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ALLIAGE


Alliage, numéro 33-34, 1998


Le multimédia est multiple



Marcel Frémiot




Les arts n'ont pas les mêmes problèmes à la même époque

Les propos tenus sur l'art technologique, l'art médiatique (se renvoyant l'un à l'autre) ou encore l'art multimédia semblent faire l'impasse sur des ambiguïtés auxquelles il serait possible d'échapper. D'une part, le média d'art médiatique et le média d'art multimédia ne renvoient pas aux mêmes réalités. D'autre part, le multi d'art multimédia est traité comme étant une seule réalité alors qu'il est, dans la pratique, la juxtaposition ou la superposition de plusieurs disciplines artistiques. Or ces diverses disciplines peuvent avoir eu des cheminements différents au cours de leur histoire ; ils ne se sont pas forcément posé les mêmes problèmes, ou des problèmes semblables, au même moment ; même s'il ont pu se référer, à telle ou telle époque, à un même courant esthétique. Il est donc prudent de ne pas se laisser aller à glisser, sans précautions, de l'une à l'autre de ces disciplines ; d'appliquer à l'autre ce que l'on dit de l'une.

Différents

Il y a le compositeur qui, en imprimerie, assemble (ou assemblait, naguère) des caractères. Il y a, en musique, le personnage qui assemble des signes, des figures sonores. On le dit aussi compositeur.

Cette dénomination ne fait pas référence, comme pour le peintre, par exemple, à ce qu'il manipule. Le peintre peint. Le compositeur, cela se produit parfois au passage de frontières, doit répondre s'il relève de l'imprimerie ou de la musique. Serions-nous, peintres et musiciens, différents ?

Cette idée, que nous sommes différents, Jacques Mandelbrojt nous l'a souvent soumise au Mim. Pour ma part, je n'en voulais rien croire : les processus de création ne sont-ils pas, grosso modo, les mêmes d'un art à l'autre ? Ce qui diffère, insiste Jacques Mandelbrojt, ce sont les impératifs du matériau mis en jeu ainsi que les impératifs du, ou des, sens de réception. Ce qui diffère également c'est que, en musique, quelles que soient les époques et quels que soient les genres, le compositeur obéit ou se donne des règles. En arts plastiques, certains peintres obéissent ou se donnent des règles, d'autres pas. C'est là un constat sur lequel semblent faire l'impasse les actuels manipulateurs plus ou moins multidisciplinaires en technologies nouvelles.

Je donne quelques exemples. " Grâce au réseau, et à l'interactivité qu'il permet, la notion d'auteur unique est défaite" , disent les internautes . Pour un musicien cette notion n'est pas nouvelle. Les musiciens la pratiquent depuis qu'il y a des groupes d'improvisation. Nous en avons des traces, visuelles, qui nous viennent du XIVe siècle. Plus près de nous, disons depuis la fin du XIXe siècle, les groupes de jazz en sont un exemple. Voilà donc un concept qui ne fait guère fantasmer les musiciens et, oserais-je dire, par là même leur ôte tout argument... de vente.

