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ALLIAGE


Alliage, numéro 32, 1998


Chronique du Savant flou



Zéphyrin Xirdal



Un bref poème du grand Walt Whitman (1819-1892):
"When I heard the learn'd astronomer,
"When the proofs, the figures, were ranged in columns before me,
"When I was shown the charts and diagrams, to add, divide and measure them,
"When I sitting heard the astronomer where he lectured with much applause in the lecture room,
"How soon unaccountable I became tired and sick,
"Till rising and gliding out I wander'd off by myself,
"In the mystical moist night-air, and from time to time,
"Look'd up in perfect silence at the stars."
[Leaves of Grass, Modern Library Edition, 1993, p. 340.]
Le Savant flou offre aux auteurs des meilleures traductions françaises (selon l'avis d'un jury compétent), un abonnement gratuit à Alliage pour la personne de son choix - et se fera un plaisir de les publier.

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Le beau livre de Conan Doyle, Le monde perdu, qui, dans la "Bibliothèque verte", fit les délices du futur Savant flou, méritait mieux que de servir d'alibi à Jurassic Park II. La critique a très justement noté la médiocrité et la brutalité du film. Mais a-t-on assez remarqué sa profonde inhumanité, au sens strict? Car son ressort dramatique réel ne concerne qu'accessoirement les humains qui n'y jouent qu'un rôle secondaire comme proies occasionnelles des dinosaures. Les vrais adversaires du Tyrannosaurus rex, puisque c'est bien lui qui tient le rôle principal, sont en vérité les objets techniques, et tout particulièrement les véhicules automobiles: c'est sur le 4x4 de l'équipe qu'il s'acharne avant de gober au passage son conducteur, ce sont les deux caravanes de l'expédition qu'il finit par jeter à la mer, c'est l'autobus qu'il poursuit de sa furie dans les rues de San Diego. Le monstre, même s'il faut lui sacrifier quelques individus, ne serait-il pas en vérité le vengeur des hommes contre une technique désormais inhumaine - dont il est lui-même né?

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Le budget du Conseil supérieur de la recherche scientifique espagnol (CSIC) pour 1997 est voisin du prix demandé (et obtenu) cette même année par le FC Barcelona pour le transfert du footballeur Ronaldo à l'Inter de Milan - selon Nature 389, p. 767, 23 octobre 1997. Dommage que cette nouvelle soit fausse, comme Nature le reconnut dans un erratum quelques semaines plus tard, en indiquant que ledit budget est environ dix fois supérieur audit transfert. Les quelques milliers de chercheurs espagnols seront-ils vraiment consolés d'apprendre qu'à eux tous ils valent certes plus qu'un footballeur, mais moins qu'une douzaine?

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Le prix Nobel de littérature 1997 a été attribué à Dario Fo, célèbre et iconoclaste homme de théâtre italien. Interrogée par la presse, Madame Rita Levi-Montalcini, prix Nobel de médecine 1986, a déclaré tout ignorer du nouveau récipiendaire et n'avoir même jamais entendu son nom.

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Un téléspectateur s'indigne dans Télérama (num.2499, 3 décembre 1997, p.6) que "la Cinquième nous présente à chaque bulletin météo la Lune à l'envers" (pôle Sud vers le haut). Il déplore que "ceux qui font métier de nous informer (...), comme souvent ils ronflaient près du radiateur au cours de leurs études (...), ignorent que les ouvrages d'astronomie présentent habituellement les figures des astres vers le haut, tout simplement parce que les lunettes donnent des images inversées des objets" et les appelle "à lever les yeux vers le ciel". Ainsi, les ouvrages d'astronomie auraient le droit, eux, de proposer des représentations différentes de la vision directe à l'Ļil nu, mais le petit écran serait censé représenter les chosees "telles qu'elles sont"? Irritante manifestation du "scientifiquement correct" rampant, ou touchant témoignage de confiance en la télévision?

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"Monsieur Songe demande à son ami Martin quel intérêt il trouve à publier ses ouvrages de botanique. Il lui semble que seule la recherche est passionnante et qu'il faut en garder jalousement le secret. Martin répond que c'est toute la question de la science. Comment progresserait-elle sans nos publications? Monsieur Songe n'insiste pas. Il lui semble pourtant que plus une science est publique, plus elle est vulnérable et moins elle a de chances de progresser."
Le Savant flou doit ces lignes de Robert Pinget (dans Monsieur Songe, 1985) à Jean-Paul Souvraz.

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La séismologie fait actuellement quelques progrès dans la prévision des tremblements de terre. Mais l'incertitude encore grande de telles prédictions pourrait rendre le remède pire que le mal: "Dans les zones urbaines fortement industrialisées, équipées de réseaux financiers et de systèmes de communication complexes, des prédictions inexactes pourraient être inutiles; elles pourraient même involontairement nuire aux économies locales et même globales." (Nature 390, 4 décembre 1998, p. 461). L'incertitude des prévisions n'est pas seule en cause. De fait, il y a plusieurs années déjà, une étude commanditée par l'Association américaine de géologie et de géophysique, avait conclu que la prévision correcte à quelques mois d'échéance d'un grand tremblement de terre, en Californie par exemple, aurait un coût économique (exodes urbains, faillites, chutes des prix des terrains, etc.) bien supérieur à celui du tremblement de terre lui-même qui, quel qu'en soit le prix humain, aurait au moins l'avantage de stimuler l'industrie du bâtiment et les travaux publics.

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Lors de chacun de ses passages à Rome, le Savant flou va, sur le Campo dei Fiori, saluer la mémoire de Giordano Bruno brûlé vif en ce lieu le 1er janvier 1600 pour sa cosmologie hérétique. Mais il va aussi contempler la superbe méridienne tracée sur le sol de la prestigieuse église Santa Maria degli Angeli, à la demande du pape, un siècle plus tard exactement, afin que les nouvelles connaissances astronomiques, désormais admises, servent à l'établissement d'un meilleur calendrier religieux (voir dans ce numéro l'article de J. L. Heilbron, pp. ##).

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Toujours à Rome, Stendhal, à propos des "choses ridicules que l'on remarque dans les tableaux des grands peintres", avance une ingénieuse explication scientifique: "L'auréole des saints est peut-être l'imitation d'un effet électrique que quelque jeune novice aura remarqué en allant éveiller avant le jour, pour matines, un vénérable vieillard qui couchait dans des draps de laine." [Promenades dans Rome (1829), in Voyages en Italie, La Pléiade, 1973, p. 651.] C'est faire preuve à l'époque d'une fort bonne culture scientifique, puisque ces effets d'"effluves électriques" étaient alors tout nouveaux. Mais n'oublions pas que le jeune Henri Beyle est passé par l'Ecole centrale de Grenoble, et en sortit avec le premier prix de mathématiques. Il est dommage que Stendhal n'ait pas eu connaissance de la théorie retenue de nos jours, qui explique plutôt l'auréole par la "gloire", phénomène optique rare mais spectaculaire. Cet effet typiquement "égotiste" (la gloire est un nimbe lumineux qu'on ne peut voir qu'autour de l'ombre de sa propre tête, et jamais autour de celle d'autrui) aurait certainement passionné Stendhal qui trouvait dans la cristallisation une métaphore de la naissance du sentiment amoureux.

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