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ALLIAGE


Alliage, numéro 32, 1998


A travers l'arc-en-ciel




Pierre Lerich



Chacun de nous ne peut voir dans sa vie qu'un nombre limité d'arcs-en-ciel. Si l'on soustrait de ce nombre les arcs plus ou moins "ratés", amputés de leur partie supérieure ou d'un pilier latéral, il en reste bien peu qu'on puisse comparer à l'image biblique du parfait demi-cercle marquant la fin du Déluge. Cette image idéale du demi-cercle, gravée dans notre esprit dès l'enfance, finit par exprimer pour nous le principe même de l'arc-en-ciel, comme s'il était dans sa nature de former au mieux un demi-cercle, sauf les imperfections éventuelles dues aux caprices des nuages.

Il arrive pourtant qu'une simple promenade en montagne soit l'occasion d'une grande découverte: le promeneur passant une crête tombe en arrêt devant un arc-en-ciel plongeant de chaque côté sous l'horizon, bien plus beau que le demi-cercle habituel. L'arc décrit maintenant les deux tiers d'un cercle. D'où l'idée qu'en montant plus haut, on atteindrait les trois quarts: il suffirait pour cela de grimper au sommet d'un pic très aigu. Le cercle complet restera cependant inaccessible, puisque, pour observer l'arc, il faut avoir le Soleil dans le dos, ce qui entraîne que l'ombre du pic se projette nécessairement sur la partie inférieure de l'arc et empêche ainsi le cercle de se refermer (1).

C'est là que l'avion apporte l'ultime révélation, celle du "cercle-en-ciel". L'avion de ligne a très peu de chances de le rencontrer: il vole presque toujours au-dessus des nuages, sauf au départ et à l'arrivée, mais il se borne alors à "traverser la couche" sans s'attarder. En revanche, le petit avion d'aéro-club se promène librement, se faufile entre les cumulus, se laisse tomber dedans comme dans un grand bain de mousse, escalade des murailles de nuages. Un jour, le miracle se produit: au détour d'une masse nuageuse, le pilote, qui pensait à tout autre chose, tombe nez à nez avec l'arc-en-ciel complet, superbe, d'une beauté à couper le souffle. Il est immobile, suspendu dans le ciel, ses couleurs intenses semblent vibrer sur le fond gris-bleu des nuages.

Ce qui se passe dans la tête du pilote, saisi par la surprise et l'incrédulité, ne peut qu'être reconstitué quelques heures plus tard. C'est d'abord une sorte de paralysie: surtout, ne pas bouger, ne toucher à rien, mémoriser cette image bouleversante avant qu'elle ne disparaisse. Comment retrouver l'endroit où il faut être pour la voir? Mais si on ne fait rien, elle va forcément disparaître, et il sera trop tard. Donc, virage pour refaire le chemin de ces deux dernières minutes. Regard vers l'arrière: l'arc est toujours là, immobile. Nouveau virage, et il est là droit devant, beaucoup plus large que le cercle scintillant de l'hélice. Un début de réflexion: il faut toujours revenir vers le même nuage, et toujours Soleil dans le dos. Peu à peu, les idées se mettent en place, et le pilote commence à observer les détails de la situation. Il remarque que l'arc-en-ciel ne grandit pas quand on s'en approche, et ne diminue pas quand on s'en éloigne, mais il s'estompe, perd son sommet, c'est le signe qu'il faut revenir. Jusqu'à quelle distance peut-on s'approcher? Mais où est-il exactement? C'est là le plus troublant: il est bien réel, dense, presque solide, et pourtant il est impossible d'évaluer sa distance, puisqu'il ne grandit pas. Lors du cinquième ou sixième retour, la décision est prise: on va passer "dedans". Idée enfantine, mais irrésistible. Derrière, il n'y aura rien, sauf une pluie ordinaire, sans danger particulier. L'horizon artificiel est en service. Le pilote a beau se répéter que tout est simple, il reste tendu, concentré. Les secondes d'approche semblent durer des minutes. L'arc est toujours là, mais plus pâle, moins lumineux et à peine coloré, plutôt nacré. Il semble s'évaporer rapidement, le rideau de pluie vu de plus près n'étant plus assez dense pour former une image continue. Et d'un seul coup, la pluie s'abat sur le pare-brise, et glisse sur les côtés, mais c'est une pluie brillante que le Soleil continue d'éclairer dans la profondeur. Lent virage contrôlé à l'horizon artificiel, bien que ce soit inutile: la visibilité reste bonne. Sortie vers le Soleil, éloignement puis retour, deuxième traversée, avec le sentiment très fort de passer dans un anneau, bien qu'en réalité il n'y ait rien. Il n'y aura pas de troisième passage: l'arc est difficile à retrouver, le temps passe en man¤uvres hésitantes, changements d'altitude sans résultat. D'autres nuages passent devant le Soleil et la tentative d'essayer plus loin ne donne rien. La rencontre est terminée. Elle n'aura duré que dix minutes ou un quart d'heure peut-être, mais qui penserait à regarder sa montre dans une telle occasion? Les cadrans aussi sont restés sans la moindre surveillance, sauf l'horizon.

