur du calendrier, les places étant prises. Les nouvelles venues ont cependant traditionnellement servi à nommer de nouveaux corps chimiques, le plutonium, l'uranium.

La semaine des sept planètes

En français, les noms des jours de la semaine correspondent aux noms des planètes. C'est vrai, mais c'est vite dit. D'abord, ni samedi ni dimanche ne représentent la moindre planète. Ensuite, les noms des planètes sont aussi des noms de divinités. Mais surtout, l'ordre dans lequel apparaissent les jours de la semaine range les planètes d'une façon qui paraît arbitraire, ou tout au moins demande explication. Il pose également le choix du premier jour de la semaine : lundi ou dimanche ?

La Rome pré-chrétienne - Les jours de la semaine sont désignés à partir des noms que les Romains donnaient aux planètes. Pour eux, il y avait sept corps mobiles dans le ciel parmi les astres fixes, les mêmes que pour les Grecs. Les sept planètes des Romains étaient Le Soleil, la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne. Notre semaine en a hérité dans cet ordre. Dans la Rome classique, le calendrier était divisé en mois et en décades, comme dans la Grèce ancienne. C'est à la fin de l'Empire romain, à l'époque d'Auguste, que l'on commence à combiner la division en semaines avec la division en mois. Mais l'usage de la semaine ne s'installa en Occident qu'au IIIe siècle.

Ce groupement de sept jours, d'origine orientale, a reçu des noms dérivés du nombre sept, hebdomas en grec (sur lequel on a construit hebdomadaire), et septimana en latin, qui est devenu notre mot semaine (la settimana des Italiens).

La Rome chrétienne - Les noms des jours de la semaine, comme ceux des planètes, correspondent à des noms de divinités gréco-romaines. Mais la christianisation de l'Empire amena les Romains à débaptiser deux des jours de la semaine.

Le jour du Soleil (solis dies) fut rebaptisé jour du seigneur (dominicus dies), en souvenir de la résurrection. Cette référence chrétienne se retrouve dans toutes les langues romanes, dimanche, jour sacré, où l'on ne travaille pas. Les autres langues du monde chrétien ont adopté ce même jour de repos (décret de Constantin en 321), même si elles ont souvent conservé la référence païenne au Soleil en la traduisant dans leur langue (allemand Sonntag, anglais Sunday, breton disul).

Le jour de Saturne (saturnus dies) rebaptisé jour du sabbat (sabbatum dies), est devenu notre moderne samedi. Le mot shabbat, repris aux Hébreux, veut dire repos. Ce qui n'est pas sans laisser perplexe. Les premiers chrétiens se reposaient-ils le jour du Seigneur et aussi le jour du repos des Juifs ? L'explication réside peut être dans le fait que le jour de Saturne semble avoir été débaptisé d'abord, celui du Soleil ensuite. Cette arrivée précoce du repos juif dans les jours de la semaine nous rappelle que le christianisme est né dans le monde juif.
Le mot sabbat, difficilement repérable dans samedi, existe en français. Le mot est passé par le canal du grec sabbaton, puis par le latin ecclésiastique sabbatum. On le trouve en ancien français sabat (1170), puis en français moderne sabbat, avec le sens de rite bruyant.

A partir du XIIIe siècle les juifs ayant été mis à l'écart de la société française, leurs usages sont dépréciés par les chrétiens. Comme les prières étaient dites à voix haute le mot sabbat prend la double valeur de grand bruit et d'activités de sorcier, puis le sens de tapage dans " mener le sabbat " (Charles d'Orléans 1451), puis de " assemblée nocturne de sorciers " (1508). L'idée de bruit explique que sabbat ait pris le sens de gronderie (Mme de Sévigné 1671) et désigné un " instrument pour nettoyer les grains " (1842). Tous les sens figurés ont disparu, sauf grand bruit. Il est possible que le mot et la chose aient subi l'attraction sémantique de saturnales, de bacchanales, sarabandes peu chrétiennes, païennes et paillardes. De toutes façons, le bruit des autres est insupportable : on sait que ramdam dérive de ramadan.