Autre nouveauté, dit-on, "grâce au réseau l'oeuvre n'est plus fixée, mais virtuelle". Ce concept d'oeuvre virtuelle nous, musiciens le mettons en oeuvre depuis longtemps. Et de deux manières. OEuvre virtuelle, et non fixée, est l'improvisation pratiquée par un artiste (et non par un groupe, comme tout à l'heure). C'est celle d'un organiste, par exemple. Et c'est une pratique constante, voire obligatoire, en Occident, depuis qu'il y a des organistes qui, au service d'une liturgie religieuse chrétienne, doivent improviser sur un motif sonore de cette liturgie. Seconde manière de pratiquer l'oeuvre musicale virtuelle, c'est celle qui correspondrait au tableau virtuel, car réduit à un ensemble de codes numérisés. Les musiciens pratiquent cela depuis les toute dernières années du XVIe siècle. C'est ce qu'ils font lorsqu'ils réalisent ce qu'ils appellent une "basse chiffrée". C'est ce que pratiquent aussi les musiciens de jazz sous la dénomination de "grille". Ce type de virtualité est plus proche de la notion actuelle dans la mesure où l'oeuvre virtuelle est conditionnée, dans son existence et dans sa forme, par un code de chiffres. Je ne sais si le tableau auquel je viens de faire allusion est à réalité virtuelle multiple. Les basses chiffrées et les grilles, elles, sont à réalité virtuelle multiple. C'est d'ailleurs leur grand intérêt. Troisième exemple de la différence d'attitude, ou de pratique, du peintre au musicien : la manipulation du continuum. Il semble que le numérique, à travers l'utilisation de l'ordinateur, n'ait en rien perturbé la pratique du trait chez les plasticiens. Les musiciens, au contraire, se sont vus, par cette même technologie, libérés de la technique par points (les échelles musicales sont, oh combien, discrètes) et peuvent enfin mettre aisément en jeu une technique du continuum qu'ils avaient perdue depuis le XIIe siècle au moins.

Multimédia

Tout ceci pour dire combien l'expression, ou le terme, d'art technologique multimédia, pour commode qu'il soit (dans son acception pluridisciplinaire), est délicat d'utilisation lorsqu'il s'agit de présenter une réalisation, d'en vanter un mérite global, d'analyser une oeuvre. La tendance à globaliser le discours est favorisée par la mise en jeu des différentes disciplines pour une réalisation d'art technologique par un seul et même média (ici au sens technologique) : l'ordinateur. Qui sait manier un ordinateur et ses logiciels se laisse aller à croire tout aussitôt qu'il peut être, et tout autant, plasticien que musicien, que chorégraphe, sculpteur ou poète. Et qu'il le soit effectivement avec un égal bonheur est sans doute une question fondamentale. C'est ainsi qu'aux expositions, comme la dernière rétrospective de Lyon, le spectateur monomédia musicien est fréquemment perplexe devant ce qui lui est donné à voir/entendre. Notons d'abord que ce qui est donné à voir/entendre vient de l'imagination de personnes pratiquant, initialement, des arts dits plastiques.

Et que constate-t-on ? Les textes, à entendre ou à lire, relèvent plus de ce qu'on pourrait appeler notice que d'une littérature, au sens noble du terme. Les déplacements des images dans l'espace sont plus l'exaspération de mouvements de pratique commune que d'une finesse cinématique. La reprise de figures se fait plus souvent sous forme de réitérations simples ou automatisées que de modifications à surprises élaborées. Et par-dessus tout, du moins pour la sensibilité d'un compositeur, le temps, le sentiment d'une gestion du temps fortement maîtrisée, n'y apparaît pas.

Ces remarques m'incitent à deux réflexions. Nous sommes là, le plus souvent, devant ce que l'on pourrait nommer un art technologique naïf , c'est-à-dire qui se satisfait de la seule technologie. La seconde réflexion renvoie au fait précédemment abordé, à savoir que l'art multimédia est un art de multiples disciplines, y compris d'ailleurs des disciplines classées non artistiques.
Il me semble, jusqu'à plus ample informé, qu'il appartient à chaque discipline de revendiquer la maîtrise du jugement sur sa partie au sein de la multiplicité mise en jeu. à moins que l'on fasse sienne la célèbre affirmation de McLuhan : "le média est le message". Et ceci renvoie au statut esthétique de l'oeuvre technologique ; en d'autres termes : où est l'oeuvre ? Et quel statut lui confère la société ? Aux esthètes, philosophes et sociologues d'y répondre. Reste encore, et c'est la question sans doute la plus délicate actuellement : quelle est l'esthétique de l'oeuvre technologique ? Je m'expose dans l'article suivant à en proposer quelques traits.


Légende des illustrations (en face du paragraphe " les arts n'ont pas les même problèmes "

Man Ray, photographie de Luisa Casati, 1930.

Marcel Frémiot, Peinture parcourue, pour scie musicale, inspirée par une toile de Jacques Mandelbrojt longue de huit mètres, 1996




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