La réflexion des jours suivants conduit à quelques conclusions. Dans l'idéal, il aurait fallu aller vers le rideau de pluie avec le Soleil dans le dos, aussi bien en hauteur qu'en direction, c'est-à-dire suivant un angle de descente égal à la hauteur du Soleil. C'était possible, puisque le Soleil était déjà assez bas. Par contre, ce serait impossible pour une hauteur du Soleil supérieure à dix ou quinze degrés, car l'avion prendrait trop de vitesse, un capital encombrant qu'il faudrait ensuite dépenser d'une manière ou d'une autre. Par ailleurs, aucune précaution n'a été prise relativement à la nature du nuage précipitant qui donnait lieu à cet arc-en-ciel. Un cumulo-nimbus formé, ou en cours de formation, aurait pu rendre dangereuse la "traversée" de l'arc.

Autre sujet de réflexion: la possibilité de photographier l'arc complet. Etant vu sous un angle de quatre-vingt-quatre degrés (cercle de "rayon" quarante-deux degrés), il demanderait un matériel particulier: format carré de préférence, et surtout un objectif à très grand angle, proche du fish-eye. Il faudrait éviter de photographier à travers le plastique. Un avion disposant d'une "fenêtre" dans la bulle ou dans la portière latérale serait bien adapté. Il faudrait travailler la position de l'avion pour éviter, malgré le champ très étendu, de couper l'arc par un hauban, une aile ou un élément de la cabine. Une telle photographie, même parfaitement réussie, serait cependant très loin d'exprimer la beauté de la chose elle-même, qui vient aussi de sa dimension, de son relief et de son intensité.

Peut-on imaginer une stratégie pour la chasse aux arcs-en-ciel? Les pilotes du dimanche, lors de leurs promenades, pourraient faire un détour pour tenter leur chance lorsqu'ils croisent un beau nuage gris-bleu en cours de précipitation, alors que le ciel est globalement enSoleillé. Il s'agit alors d'aborder ce nuage avec le Soleil dans le dos, si possible en descente, et en visant le point-milieu entre la base du nuage et le sol (vérifier d'abord s'il ne s'agit pas d'un cumulo-nimbus, même si c'est peu vraisemblable par ce type de temps). Ceux qui, par profession, passent leur vie sur un terrain d'aviation pourraient, quand un arc-en-ciel apparaît dans les environs (le demi-cercle habituel, l'arc-en-ciel "terrestre"), sauter dans le premier avion disponible et se placer à la verticale du point de départ, donc Soleil dans le dos par rapport au nuage. Si l'arc a la bonté de persister une demi-heure, c'est plus qu'il n'en faut pour monter à cinq cents mètres et explorer les abords du nuage précipitant. Il est certain que si l'on voit l'arc du sol, on le verra aussi du ciel, mais ce sera alors le cercle complet. Si l'arc disparaît pour l'observateur au sol, parce que le vent aura déplacé le nuage, il peut très bien rester visible en avion, à condition de se placer au bon endroit et de suivre le nuage.

Même seul à bord et avec un appareil photographique ordinaire, en prenant les photos sans viser et à travers la bulle, il doit être possible de ramener un souvenir en quatre images (le haut, le bas et les côtés) de cette rencontre étonnante. Question de chance, de patience et de technique.

***


Légende :

Formation de l'arc-en-ciel, shémas de Pierre Lerich.

Notes:

1. Sur la nature paradoxale et la géométrie subtile de l'arc-en-ciel, voir Jean-Marc Lévy-Leblond, Aux contraires, Gallimard, 1996, pp. 367-379.


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