Le sens attaché au dérivé sabbatique est lié au chiffre sept. On dit d'une rivière qui s'arrête de couler un jour sur sept (1569) que c'est une rivière sabbatique. L'année sabbatique (1650), tant convoitée, est une affaire agricole. C'est la septième année, pendant laquelle les Juifs laissaient reposer la terre et n'exigeaient pas les créances. Archaïque dès le XVIIe siècle, la formule nous revient par le biais d'un emprunt à l'anglais (1948), sabbatical year (1886), année de congé accordée tous les sept ans aux professeurs d'université, aux Etats-Unis d'abord, puis au Canada, puis dans d'autres pays. Quant à sabbataire, il se disait d'un Juif converti au christianisme qui, au premier siècle, continuait à observer le sabbat.

Le remplacement de jour de Saturne par jour du sabbat a connu une fortune considérable. La référence au sabbat se retrouve non seulement dans toutes les langues romanes, mais dans pratiquement toutes les langues du monde chrétien, sauf en basque, en germanique de l'ouest (anglais saturday, flamand zaterdag) et en scandinave. On peut dire que les noms actuels de nos jours correspondent à une christianisation précoce, mais très incomplète, de la semaine romaine, car cinq jours ont conservé leur appellation païenne.
Voici un tableau présentant la situation vers la fin de l'Empire romain (IVe siècle).


semaine pré-chrétiennesemaine chrétienne variante
dimanche solis dies dominicus dies dominicus dies
lundi lunae dies lunae dies feria secunda
mardi martis dies martis dies feria tertia
mercredi mercurii dies mercurii dies feria quarta
jeudi jovis dies jovis dies feria quinta
vendredi veneris dies veneris dies feria sexta
samedi saturnus dies sabbatum dies sabbatum dies

Nous avons placé le dimanche en début de semaine, bien qu'on ait tendance à considérer que c'est la place du lundi. Dieu s'est-il reposé à la fin de la création ? ou au début ? Nous sommes abusés par le week-end. Plusieurs preuves nous sont données que, dans le monde chrétien, le dimanche commençait la semaine. Les Portugais numérotent les jours et nomment le lundi segunda feira. Pour les Allemands, mercredi se dit Mittwoch c'est-à-dire milieu de semaine. Ces jours ne sont bien nommés que si le dimanche est en tête de semaine.

Un découpage social du temps non fondé sur l'observation astronomique - Le jour correspondant au retour régulier du Soleil qui tourne autour de la Terre. L'année correspond au retour régulier du Soleil dans sa hauteur de saison en saison. Le mois lunaire correspond au retour régulier de la Lune. Ce sont des phénomènes observables, utilisés par les Anciens pour structurer le temps.

La semaine ne correspondant à aucune régularité observable dans le ciel, il fallait trouver une unité intermédiaire entre le jour et le mois. Les vingt-neuf jours du mois lunaire sont, à un jour près, divisibles par sept et par quatre. Mais on rencontre, de par le monde, des civilisations qui ont utilisé des semaines de quatre jours. En yoruba, langue parlée au Nigeria et au Bénin, le mois comptait sept semaines de quatre jours. Actuellement, en adoptant la semaine internationale de sept jours, le yoruba utilise un singulier mélange d'anglais et d'arabe, avec un peu de... yoruba. Les Javanais utilisaient une semaine de cinq jours. La France a connu des décades, reprises au système romain par la Révolution française et la Commune. L'avantage des quatre semaines de sept jours, actuellement en usage sur toute la planète, c'est qu'elles permettent d'assimiler les semaines aux phases de la Lune, même s'il n'y a pas coïncidence.

