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ALLIAGE


Alliage, numéro 33-34, 1998


Le coin des sciences



Lewis Carroll



Au rédacteur en chef de la Pall Mall Gazette


Monsieur, parmi les ingénieuses applications des sciences mécaniques, il n'en est pas qui soit plus appréciée et utilisée avec plus de succès que le coin ; si ténues et imperceptibles sont les forces nécessaires pour l'insertion de son extrémité la plus fine, et si stupéfiants les résultats que peut produire la plus épaisse. De la première opération, nous verrons un bel exemple dans l'assemblée qui doit se tenir à Oxford le 24 de ce mois, où il sera proposé d'accorder à ceux qui n'ont obtenu que les diplômes de bachelor et master (licence et maîtrise) de sciences naturelles les mêmes droits de vote qu'aux titulaires du M. A. (Master of Arts). Cela signifie l'omission d'une des deux langues classiques, latin et grec, dans ce qui a été considéré jusqu'à présent comme le programme d'études d'une éducation oxfordienne. C'est sur cette extrémité fine du coin que je voudrais attirer l'attention de nos non-résidents, et de tous ceux qu'intéressent les études à Oxford, alors que l'extrémité épaisse se dessine à peine au loin. Mais pourquoi la craindre ? me demandera-t-on. Les sciences naturelles ont-elles manifesté quelque tendance ou donné quelque raison de craindre qu'une telle concession mène à de futures exigences ? En réponse à cette question, permettez-moi d'esquisser sur le mode théâtral l'histoire de leur récente carrière à Oxford.

Aux temps obscurs de notre université (voici quelque vingt-cinq ans), quand on croyait encore que les études classiques et les mathématiques constituaient l'éducation libérale, les sciences naturelles pleuraient à nos portes : " Ah ! laissez-nous entrer, gémissaient-elles. Pourquoi bourrer une jeunesse réticente de votre savoir décevant ? Ne sont-ils pas affamés d'os ? Ne soupirent-ils pas après l'hydrogène sulfuré ? " On les écouta et on en eut pitié. Elles furent introduites et logées royalement ; leur palais fut orné de réactifs et de cornues, avec un vrai charnier d'os, et nous criâmes à nos étudiants : " Le festin de la science est servi. Mangez, buvez, soyez heureux ! " Mais ils ne le furent pas. Ils tâtèrent les os et les trouvèrent secs, flairèrent l'hydrogène et se détournèrent. La Science pourtant ne cessait de pleurer : " De l'or, encore de l'or ! " Et ses trois aimables filles, Chimie, Biologie et Physique (car la sangsue moderne est plus prolifique qu'au temps de Salomon), ne cessaient de réclamer : " Donnez, donnez ! " Et l'on donna ; nous répandîmes nos richesses comme si c'était de l'eau (pardon, de l'H20), non sans penser qu'il y avait quelque chose de surnaturel et de mystérieux dans leur capacité vampirique d'absorption.

Le rideau se lève sur le deuxième acte du drame. La Science pleure toujours, mais cette fois sur le manque d'élèves, et non plus de professeurs ou d'outillage. " Nous sommes injustement désavantagés ! crie-t-elle. Vous avez des prix et des bourses d'études pour les classiques et les mathématiques, et vous soudoyez vos meilleurs sujets pour qu'ils nous abandonnent. Achetez-nous quelques garçons brillants et habiles que nous allons former, et vous verrez de quoi nous sommes capables ! " Une fois encore nous avons écouté et compati. Nous leur avions acheté des os, nous leur achetâmes des garçons. Et à présent, enfin, leurs salles sont pleines, non seulement de professeurs payés pour enseigner, mais aussi d'élèves payés pour apprendre. Et nous n'avons guère à nous plaindre des résultats, si ce n'est peut-être qu'elles ont un peu trop tendance à ne nous confier en retour que les honour-men - tous ceux, en fait, qui ont réellement besoin de l'aide d'un éducateur. " Tenez, reprenez vos têtes dures ! disent elles. Nous ne pouvons rien en tirer, sinon comme sujet pour le scalpel (et nous n'avons toujours pas obtenu du Parlement de décret sur la vivisection humaine). "