A Rome, coexistaient plusieurs façons de nommer les jours de la semaine. On disait aussi bien lunae dies que dies lunae. En latin, l'ordre des mots n'avait aucune incidence sur leurs rapports syntaxiques. Toutefois, il en avait sur la qualité de l'éloquence et du style. Il semble que martis dies (fin du premier siècle) ait eu une valeur poétique plus forte que l'ordre plus banal dies martis (Ve siècle). Toujours est-il que c'est l'ordre lunae dies qui a donné le français lundi, et l'italien lunedi. L'ordre dies lunae s'est maintenu dans le catalan diluns et le provençal dilun. Les Latins utilisaient même des formes sans dies. Ces formes simples se retrouvent en espagnol lunes ; en corse lùni ; en roumain luni ; en sarde lunis.

Il est difficile de repérer une répartition géographique pertinente par rapport à ces trois formes. Une datation historique à partir de l'ancienneté de l'ordre poétique, martis dies par rapport à l'ordre banal dies martis, ne paraît pas possible non plus.

Le latin avait enfin une autre façon de nommer les jours de la semaine. Ils étaient numérotés sans référence aux planètes. Lundi était feria secunda, etc. Dimanche, premier jour de la semaine, et samedi, dernier jour, échappaient à ce système de numérotation. Le portugais est la seule langue romane à avoir conservé ce système.

D'où vient l'ordre des jours ? - Pourquoi mardi après lundi, pourquoi Mars après la Lune ? etc. Ce classement est quasi universel, même pour les langues utilisant partiellement la numérotation. Commerce et communications internationales obligent. On se demande à quoi correspond l'ordre dimanche, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi.

De la plus brillante à la moins brillante ? C'est vrai pour les deux premières, nommées les luminaires dans la Bible. L'astre du jour et l'astre de la nuit. Mais pour les autres ? De la plus grosse à la plus petite ? La taille apparente joue bien encore en faveur des deux premières, mais pas en faveur des autres. De la plus rapide à la plus lente ? Vrai, encore une fois, pour le Soleil et la Lune. Saturne est bien la dernière et la plus lente (sa révolution dure vingt-neuf ans). Faux pour les autres. De la plus proche à la plus lointaine ? L'ordre est le suivant par rapport au Soleil : Mercure, Vénus, Terre et Lune, Mars, Jupiter, Saturne. Mais les astronomes anciens évaluaient les distances par rapport à la Terre. Les Grecs organisaient leurs planètes en les rangeant dans l'ordre de ce qu'ils croyaient être leurs distances décroissantes entre la voûte des étoiles fixes et la Terre, centre du monde.


Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure, Lune


C'est cet ordre, où le Soleil occupe une position centrale que les Egyptiens utilisaient pour consacrer chacune des heures qui divisaient leurs jours en vingt-quatre parties. Le jour prenait le nom de la planète consacrée à la première heure. Le jour dont la première heure était consacrée au Soleil était donc nommé jour du Soleil. La deuxième heure de ce jour était consacrée à Vénus, et ainsi de suite dans l'ordre. troisème=Mercure, quatrième=Lune, cinquième=Saturne, sixième=Jupiter, septième=Mars. à la huitième heure, on retrouvait le Soleil, et à nouveau à la quinzième, puis à la vingt-deuxième.

La première heure du jour suivant, étant l'équivalent de la vingt-cinquième heure, correspondait à la troisième place après le nom de la planète de la première heure (25=22+3). C'est-à-dire à la troisième planète de la liste, après celle qui correspond au nom du jour. Donc après le jour du Soleil, venait le jour de la Lune. Continuez vous-même cette progression circulaire de trois en trois dans la liste, et vous obtiendrez après le jour de la Lune, le jour de Mars, puis le jour de Mercure, etc. Ainsi, les jours de la semaine s'organisent dans l'ordre que nous connaissons bien. Les Romains l'ont repris aux Egyptiens et nous en avons hérité non seulement comme toutes les autres langues issues du latin, mais comme toute les langues des peuples christianisés.


Jour du Soleil Jour de la Lune Jour de Mars
1ère heure Soleil =25ème heure Lune =25ème heure Mars
2ème heure Vénus Saturne Soleil
3ème heure Mercure Jupiter Vénus
8ème heure Soleil Lune Mars
15ème heure Soleil Lune Mars
22ème heure Soleil Lune Mars
23ème heure Vénus Saturne Soleil
24ème heure Mercure Jupiter Vénus etc.