Le troisième acte du drame est encore en répétition ; les acteurs en sont pour l'instant à aller et venir au foyer des artistes, à passer précipitamment leurs costumes neufs et mal ajustés ; mais l'objectif de la Science n'est pas difficile à deviner. Un jour prochain, notre invitée, autrefois timide et larmoyante, fera la dégoûtée devant la table servie pour elle. " Ne me donnez plus de jeunes à instruire, dira-t-elle, mais payez-moi largement et laissez-moi penser. Platon et Aristote étaient très bien dans leur genre ; pour moi : Diogène et son tonneau ! " L'allusion n'est pas déplacée. Il n'est pas douteux que certaines des recherches menées par ce philosophe retiré dans les recoins de ce modeste édifice furent rigoureusement scientifiques, touchant diverses branches de l'entomologie. Je ne veux pas dire, naturellement, que la "recherche" est une idée nouvelle à Oxford. Nous avons eu depuis toujours nos propres équipes choisies de chercheurs (qu'on appelle ici professors), qui ont fait progresser le savoir humain dans de nombreuses directions. à dire vrai, ils ne sont pas laissés à eux-mêmes si complètement que certains de ces modernes penseurs souhaiteraient l'être, mais on attend d'eux qu'ils donnent quelques cours (magistraux), comme fruit de leurs recherches et preuve de leur réalité, mais même cette condition n'a pas toujours été imposée - dans le cas, par exemple, de l'ancien professeur de grec, le Dr Gaisford, l'université étant trop consciente de la réelle valeur de ses travaux en philologie pour se plaindre qu'il négligeât les fonctions habituelles de sa chaire en ne donnant pas de cours.

Et maintenant, quel est le côté épais du coin ? C'est que le latin et le grec peuvent disparaître tous deux de nos programmes ; que la logique, la philosophie et l'histoire peuvent suivre, et que les destinées d'Oxford risquent de se trouver un jour entre les mains de ceux qui n'ont d'autre formation que scientifique. Et pourquoi pas ? me dira-t-on. N'est-ce pas une forme d'éducation aussi noble qu'une autre ? C'est une question qui doit être tranchée par les faits. Je ne peux qu'offrir mon petit témoignage personnel, laissant à d'autres le soin de le confirmer ou de le réfuter. On croyait autrefois indispensable à un homme instruit de savoir écrire correctement sinon élégamment sa propre langue ; on peut se demander si ce sera longtemps encore tenu pour un critère. J'eus l'honneur, il n'y a pas tant d'années, d'aider à corriger pour l'impression quelques pages de l'Anthropological Review, ou quelque publication de ce genre. Les auteurs étaient, je n'en doute pas, des gens éminents dans leur spécialité ; sans doute chacun pouvait-il, pour sa propre satisfaction, démontrer triomphalement l'insuffisance de ce que les autres avaient avancé ; et tous déclarer d'un commun accord que les théories de l'année précédente étaient totalement caduques depuis la dernière étude allemande ; mais ces idées pourtant si réconfortantes, ils n'étaient pas capables de les exprimer sous une forme qui ressemble plus ou moins au langage de la société cultivée. De toute mon expérience, je n'ai jamais lu, même dans les "nouvelles locales" d'un journal rural, un anglais si négligé, si lamentable.

On me dira qu'il est peu généreux de relever ainsi quelques exemples défavorables, et qu'on peut trouver dans les rangs de la science certains des plus grands esprits de ce temps. Je l'admets volontiers, mais je suis convaincu que s'ils font la science, ce n'est pas la science qui les fait, et qu'ils se seraient également distingués dans n'importe quelle discipline. Je ne crois pas, en principe, que l'étude exclusive d'une seule matière soit une véritable éducation ; et ma pratique de professeur m'a montré qu'une compétence exceptionnelle en sciences naturelles, loin de prouver à elle seule un haut degré de culture et des dons remarquables, est tout à fait compatible avec une ignorance générale et une intelligence très au-dessous de la normale. C'est pourquoi je cherche à éveiller, au-delà même d'Oxford, le souci de conserver les études classiques comme la caractéristique essentielle d'une formation universitaire. Et ce n'est pas en tant que directeur d'études classiques que j'écris cela. C'est au contraire pour avoir enseigné la science ici pendant plus de vingt ans (car les mathématiques, malgré l'indulgent dédain des biologistes envers la certitude anormale de leurs conclusions, sont encore comptées au nombre des sciences) que je me permets de signer, votre serviteur,

Charles L. Dodgson, maître assistant en mathématiques de Christ Church, Oxford.

Traduit de l'anglais par Simone Lamblin

Légende des illustrations:

Lewis Carroll par lui-même : " Ce à quoi je ressemble quand je professe. "





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