Du latin au français - Dans les Serments de Strasbourg, le plus ancien témoignage du français écrit, c'est le mot di du latin dies qui est utilisé pour nommer le jour : " d'ist di en avant ", à partir de ce jour. Dans la vieille langue, di sera vite remplacé par le mot jour du latin diurnus (italien giorno prononcé djiorno). De ce vieux mot français disparu, la langue moderne ne conserve la trace que dans la terminaison des noms des jours de la semaine, lun di, mar di, etc., ainsi que dans mi di et méri di en.


lat. Clas. lat. Vulg. ancien fr. fr. Moderne
dies dominicus dia dominica diemenche (1131) dimanche
lunae dies lunis dies lunsdi (1119) lundi (1160)
martis dies martis dies marsdi (1119) mardi (1262)
mercurii dies mercoris dies mercresdi (1119) mercredi
jovis dies jovis dies jousdi (1119) jeudi
veneris dies veneris dies vendresdi (1119) vendredi (1175)
sabbatum dies sambati dies sambedi (1119) samedi (1155)

Les premières attestations en ancien français (voir ci-dessus les dates entre parenthèses) sont du début du XIIe siècle. Les formes modernes apparaissent très vite dès la fin du XIIe siècle. Il est intéressant de suivre dans le détail l'évolution phonétique menant des formes du latin vulgaire aux formes modernes. Laissons de côté de simples modifications orthographiques telles que mercredi, d'abord orthographié merkredi (1339 et dimanche, d'abord dymanche (début XIVe siècle). Le passage de veneris dies à vendredi mérite explication. D'où vient ce d en français, qui n'existait pas en latin ? à partir d'un certain moment, le e de veneris n'est plus prononcé, le n et le r se trouvent donc en contact, ven(e)ris die. Le r était roulé avec la pointe de la langue, comme le pratiquent nos voisins espagnols et italiens. Le n est aussi une consonne prononcée avec la pointe de la langue. Dans le passage de n à r, il est pratiquement impossible (une impossibilité anatomique) de ne pas prononcer, à notre insu, un d intermédiaire. Essayez ! Cette consonne, apparue à l'époque gallo-romaine sera enregistrée plus tard par l'orthographe. Il s'agit d'un fonctionnement général, et en voici d'autres exemples : Portus ven(e)ris devient Port-Vendres, le futur du verbe venir est traité de la même façon, lat. ven(i)re habeo (anc. fr. vendrai) viendrai. De même, pon(e)re devient pondre.

Le cas de dimanche est plus compliqué. Dies solis, le jour du soleil, est remplacé à l'époque chrétienne par dies dominicus, le jour du Seigneur. Cette forme du latin vulgaire subit de multiples transformations, d'abord diedomenicu, puis didomenicu. La suppression de la consonne redoublée (di-do) en fait diominicu. Le phénomène, appelé haplologie, est connu, c'est lui qui est responsable de idolâtre, à la place de idololatre, de homonyme au lieu de homo onyme. Plus récemment Clermont-Monferrand est devenu Clermont-Ferrand. Par ailleurs, à partir du VIIe siècle, la lettre c devant une voyelle ne se prononce plus k mais ch, le mot devient donc dimenche. Plus tard, enfin, le en s'est réécrit an, (comme pour lengue, écrit maintenant langue). On aboutit à la forme contemporaine dimanche.

Samedi remonte à sambati dies le jour du sabbat. Le même phénomène d'haplologie réduit sambati dies à sambedi, puis les deux consonnes bilabiales mb sont ramenées à une seule : m, stabilisant la forme moderne samedi.

Les autres langues romanes - Les autres langues romanes, qui ont des formes voisines (italien domenica, espagnol domingo, ancien provençal dimenge), témoignent que c'est dès l'époque du latin vulgaire, avant la fragmentation du latin en différentes langues romanes, que l'évolution avait eu lieu. L'adjectif formé plus tard de manière savante, dominical, conserve, bien visible, la trace de ce Seigneur.

La place de di, jour, varie suivant les langues romanes. Le français comme l'italien le placent en second. Le catalan, le provençal le placent en tête. L'espagnol, le roumain, ne l'utilisent pas et n'emploient que le nom de la divinité.


Formes avec di en final
franšais italien
dimanche domenica
lundi lunedi
mardi martedi
mercredi mercoledi
jeudi giovedi
vendredi venerdi
samedi sabato


Formes avec di en tête
anc. fr. du nord anc. prov. provenšal gascon catalan
- dimenge dimenche dimenge diumenge
deluns diluns dilun diluns diluns
demars dimarz dimars dimarš dimarts
demerkes dimercres dimècre dimèrcs dimecres
dioes dijous dijou dijaus dijous
devenres divenres divèndre dives divendres
- disapte dissapte dissabte dissapte

(L'ancien franšais du Nord correspond au franšais parlé entre le XIIIe et le XVe siècle en : Wallonie, Flandre et Picardie.)

Formes sans di
espagnol galicien corse roumain
domingo domingo d¨menica duminica
lunes luns l¨ni luni
martes martes marti marti
miercoles mércoles mèrcuri miercuri
jueves xoves glijovi, diovi joi
viernes venres venerdi vineri
sabado sabado sabatu, sabbatu sîmbata


Deux langues romanes n'entrent pas dans ce système, le romanche et le portugais.
romanche portugais dumengia domingo gliendisgis segunda feira mardis terša feira mesjamna quarta feira gievgia quinta feira venderdis seixta feira sonda sabado


Le romanche est l'une des quatre langues nationales de la Suisse. Il présente un système mixte : jour est partiellement postposé comme en italien, tantôt sous la forme gis ou gia (giorno), tantôt sous la forme dis ; l'influence allemande se fait sentir avec mesjamna, calque de Mittwoch et sonda, emprunt à Sonntag (dans le canton des Grisons, vingt-deux pour cent de la population parlent romanche à côté des soixante pour cent de germanophones)

Le portugais numérote les jours, ce que font la plupart des langues du monde ; le latin le faisait aussi, tout en suivant les nominations judéo-chrétiennes pour le samedi et le dimanche. Mais pourquoi le portugais a-t-il été le seul à garder ce système ?

Dans la suite de cette chronique, on montrera comment les langues du monde n'utilisent finalement que deux système d'organisation de la semaine, soit le recours aux planètes, soit la numérotation des jours, avec toujours des références aux religions. Certaines langues, au carrefour de plusieurs civilisations, connaissent des systèmes mixtes. Le hongrois en est un très bon exemple.

Le recours aux planètes concerne environ neuf cent cinquante millions d'Européens et trois cent quatorze millions d'Asiatiques. Ce qui fait un peu plus du cinquième de la population mondiale, et même la moitié, si l'on prend en compte l'ancien système chinois, et certaines langues de l'Inde.


Ouvrages utilisés:

Astronymie, André Le Boeuffle, Burillier,1996.
Le calendrier, Paul Couderc, PUF, Que sais-je ?, 1993.
Des mots sans-culotte, Henriette Walter, Robert Laffont, 1989.



Légende des illustrations:

Illustration 1 (à placer vers la page 2)
Dessin de Juan Guillon

Illustration 2 (à placer vers la page 7)
Bois gravé d'une Bible de Martin Luther, 1543.
On est encore dans le système de Ptolémée : Dieu est le grand ordonnateur du monde. La Terre est au centre, le Soleil et la Lune tournent autour.
Extrait de David Layser, Constructing the universe, Scientific American Books, Inc.,1984

Illustration 3 (à placer en regard de l'illustration 2)
Le système solaire d'après Copernic. Reproduction d'une page de De revolutionibus orbium coelestium. (édition de 1566).
Le Soleil est au centre, mais les distances entre les planètes ne sont pas respectées.




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